







Une fois éliminées toutes les possibilités logiquement intenables, si ce qui reste paraît intenable, alors c’est que ça l’est.
Je n’étais pas allé en cours, bien que ce fût un jour de classe normal, et j’étais vautré sur le tatami de ma pension, plongé dans un livre : le Tsumakagami de Muju Ichien. C’était un livre un peu vieux (ce qui revient à dire qu’il était clairement antique) que ma voisine Miiko m’avait prêté. Aussi le manipulais-je avec précaution, même si je ne faisais que le survoler. En général, on lit soit pour s’instruire, soit simplement pour tuer le temps, et en l’occurrence, c’était la seconde option. Aussi, quand on frappa à la porte et que cela m’interrompit en plein milieu d’une page que je tournais, je n’en fus pas particulièrement contrarié.
« Ohé, ohé. Désolée pour le silence radio ! »
Ma visiteuse était, contre toute attente, Aikawa. Ce qui était inattendu, ce n’était pas que ce soit Aikawa, mais qu’elle ait pris la peine de considérer l’usage courant qui consiste à frapper, et de le mettre en pratique. Il était inutile de l’interroger sur la raison pour laquelle elle avait frappé, aussi me contentai-je de répondre : « Salut. Ça faisait longtemps. »
Jun Aikawa. Profession : contractante. Sexe : féminin. Taille : grande — buste court, jambes longues. Style et proportions : tous deux de premier ordre. Le fait que chaque centimètre de son corps soit vêtu de rouge primaire représentait peut-être un problème mineur, mais à part cela, il n’y avait rien à redire à son tailleur sur mesure. Elle possédait une beauté que cent personnes sur cent reconnaîtraient — à condition de faire abstraction de l’air bizarrement malveillant de son regard, s’entend. Quant à sa coiffure, j’étais à peu près sûr qu’elle avait gardé une frange soigneusement taillée à un moment donné, mais apparemment elle l’avait laissée pousser, et à présent son cramoisi lustré lui tombait sur les épaules.
« Ça, tu l’as dit. Oh, on dirait que tes doigts se sont bien remis. »
« Oui, merci. Alors, qu’est-ce qui se passe ? Ah, c’est vrai, je vous en prie, entrez. »
« Nan, pas aujourd’hui — »
Sur quoi elle m’adressa un sourire radieux. Il était extrêmement rare de voir une telle expression sur son visage — les sourires de Jun Aikawa étaient toujours pleins d’ironie et de malveillance —, si bien que, l’espace d’un instant, je restai interdit. Elle ne semblait pas du tout se soucier de ce genre de détails, cependant, et, toujours souriante, elle tendit le bras et posa une main sur mon épaule ; toujours souriante, elle m’attira vers elle ; et, toujours souriante, elle m’enfonça dans les côtes l’extrémité de l’objet noir, anguleux, extrêmement petit mais d’apparence très sérieuse, semblable à un pistolet électrique, qu’elle tenait dans son autre main.
Un bruit sourd résonna du côté de mon plexus solaire.
« Nh. Gueuh… »
« Vu qu’on part tout de suite. »
L’Aikawa qui se reflétait dans mes yeux tandis qu’ils se fermaient ne souriait plus.

Dans ce monde, il n’y a que des absolus.
…Hein.
Tiré désagréablement du sommeil par le bruit d’une sorte de vibration, je me retrouvai dans une voiture. Plus précisément, sur le siège passager d’une Cobra rouge vif. Où je semblais être assis. Auquel cas la vibration était le bruit du moteur en marche, ce qui signifiait que la voiture était actuellement en mouvement, ce qui signifiait que quelqu’un devait être assis au volant. Trouvant ce raisonnement alambiqué trop agaçant, je jetai un coup d’œil au siège conducteur. Comme je le pensais, il était occupé par Aikawa, qui sifflotait comme si elle n’avait pas le moindre souci au monde (de façon troublante, l’air était l’ouverture élégiaque du premier livre du Dit des Heike). Elle tenait le volant d’une main et tripotait sa frange de l’autre. La capote était baissée, et elle semblait se soucier de ce que le souffle du vent faisait à sa coiffure.
« Hm ? Ah, Iitan, t’es réveillé ? ’Jour. »
« Oh… salut. Bonjour », répondis-je en secouant légèrement la tête. « Euh… on est où ? »
Je regardais défiler le paysage du coin de l’œil en posant cette question, et, autant que je pouvais en juger, nous semblions être sur une autoroute, mais je n’arrivais pas à déterminer tout de suite où nous nous trouvions. En tout cas, ce n’était pas ma pension. Hm. Non, la question la plus pressante était : pourquoi faisais-je un tour en voiture avec Aikawa ? Je n’en avais pas la moindre idée.
« Ma… mémoire semble un peu floue. »
« Faut dire que c’était un sacré merdier de diiingue ! » Aikawa éleva soudain la voix au point de pratiquement crier, et se tourna vers moi. « Hm, j’imagine que t’as dû oublier, hein ? Rien d’étonnant, après avoir traversé un truc. comme. ça. Ça a dû être un sacré choc. Personne va te reprocher d’avoir perdu la mémoire. Pas après un truc. comme. ça. »
« U-Un truc comme ça, hein ? »
C’était même livré avec le staccato en équipement de série.
Qu’est-ce qui se passait ? Je ne me souvenais de rien, mais apparemment je m’étais encore une fois retrouvé mêlé à une sorte d’incident aux côtés d’Aikawa. Je vois, dans ce cas, il était parfaitement logique que je sois assis sur le siège passager de sa voiture chérie, rien d’étrange là-dedans.
« Ouaip. Une terrible tragédie, pas le genre de truc qu’on peut résumer en quelques mots. » Elle me regarda avec une expression incroyablement sérieuse, puis secoua légèrement la tête. « Un instant de plus, un seul, et t’aurais pu mourir… »
« M-Mourir — maintenant que vous le dites, j’ai vraiment mal au ventre, je ne sais pas pourquoi… »
« Ouais, les séquelles de l’attaque de ton ennemi. Non, pas juste un ennemi. Un “adversaire redoutable” aux capacités terrifiantes… mais n’aie crainte. Après que je t’ai assommé… euh, pendant que t’étais assommé, je me suis occupée de tout. »
Aikawa entreprit alors de me faire un récit complet et minutieusement détaillé de tout ce qui s’était passé au cours des trois derniers jours, me mettant au courant de l’incident que le choc avait complètement effacé de ma mémoire. Bien qu’il se fût déroulé en trois jours seulement, c’était une histoire de bataille et de guerre, une histoire de tragédie et de curieuse comédie, une histoire de sang et de tripes, et par-dessus tout une histoire d’amour et de chagrin. Apparemment, je m’étais retrouvé au bord de la mort à maintes et maintes reprises, et Aikawa m’en avait ramené à chaque fois. Avoir échappé à une situation aussi éprouvante, non seulement vivant, mais avec tous mes membres intacts, ne relevait de rien de moins que du miracle. Je n’aurais jamais cru une histoire aussi invraisemblable si ce n’avait pas été Aikawa qui la racontait.
« Quelle histoire… Oublier une tragédie aussi catastrophique, c’est assez dingue, même pour moi. Permettez-moi de vous exprimer encore une fois ma gratitude. »
« Hé, arrête avec les formalités. Tu me fais rougir. » Aikawa haussa légèrement les épaules. « À ce stade, toi et moi, on n’a pas le genre de relation pénible où on doit se remercier pour la moindre petite chose, si ? »
Me gratifiant d’un pouce levé énergique, elle m’adressa un rapide clin d’œil accompagné d’un charmant sourire. Bon sang, qu’est-ce qu’elle est cool. Non, pas seulement cool, c’est quelqu’un de formidable. Je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi formidable de toute ma vie. Peut-être que je m’étais trompé sur son compte depuis le début. J’avais pensé qu’elle était sarcastique et prétentieuse et qu’elle ne voyait en moi qu’un jouet, mais apparemment, il fallait que je révise mon opinion.
« Je suis désolé, mais vous devez absolument me laisser vous rendre la pareille. Je vous rendrai au double, au triple tout ce que vous avez fait pour moi, et pas seulement avec un tope-là. Protestez autant que vous voulez, mais je vais vous rembourser que vous le vouliez ou non, et je n’accepterai pas de refus. Si jamais vous avez un problème, je vous en prie, je suis à votre service. »
« Je vois. Bon, si c’est ce que tu ressens… Refuser une offre aussi généreuse ne ferait que souiller la pureté de tes sentiments, et on peut pas laisser faire ça, hein, pas vrai… » Aikawa affichait une expression de tourment intérieur. « Ça me fait penser, justement, par une pure coïncidence, j’ai une petite affaire pour laquelle toi seul peux m’aider. Tu veux bien ? »
« Bien sûr. Je vous en prie, laissez-moi faire. L’utilisateur de l’absurdité que je suis est prêt à mourir pour vous. »
Ravie de l’entendre, dit Aikawa en souriant.
Ce sourire avait quelque chose de malfaisant.
« Le fait est qu’on est en route pour y aller en ce moment même. Voyons voir. L’académie Sumiyuri. Tu connais ? »
« Pas beaucoup plus que le nom. »
« Combien de plus ? »
« Euh… »
L’académie Sumiyuri. Un lycée préparatoire pour filles super-et-encore-trois-supers-en-équilibre-précaire-par-dessus prestigieux de la banlieue de Kyoto, exclusivement réservé à l’élite sociale — au genre princesse, autrement dit. Raillé par certains comme une « école professionnelle pour la classe privilégiée », c’est un établissement d’enseignement sans égal où le classement aux examens et le pedigree priment sur tout le reste, et dont les gens normaux de mon espèce n’ont aucun espoir de s’approcher.
« Hmpf. C’est tout ce que t’as ? »
« Ouais. Il n’y a pas que Sumiyuri, la plupart des écoles pratiquent une politique de secret et de repli sur soi, alors ce n’est pas facile pour une information de filtrer. Même ce que je viens de vous dire, je ne le sais que parce que je l’ai entendu par hasard de la bouche de Kunagisa. »
« Hein ? Comment ça se fait que Kunagisa sache tout ça, bordel ? C’est une princesse à sa façon, c’est sûr, mais c’est une recluse. Qu’est-ce qu’elle en a à faire, d’une école ? »
« Ce qui l’intéresse, ce sont les uniformes. Elle est obsédée par les costumes marins et tout ça. Elle s’en lamentait auprès de moi : “Ouaaah, l’uniforme de Sumiyuri, c’est le seul que j’arrive pas à me procurer.” »
« Sans déconner ? Je savais pas qu’il y avait quelque chose qu’elle arrivait pas à se procurer. Ça me rassure. »
« Mais, enfin, elle disait : Je n’abandonnerai jamais ! Je le jure sur le noir de mes yeux ! »
« Elle a pas les yeux bleus ? »
« J’imagine que c’est pour ça qu’elle a abandonné. Bref, qu’est-ce qui se passe avec l’académie Sumiyuri ? »
« Ah, c’est vrai. Ce que je veux que tu fasses — c’est que tu t’infiltres dans l’école habillé comme ça, et que t’en fasses sortir une certaine élève. »
Quand elle dit habillé comme ça, je remarquai pour la première fois que ce que je portais n’était pas ma tenue habituelle. Ou plutôt, je remarquai que je portais quelque chose de franchement bizarre. Le haut était une pièce à manches courtes, plus noire que la nuit, avec des boutons assortis alignés de part et d’autre de la poitrine et un col étrangement surdimensionné, orné d’une unique rayure, du genre qu’on appelle col marin, agrémenté comme on pouvait s’y attendre d’un foulard de couleur. Le bas était de la même couleur que le haut, une élégante — jupe plissée. Ce n’était, sans conteste, sans conjecture et sans le moindre doute, pas un vêtement d’homme.
« C’est l’uniforme de l’académie Sumiyuri. Je m’inquiétais pas vraiment vu que t’es tellement mince, Iitan, mais bon sang, qu’est-ce que ça te va bien. T’as les cheveux bien longs, et même la tombée de ta frange est parfaite. Et ton manque de personnalité est carrément un atout dans cette situation. »
« Pourquoi — » commençai-je en me ressaisissant après un moment de consternation, « pourquoi suis-je affublé de cette tenue fantaisiste et tape-à-l’œil ? »
Le genre était-il le thème de cette fois-ci ? Les questions d’identité peuvent être assez épineuses, ce n’est pas le genre de chose dans laquelle un blanc-bec devrait s’impliquer.
« Je te l’ai mis pendant que tu dormais. Oh, euh, tes vêtements étaient couverts du sang d’autres gens, alors j’avais pas le choix. Je pensais absolument pas à t’impliquer dans quoi que ce soit d’autre à ce moment-là. »
« Je n’ai jamais pensé ça. Mais, euh, cette tenue est assez gênante pour un garçon de dix-neuf ans… »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Se déguiser en femme, c’est un des fondamentaux de l’enquête. Un élément indispensable, on pourrait dire, le classique des classiques du roman policier. Le célèbre Holmes lui-même s’habillait régulièrement en femme. »
« Qui ça ? »
« Mugen Mamiya se déguise en fille, quoi, un tiers du temps ? Dans la série d’aventures, en tout cas. »
« Moi, je préfère la série des récits étranges, alors… »
« Même ce détective des esprits portait une jupe quand il enquêtait dans une école de filles. »
« On s’inspire de ça ? »
« Même JoJo s’est habillé en femme dans la deuxième partie, quand il infiltrait les nazis. »
« On s’inspire de ça ?! »
« Même MacArthur devait porter une jupe quand il était petit, à ce qu’on dit. »
« Ne vous mettez pas à invoquer de grandes figures historiques, s’il vous plaît… »
« Et Yamato Takeru no Mikoto — »
« Et maintenant, vous allez dépoussiérer la mythologie ? »
« Zerozaki aussi disait qu’il aimait s’habiller en femme. »
« Ne me racontez pas des mensonges aussi plausibles, s’il vous plaît. »
« Il paraît que Hikari craque pour les mecs qui s’habillent en femme. »
« Ne me racontez pas des mensonges aussi invraisemblables, s’il vous plaît ! »
L’alligator blanc semblait se rapprocher…
Autrement dit, Aikawa semblait un peu trop branchée mangas pour garçons.
« Qu’est-ce que tu veux. C’est une école de filles. Un mec peut pas y entrer en ayant l’air d’un mec. »
« Je suis sûr que c’est vrai, mais… »
Ou attendez, était-ce « vrai » ? J’avais l’impression que quelque chose de crucial clochait fondamentalement, à un niveau plus élémentaire.
« Ça suffit maintenant. Arrête de râler. » Aikawa finit par se faire menaçante. « Il y a une minute, tu m’as juré que tu ferais tout ce que je dirais. Alors ? Tu m’as menti ? »
Je ne me souvenais absolument pas d’avoir promis d’aller jusqu’à renoncer aux derniers lambeaux de ma dignité humaine, mais Aikawa avait raison, je ne pouvais pas être aussi ingrat. Je comprends, acquiesçai-je. Il était certainement vrai que même elle aurait du mal à infiltrer une école de filles. Les écoles ont tendance à maintenir des frontières incroyablement étanches, sans même parler de l’académie Sumiyuri. Il y avait de sérieuses difficultés inhérentes au fait de mettre cet uniforme à Aikawa et de l’envoyer là-bas (même si je ne pouvais nier une certaine curiosité personnelle), et moi-même, je ne pourrais jamais entrer dans un endroit pareil avec mes vêtements habituels. Pourquoi elle m’avait choisi pour cette tâche restait un mystère, mais je coopérerais de mon mieux. Ce n’est pas comme si j’avais mieux à faire.
« Bon, voilà ta fausse carte d’élève. T’en auras besoin pour le contrôle au portail principal. »
« Merci. » La carte portait ma photo. Une préparation si méticuleuse, presque comme si cette situation avait été arrangée depuis le début. « Euh… vous avez parlé de faire sortir une élève de là. Autrement dit, votre boulot cette fois, c’est une mission de recherche et de sauvetage ? »
Le boulot de Jun Aikawa — elle était contractante. Pas exactement une profession fondée sur une haute morale. En gros, elle acceptait n’importe quelle tâche, quelle qu’en soit la difficulté, du moment que le prix était bon, que ce soit résoudre un meurtre en pièce close, collecter des informations, faire du trafic de marchandises illégales, abattre un tueur en série ou mener une mission de recherche et de sauvetage. Mais qui pouvait-on vouloir retrouver au point d’employer une combattante de première ligne comme Aikawa, la contractante la plus forte du monde ?
« C’est pas tout à fait une mission de recherche et de sauvetage, mais ouais, quelque chose comme ça. L’académie Sumiyuri, c’est un internat à cent pour cent, et la sécurité est stricte. Faire sortir ne serait-ce qu’une seule personne de là, c’est un gros boulot. Y a des moyens d’y arriver si la violence est envisageable, mais cette fois, on vise à faire les choses le plus discrètement possible. »
Faire les choses discrètement — ce n’est définitivement pas le point fort d’Aikawa. Elle fonctionne selon le principe que « cogner, c’est plus rapide que réfléchir », si bien qu’entre ses mains, même une affaire de meurtre logique en pièce close finit par se transformer en film d’action.
« Bref, le boulot cette fois, c’est de faire évader Ichihime… C’est le nom de la fille, Ichihime Yukariki. »
« La faire évader, hein… À vous entendre, on dirait que l’école la retient captive. »
« C’est tout comme. Les écoles, c’est en gros des établissements pour incarcérer les élèves, non ? Même si les geôliers appellent ça l’éducation. »
C’est tout ce qu’Aikawa voulut bien me dire, rien qui ressemblât à des instructions plus détaillées. Non que ce fût nouveau ; sans même invoquer l’éthique professionnelle ou quoi que ce soit, elle n’aimait tout simplement pas les explications ni les exposés.
« C’est comme c’est » — ce genre de simplicité semblait être à la racine même de l’être d’Aikawa. C’était un état d’illumination que moi, irrationnellement lié par des règles théoriques et des outils logiques comme je le suis, je ne pourrais jamais atteindre.
« Bon, je ne vous demanderai pas les détails. Ça ne m’intéresse pas tant que ça, pour être honnête. Vous voulez juste que je localise cette élève — c’était quoi, Yukariki ? —, que je la garde en sécurité et que je la fasse sortir de là, c’est ça ? »
« Ça, c’est mon Iitan perspicace. Mais t’as pas à t’en faire pour la partie “localiser”. Vu qu’elle va t’attendre. Tiens, prends ça. »
Sur ma fausse carte d’élève, elle posa un plan, vraisemblablement celui du campus de l’académie Sumiyuri. Il y avait une unique marque rouge sur le petit bout de papier. Apparemment, c’était l’endroit où la fille attendrait. À côté était écrit « Deuxième année, classe A ».
« Pour la façon de la faire sortir, je te laisse voir. Ichihime elle-même pourra te donner les détails… Je suis à peu près sûre que cette gamine saura t’expliquer correctement. »
Je perçus l’intimité particulière d’Aikawa dans l’expression cette gamine. Elle semblait avoir un lien avec la fille. Étaient-elles, amies ?
Si c’était le cas, peut-être que ce boulot n’était professionnel qu’à moitié, et que l’autre moitié était personnelle.
« Et enfin, ça… une image de la cible. » Aikawa posa une photographie sur le plan. « Cette photo a été prise quand Yukariki avait douze ans, par contre, alors essaie d’imaginer à quoi elle ressemblerait cinq ans plus tard. »
« Cinq ans à cet âge-là, ça veut dire qu’elle aura beaucoup grandi. Elle ne ressemblera pas à une personne complètement différente ? »
Je fixai la photo avec malaise. Elle montrait le sourire innocent d’une fille à peine entrée dans l’adolescence. Pas la moindre trace d’ironie, de pureté ou d’amusement, juste un sourire sincère. Les hommes d’une certaine inclination ne sauraient se contenir. En essayant de l’imaginer ainsi cinq ans plus tard — en deuxième année de lycée, je suppose —, je pouvais affirmer avec assurance que ce serait une vraie beauté.
« Pourquoi tu la fixes comme ça ? C’est ton genre, Iitan ? Pas touche, hein. »
« Pas du tout. Je ne suis pas trop porté sur les filles plus jeunes. » Je retournai la photo et la laissai tomber sur le plan. « Si elle était plus âgée que moi, ce ne serait pas exclu. »
« Tes préférences sexuelles sont tellement simples qu’elles en deviennent compliquées… Bref, je te laisse faire. On a encore un peu de temps, alors pique un somme si tu veux. »
« D’accord… Ah, je peux vous demander encore une chose ? »
« Quoi ? »
« Je pourrai garder cet uniforme quand le boulot sera fini ? Je suis sûr que Kunagisa adorerait l’avoir. »
Aikawa gloussa d’un air cynique et dit : « Fais comme tu veux », puis se mit à se concentrer sur la conduite. Ce qui signifiait que jusque-là, elle ne s’était pas concentrée sur la conduite, alors même que nous étions sur une autoroute, ce qui était vaguement terrifiant. En essayant de chasser par un massage la douleur qui persistait dans mon ventre, je retournai de nouveau la photographie et regardai encore une fois le visage d’Ichihime Yukariki.
Hmm. Je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus, mais…
Quelque chose en lui piquait ma curiosité, juste un peu.
Ouais, l’aura de cette fille était —
« Quelque chose qui pourrait me plaire, sans absurdité… » marmonnai-je trop bas pour qu’Aikawa entende, avant de glisser la photo dans ma poche de poitrine.
2
Qu’est-ce que ça signifie, parler d’une vie heureuse ? Si c’est une question d’absolus, alors il existe assurément une distinction claire entre la chance et la malchance. Et pourtant, aussi chanceuse que soit la situation d’une personne, si cette personne se considère comme malchanceuse, elle sera malheureuse. Inversement, aussi malchanceuse que soit la situation d’une personne, si elle se considère comme chanceuse, elle sera heureuse.
Tant qu’on juge les choses selon le critère heureux ou malheureux, on doit s’en remettre entièrement à la subjectivité. Par exemple, quelqu’un qui décroche le gros lot à la loterie est-il heureux ? Du point de vue d’une personne ordinaire, cela aurait l’air du bonheur. Pourtant, pour que la personne en question se considère comme chanceuse, il faudrait qu’elle ait fait par le passé l’expérience malchanceuse de « ne pas décrocher le gros lot ». Si cette personne décrochait le gros lot en permanence, ce ne serait pas du bonheur, ce serait juste une journée banale de plus. Et bien sûr, l’inverse est vrai aussi. Combien de gens déplorent sincèrement la malchance de ne pas gagner à la loterie ?
En fin de compte, les gens ne peuvent comprendre la chance et la malchance qu’en termes relatifs. Cela signifie que des choses comme l’« égalité » ne peuvent jamais réellement exister, qu’une ontologie véritablement impartiale est impossible. La chance et la malchance sont liées, et si l’on regarde non pas l’individu mais l’ensemble, au bout du compte les deux s’annulent, c’est un jeu à somme nulle —
Tel était le genre d’histoire sans queue ni tête que je méditais distraitement en parcourant les couloirs de l’académie Sumiyuri. Je mentirais si je disais que je n’étais pas tendu, mais mon infiltration s’était jusque-là déroulée avec une facilité surprenante. Les talents de faussaire d’Aikawa étaient apparemment sans faille, même si je n’en attendais pas moins de la contractante la plus forte du monde. Et mon déguisement semblait lui aussi sans faille, même si ça ne me plaisait pas. Depuis mon arrivée, j’avais croisé je ne sais combien de personnes que je supposais être des élèves de l’académie, vu qu’elles portaient le même costume marin noir que moi, mais pas une n’avait manifesté le moindre signe de doute ou de soupçon face à ma présence.
Une partie de moi s’inquiétait que tout soit si facile, mais, pour un intrus, ce n’était pas une chose dont se plaindre ; tout cela faisait partie du métier du proverbial gentleman cambrioleur. Je me déplaçai donc dans le bâtiment à une allure qui n’éveillerait aucun soupçon, en me disant que j’avais bien de la chance. Naturellement, je ne pouvais pas parader sur le campus le plan à la main, alors je me fiai à ma mémoire pour trouver le lieu de rendez-vous convenu : deuxième année, classe A. Tout le monde conviendrait qu’une élève qui consulte sans cesse un plan pour se repérer dans sa propre école a un grain.
« Autant que je puisse en juger, ça a l’air d’une école plutôt normale, pourtant… »
Vu qu’il s’agissait d’un lycée préparatoire prestigieux pour le genre princesse, je m’étais attendu à quelque chose d’un peu plus excentrique, quelque chose d’étrange et de différent. Même si, quand on y réfléchit vraiment, pourquoi les installations elles-mêmes réserveraient-elles des surprises ? C’était mon attente à moi qui était à côté de la plaque. Malgré tout, je ne peux pas nier que c’était un peu décevant.
« Vu que c’est Aikawa qui m’a demandé ça, je pensais que ce serait beaucoup plus dur… Mais si c’est tout ce qu’il y a, on dirait que je vais pouvoir régler tout ça en un claquement de doigts. Aux innocents les mains pleines. »
J’avais l’impression de ne pas employer correctement l’expression « aux innocents les mains pleines », mais peu importe. Je montai l’escalier et, après m’être un peu perdu, je trouvai la salle de classe de la deuxième année, classe A. Il n’y avait personne alentour. Mmh, très pratique. Ce n’est pas comme si on m’imposait le secret le plus absolu, mais mieux valait passer inaperçu si possible.
Cependant — j’avais encore quelques doutes. Le fait que j’aie réussi à entrer effrontément par la grande porte — était, à la réflexion, étrange. Entrer facilement ne voulait-il pas dire qu’on pouvait sortir tout aussi facilement ? J’avais été convaincu que les élèves étaient strictement et solidement confinées dans l’enceinte de l’école, mais ça ne semblait pas être le cas. Alors cette Ichihime Yukariki n’aurait-elle pas dû pouvoir partir quand elle le voulait, sans que moi, et encore moins Aikawa, ayons à nous en mêler ? Et le fait qu’elle ait pu organiser ce rendez-vous avec moi dans la salle de classe semblait indiquer que ses mouvements n’étaient en réalité pas restreints si sévèrement que ça.
Si, à ce moment-là, j’avais réfléchi un peu plus, j’aurais peut-être pu sentir quelque chose d’anormal dans l’atmosphère « étrange » qui planait sur l’école — l’air lui-même semblait, d’une certaine façon, s’écarter de celui des endroits normaux.
Pourtant, je n’y réfléchis pas particulièrement à fond, et je posai simplement la main sur la porte de la deuxième année, classe A, et entrai. La salle de classe elle-même était, elle aussi, une salle de lycée parfaitement banale. Cela dit, je n’ai jamais fréquenté un vrai lycée, alors je n’avais en réalité aucune base pour l’affirmer.
Mais ça n’avait pas d’importance. Ce qui en avait, c’est qu’il n’y avait pas âme qui vive dans la pièce.
« Hein ? »
C’était un problème. Vu à quel point je m’étais monté la tête pour ma rencontre avec Mademoiselle Yukariki, c’était bien pire qu’une déception. Peut-être qu’elle se cachait quelque part dans la pièce ? Ce n’était pas impossible. Si elle se cachait, où —
À cet instant, il me sembla voir le casier à balais trembler légèrement. Ça n’avait pas de sens qu’un casier tremble tout seul alors que la fenêtre était fermée et que la pièce était pour ainsi dire dépourvue de courant d’air. Ah-ha, cela voulait-il dire qu’elle était dedans ? Logique, c’est tout à fait le genre de cachette à laquelle penserait une adolescente. L’idée était sans doute de jubiler un peu en regardant son escorte fraîchement arrivée rester plantée là, déconcertée, mais je n’allais pas la laisser se moquer de moi. Je veux dire, il y a encore trois jours, je serais peut-être tombé dans le panneau. Mais ces trois derniers jours, j’avais échappé à la mort d’innombrables fois, autrement dit j’avais grandi en tant que personne, et face au nouveau moi, c’était moins qu’un jeu d’enfant.
« Qu’est-ce que c’est que çaaa ? Elle est pas là, qu’est-ce que je vais faiiire », murmurai-je en m’approchant doucement du casier. Ouais, si je lui flanquais un bon coup de pied, je pourrais la faire détaler de là comme un lapin effrayé, sans aucun doute. De telles farces puériles méritaient d’être punies. Je me tenais devant le casier, en me demandant si j’allais utiliser le pied gauche ou le pied droit — quand,
Brrrrr
Je fus parcouru d’un frisson. Au même moment, on m’enfonça quelque chose dans le dos. Quelque chose d’assez épais, et de dur — presque comme le canon d’une arme —
« Pas un geste, et haut les mains. »
Je levai les mains comme on me l’ordonnait. Je ne me retournai pas. Mais même sans me retourner, je pus glaner quelques informations. La voix était féminine, et jeune — ou du moins immature. Et à en juger par la hauteur d’où elle provenait, elle était beaucoup plus petite que moi.
Ah-ha, donc le casier était un leurre… Je fus forcé d’admettre que j’étais tombé dans un piège tout simple. C’était une bourde stratégique bizarre pour quelqu’un qui avait échappé aussi souvent que moi aux mâchoires de la mort. Si bizarre que si l’on m’avait dit qu’Aikawa avait en fait inventé toute cette histoire, que c’était un mensonge éhonté, j’aurais bien pu, je le crains, en être convaincu.
« Qui êtes-vous ? » demanda la voix derrière moi.
Ce à quoi je répondis nonchalamment : « C’est Jun Aikawa qui m’envoie », comme si ce n’était pas grand-chose. « Mais je n’ai pas de nom à vous donner. Voyez-vous, je m’enorgueillis de n’avoir jamais dit mon vrai nom qu’à une seule personne. »
« … ? »
La pression dans mon dos se relâcha un instant face à ma réponse idiosyncrasique. C’était une ouverture qui ne méritait même pas ce nom, mais je la saisis quand même, esquivai sur la gauche et pivotai. J’étais prêt à finir en beauté en emportant mon adversaire avec moi, mais, peut-être parce que j’étais troublé, mes jambes s’emmêlèrent désespérément avant que j’aie fini de me retourner, et je m’étalai face contre terre. Mon « ennemie » n’allait pas laisser passer ça et réduisit instantanément la distance, enfonçant fermement —
Une flûte à bec alto contre mon front.
« C’est une sacrée façon de te présenter », dis-je.
« Je suis désolée. Quand on voit quelqu’un qu’on connaît pas, on nous apprend à dissimuler notre présence et à nous approcher par-derrière. »
Sur ces mots, la fille releva la flûte d’un coup sec et la rabattit en biais, comme si elle dirigeait un orchestre.
« Ah, je vois… » J’écartai l’extrémité de la flûte et me relevai. « Alors, je vais t’apprendre à te présenter comme une grande. »
Maintenant que nous étions face à face, je détaillai cette fille dans son uniforme noir, une petite pochette en bandoulière.
Aucun doute possible : c’était la fille de la photo. Ouais, aucun doute. Son apparence était presque identique, bien que la photo ait été prise cinq ans plus tôt. Il ne serait pas exagéré de dire qu’elle n’avait pas grandi du tout. Pas seulement une petite carrure ; un corps minuscule. Pas seulement un visage innocent ; un visage enfantin. Et — et ce sourire sincère.
« Enchanté, Ichihime Yukariki. »