Volume 3 - Acte trois — Lycée Haut-et-Court


L’art commence et finit par l’imitation.


Contre nature — dans cette situation, qu’est-ce qui était le plus contre nature ?

Moi, un utilisateur de l’absurdité qui s’était au contraire fait absurdement utiliser ? Une contractante qui prétend sans fondement être la plus forte du monde ? Hime-chan, qui tentait de s’évader de cette académie peu orthodoxe ? Shiogi et compagnie, qui essayaient de l’en empêcher ? Le truc, c’est que dans l’enceinte de cette école, entre les murs du « Lycée Haut-et-Court », rien de tout cela n’était particulièrement anormal.

« Bon. Revenons à nos moutons. On fait quoi, maintenant ? » grommela Aikawa, tout en détachant le foulard de son uniforme pour en faire une écharpe triangulaire pour mon bras droit. Je dis « grommela », mais elle n’avait l’air ni inquiète ni contrariée ; son grommellement semblait être un grommellement de plaisir.

« Bonne question », répondis-je, même si j’étais davantage absorbé par l’idée que son allure de lycéenne n’était pas mal du tout. J’avais supposé à cent pour cent qu’il y aurait quelque chose qui clocherait, mais il s’avère que tout va bien à quelqu’un d’aussi magnifique qu’Aikawa. Comment dire, ouais, la vie est vache.

« Comme j’ai laissé filer cette nana tacticienne, j’imagine qu’elles doivent savoir que je suis là, maintenant. J’espérais que tu ferais un meilleur leurre, Iitan… »

« Oh… désolé, j’ai tout fait foirer. »

Je m’excusai immédiatement, mais venait-elle de parler de leurre ?

« On est dans les pétrins, hein. Qu’est-ce qu’on va faire ? »

La contribution bancale de Hime-chan à la conversation ne trahissait pas davantage le moindre sentiment d’urgence. On aurait dit qu’elles manquaient toutes les deux de tout sens du danger. Passe encore pour Aikawa, mais chez Hime-chan, c’était un problème. Vu la facilité avec laquelle elle venait de se faire capturer, elle ne semblait posséder rien des capacités de combat de Shiogi.

« Ou alors tu es en fait incroyablement forte, Hime-chan ? »

« Pas du tout. Hime-chan a pas besoin de force. »

« Parce qu’on est à l’ère du savoir ? »

« C’est ça. Un sage a dit un jour… » Là, Hime-chan refit ce geste où elle relevait d’un coup le doigt puis le rabattait, avant de le pointer droit sur moi. « Tout est dans la tête ! »

« … »

Tu ne veux pas plutôt dire « Savoir, c’est pouvoir » ?

Ce n’était décidément pas une sentence de sage.

« Ouais. Hime-chan est une ratée, c’est pour ça que j’ai un peu commencé à détester l’école. Alors je voulais arrêter, mais ils ont pas voulu me laisser faire. Ç’aurait été bien s’ils m’avaient juste laissée partie en bons termes, mais il y avait un truc avec un accord de confidentialité ou je sais pas quoi. C’est pour ça que Hime-chan a demandé de l’aide à Mademoiselle Jun. »

« Demandez, et l’on vous donnera. »

« Ah ah ah, je veux pas entendre ça de votre bouuuche, Maître ! » Elle agita le doigt vers moi d’un air condescendant. Cette fille possédait une sacrée réserve de gestes de la main. « Oh, et au fait. Hagihara, de tout à l’heure, c’est la meilleure “élève” de cette académie. Elle est en troisième année, c’est ma senpai. »

« Hmm… »

« Alors un petit truc comme une épaule déboîtée, y a pas de quoi vous en voulez, Maître. Elle a beau être une fille, elle est d’un autre calibre. Ou non, pas de calibre, plutôt de charge utile. Non, non, plus que ça, on parle de mégatonnes, elle est nucléaire… »

« … »

Cette fille commençait à m’agacer un peu. Sa vraie nature avait-elle été révélée par l’apparition d’Aikawa ? Était-ce l’emmerdeuse qui se cachait derrière le rideau ? À quoi rimaient toutes ces larmes ?

« Bah. En tout cas, on ferait mieux d’oublier l’idée de percer leurs lignes par un assaut frontal », dit Aikawa en repoussant d’un geste las la frange de son visage. « Shiogi Hagihara — rien à craindre juste parce qu’elle est première de sa classe, mais quoi qu’il en soit, j’ai du mal avec ce genre de personne. Je préférerais éviter d’avoir affaire à elle si possible. »

« Oh, c’est pour ça que vous l’avez laissée s’enfuir ? Je ne savais pas qu’il existait un genre de personne avec qui vous aviez du mal, Jun. »

« Ben, si. Tellement sûre d’elle alors qu’elle a rien — gonflée d’orgueil alors qu’elle est complètement creuse — j’suis pas douée avec ce genre de contradiction ambulante. J’les comprends juste pas. » Aikawa se tourna pour m’examiner. « Je devrais t’inclure là-dedans, Iitan ? »

« Euh… non, ça reviendrait à dire que Shiogi et moi sommes du même acabit. »

Il me semblait que Shiogi ressemblait plutôt à Aikawa.

« Nan, ça, c’est juste la témérité de la jeunesse. Mon arrogance et son insolence, c’est pas la même chose. Toi et elle, vous êtes du même acabit, à cet égard aussi. Des images en miroir, dans la mesure où vous finirez tous les deux pris dans vos propres toiles. Peuh, tacticienne — quelle blague. Bon. Ç’aurait été bien que tu me sortes Ichihime d’ici, Iitan… mais qu’est-ce que tu veux. Essayons l’inverse d’un coup de manuel. »

« L’inverse ? » La relance polie venait de Hime-chan.

« Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? » La question dubitative venait de moi.

« Eh ben, c’est peut-être en fait la méthode la plus légitime — mais on va porter le combat chez l’ennemi. Au lieu d’essayer de forcer la sortie, on va forcer l’entrée — du bâtiment des professeurs, où on aura un tête-à-tête avec la “Directrice”. Je parle de négocier le droit d’Ichihime à quitter l’école. »

Simple comme bonjour, pas vrai ? dit Aikawa en retroussant la lèvre.

Je ne parvins même pas à couiner ma surprise. Et une fois de plus (je n’ai pas la moindre idée de combien de fois ça faisait, mais bref, une fois de plus), je fus rempli d’admiration pour elle. Alors que j’avais passé ma vie jusque-là à ne penser qu’à la façon de berner les gens et de m’enfuir, elle avait vécu la sienne en ne pensant qu’à l’exact opposé. Affronter ses adversaires de face et leur déclarer la guerre, marcher au combat avec audace et fierté. Ne penser qu’à ça.

« Mais Mademoiselle Jun — »

« Ça va, Ichihime. J’ai jamais aimé cette femme. Toi non plus, tu la portes pas dans ton cœur, j’ai raison ? En fait, je suis contente d’avoir l’occasion de la mettre K.-O. Bon, maintenant que c’est décidé — on y va. »

Ayant unilatéralement décidé d’adopter son propre plan, Aikawa se mit en marche ; pris au dépourvu par ce brusque revirement, Hime-chan et moi nous dépêchâmes de la suivre. Il semblait déjà tacitement établi qui tenait le premier rôle ici, et qui tenait les seconds rôles.

Par l’allure, par la conviction et par l’action.

D’une puissance écrasante et inébranlable comme la pierre.

Sa confiance et sa fierté, ni fausses ni imméritées.

Jun Aikawa ne recèle aucune incohérence.


À partir de là, ce fut le grand numéro de Jun Aikawa, et c’est tout ce qu’il y a à en dire.

Une chose est sûre, rien ni personne, même dans cette académie, ne pouvait se dresser sur son chemin. Elle élimina chaque obstacle, organique ou inorganique, littéralement d’un seul coup, fauchant, décimant, repoussant et, d’une manière générale, faisant ce qu’elle voulait de chaque adversaire (qui semblaient toutes être des élèves de l’académie) qui tentait de l’arrêter, piétinant sans effort les divers pièges disposés dans tout le bâtiment, et après que tout le tintouin, le tohu-bohu et le ramdam furent terminés, après que la force absolue de la tempête déchaînée eut suivi son cours — c’est-à-dire, en courant derrière le cours de cette tempête déchaînée, nous finîmes par nous échapper du bâtiment scolaire et suivîmes la galerie couverte jusqu’à la porte de derrière du « bâtiment des professeurs ».

Elle était si écrasante qu’il est inutile d’essayer de la dépeindre ; elle tourna tellement leur résistance en ridicule que ça dépasse toute description. Hime-chan et moi, qui avions détalé dans tous les sens face à une simple poignée d’élèves avant l’arrivée d’Aikawa, fûmes rendus essentiellement superflus.

« Vous dites “essentiellement”, Maître, mais je crois qu’on est vraiment supersflus. Hime-chan et Maître ont été totalement inutiles jusqu’ici. »

« Quand on fait des observations objectives de ce genre, mieux vaut éviter les moyens d’expression directs. Le langage vague est la pierre angulaire de l’utilisateur de l’absurdité. »

« Hime-chan est pas l’espèce d’hurluberlu dont vous parlez. »

Hurluberlu ? Merci bien.

« Mais Mademoiselle Jun est vraiment quelque chose, hein. Elle est devenue encore meilleure qu’avant. C’est une beauté de voir une bête pareille au travail. »

« Je crois que tu veux dire que c’est un plaisir de voir un si beau travail. »

« Oh, vous avez raison. Alors la Belle, c’est vous, hein, Maître. »

« …Malpolie. »

« Hein ? Alors vous le niez ? »

« Non… Je veux dire, je ne vais pas ne pas ne pas ne pas ne pas admettre qu’il pourrait éventuellement y avoir un certain aspect de la beauté en moi. »

« Alors c’est quoi ? »

« Vous allez vous taire, tous les deux ? » nous réprimanda Aikawa, qui patientait dans l’entrée du bâtiment des professeurs. « Je suis ravie que vous vous entendiez si bien et tout… mais vous trouvez rien de suspect ? Je me pose la question depuis que je suis arrivée. »

« À quel sujet, exactement ? »

« Vous trouvez pas que toutes celles qui nous ont attaqués étaient des élèves ? C’est pas bizarre ? C’est pas exclu qu’on laisse ça aux élèves comme exercice d’entraînement s’il s’agissait que de vous deux, mais… moi ? Jun Aikawa ? M’envoyer les “profs” ou les “agents de sécurité”, ce serait la moindre des politesses, non ? »

Je n’arrivais pas à décider si elle se montrait judicieuse ou arrogante. Mais quoi qu’il en soit, c’était vrai : toutes les personnes qui essayaient de nous arrêter étaient des jeunes femmes, toutes vêtues du même uniforme noir… que Hime-chan, moi et Aikawa portions.

Attends une seconde.

Que je portais ?

« Hé, Aikawa ? Maintenant que le pot aux roses est découvert, je peux me changer ? »

« Ah… Allez, c’est quoi ton problème ? T’es mignon. »

« Mais, je veux dire… »

« Rooh. Iitan est trop moe ! »

« … »

Ça me rendait difficile d’enlever l’uniforme. Ou plutôt, elle me forçait plus ou moins à le garder. J’avais vaguement l’impression qu’elle s’amusait avec moi, mais bref, revenons au vrai problème.

Point positif, la stratégie d’Aikawa — aller vers l’intérieur, frapper au cœur, au lieu d’aller vers l’extérieur pour tenter de s’échapper — n’était pas ce à quoi elles s’attendraient. C’était ce qu’on pourrait appeler une offensive surprise. Elles pensaient être les poursuivantes — les prédatrices. C’est exactement pour ça qu’elles ne s’attendraient jamais, pas en un million d’années, à ce qu’on les attaque. Même maintenant, elles pensaient sans doute qu’on courait dans tous les sens comme des poulets sans tête pour trouver une sortie. Autrement dit, elles manquaient tout simplement de sens de l’urgence. Même face à Jun Aikawa, elles n’avaient même pas envisagé la possibilité de devenir la proie.

« ’Faut croire — rah, quelle plaie. »

« Une plaie ? C’est pas mieux si c’est facile ? Comme ça, ils sortirons pas l’artillerie lourde. »

« C’est pas de ça que je parlais, Ichihime — »

Aikawa ramena un pied loin en arrière — et enfonça la porte en fer, tout simplement. Elle s’effondra sur le sol avec un CLANG… elle devait être bien rouillée. Forcément.

« Je voulais dire que c’est une plaie de devoir défoncer la porte comme ça. Pour qu’on puisse se faufiler par cette issue de secours de derrière comme une bande de cafards sournois. Cette saloperie avait même pas de trou de serrure. »

« … »

Ah-ha, apparemment Aikawa aurait préféré entrer tout droit par la porte principale en annonçant son nom à la cantonade. Au lieu de quoi nous avions réussi à arriver jusqu’ici incognito, sans qu’un seul « prof » se montre. Elle semblait déçue que, faute d’avoir été découverts, nous ayons dû passer par la porte de derrière. Toujours à vouloir être sous les projecteurs.

« Je suis à peu près sûre que le bureau de la Directrice est au dernier étage. Elle adore les hauteurs — allez, suivez-moi. »

Aikawa, qui possédait naturellement une mémoire parfaite (contrairement à moi), avait parfaitement mémorisé le plan de l’école. Elle grimpa l’escalier de secours au pas de course comme si les lieux lui appartenaient. « Oooh, c’est en haut qu’on reconnaît ses amis ! » Hime-chan la suivit en marmonnant encore un de ses mystérieux pseudo-aphorismes.

« Faut éviter la salle des profs… Rah, quelle chierie. J’en ai rien à foutre des manigances et des pièges, alors allez-y : servez-vous de votre nombre, de votre matos et de votre position avantageuse, montez sur vos grands chevaux et venez me chercher ! »

« Si elles le font, on aura aucune chaaance. »

Je ne sais pas quelle histoire partageaient Aikawa et Hime-chan, mais à en juger par ce badinage frivole, elles semblaient très proches. Bien qu’elles ne se soient pas vues depuis un moment, il n’y avait rien de la gêne ou de la distance auxquelles on aurait pu s’attendre, et, maintenant que j’y pense, il n’y avait pas eu non plus un mot sur l’amitié négligée, aucune tentative pour dégeler une vieille connaissance. Ce qui, à l’inverse, semblait démontrer leur intimité. Aikawa a manifestement un tempérament de grande sœur, et Hime-chan est tout à fait le genre qui éveille un désir de protection, alors, dans un certain sens, elles étaient parfaitement assorties.

« Hum ? »

Attends. Dans ce cas, est-ce que je n’étais pas un personnage plutôt superflu dans cette petite scène ? Ça ne m’emballait pas. Surtout alors que j’avais dû me déguiser comme ça. Ma raison d’être étant en jeu, je décidai de poser une question à Aikawa.

« Euh, Jun, d’après ce que vous disiez tout à l’heure, on dirait que la Directrice est une de vos connaissances. Alors, quel genre de personne est-ce ? »

À ce stade, la seule chose que je pouvais imaginer, c’était une vraie méchante. Rassembler d’innocentes jeunes filles et leur donner ce genre d’éducation spéciale. Sacré harem.

« Elle s’appelle Noa Origami, elle aura trente-neuf ans cette année. »

« Ce nom de famille, Origami… »

Ouais, acquiesça Aikawa sans se retourner. « Akagami, Iigami, Ujigami, Ekagami et Origami. Les lignées qui représentent la descendance de ceux qu’on appelle les Quatre Dieux et Un Miroir. Cela dit, Noa est pas une descendante directe, elle vient d’une branche collatérale, alors son lien avec la famille principale est faible. Ce qui veut dire que cette académie elle-même a qu’une relation ténue avec le clan Origami. C’est sans doute plus proche de Rule, en fait. »

« Rule… Ce n’est pas l’ER3 japonais ? »

L’ER3 tenait davantage de la communauté tandis que Rule tenait davantage du réseau, mais ce qu’ils faisaient concrètement n’était pas si différent. Alors cet endroit était une sorte de vivier pour l’ER3… peut-être ?

« Dans le mille. Quarante pour cent des diplômées entrent à Rule. Pour le reste, ça dépend… J’imagine que la major de promo, ou je sais pas quoi, pourrait aller à l’ER3. Vu qu’ils ont la meilleure notoriété. On dirait que cette nana, Hagihara, pourrait prendre cette direction, tu crois pas ? »

Bien sûr, Aikawa (contrairement à moi) devait tout savoir des affaires internes de l’académie et de ses « diplômées ». Hm, pour le dire en termes plus quotidiens, elles semblaient « cultiver des ressources humaines », plus ou moins. En ce sens, c’était vraiment un centre de formation, et le terme « établissement d’enseignement » n’était finalement pas si loin de la vérité.

Et pourtant. Une école que personne n’a le droit d’abandonner, où l’on vous attrape si vous essayez de vous enfuir, où les élèves se désignent elles-mêmes comme des tacticiennes, une école qu’elles raillent elles-mêmes sous le nom de Lycée Haut-et-Court — peut-on vraiment appeler ça un établissement d’enseignement ?

« À l’origine, Sumiyuri — l’organisation mère du Lycée Haut-et-Court a été fondée par la mère de Noa. À l’époque, cela dit, c’était une école relativement… seulement par comparaison avec maintenant, bien sûr, mais c’était une école relativement normale. Il y a un an et demi, sa mère s’est pendue. Et après que Noa a pris la relève, les choses ont déraillé. C’est difficile de dire exactement comment — »

« C’étais l’atmosphère elle-même », dit Hime-chan d’un ton inhabituellement net. Elle me tournait le dos, si bien que je ne pouvais pas voir son expression — mais je suis à peu près sûr qu’elle s’était de nouveau assombrie. Elle était en deuxième année à présent, alors la nouvelle Directrice avait probablement déjà pris la relève quand elle avait commencé ici.

« J’ai supporté un moment après mon “inscription”, même si c’était un endroit affreux. Mais ça partait de plus en plus en vrilles… Hime-chan appellerait pas “école” un endroit où vos amies meurent. »

« Tu l’as dit », approuva Aikawa en caressant vigoureusement la tête de Hime-chan, puis elle reprit là où la fille s’était arrêtée. « Mais tu sais, c’est impossible de voir que ça a déraillé tant qu’on le voit pas de l’extérieur. Sans point de comparaison, on peut pas distinguer le normal de l’anormal, alors c’est tout naturel de se voir soi-même comme normal. Et une école, c’est une pièce close dont on peut pas voir l’intérieur depuis dehors. La folie s’infiltre profondément, profondément à l’intérieur — elle échappe à tout contrôle, et voilà où on en est. »

« Est-ce qu’il y a quelqu’un d’autre, Hime-chan ? D’autres élèves qui trouvent ça “anormal”, “déraillé” ? Des élèves qui veulent sortir d’une école pareille ? »

« Il y en avait. »

Ces quelques mots secs suffirent largement à me faire taire.

« Malgré ce que j’ai dit tout à l’heure… je déteste pas tant que ça Noa Origami, en fait. Bon, elle me hérisse le poil, ça, c’est vrai. Faut que j’aie une petite discussion avec elle. Elle est incapable de voir les êtres humains autrement que comme des nombres, elle est incapable de voir la mort des gens autrement que comme des statistiques. Une personne morte, ça veut juste dire que deux personnes sont pas mortes. Elle pense que les nombres sont tout. Mais tu sais… c’est pas comme si je pouvais pas comprendre sa vision. »

« Vous… étiez amies, hein. »

« En quelque sorte. Même si on s’est brouillées il y a deux ans. »

Alors, ce sont nos retrouvailles après deux ans, plaisanta Aikawa. Mais l’humour semblait quelque peu forcé. Je n’avais aucune idée de la raison pour laquelle Aikawa, qui était infiniment meilleure pour tromper les gens que même cet humble utilisateur de l’absurdité, nous jouerait cette petite comédie.

« Écoutez, Jun. S’il vous plaît, ne vous laissez pas emporter par vos sentiments. »

« Tu crois que tu parles à qui, bordel ? Le but de cette conversation, c’est d’obtenir pour Ichihime Yukariki la liberté de quitter l’école. J’ai la situation en main. »

« Ravi de l’entendre. » Je m’étirai langoureusement, avec le sentiment d’un homme qui s’était acquitté de ses devoirs en bonne et due forme, puis je dis à Hime-chan, qui était restée silencieuse un moment : « Hé, quand tu sortiras d’ici, tu vas faire quoi ? »

« Bonne question », répondit Hime-chan. « Je veux m’amuser une tonnes. » Bizarrement, cela donnait l’impression qu’elle n’avait jamais rien fait d’« amusant » de toute sa vie. « Je veux une vie amusante où chaque jours est un lundi. »

« Ça a l’air horrible. »

Je laissai échapper cette réplique sincère, mais mon esprit était ailleurs. Il était stimulé. La partie la plus faible de moi — la partie nostalgique, était stimulée avec soin et minutie. Sérieusement… ce n’est même pas qu’elles se ressemblaient. Elles étaient pareilles, Hime-chan et elle. Auquel cas — pensai-je. N’est-ce pas une chance de repentir, une chance d’effacer mes péchés ? Je ne pensais pas vraiment pouvoir compenser le fait d’avoir brisé une personne en en sauvant une autre — je ne savais même pas comment on s’y prend pour sauver quelqu’un, mais —

« Laisse pas ton esprit vagabonder, utilisateur de l’absurdité. » Aikawa claqua la porte au nez de ma rêverie. « Regarde-moi ça, on est au dernier étage. »

Elle ouvrit la porte de secours sans difficulté. Jun Aikawa, la contractante polyvalente, la touche-à-tout parvenue au sommet de l’excellence dans toutes les compétences possibles. Qu’il s’agisse de lire dans les pensées, d’imiter les voix ou d’ouvrir les serrures, personne ne la surpassait.

Nous n’avions pas beaucoup avancé dans le couloir quand nous arrivâmes devant une porte véritablement imposante. Pas le genre de chose qu’on installerait jamais dans une simple école. Oubliez l’idée de pare-balles, cette porte en fer, cette porte anti-souffle, avait l’air de pouvoir résister à une attaque thermonucléaire.

Aikawa frappa pour la forme (on aurait dit que frapper était à la mode chez elle), mais il n’y eut pas de réponse. Évidemment. Bon, eh bien, pensai-je en tendant la main vers la poignée, pour découvrir que cette grande porte en fer n’en avait même pas. Pas de poignée et, comme la porte de derrière en bas, pas même de trou de serrure. À la place, il y avait un scanner biométrique de la main.

« Tch. Même moi, je peux rien contre ça. »

« Vraiment ? »

« Même moi, je peux pas changer mes empreintes digitales, tu sais. Himecchi. C’est quoi, le topo ? »

« Toutes les portes du bâtiment des professeurs sont des mêmes », expliqua minutieusement Hime-chan une fois sollicitée. « Seuls les professeurs eux-mêmes peuvent les verrouiller et les déverrouiller. On pose la main sur le scanner, voilà, et ça se verrouille. Ensuite on refait pareil, et ça se déverrouille. »

« Bah. Donc aucune chance d’un passe-partout, hein… On aurait dû amener Kunagisa. »

C’est vrai, si Kunagisa avait été là, elle aurait pu faire un peu de magie informatique et régler ça en un rien de temps.

Ce qui me fait penser, Kunagisa savait-elle ce qui se passait vraiment dans cette académie ? Quand elle m’avait parlé de cet endroit, elle n’en avait pas dit un mot. Mais elle n’aurait pas voulu me parler de ce genre de choses, alors il est possible qu’elle ait su et qu’elle se soit juste tue. Quoi qu’il en soit, pas étonnant qu’elle n’ait pas pu mettre la main sur un uniforme. Je comprenais maintenant pourquoi elle avait si vite laissé tomber.

Hum ? Mais alors, comment Aikawa avait-elle mis la main sur un uniforme (et pas un seul, mais deux) ?

…Les avait-elle fabriqués elle-même ?

« Est-ce qu’on peut la verrouiller normalement de l’intérieur ? »

« J’essaie de me souvenir. Je crois que oui, mais je suis pas sûre. »

« Ah ouais ? Alors, peut-être qu’elle est dedans et qu’elle fait juste semblant qu’il y a personne… Pitié, bordel. »

C’est à ce moment-là que je remarquai enfin qu’il y avait une caméra de surveillance derrière nous. J’avertis Aikawa, paniqué, mais elle balaya la chose d’un revers de main : « Le circuit est déjà coupé. » C’est vrai, bien qu’il s’agisse d’une caméra de surveillance, elle ne semblait rien surveiller du tout.

« Je me suis permis de régler tous ces petits détails avant de venir vous sauver… J’ai coupé les alarmes aussi. Arrête de t’inquiéter autant. Ah, merde. Ça veut dire qu’on peut pas entrer ? »

« Mais vous avez frappé et personne n’a répondu, alors ça ne veut pas dire que la Directrice n’est pas là ? »

« Nan, Noa est comme moi, s’enfuir l’intéresse pas. Elle compte soutenir un siège ? Ou elle m’ignore, c’est tout… Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : elle essaie de me faire passer pour une idiote. »

Bon, là, je suis vénère, marmonna Aikawa, la détermination claire dans la voix, et elle sortit une sorte de bloc noir de son uniforme. C’était un objet plus ou moins carré, assez petit pour tenir parfaitement dans la paume d’une main : la chose qu’on appelle familièrement un pistolet électrique. Son allure massive suffisait à inspirer instinctivement la peur à n’importe qui.

« Mademoiselle Jun, c’est rare de vous voir avec une arme. »

« Ouaip. C’est une occasion spéciale. Vu qu’il a fallu sortir une certaine personne d’ici en un seul morceau — mais bref. C’est parti… »

Aikawa appuya l’extrémité du pistolet électrique contre le scanner biométrique et l’alluma. Des étincelles électriques jaillirent et tout devint fou, puis un instant plus tard, un BABABA sourd retentit. Quand ma vue revint à la normale, le scanner avait été pulvérisé. Un filet de fumée nocive s’en élevait.

« Ouah, c’est puissant, ce truc… »

« Ouaip. Je l’ai fait faire sur mesure. Et ça, c’était avec le limiteur enclenché. Envoie une dose de ce petit bijou à quelqu’un, et le choc risque d’effacer ses souvenirs des deux ou trois derniers jours. »

C’est ce que prétendait Aikawa, mais elle devait exagérer. Quel genre de pigeon perdrait la mémoire pour un si petit truc ?

Aikawa jeta un coup d’œil machinal dans les entrailles du scanner.

« Mmh, j’ai bien grillé ces circuits. Le reste, c’est du gâteau… Sérieux, des circuits Maijin ? Médiocrité garantie. Bon, une seconde. »

Aikawa enfonça la main dans le scanner et se contenta d’en remuer le contenu à main nue. Elle semblait chercher à s’électrocuter, mais connaissant Aikawa, peut-être avait-elle une sorte de revêtement cutané spécial ? Elle finit par dire : « Voilà. Déverrouillage terminé », et ouvrit la porte. J’avais supposé qu’elle serait automatique, vu sa masse, mais apparemment cette fonction avait lâché quand elle avait grillé le circuit imprimé.

« Hngh. Lourde, la garce… »

Elle se mit à tirer la porte des deux mains, et lentement mais sûrement, celle-ci s’ouvrit, faisant résonner dans le couloir un sinistre bruit de glissement qui ne ressemblait en rien à celui d’une porte qui s’ouvre.

« … »

Quel tour de force insensé. Elle n’avait vraiment pas l’air de quelqu’un sur le point d’engager des négociations. Elle cherchait manifestement la bagarre avec la personne qui se trouvait dans cette pièce. Aikawa était assez belliqueuse et sanguine, et je me sentis un peu frustré à l’idée que ça puisse en arriver là, finalement. Bon sang, pourquoi ne pouvait-elle pas prendre un peu de la graine de ce bon vieux Plus Humain ? C’était vraiment un chic type.

« Ouh là, Mademoiselle Jun, toujours aussi entêtée. »

Même Hime-chan, véritable adepte d’Aikawa, semblait stupéfaite par son comportement. Mais son air stupéfait contenait aussi un certain soulagement, comme si Jun Aikawa n’aurait pas été Jun Aikawa autrement.

Une fois la porte à moitié ouverte, Hime-chan et moi suivîmes Aikawa dans le bureau de la Directrice —

Et y découvrîmes le cadavre démembré de Noa Origami, divisé en douze morceaux.

« … » « … » « … »

Poitrine, abdomen, région pelvienne, bras et mains gauches et droits, cuisses gauche et droite, et bas des jambes gauche et droit — les anciens constituants du corps de Noa Origami avaient été arrachés les uns aux autres et gisaient à présent éparpillés dans la pièce d’une manière véritablement épouvantable, véritablement atroce. La puanteur du sang, la puanteur du liquide céphalo-rachidien, la puanteur des chairs. Chaque centimètre de la luxueuse moquette et chaque meuble étaient trempés de sang. C’était un miracle que la puanteur ne se soit pas échappée de la pièce.

Et la tête de Noa Origami — pendait du plafond, ses longs cheveux noirs attachés au néon.

C’était une scène tout droit sortie d’un sordide film snuff. Le visage attaché à la tête d’Origami possédait une jeunesse qui démentait ses trente-neuf ans, mais quelle importance, désormais ?

Une tête tranchée pendue au plafond. Comment ressentir autre chose que de la terreur et du choc ?

« Est-ce que vous — » dit Aikawa d’une voix calme, réprimant ses émotions. « Est-ce que vous avez vu quelqu’un sortir de cette pièce ? »

Je secouai la tête en silence. Hime-chan fit de même. Aucun de nous ne regardait les autres. Nous étions cloués sur place par la vue de ce cadavre démembré, comme si on nous avait littéralement planté des clous dans les pieds.

« Ha. Quelle blague », cracha Aikawa d’une voix à peine audible, avant de se mettre à arpenter la pièce. Ses chaussures se couvraient de sang et de chairs, mais elle ne semblait pas s’en soucier le moins du monde. Sous le bureau, à l’intérieur du canapé… elle examina à tour de rôle toutes les cachettes possibles.

Ensuite, elle passa devant moi pour se diriger vers la porte. Je la suivis pour jeter un coup d’œil. Elle semblait inspecter le mécanisme de verrouillage. Elle n’avait détruit que celui de l’extérieur, et son pendant intérieur semblait relativement intact.

« Mmh, mmh… Intéressant. Bon, on y peut rien. »

Alors qu’Aikawa marmonnait cela, je me rendis enfin compte que le cadavre mutilé gisait là, en pleine vue de Hime-chan. C’est, je veux dire, c’est trop — mais ses yeux étaient d’un froid glacial tandis qu’elle contemplait la tête suspendue au plafond.

« Ahhh… » expira Hime-chan.

Comme si elle était sur le point d’enchaîner en marmonnant un elle a cassé sa pipe, hein ou quelque chose du genre. Comme la réaction qu’on pourrait avoir en apprenant qu’une chose envers laquelle on n’avait absolument aucun intérêt personnel, mais dont on savait qu’elle était importante, avait en fait disparu depuis longtemps.

« …Alors ça a enfin commencé. »

« Hime-chan. »

« Pas besoin de vous inquiéter, Maître. » Elle me regarda et sourit d’un sourire mélancolique, troublé. « Hime-chan est peut-être une ratée, mais je suis quand même une élève d’ici. Un truc comme ça, ça me choque pas. »

« D’accord. Ça va, alors. »

Ça n’allait pas. Ça n’allait pas du tout. Mais ce n’était pas à moi d’intervenir. Ce n’était pas ma place. Je ne pouvais pas intervenir — dans l’esprit de Hime-chan. Il m’aurait suffi de poser la simple question « À quoi tu penses, en ce moment ? » et tout aurait été balayé, mais je ne pouvais pas la poser.

Parce qu’être vrai avec les gens, interagir sans aucune absurdité ni gentillesse hypocrite, signifiait se blesser mutuellement. Je ne voulais pas blesser Hime-chan par une intrusion maladroite — et surtout, je ne voulais pas être blessé moi-même.

Pas plus que je ne l’avais déjà été. Dans ce genre de circonstances.

Il y eut un grand clang derrière moi.

C’était le bruit d’Aikawa qui refermait la porte.

« Voilà une fâcheuse tournure des événements — tu crois pas ? »

« C’est sûr… » répondis-je. Pour me distraire de mes pensées. « Je n’arrive pas à croire que la Directrice ait été… assassinée. Ça veut dire que tous les dangers qu’on a affrontés pour arriver ici étaient — »

« C’est pas là que je veux en venir. Oublie ça. Ça veut juste dire qu’on doit choisir une approche différente. Et il y a une réserve plus qu’illimitée de moyens possibles pour atteindre notre but. Bon sang — je trouvais aussi que c’était trop facile d’arriver jusqu’ici. Alors c’est comme ça. J’imagine que l’ordre a dû venir de quelque part. »

« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

« Iitan. Ce qui me trotte dans la tête, là — c’est le fait que c’est un meurtre en pièce close. »

« Haaa ? » Je laissai échapper par accident une exclamation débile.

Mais elle avait raison. Je veux dire, c’est sûr, la porte était commandée par une empreinte de main biométrique, et quand nous l’avions forcée, il y avait un cadavre démembré et une tête pendue au plafond — ouais. La porte ne semblait pas avoir de fonction de verrouillage automatique, alors le terme « meurtre en pièce close » semblait effectivement applicable. Mais quelle importance ça pouvait bien avoir ? Le problème, c’était que, la Directrice Noa Origami assassinée, nous ne pouvions pas négocier avec elle, nous ne pouvions rien faire du tout pour nous opposer à elle —

« Ce n’est pas le moment de discuter d’un truc aussi insignifiant qu’une pièce close, si ? Vous êtes ébranlée parce que quelqu’un que vous connaissiez a été tué ? Reprenez-vous, Aikawa, ça ne vous ressemble pas — »

« M’appelle pas par mon nom de famille. Y a que mes “ennemis” qui font ça. » Aikawa me fusilla du regard. « Je suis fraîche comme un gardon. Écoute, Iitan. Le fait que je qualifie d’habitude les pièces closes d’insignifiantes ou je sais pas quoi, c’est pas juste un préjugé personnel, d’accord ? Elles ont pas de sens, alors j’en ris, c’est tout. Prends cette affaire sur l’île de la Plume Mouillée du Corbeau, en avril. Quel sens est-ce que cette pièce close aurait bien pu avoir ? C’était juste un cas de “je voulais que ce soit une pièce close alors j’en ai fait une pièce close”, pas vrai ? Ce que je cherche maintenant, c’est pas sa nécessité, c’est le sens qu’il y a derrière. Se mettre au-dessus de tout soupçon en attirant l’attention sur le fait qu’on aurait pas pu le faire, c’est assurément un stratagème habile, mais peu importe ce qu’on fait ou comment on le fait, une absence de preuve constitue pas une preuve d’absence. Ce genre de tour a vraiment aucun sens. Au bout du compte — on finit pris dans sa propre toile. »

Totalement. Mais.

« Mais cette fois, c’est incroyablement lourd de sens », poursuivit Aikawa. « Ça a tout le sens du monde. Écoute bien, comment est-ce qu’on est entrés dans cette pièce ? »

« Vous avez cassé la serrure — »

« Ouaip. Clairement un acte d’“effraction”… L’acte d’un “intrus” suspect qui essaie de s’évader de cette académie. Et dans la pièce, un cadavre massacré. Il y a un suspect évident dans cette situation, tu crois pas ? »

« Ah. »

Voilà ce qu’elle entendait par lourd de sens…

Autrement dit, la personne, quelle qu’elle soit, qui avait créé cette situation — avait réussi à nous faire porter le chapeau. En concoctant une mise en scène de pièce close. Aikawa avait raison. Dans ces circonstances, quel autre suspect pouvait-il bien y avoir ?

« Jun, ça veut dire… »

« Ça veut dire qu’on s’est fait baiser. »

Et pourtant, Aikawa ne semblait pas du tout humiliée. En fait, elle semblait impressionnée par la personne qui avait arrangé tout ça. « Sérieusement, quelle blague », dit-elle avec un rictus cynique.

Non… attends une seconde. C’était aussi grave qu’Aikawa le disait, voire pire. Un sentiment de crise imminente finit par l’emporter sur ma confusion. C’était déjà assez grave que Shiogi et sa clique soient à nos trousses, mais maintenant, on avait fait de nous les principaux suspects du meurtre de la Directrice —

« Quelle façon de partir », marmonna Aikawa. Elle se mit à ramasser les morceaux éparpillés de la Directrice démembrée. « Ces plaies sont assez déchiquetées. Une lame… ou peut-être une tronçonneuse ? Ouais, ça paraît plus probable. C’est un sacré boulot, de démembrer quelqu’un comme ça. »

« Vous avez sûrement raison, il y a des bouts de chair éparpillés partout », renchérit Hime-chan. « Vous trouvez pas qu’on dirait qu’elle a été pendue au plafond et ensuite découpée à la tronçonneuse ? »

Elles en parlaient toutes les deux si allègrement — mais quelle horrible conversation. Une tronçonneuse ? Prendre un truc pareil, au corps de quelqu’un…

« Est-ce qu’un néon comme ça pourrait supporter le poids d’une personne ? »

« Bien sûr, si on le répartissions correctement… je crois. »

« Bon sang, t’as vraiment fait fort, cette fois, Noa. »

Aikawa ne s’adressait ni à moi ni à Hime-chan, mais à la tête de Noa Origami, là où elle pendait au centre de la pièce. Naturellement, il n’y eut pas de réponse, mais Aikawa poursuivit, imperturbable. Avec un sourire qui, sous un certain angle — paraissait juste un tout petit peu triste.

« Et t’étais à ça de réaliser ta “vision”, hein… Les choses se passent pas toujours comme on l’espère. C’est ce qui rend les choses intéressantes, même si je doute que tu comprennes ce que je veux dire par là… Il y avait un truc que je voulais te dire… mais tant pis. Tout est pardonné. »

Puis Aikawa s’accroupit une seconde avant de bondir pour défaire les cheveux d’Origami là où ils étaient attachés au néon. La tête tomba lourdement sur le sol avec un bruit sourd, et Aikawa la ramassa pour la poser avec le reste des morceaux du corps.

« Hm. On dirait qu’il manque rien… quelques articulations, peut-être. Bon, alors… » Et là, elle — Jun Aikawa — sourit du sourire le plus, et je dis bien le plus, méchant, cruel et horrible que je lui aie jamais vu. « Ça devient putain d’intéressant. »


  1. Moe (萌え) : terme de l’argot otaku japonais désignant l’attendrissement, l’affection que suscite un personnage mignon, le plus souvent de manga ou d’animation. ↩