Volume 3 - Acte deux — Le cordon de fer de Shiogi


Fi du coucou-caché.


Ichihime Yukariki — Hime-chan — s’était apparemment cachée sous le bureau du professeur.

« Ce n’est pas vraiment une cachette… Si quelqu’un ouvrait la porte et allait vers la gauche, tu serais en plein champ. »

« Exactement. C’est exactement pour ça que personne penseraient à regarder là. Même vous, vous êtes d’abord allé vers le choix “évident” du casier, Maître. Vous voyez, maintenant ? »

« … »

« Qu’est-ce qui va pas, Maître ? »

« Rien. »

Une fois notre escarmouche d’ouverture terminée, nous nous présentâmes, sur quoi Hime-chan insista d’une voix forte : « Appelez Hime-chan “Hime-chan” ! » Eh bien, un nom n’est de toute façon qu’un signifiant, alors j’acquiesçai, mais le problème, c’était la façon dont Hime-chan voulait m’appeler.

Maître.

Ce n’était même pas anachronique. C’était juste que : « Si vous êtes un ami de Mademoiselle Jun, alors pour Hime-chan, vous êtes quelque chose comme un maître ! » Ce que cela signifiait restait remarquablement obscur pour moi. Et puisqu’elle avait dit « quelque chose comme », ça ne paraissait pas le moins du monde respectueux. En fait, j’avais l’impression qu’elle se moquait de moi.

« Bref, c’est comme ça que j’ai fini par venir te chercher pour te sortir d’ici… On m’a dit que tu me donnerais les détails. »

« Hmmm. Ça, c’est une colle… » Hime-chan croisa les bras et se donna tout l’air d’être plongée dans ses pensées. « On a pas beaucoup de tempses, et en plus Hime-chan est nulle pour les explications. Les premières choses en premiers, on devrait pas d’abord sortir d’ici ? »

« …Ouais. » Sa réponse laissait à désirer (ou peut-être serait-il plus exact de dire que son cerveau laissait à désirer), alors je n’étais pas vraiment satisfait, mais peut-être Hime-chan avait-elle raison. On ne pouvait pas laisser Aikawa attendre dehors éternellement. « Il te faudra ta carte d’élève pour sortir par le portail principal, tu l’as sur toi ? »

« Je l’as. »

Auquel cas elle aurait pu s’évader toute seule. Je retournai ce doute une fois de plus dans ma tête. Mais j’avais le sentiment qu’il serait inutile d’interroger Hime-chan à ce sujet. Autant que je pouvais en juger d’après les cinq minutes de conversation que nous avions eues jusque-là, je ne pouvais pas espérer obtenir d’elle une réponse claire. Ma première impression de Hime-chan était en gros celle d’« une fille qui parle mal japonais ».

« Bon, alors… On y va ? »

« J’arriiive ! » Hime-chan vint se placer derrière moi comme un petit chiot. Vu les événements précédents, cela me mit sur mes gardes, mais cette fois, je ne sentis rien s’enfoncer dans mon dos. « On met les voiiiles ! »

Secouant la tête devant son entrain et son enthousiasme déplacés, je sortis de la salle de la deuxième année, classe A. « Reste silencieuse pour ne pas attirer l’attention », avertis-je Hime-chan, puis je m’élançai dans le couloir. Tout ce que j’avais à faire à présent, c’était revenir sur mes pas, simple comme bonjour. Je n’arrivais pas à imaginer quels obstacles, s’il y en avait, pouvaient nous attendre, et il me semblait que je serais quitte de mes fonctions bien trop tôt. J’étais ravi que ça ait été aussi facile, mais je commençais à me sentir mal pour Aikawa. Genre, est-ce que ça suffisait vraiment à rembourser tout ce que je lui devais ?

« Au fait, Hime-chan, comment est-ce que tu connais Aikawa ? »

« Aaah ! » Elle poussa un cri sans aucun égard pour notre situation et pointa le doigt vers moi. « Faites pas ça, Maître ! Si vous appelles Mademoiselle Jun par son nom de famille, elle va se fâcher ! »

« Et alors… Non, je veux dire, ça va. Elle n’est même pas là. Bref, c’est quoi, ta relation avec Jun ? »

« Voyons voiiir. Elle est venue à mes rescousses, à l’époque où la photo que vous avez a été prise. Ça fait cinq ans maintenant. Ouh là, ça me rappelle des souvenirs. » Faisant une fois de plus fi des circonstances, Hime-chan ferma les yeux et s’abandonna à une réminiscence nostalgique. « Alors j’imagine qu’elle est un peu comme ma bienfaitrice. Hihihi, Hime-chan est même prête à mourir sur ordre de Mademoiselle Jun. Bien sûr, c’est la preuve que j’ai foi que Mademoiselle Jun ferait jamais ça, et ça veut absolument pas dire que je veux mourir. Mais et vous, Maître, c’est quoi, votre relation avec Mademoiselle Jun ? »

« Amis, juste amis. On est juste de bons amis. »

Le répéter trois fois ne servit qu’à le rendre moins convaincant, et, avec un « Hmm ? », Hime-chan inclina très légèrement la tête. Mais cette réponse tièdement sincère était tout ce que j’avais sous la main. Ma relation avec Aikawa — je n’y avais jamais sérieusement réfléchi. Nous nous étions rencontrés plus ou moins par hasard, et elle m’avait fait l’aider dans son travail, s’était amusée avec moi, m’avait un peu malmené pour faire bonne mesure, et c’était à peu près tout.

Mais loin de s’acquitter de sa dette de gratitude envers Aikawa, Hime-chan l’alourdissait, ce qui me laissait abasourdi. Bon sang, pourquoi ne pouvait-elle pas simplement prendre exemple sur moi ?

Alors que nous nous apprêtions à descendre l’escalier, deux élèves le montaient. Une paire de filles. Oh oh, mieux valait faire attention. Il était temps de clore la conversation et de passer tranquillement sans croiser leur regard —

« LA VOILÀ ! » hurla l’une des filles, éparpillant instantanément toutes mes pensées aux quatre vents. Son doigt me traversait pour pointer Hime-chan, qui se tenait derrière moi. Avant que j’aie pu me retourner pour lui dire quoi que ce soit, Hime-chan m’attrapa le bras gauche et repartit au contraire vers le haut de l’escalier. M’entraînant derrière elle — se faire traîner par une minuscule lycéenne, c’est une allure franchement pas cool, mais je n’avais pas le temps de m’en soucier pour le moment. Elle me tirait en avant, et, toujours sans comprendre ce qui se passait, je me mis à gravir l’escalier à toute allure à sa suite, presque comme si nous fuyions ces deux élèves.

Comme si nous fuyions — ce qui revient à dire que nous fuyions. Les deux filles nous pourchassaient, martelant le sol derrière nous à une vitesse stupéfiante. Je ne savais pas pourquoi Hime-chan les avait fuies, ni quelle était leur raison de nous poursuivre, mais à ce rythme, elles allaient forcément nous rattraper tôt ou tard.

— La voilà !

Ça donnait l’impression qu’elles cherchaient Hime-chan. Ce boulot d’Aikawa était une mission de « recherche et de sauvetage », mais — y avait-il un rapport ? Non, pas le temps de s’en soucier. Pour l’instant, nous étions en cavale. La chose la plus importante quand on s’enfuit, c’est de garder de l’avance sur ses poursuivants, c’est aussi simple que ça. Et Hime-chan, qui ouvrait la marche, n’était pas ce qu’on pourrait appeler rapide à la course. Je veux dire par là qu’elle était lente. Lente à en crever. Ce qui est logique, vu que sa foulée ne faisait pas plus de la moitié de celle d’une personne moyenne.

« Désolé pour ça. » J’accélérai pour arriver à hauteur de Hime-chan, puis passai mon bras autour de sa taille et la soulevai dans mes bras.

« Kwaah ! »

Hime-chan poussa un cri étrange, mais je n’y prêtai pas attention. Elle était aussi légère — plus légère — qu’elle en avait l’air. Un fardeau pareil ne constituait même pas un handicap — en fait, laisser ce fardeau courir devant moi en aurait été un bien plus grand. Je continuai d’accélérer, et réussis à semer les deux filles qui nous poursuivaient. Ou plutôt, elles ne semblaient pas avoir particulièrement envie de nous pourchasser, et, à un moment de ma course aveugle à travers l’école, je me rendis compte qu’il n’y avait plus personne derrière nous.

« Je crois qu’on peuvent s’arrêter, maintenant », dit Hime-chan, toujours suspendue à mon flanc, alors je cessai de courir et la reposai. Je regardai autour de moi mais ne reconnus pas l’endroit où nous étions. Ce qui était peut-être tout naturel, après avoir couru dans tous les sens. On aurait dit que j’allais devoir consulter le plan de cette école que j’étais censé fréquenter, finalement, on n’y pouvait rien.

« Pfiou. » Je m’étais lancé dans cette course folle sans aucun échauffement, et mon cœur battait si fort que ma cage thoracique en tremblait. Je n’étais pas fatigué, mais j’avais besoin de me reposer. « Cela dit, s’asseoir dans le couloir paraît une mauvaise idée. Essayons cette salle de classe. »

« D’accord. » Hime-chan hocha docilement la tête. « N’empêche, vous êtes beaucoup plus fort que vous en avez l’air, Maître. »

« Nan, pas vraiment. C’est juste que t’es légère, Hime-chan. » Je m’assis sur le bureau du professeur. « Alors, qu’est-ce que c’était… que ça ? Hime-chan, est-ce que par hasard tu serais en cavale ? »

« Oui, je le suis. » Encore un petit hochement de tête docile, pour l’amour du ciel. « Vous le savait pas ? En ce moment, Hime-chan est en tête de la liste des plus recherchées de l’école. C’est pour ça que j’ai besoin de vos aides ? »

Elle avait le ton de quelqu’un qui explique à un enfant une logique évidente, mais je n’écoutais pas. Bon, la réaction de ces filles prenait tout son sens. Si elles avaient « trouvé » quelqu’un qui figurait sur la liste des plus recherchées, c’était tout naturel.

Le fait qu’elle ne soit pas enfermée voulait-il simplement dire qu’elle n’était pas « encore » enfermée ? Alors Hime-chan ne s’était pas cachée sous le bureau pour me faire peur par une farce malveillante. Les élèves que j’avais croisées en me rendant à la deuxième année, classe A, la cherchaient-elles aussi ? Ça n’en avait vraiment pas eu l’air, mais… intéressant. Voilà donc pourquoi elle avait besoin que je la sauve. En l’état actuel des choses, il était impossible pour Hime-chan de s’échapper seule de l’académie.

« Bon sang… Ce genre de choses, il faut me le dire d’emblée. Si tu l’avais fait, j’aurais peut-être pu trouver une sorte de plan… Là, on est juste allés droit sur elles et on s’est trahis. »

« Mais vous aviez l’air tellement sûr de vous pour faire sortir Hime-chan d’ici, Maître, j’ai cru que vous deviez avoir des sortes de plan secret dans vos manches. »

« … » Était-ce ma faute ? Bon, dans un sens très général, peut-être bien. « Laisse tomber ça. Écoute, Hime-chan, tu as fait quelque chose de mal ? La liste des plus recherchées, la cavale — ça a l’air assez grave. »

« Mmmh », gémit Hime-chan. « C’est pas vraiment ça. Même si ça pourrait semblez comme ça, pour elles. Je sais pas. »

« Est-ce que, peut-être, on te harcèle ? »

Sous quelque angle inédit qu’on essaie de l’observer, Hime-chan n’avait pas l’air du genre à se faire harceler, mais il ne faut pas juger un livre à sa couverture. Dans ce genre d’école préparatoire à princesses, qui sait, pensai-je, mais ce n’étaient que mes préjugés qui parlaient.

« Harcelée… Si seulement. »

Je ne savais pas ce que cela voulait dire. En fait, j’eus même l’impression que Hime-chan se montrait évasive. C’était presque comme si… elle essayait de me protéger, genre, vaut mieux pour vous que vous sachiez pas.

« Il y a… quelque chose de bizarre dans cette école. Je savais déjà qu’elle était spéciale… mais c’est plus que ça. Hime-chan. Tu crois que tu peux me donner une explication correcte ? »

« Eh ben, pour faire simple, c’est un lycée. »

Trop simple.

« Mais, laissez-moi vous demander, Maître. Qu’est-ce que vous… “savez déjà” au sujets de cette école ? »

« Aikawa m’a demandé ça aussi. »

Je lui répétai exactement ce que j’avais dit à Aikawa. Hime-chan écouta et hocha la tête en disant : « C’est tout ? », exactement comme Aikawa. À part le nuage qui passa sur son visage, s’entend.

« Bon, Maître, est-ce que vous connaissez quelqu’un… ou est-ce que quelqu’un que vous connaissez connaît quelqu’un, ou non, peu importe si vous les connaissez, mais est-ce que vous avez déjà entendu parler d’une seule personne qui ait réussi l’examen d’entrée de cette école ? »

« Hm ? Euh… non — je suppose que non. »

« Pardon de vous interrompre avant que vous puissiez dites : “C’est juste une coïncidence” — mais alors, est-ce que vous connaissez des anciennes élèves — c’est-à-dire, est-ce que vous connaissez une seule personne qui soit sortie diplômée de cette académie ? »

« Ça — euhhhh… euh ? »

Bizarre. Je n’arrivais pas à penser à une seule personne. Non — ça ne pouvait pas être vrai.

L’académie Sumiyuri représente une part massive des quotas de recommandation pour les universités célèbres, non seulement au Japon mais dans le monde entier, c’est un lycée préparatoire de super-élite, alors naturellement, il devrait y avoir des tonnes d’anciennes élèves de Sumiyuri parmi les personnalités éminentes de divers domaines.

Il devrait — et pourtant, je n’arrivais pas à en citer une seule ? Était-ce — cela pouvait-il vraiment être une coïncidence ?

« Vous voyez, maintenant ? » demanda Hime-chan. « Personne s’y inscrit et personne en sort diplômée — ce genre de lycée, c’est pas un lycée normal, hein ? »

« Mais Sumiyuri est — »

« Hein ? » Hime-chan avait l’air sincèrement surprise, mais elle se reprit vite. « Ah oui, Sumiyuri — c’est le nom de cette école, c’est vrai. J’avais oublier. Maintenant que vous le dites, les “profs” l’appellent bien comme ça — mais c’est pas comme ça que Hime-chan et les autres “élèves” appelle cet endroit. »

« Alors… vous l’appelez comment ? »

« “Lycée Haut-et-Court”… »

Je restai sans voix devant l’extrême masochisme de ce sobriquet.

Une école.

Une organisation de type pièce close, en vase clos, qui maintient un niveau de secret et de repli qu’il ne serait pas exagéré de qualifier de maniaque. Impossible de deviner de l’extérieur ce qui peut se passer à l’intérieur. Et une fois qu’on y ajoute les qualificatifs « préparatoire » et « pour le genre princesse », ça devient d’autant plus intouchable. Autrement dit, ce n’est pas une mince affaire que de faire la lumière sur ses activités internes, quelles qu’elles soient — était-ce de ça qu’il s’agissait ?

Qu’est-ce — qu’Aikawa m’avait demandé de faire, bon sang ?

J’avais l’impression insidieuse de m’être fait entraîner dans une situation scandaleuse, extravagante. On aurait dit que j’avais encore une fois mis les pieds dans la merde jusqu’aux genoux sans même m’en rendre compte.

« Mmmh. » Gémissant un peu, Hime-chan releva d’un coup le bout de son doigt, puis le rabattit à sa position initiale. Ce geste semblait être une habitude chez elle. « On est fichus, n’est-ce pas nous. Hime-chan aurait dû s’en douter. J’ai cru que Mademoiselle Jun vous aurait au moins dit ça — »

Il semblait y avoir eu un fil croisé dans la transmission des informations. Mais ce n’était rien qu’on puisse reprocher à Hime-chan. Personne ne s’attendrait à ce que la personne venue les faire sortir — et il semblait clairement s’agir d’une évasion — soit un parfait amateur comme moi. Prétendre le contraire serait ridicule.

« Mais pourquoi Aikawa ne m’a rien dit de tout ça… Sans le savoir, comment est-ce que je pourrais accomplir ma mission ? »

Ouais, c’était Jun Aikawa la fautive.

Madame Négligence portait l’entière responsabilité.

« Hmm. Mais je crois pas que Mademoiselle Jun pensait que ce serait un si gros boulot. Hime-chan a un peu fait une bourde sur le chemin du point de rendez-vous, alors elles me collent beaucoup plus aux trousses que Mademoiselle Jun l’était prévu. Et maintenant, elles ont découvert que je leur ai fausser compagnie et que je me suis cachée. On peut pas rester dans cette salle de classe éternellement non plus. »

« Tu peux contacter Aikawa ? Tu as bien dû la contacter pour organiser le rendez-vous, au moins. »

« Quand je lui ai contactée avant, elles me cherchaient pas encore. Alors j’ai juste utilisé le téléphone du dortoir. »

« Oh… »

Ce n’était pas qu’elle voulait s’échapper de l’académie parce qu’on la poursuivait ; on la poursuivait parce qu’elle essayait de s’échapper de l’académie — c’était ça ? Mais cela voudrait dire que cet endroit était comme une prison. Ou peut-être qu’on pouvait oublier le comme.

« Je vois à quoi on a affaire… » Je ne voyais pas, je ne comprenais toujours rien à la situation. Ce que je saisissais, c’était que ce n’était pas une école ordinaire — que c’était un endroit anormal, ni lycée préparatoire ni usine à princesses. « Anormal… Ça commence assurément à en avoir l’air. »

Mais si c’était le cas — alors on était dans mon domaine. Les choses ne s’étaient définitivement pas passées comme je m’y attendais, mais, que ce soit ou non un navire en train de couler, c’était le navire sur lequel nous étions, ça, c’était sûr.

« Je suppose qu’on a pas le choix », dit Hime-chan. « Continuons à nous cacher ici pour l’instant pendant qu’on trouve un plan. Ça demande une réflexion prudentes. Y a pas de quoi s’inquiéter. Si Hime-chan et Maître arrivent pas à nous sortirent d’ici, je suis sûre que Mademoiselle Jun viendra nous sauver. Elle est trop gentille avec ses amis, après tout, elle nous abandonnerait jamais. »

« Tu as dit, continuer à se cacher ? » demandai-je en lui tournant le dos, étant descendu du bureau pour me diriger vers la fenêtre. « C’est complètement à l’envers — se cacher serait une mauvaise idée, justement parce qu’on a été repérés. Elles savent déjà qu’on est dans ce bâtiment. On doit prendre des contre-mesures immédiates. »

J’ouvris grand la fenêtre. Puis, soulevant un pupitre, je l’apportai et le jetai dehors. Ayant fui jusque-là à l’aveugle, je ne savais pas à quel étage nous étions, mais nous semblions décidément être assez haut, et il fallut quelques secondes avant que j’entende le bruit du pupitre qui se fracassait sur le sol en contrebas. Sans m’en soucier, je pris la chaise qui allait avec le pupitre, ainsi que le pupitre de derrière, et les jetai tous les deux par la fenêtre également.

« Q-Qu’est-ce que vous faites ?! » Hime-chan se jeta sur moi et s’agrippa à ma taille. « C’est super ridiculement voyant ! C’est comme si vous les suppliiez de venir nous chercher ! »

« J’ai eu dix-neuf ans en mars dernier — » Je m’arrêtai après le sixième pupitre et me dégageai de l’étreinte inutilement légère de Hime-chan. « Et pendant ces dix-neuf ans, je n’ai pensé qu’à la façon de berner les gens. Comment échapper aux autres ? Je n’ai pensé qu’à la façon de m’enfuir. Je ne sais pas ce qui se passe avec cet endroit — mais aucun “endroit” ne m’empêchera de m’échapper. »

Il n’y avait toujours personne à proximité du tas de chaises et de pupitres fracassés sur le sol, loin en contrebas. Mais il était impensable que personne n’ait remarqué un tel vacarme — et bien sûr, celles qui cherchaient Hime-chan avaient dû l’entendre. Auquel cas, elles devraient naturellement fouiller les salles de classe situées sur la trajectoire directe du tas de débris. Ce qui inclurait cette salle, mais aussi beaucoup d’autres. Les mener en bateau tout le long du chemin que nous avions pris pour venir ici, en laissant exprès des traces partout où nous passions — trop de preuves, une vaste panoplie d’indices ; c’était plus ou moins ma stratégie.

« Bon, c’est dangereux ici, alors allons-y. »

« D’accord. Mais Hime-chan vient presque jamais dans ces partie de l’école — alors je sais pas vraiment quels chemin prendre. »

« Pas de problème, mon plan — » Je fouillai dans ma poche. « …a disparu. » Non seulement ça, mais la photo de Hime-chan avait disparu aussi. Seule ma fausse carte d’élève était encore là, dans la poche de poitrine de mon uniforme. J’avais dû perdre le reste quelque part pendant la poursuite. Bon sang. Après toutes ces grandes paroles, je trébuchais sur la ligne de départ. « Bon, on est montés, alors si on descend, on devrait pouvoir sortir du bâtiment. Et si on arrive à sortir du bâtiment, je suis sûr qu’on pourra trouver une solution à partir de là. »

« C’est un plan plutôt bâclé. » Hime-chan avait l’air incrédule. « Mais vous êtes plus optimistique que je pensais, Maître. Ça me surprend. »

« Ouais, sans doute », marmonnai-je vaguement. Je ne suis pas quelqu’un d’optimiste, bien sûr. Une personne optimiste ne passerait pas dix-neuf ans à inventer des façons de duper les gens. Si possible, moi aussi, j’aurais aimé rester tranquillement assis à attendre en silence qu’Aikawa vienne nous sauver.

Mais — je ne pouvais pas m’empêcher d’y penser. Au visage sombre de Hime-chan quand elle avait désigné l’académie Sumiyuri sous le nom de Lycée Haut-et-Court. Je ne savais pas où je m’étais trompé, mais j’avais fini, d’une manière ou d’une autre, par vouloir m’assurer que cette expression ne passerait plus jamais sur son visage. Il ne s’agissait pas de rendre la pareille à Aikawa ou quoi que ce soit, j’avais juste l’impression que c’était mon obligation personnelle de faire quelque chose pour elle, si je le pouvais.

J’avais sans doute fini par les confondre. Ichihime Yukariki — et la Bleue, du temps où on l’appelait encore savant.

Donc, ce n’était même pas un désir de protéger Hime-chan. C’était juste de l’autosatisfaction — non, autant dire de l’auto-intoxication.

Quel niveau d’absurdité insupportable.

À ce moment-là, je ne saisissais pas encore l’énormité de la situation, je n’avais aucune idée de l’ampleur de la tempête au centre de laquelle j’étais en train de me placer, j’étais un enfant perdu dans les bois qui ne savait pas distinguer sa droite de sa gauche, si bien qu’il y avait assurément une certaine témérité dans ma folie. Malgré tout, je ne pensais pas que je le regretterais, ce qui est une chose rare pour un utilisateur de l’absurdité perpétuellement tourné vers le passé comme moi.

Je ne le pensais vraiment pas.

Bien que je n’aie jamais une seule fois de ma vie fait quelque chose sans vivre assez longtemps pour le regretter.


« Le truc, c’est que Hime-chan — elle en sait pas vraiment rien non plus. »

Revenir sur nos pas aurait été le moyen le plus rapide de redescendre, mais cela aurait été imprudent, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est pourquoi la première étape consistait à trouver un autre escalier que celui que nous avions emprunté pour arriver là — cela s’avéra difficile, cependant. Voyons, un bâtiment aussi impressionnant par sa taille ne pouvait pas n’avoir qu’un seul escalier.

Je ne m’en étais pas rendu compte avant parce que, quand j’étais seul, j’avais suivi l’itinéraire tracé sur le plan, mais ce bâtiment était comme un dédale — un labyrinthe en trois dimensions. Était-ce pour ça que l’endroit semblait si étrange ? La construction elle-même n’était pas vraiment si compliquée, mais le bâtiment était bizarrement déformé. Il était gauchi. Au point qu’y marcher commençait à me mettre mal à l’aise. Dans un bâtiment aussi impeccable et flambant neuf — que pouvait bien signifier cette composition ?

« Vous voyez, de l’intérieur, c’est presque impossible de déterminer quel genre d’endroit c’est, hein ? Bon ou mauvais, supérieur ou inférieur, chanceux ou malchanceux, c’est des choses qu’on juge par comparaison avec autre chose, c’est pour ça que Hime-chan a du mal à dire quoi que ce soit sur cette école. Pourquoi j’arrive pas à l’expliquer comme il fauts. »

« Je ne crois pas que tu aies besoin de compliquer les choses à ce point. » Nous découvrîmes enfin un escalier, et je gardai un œil sur les alentours en disant cela à Hime-chan. « Ce que ça peut être n’a en réalité aucune importance. La seule question, c’est de savoir si ça te convient ou non, si ça te va. Si tu veux sortir de cette école, c’est tout ce qui compte. Ce sont ceux qui essaient de t’en empêcher qui ont un problème. »

Parce que la seule chose que tout le monde devrait avoir le droit de faire, c’est de s’enfuir — même si je ne le dis pas à voix haute.

« Mais écoute, Hime-chan — j’ai l’impression que cette école n’enseigne pas les matières normales, mais dans ce cas, qu’est-ce que tu as appris cette année ? »

« Je vous l’ai dit. Des trucs comme : “Quand vous voyez quelqu’un que vous connaissez pas, dissimulez votre présence et approchez-vous par-derrière.” »

Ce n’était pas juste une blague pour briser la glace ?

Hmm. D’une façon ou d’une autre, je n’y avais pas vraiment réfléchi, mais elle avait pour ainsi dire tenu ma vie entre ses mains à ce moment-là. Non qu’on puisse tuer quelqu’un avec une flûte à bec.

Autrement dit — cette académie Sumiyuri avait un programme assez spécialisé — et c’était comme un centre d’entraînement — ou un camp militaire ? Sans même parler de la légalité douteuse de la situation.

Le Centre de Recherche Global en Études Unifiées du Système ER3, que j’avais eu autrefois l’honneur de fréquenter, était semblable en un certain sens. Cette organisation flirtait vraiment avec la limite entre légal et illégal, et, dans sa division MS-2, l’esprit comme le corps étaient renforcés jusqu’à la limite de leurs capacités respectives — cette division se spécialisait d’ailleurs dans la production de « la Graine Orange ». Mais chaque division s’attachait, d’une façon ou d’une autre, à tester les limites de cette chose qu’on appelle une « personne », même si ce n’était pas au même degré extrême. Même un étudiant d’échange comme moi subissait le même entraînement spécial. Tout raté que j’étais.

Si c’était ce genre d’endroit, cependant — alors qu’est-ce qui se cachait derrière cette académie, bon sang ? Pour entretenir ce genre d’établissement, ce niveau de secret, il faudrait quelque chose de l’ordre de l’Organisation Kunagisa. Auquel cas s’opposer à eux, de quelque façon que ce soit, était une grosse erreur. Ouais, la seule ligne d’action possible était de tourner les talons et de fuir.

Bon sang, Aikawa m’avait vraiment roulé dans la farine. Quelle vendeuse d’orviétan. Non que je me sois fait des illusions sur le fait de m’infiltrer dans une école de filles pour vivre une escapade éblouissante et tout sourire avec une ingénue de la haute société, mais découvrir que cette école était comme ce truc militaire de temps de guerre, c’était aller trop loin. Cela dit, il paraît que l’orviétan fait vraiment du bien.

« Bizarre… » Après avoir descendu une volée de marches, je me rendis compte de quelque chose. « J’ai fait un raffut énorme, mais personne n’a l’air de s’en soucier le moins du monde — je ne sens la présence de personne dans le bâtiment. »

« Vous pouvez faire ça, d’habitude ? »

« Ouais. Comme je suis un lâche, je suis très sensible aux regards des gens, à leur présence et ainsi de suite… mais depuis un moment, il n’y a plus rien. Je ne cherche pas à être trouvé, mais je m’attendais à devoir employer un peu la force pour sortir d’ici. Et ces deux filles t’ont clairement reconnue… »

Je n’avais peut-être pas une idée précise de notre position, mais un peu plus de réaction de l’autre camp n’aurait pas été de refus, non ?

« Si personne nous poursuit, alors on peut se détendre, non ? C’est comme la manga tombée du ciel. »

« … ? Ah, la manne tombée du ciel, oui… Enfin, c’est très bien, mais se contenter de descendre l’escalier tranquillement me paraît trop risqué… Passons par le côté. »

« Au pifomètre ? C’est très géométrique de votre part. »

« Je ne suis pas sûr qu’il y ait le moindre mètre là-dedans, mais bon. » Je regardai Hime-chan. « Tu n’aurais pas, par hasard, été élevée en Amérique ou un truc comme ça ? »

« Ouah ! Comment vous avez su ?! »

« Au pifomètre. »

Quoi qu’il en soit.

Dans cette situation, il y avait de fortes chances qu’une embuscade nous attende. À la réflexion, si elles savaient que l’objectif de Hime-chan était de s’échapper de l’académie, alors elles n’avaient aucun besoin de se donner la peine de la poursuivre. Cela expliquerait aussi de façon plausible pourquoi ces deux-là avaient abandonné la poursuite.

Ce qui rendait d’autant plus impératif que je les déjoue, hein ?

« Oh oh. »

Je commençais à prendre un peu trop de plaisir à tout ça. Alors même que c’était devenu une telle corvée. Moi, qui déteste les corvées plus que tout, qui fais tout ce qui est en mon pouvoir pour éviter de faire des vagues.

Ce devait être la faute de Hime-chan, pensai-je tandis que nous tournions dans le couloir. Essayer de rejeter la faute sur quelqu’un d’autre était typique de moi, et assez injuste, mais quand je regardais Hime-chan, si infiniment joyeuse alors que nous étions dos au mur, me montrer sombre, inquiet et déprimé à ce sujet commençait à paraître stupide. Je n’avais même pas besoin de sortir l’absurdité.

Elles — se ressemblent vraiment, pensai-je.

Toutes deux avaient l’air si jeunes pour leur âge, toutes deux étaient si innocentes et naturelles. Il y avait trop de points communs pour les compter. Pouvait-il ne s’agir que d’une coïncidence ? J’avais toujours supposé qu’il ne pouvait y avoir personne d’autre comme elle, mais…

C’était troublant, comme si le résultat de X fois Y était, d’une façon ou d’une autre, différent de celui de Y fois X.

« Qu’est-ce qu’il y as, Maître ? Pourquoi vous regardez Hime-chan comme ça… Oh ! S-Se pourrait-il que ! »

« Non, ça ne se pourrait pas. » Je la coupai instantanément. Je n’avais aucune intention de laisser ma réputation baisser plus qu’elle ne l’avait déjà fait. « Mais on est à quel étage, au fait ? Autant que je puisse en juger d’après la vue par la fenêtre, on doit être au moins au troisième ou au quatrième. C’est une vraie tour, selon les critères de Kyoto… mais peut-être que ça n’a aucune importance, aussi loin en banlieue. »

« Eh ben, comme on dit, chaque chose à sa place et les amis haut placés, non ? »

« Ça a failli passer, mais tu mélanges deux expressions. »

Hmmm ? Hime-chan pencha la tête, perplexe… et c’est à ce moment-là que ça se produisit.

Soudain, la porte d’une des salles de classe voisines s’ouvrit à la volée, et quatre personnes — portant le même uniforme noir que nous — en jaillirent, et se jetèrent toutes sur Hime-chan. Il n’y a pas d’autre façon de décrire la violence avec laquelle elles la plaquèrent. Avant qu’elle ait eu une chance de résister, elles l’avaient jetée au sol du couloir et lui avaient immobilisé les bras et les jambes.

« … ! »

Une embuscade — j’avais envisagé la possibilité, bien sûr, mais pourquoi ici ? Pourquoi pas à l’entrée de l’école ? C’était inutile de tendre une embuscade dans un coin perdu comme celui-ci. C’est justement pour ça que j’avais décidé que cet itinéraire était sûr, et décidé de ne pas descendre l’escalier —

« Justement pour ça, hein. »

Merde. Elles m’avaient déjoué, et c’est justement pour ça que je devais à présent ravaler ces paroles stupides.

Et le point crucial, c’est que nos quatre assaillantes s’étaient toutes jetées sur Hime-chan. Ce n’est pas que je sois si fort, et on ne pouvait certainement pas me qualifier de costaud, mais j’avais sûrement l’air plus solidement bâti qu’elle. Elle était comme une petite enfant. Le fait qu’elles m’aient toutes laissé tranquille pour se jeter sur Hime-chan signifiait —

Qu’il y avait d’autres personnes en embuscade, cachées dans la salle de classe.

Et qu’elles étaient plus fortes que ces quatre-là.

« M-Maît — »

Elles lui couvrirent la bouche avant qu’elle ait pu finir. Les quatre ne me regardèrent même pas. Ce qui en disait long aussi sur leur confiance en la personne qui attendait dans cette salle de classe. Elles n’avaient même pas besoin de se soucier de moi.

Quelle blague…

Que moi, entre tous, je perde une bataille d’esprit.

« Shiogi Hagihara — »

S’annonçant ainsi, une fille — sortit de la salle de classe et me fixa d’un regard assez glacial pour figer le sang. Un regard minutieux, méticuleux, comme si elle m’évaluait. Elle portait un uniforme noir comme les quatre autres, ce qui voulait dire qu’elle était une « élève » de cette académie. Ses longs cheveux noirs lui tombaient jusqu’aux chevilles, et étaient d’une beauté inhabituelle ; je dois admettre que, malgré la situation, j’en fus quelque peu captivé. Je veux dire par là que son — que le corps entier de Shiogi irradiait la même aura ensorcelante que le fil d’un katana.

Si Hime-chan ressemblait à la Bleue, cette fille ressemblait plutôt à cette Rouge —

« Je fais office d’experte en tactique pour le moment. »

« Hmm… “Experte en tactique”, d’accord. » Hochant la tête, je fis un pas en arrière. Sa présence était écrasante. « J’imagine que ça veut dire que votre “tactique” a fonctionné à merveille, hein ? »

« Oh. Vous êtes un garçon ? » dit Shiogi, qui ne s’en rendait apparemment compte qu’en entendant ma voix. « Ça fait longtemps que je n’ai pas croisé un garçon de mon âge. Vous autres, regardez bien. »

C’était l’instruction inexplicable qu’elle donna aux quatre qui maintenaient Hime-chan au sol — non. Elle s’était présentée comme « experte en tactique ». Il était exclu qu’elle donne des instructions « inexplicables ». Il devait y avoir quelque chose derrière.

« Bon, alors, voyons voir. Keiki, Roka, Ami, Shuki — emmenez-la au même endroit que la dernière fois. Gardez-lui les mains et les pieds attachés, et ne relâchez pas votre attention, pas même un instant. Je m’occupe de ce monsieur. »

Acquiesçant aux paroles de Shiogi, le quatuor remit Hime-chan sur ses pieds et se dirigea vers l’escalier. Je ne pouvais rien faire pour les arrêter. Pas avec un sérieux obstacle qui me barrait la route.

Comprenant avec un temps de retard que les deux filles croisées dans l’escalier faisaient partie des quatre, je fis face à Shiogi et demandai : « C’étaient leurs — vrais noms ? Ils avaient l’air ouvertement inventés. »

« Pfiou — quel soulagement. » Sans répondre à ma question, sans même me faire face, en fait, Shiogi soupira comme quelqu’un qui vient d’achever une tâche pénible. « On dirait qu’on a réussi à régler l’affaire avant le déploiement de “Zigzag” — je suis juste contente qu’on y soit arrivées sans que personne soit blessé. »

« Vous n’oubliez pas quelque chose ? »

« Hm ? Ah, vous voulez dire vous ? C’est vrai, c’est vrai… » Avec un sourire qui ne convenait pas du tout à son âge, Shiogi se tourna courtoisement de nouveau vers moi. « Bien, je vais vous raccompagner jusqu’au portail principal, alors, si ça ne vous dérange pas, il est temps de partir. »

« … »

« Ce que j’essaie de dire, c’est : On fermera les yeux sur ce petit incident, alors fichez le camp d’ici, maintenant — mais peut-être que vous ne saisissez pas le tableau ? Monsieur le Travesti. »

« Eh bien, c’est un tableau difficile à saisir, alors j’ai du mal », répondis-je en me forçant à baisser la voix. « J’ai bien peur de ne pas être si accommodant — et je déteste vraiment perdre un match que je m’attendais à gagner. »

« Plutôt inflexible, hein. On dirait qu’on va s’entendre à merveille. »

Shiogi était déjà en mouvement en disant cela. D’un jeu de jambes fluide — assurément une forme d’art martial —, elle m’attrapa le bras et pivota derrière moi, bloquant l’articulation de mon épaule. Bien que je sois encore debout, j’avais été immobilisé en un clin d’œil. Et par cette fille svelte, qui plus est. Le fait que j’aie baissé ma garde n’était pas une excuse. Puisqu’elle m’avait mis à l’aise dans le but exprès de m’attaquer.

« Je suis tacticienne, alors le combat réel n’est pas mon fort — mais je m’intéresse aux bases de l’art de l’autodéfense. »

« Ils enseignent même ce genre de choses dans cette académie ? »

« La réponse à cette question, c’est “c’est le seul genre de choses qu’on enseigne ici”… mais, pas de ça. » Shiogi tordit plus fort, et la douleur aiguë qui me traversait l’épaule s’intensifia. « On ne peut pas vous laisser prendre une attitude aussi arrogante, pas quand vous êtes dos au mur. Vous ne savez même pas implorer pour votre vie ? »

Une voix glaciale. Une voix glaciale écrasante. Je révisai une fois de plus mon jugement sur cette académie. Des termes aussi tièdes que centre d’entraînement et camp militaire étaient totalement inadéquats. C’était — littéralement…

Une zone de guerre.

« Maintenant, par respect pour le fait que vous semblez être mon aîné, je vais, dans mon infinie miséricorde, vous offrir deux choix — l’un est que vous vous soumettiez à moi. L’autre est que je vous déboîte l’épaule. »

« …Qui vous a faite reine ? »

« Je ne suis pas reine, même si je me suis frayé un chemin jusqu’au sommet de ma petite colline — je ne suis qu’une tacticienne qui n’a pas pu percer en première ligne. »

« Parfait. Une adversaire digne d’un utilisateur de l’absurdité qui n’a pas eu le bon sens d’apprendre plutôt quelques proverbes utiles — »

Une douleur fulgurante me traversa l’épaule. Apparemment, elle n’aimait les plaisanteries que si c’était elle qui les faisait. Shiogi était égocentrique comme ça. « Il y a juste une chose que je ne comprends pas », dit-elle en relâchant un peu sa prise sur moi. « Et ne pas comprendre quelque chose — la présence d’un élément incertain, autrement dit — c’est un anathème pour une tacticienne. L’incertitude engendre l’instabilité, après tout. »

« … »

« Pourquoi avez-vous pu vous infiltrer dans cette académie ? »

Voilà ce que Shiogi me demanda. Pas comment, mais pourquoi. Presque comme si c’était une question qui ébranlait les fondements mêmes de son monde, comme si elle ne m’interrogeait pas tant sur mes méthodes qu’elle ne remettait en question quelque chose de bien plus fondamental.

« Rien de spécial. J’avais une fausse carte d’élève… et je portais un uniforme, alors personne ne s’en est aperçu, c’est tout. »

« Vous êtes en train de me dire qu’il n’en a pas fallu plus pour tromper les élèves de cette académie ? Que notre système de sécurité est d’aussi bas niveau ? »

Certes — avec ce que j’avais fini par apprendre de la vraie nature de l’académie Sumiyuri, pardon, du « Lycée Haut-et-Court », il était difficile de croire que mon déguisement ait jamais pu fonctionner. Même si je dissimulais mon sexe en ne parlant pas, il aurait dû être un jeu d’enfant de voir que j’étais un étranger. Pas étonnant que Shiogi soit incrédule. Mais je n’avais aucune réponse à offrir face à cette incrédulité. C’était un tel coup de chance que je m’interrogeais moi-même à ce sujet.

« N’allez pas me dire que vous allez essayer de me servir l’absurdité que c’était un “coup de chance”… »

Sur ces mots, Shiogi me tordit de nouveau le bras vers le haut. Elle semblait avoir l’impression de doser la force qu’elle appliquait, mais, pour celui qui la subissait, c’était insupportable. Mon autre bras ne pouvait pas l’atteindre là où elle se tenait, derrière moi — et elle me maintenait les talons décollés du sol, alors je ne pouvais pas contre-attaquer avec mes jambes. C’était une technique d’immobilisation impressionnante, impensable chez une novice.

Une technique d’immobilisation. C’est justement pour ça qu’il existait un moyen de la retourner.

« C’est terriblement simple », dis-je doucement. « Vous ne comprenez pas, c’est tout, parce que vous êtes une parfaite idiote, Shiogi. »

Je crus entendre le sang lui monter à la tête. L’instant d’après, Shiogi me tordit le bras d’un quart de tour supplémentaire — et, avec un grrk, l’os de mon épaule se déboîta.

« Quoi. » Ce son de surprise choquée émana de nulle autre que la personne qui venait de me déboîter l’épaule.

Faisant pivoter le bras qu’elle avait accidentellement libéré en le déboîtant, je fis face à Shiogi (qui ne s’était pas encore remise de sa confusion devant ce retournement de situation), et, de mon bras non déboîté, je la poussai à la poitrine de toutes mes forces. Si habiles que soient ses paroles, son corps n’était encore que celui d’une adolescente, et elle fut projetée en arrière comme un arbre pourri, s’étalant sur le sol du couloir en un tas disgracieux.

« — tch ! »

Mais elle avait apparemment réussi à amortir sa chute, et se redressa aussitôt en me fusillant du regard. Je laissai son regard glisser sur moi comme l’eau sur les plumes d’un canard, et écartai tranquillement mon unique bras valide.

« Je n’ai vraiment pas d’autre réponse à vous donner que “la chance”, Shiogi, mais quant à l’autre chose que vous vous demandez sûrement — le mois dernier, j’ai été mêlé à un certain incident. Au cours de celui-ci, je me suis fait déboîter les deux épaules. J’ai oublié comment je me suis retrouvé avec ces blessures, mais… bref, ça devient une sorte d’habitude. C’est relativement facile pour moi, à ce stade. »

« — nkk », grogna Shiogi. « Alors vous m’avez provoquée exprès pour que je vous déboîte le — »

« Vous vous êtes présentée comme “tacticienne”, non ? Je suis un peu comme ça moi-même, alors je comprends, je comprends vraiment. Quand quelque chose qu’on n’a pas prévu surgit, ça vous déstabilise complètement. Ça n’aurait pas dû être une force suffisante pour le déboîter — je comprends ce sentiment douloureusement bien. »

Rien de comparable à la douleur dans mon épaule, bien sûr, mais je ne la laissai pas transparaître sur mon visage. Et pendant que je délivrais cette leçon triomphale, je me demandais : qu’est-ce que je fais maintenant ? J’avais réussi, tant bien que mal, à échapper à sa prise grâce à une manœuvre d’évitement qui revenait en gros à une attaque surprise, mais cela n’avait assurément pas désamorcé la situation. En fait, cela n’avait peut-être fait qu’ajouter de l’huile sur le feu. Si je n’arrivais pas à me sortir de là à force de beaux discours pendant que Shiogi était encore déséquilibrée —

Alors je ne pourrais pas me lancer à la poursuite des quatre qui avaient emmené Hime-chan.

« Je suis quoi, une sorte de héros ? » marmonnai-je sarcastiquement pour moi-même. Moi, sauver quelqu’un — quelle idée. Je n’avais même jamais envisagé la possibilité qu’une telle occasion se présente. Est-ce que je me laissais juste porter par le courant ? Est-ce que j’étais emporté, non par les sentiments mais par les circonstances, comme d’habitude ?

Shiogi me regarda d’un air dubitatif, avant que ses yeux ne s’écarquillent un instant sous le choc. Elle regardait au-dessus de ma tête, son regard apparemment dirigé vers quelque chose derrière moi.

« Tu te surpasses vraiment, hein, Iitan. »

Sur ces salutations nonchalantes, presque comme si nous nous étions croisés par hasard dans la rue et échangions des politesses — la personne qui parlait me tapota l’épaule. C’était celle qui était déboîtée, alors ça fit un mal de chien.

« C’est vous… Aikawa ? »

« Combien de fois il faut que je te le dise — appelle-moi par mon prénom. D’acc ? »

Elle serra plus fort mon épaule.

« Bien sûr, évidemment — Jun. »

Aikawa resta derrière moi pendant tout cet échange, durant lequel je ne quittai jamais Shiogi des yeux, elle qui, de son côté, ne pouvait soutenir mon regard. Bien sûr qu’elle ne le pouvait pas ; en tant que tacticienne, elle ne se serait jamais permis une distraction aussi inutile. Comment aurait-elle pu se permettre la folie de regarder ailleurs alors que la plus forte de l’humanité se tenait là, devant elle ?

« Hahaha — en fait, je m’inquiétais de te voir entrer là-dedans tout seul, alors je me suis dit que j’allais donner un coup de main pour le sauvetage. »

« Pitié… Dans ce cas, pourquoi ne pas l’avoir fait vous-même dès le départ ? »

« On gardera cette petite discussion plaisante pour plus tard. Alors, dans quoi tu t’es fourré ? Voyons voir. T’es, Shiogi, c’est ça ? Tu sais qui je suis ? »

« Oui, je le sais. » Shiogi fusilla Aikawa d’un regard si perçant que celui qu’elle m’avait lancé pendant notre affrontement ne pouvait même pas soutenir la comparaison. Apparemment… elle s’était retenue face à moi, ne serait-ce que parce qu’elle avait encore conservé son sang-froid. « La première leçon qu’on nous donne après notre “inscription” porte sur le Rouge Exterminateur, l’Asservissement Écarlate. »

« Quel honneur », rit Aikawa d’un air moqueur. « Et ? Quelle tactique Shiogi la Tacticienne va-t-elle employer maintenant ? »

« Je vais m’enfuir. »

Sur cette déclaration effrontée, Shiogi se releva d’un bond. Il n’y avait pas une once de peur ni d’appréhension dans son attitude ou son expression. À leur place, il y avait de l’indomptabilité — ou plutôt de l’insolence. C’était la première fois que je voyais un « ennemi » adopter cette attitude face à Aikawa. Et une enfant d’âge tendre, qui plus est.

C’était anormal.

« Tu crois que tu peux t’échapper ? »

« Oui — puisque Monsieur le Travesti, là, est blessé », ricana Shiogi. « Et je sais très bien — que le Rouge Exterminateur est trop gentil avec ses amis. »

« … »

« Et quant à vous. » Shiogi me fusilla du regard. « N’oubliez jamais, je vous en prie — ce que vous m’avez fait. »

« Hein ? »

Est-ce que j’ai fait quelque chose ?

Ce n’est pas plutôt moi qui ai subi quelque chose ?

« Bien, alors, ce fut un plaisir. »

Et là-dessus, Shiogi nous tourna le dos et détala, sa jupe et ses longs cheveux flottant derrière elle. J’étais persuadé qu’Aikawa allait la poursuivre — mais elle ne bougea même pas d’un muscle, elle resta simplement là, la main sur mon épaule.

« Jun, on va vraiment la laisser s’en — »

Troublé, je commençai à me retourner pour lui faire face, mais —

« Maaaîtreeee ! »

Hime-chan m’en empêcha en surgissant de nulle part pour se jeter sur moi de tout son corps. Si poids plume qu’elle fût, c’était une attaque totalement surprise, et elle me renversa sur le sol du couloir.

Qu’est-ce qu’elle fiche, cette sale gamine, elle essaie de m’assassiner ? pensai-je, mais… mais il était hors de question que je dise ça à Hime-chan, alors qu’elle était étendue sur moi, d’énormes larmes ruisselant sur son visage.

« Ouiiiin… in. » Entre deux sanglots, elle tâta mon épaule déboîtée. « Votre épaule… Je suis vraiment désolée, tout est la faute de Hime-chan — Hime-chan était, Hime-chan a… »

« … »

Tu sais, ça fait mal quand tu touches mon épaule déboîtée comme ça —

Sérieusement, non, sérieusement, est-ce vraiment trop demander, que tu t’en rendes compte ?

Tandis qu’elle restait agrippée là, les bras passés autour de moi, je remarquai que la manche de son uniforme était déchirée. Cela s’était-il produit quand ces quatre-là l’avaient plaquée ? Naturellement, Aikawa était allée secourir Hime-chan avant de venir me chercher, alors je supposais qu’elle avait mis en déroute ces quatre filles aux noms bizarres — néanmoins, il semblait que Hime-chan ne s’en était pas tirée indemne.

« …, oh, c-c’est vraiment rien du tout ! »

Ayant enfin retrouvé son sang-froid, elle remarqua ce que je regardais et essaya de cacher sa manche déchirée.

« C’est juste une abrasion ! »

« Ça a l’air douloureux. »

Même si ça veut juste dire une égratignure.

« … »

Bon.

Elle était peut-être infiniment joyeuse, rayonnante, innocente.

Naïve, pure comme la neige immaculée, mais quand même.

Ça ne voulait pas dire qu’elle manquait d’égards.

Elle s’inquiétait plus pour quelqu’un d’autre que pour elle-même. Elle ressentait la douleur d’autrui comme la sienne. Même si ça n’avait aucun sens. Ce n’était pas sa faute si j’étais blessé, je me l’étais fait moi-même, mais elle ne l’acceptait pas. Une approbation sans compromis, sans se soucier des détails, m’enlaçant, m’enveloppant de ses bras —

Non, attends.

Ça, c’était quelqu’un d’autre.

Pas Hime-chan.

Elle et Hime-chan n’étaient pas la même personne, et pourtant —

« O-Ouiiiin. »

Apparemment submergée une fois de plus par l’émotion, Hime-chan s’agrippa à mon épaule pour cacher ses larmes.

« Je te répète que ça fait mal. »

Pas la même personne, et pourtant.

Pourquoi cette…

Cette tremblante, absurde plaisanterie d’émotion.

« Ichihime, lâche-le. Tu veux bousiller l’épaule d’Iitan ? » Aikawa attrapa Hime-chan par son col marin et l’arracha de moi avec force, puis me releva avec la même force. « Te surpasser, c’est super et tout, mais en fais pas trop, mon pote. À trop forcer, ça deviendra chronique, ce genre de luxation. Tiens, je vais te la remettre en place, alors bouge pas. »

« … »

Bouge pas, dit-elle — je n’aurais pas pu bouger même si je l’avais voulu. Pour être précis, à l’instant où Aikawa était entrée dans mon champ de vision, mon corps s’était complètement raidi, presque comme si un médium m’avait jeté un sort malveillant.

Un sort.

Assurément.

Jun Aikawa en costume marin ferait cet effet à n’importe qui.