Volume 3 - Acte cinq — Le coup de poignard rembobiné


La question n’est pas de savoir si l’on peut faire confiance à quelqu’un.

C’est de savoir s’il va vous poignarder dans le dos.


Pour faire court, je réussis à descendre en rappel jusqu’au sol avec Hime-chan dans les bras. Je l’avais déjà fait du temps où j’étais dans le programme ER (avec un sac à dos de quarante-cinq kilos), et la corde qu’elle avait improvisée avec les différents filaments était bien plus solide que je ne l’avais imaginé. Cela prit un peu de temps, puisque je devais ménager mon épaule déboîtée, mais le fait que personne n’ait été blessé, et que nous n’ayons pas été attaqués en pleine descente, suffisait à en faire une sorte de succès. Une fois au sol, en sécurité, Hime-chan essaya de réenrouler les différents filaments sur leurs bobines respectives, mais elle sembla échouer dans cette entreprise ; elle avait mis trop d’application à fixer la corde.

« Ces fils sont vraiment utiles de toutes sortes de façons. On peut s’en servir à la places d’une corde, comme là, ou on peut en faire des pièges. »

« Hmm… des pièges, d’accord. »

J’avais certainement entendu parler d’illusionnistes et autres qui se servaient de fils de manière similaire. Des utilisateurs de ficelle, ou peut-être qu’on dirait des utilisateurs de câble. Je ne suis pas un assassin, mais ça pouvait aussi servir d’arme. Ou c’était une corde de shamisen ? Je n’y connais pas grand-chose, à vrai dire.

« Du câble — ou de la ficelle, hein. Dis, Hime-chan. »

« Pardonnez-moa ? »

« Quelqu’un de vraiment doué avec ce genre de choses ne pourrait pas créer la situation de pièce close du bureau de la Directrice ? »

Hmm ? Hime-chan pencha la tête. « Vous parlez du truc de l’aiguille et du fil ? »

« Peut-être une variante. Une pièce close n’est jamais vraiment hermétique, physiquement. Il y a forcément une jointure quelque part. Quelqu’un pourrait tout mettre en place sans même entrer, même avec la porte verrouillée, rien qu’en manipulant des fils comme ceux-là. Le conduit d’aération par lequel tu es passée ferait tout aussi bien l’affaire. Dans un cas comme dans l’autre, on pourrait enrouler des filaments comme ceux-là autour du corps de la Directrice pendant qu’elle est à l’intérieur, puis tirer, et hop : la Directrice est découpée en morceaux… peut-être ? »

« Ce serait impossible. »

« Comment le savoir sans essayer ? »

« Je le sait. Vous êtes optimiste pour les mauvaises choses, Maître. » Hime-chan renonça enfin à récupérer ses fils et vint se placer à côté de moi. « Premièrement de touts. Comment Monsieur le Coupable aurait suspendu la tête de la Directrice au plafond ? Ce serait pas impossible sans entrer dans la pièce ? »

« Ah, c’est vrai… »

« Et vous auriez pas besoin d’entrer dans la pièce à un moment ou à un autre pour enrouler le fil autour de son corps, déjà ? »

« Ouais… non, attends une seconde. S’il y a un conduit d’aération, alors ce n’est pas du tout une pièce close. Si le meurtrier est entré et sorti par là… »

« Il pouvait pas entrez par là. Je vous l’ai dit, non ? Le ventilateur était vissé au plafond, alors personne pouvait entrez par là, et s’il était sorti par là, il aurait pas pu le remettre comme il était au départ. Même si la Directrice l’avait invité à entrer, il aurait pas pu refermer derrière lui en sortant, peu importes qu’il passe par la fenêtre, par le conduit d’aération ou par la porte. Mademoiselle Jun a tout vérifié, de toute façon. Vous avez pas remarqué ? »

« Nan, nan… »

Je n’avais pas remarqué.

Donc le conduit d’aération était exclu, hein ? Le scanner de la main sur la porte était incontestablement infranchissable (même Aikawa n’avait pas pu l’ouvrir sans recourir à la violence), ce qui voulait dire que les seuls points de passage possibles étaient la fenêtre ou ce conduit d’aération.

« En plus, si quelqu’uns était doué avec ces fils, il pourrait carrément découper quelqu’un en morceaux, mais les blessures seraient beaucoups plus nettes. Elles seraient pas toutes déchiquetées comme celles-là. »

Oh. C’est vrai, l’arme du crime était une tronçonneuse, n’est-ce pas. Si Aikawa le pensait, en tout cas, elle avait sans doute raison. Jun Aikawa, contractante. Le nombre de cadavres qu’elle avait vus devait se situer à un tout autre ordre de grandeur que pour quelqu’un comme moi.

« Une tronçonneuse… hm. Attends. Attends une seconde, Hime-chan. Je plaisantais plus ou moins en le disant, mais… on pourrait ? Démembrer quelqu’un ? Avec ces fils, je veux dire… le découper, le déchiqueter ? »

« Ouais. C’est comme une scie sauteuse. Je vous l’ai dits, vous allez vous couper si vous les touchez ? C’est en gros le même principe. La résistance à la traction, c’est une question de la vitesse et de la brièveté avec lesquelles on applique la force, et sur quelle surface réduite. C’est justement parce que ces filaments sont si fins qu’ils ont la capacité de démembrer un corps humain. »

« Hum. Comme une coupure de papier ? »

« Quand on s’en sert comme arme, on appelle ça une scie-fil ou un truc comme ça. J’ai apprise ça en cours. Des sabres monofilaments, des fils de garrot, des cordes rigides. Ce qu’on appelle des armes dissimulées, vous voyez ? Même un débutant peut trancher un doigt s’il suit la bonne procédure, et un maître est censé pouvoir découper quelqu’un en morceaux avec rien de plus qu’un rouleau de chatterton. »

« On dirait le genre de manga qui plairait à Aikawa. Ça m’embête de parler comme Tamamo, mais ce ne serait pas plus rapide de simplement poignarder quelqu’un avec un couteau et d’en finir, au lieu de se donner tout ce mal ? »

« Bien sûr. Mais ça a toutes sortes d’applications pratiques qu’un couteau a pas. Si on crée un réseau de fils qui fonctionne selon le principe de la poulie, on peut montez une attaque multilatérale. Comme une toile d’araignée, vous voyez ? C’est pour ça que les fils, on les appelle des toiles, et les gens qui s’en servent, des tisseurs. C’est une authentique technique de combat ancestrale. C’est pas du bobard, c’est de la bobine. »

Des tisseurs, bien sûr. Ça a l’air parfaitement normal.

« Rien de valable n’est qualifié d’“authentique” ou de “quintessentiel” par les temps qui courent. Bon sang… dans le temps, les gens ont imaginé de sacrés trucs. »

Peut-être qu’ils n’avaient pas le choix, à une époque où les combats à mort étaient le quotidien, mais quand même, faire de la ficelle une arme mortelle ?

« Hein ? De toute façon, presque plus personne apprend ce genre de trucagerie de science-fiction, de nos jours. C’est comme un truc sorti de la fantasy, et on peut vraiment pas l’apprendre du jour au lendemain. C’est comme vous l’avez dit, Maître, c’est beaucoup plus rapide de juste poignarder quelqu’un avec un couteau. »

C’est pour ça qu’on s’en sert d’habitude pour la sécurité, comme on vient de le faire, dit Hime-chan, avant de faire ce geste qui consistait à relever d’un coup le doigt puis à le rabattre.

« Presque personne — ça veut dire qu’il y a encore quelques personnes qui l’apprennent ? »

« Exact. Il y en a même une ici, à l’académie — on l’appellent “Zigzag l’Araignée”. Dingue, hein ? »

« “Zigzag l’Araignée”… dis-tu. »

« Ouais. C’est une troisième année qui s’appelle Yuma Shisei, même si plus personne l’appelle par son vrai nom. Elle et Hagihara, c’est les meilleures élèves d’ici. Bien sûr, les fils dont se sert “Zigzag” sont pas comme ceux-là. Les siens, c’est du vrai de vrai. »

« Des tisseurs et des toiles… Ça ne fait pas une histoire très réaliste, hein. C’est vraiment une bonne idée d’introduire ce genre de choses dans le récit ? »

« Moi, ça me semble plus réalistique qu’un grand détective ou un meurtre en pièce close. Au moins, ce genre de choses a un fondement historique. »

« Voilà une remarque risquée. »

« Disons que c’est un avertissement. » Hime-chan commença à ranger les bobines dans sa pochette en se plaignant : « Nooon, ils sont tous emmêlé. » Mais, sans aucun rapport avec cette agitation, la chandelle vacillante d’un malaise s’était allumée dans mon esprit.

Si cette « Zigzag », cette Yuma Shisei — dont même Shiogi Hagihara et Tamamo Saijo reconnaissaient la supériorité — entrait en lice contre nous, serais-je capable de protéger cette fille empotée, qui semblait maladroite à peu près en tout ? Ce n’était pas une question hypothétique. « Zigzag » semblait inévitable si nous voulions aller de l’avant dans notre tentative de faire sortir Hime-chan de cette académie.

Il fallait que nous décidions quoi faire. Rejoindre Aikawa était probablement notre meilleure option — tant que nous étions avec la plus forte du monde, cette « Zigzag » n’avait rien de redoutable —, mais nous ne savions pas si Aikawa était toujours dans le bureau de la Directrice. Dans ce cas, devions-nous tenter de nous évader tous les deux, seuls ? En évitant l’œil vigilant de l’« experte en tactique » Shiogi Hagihara ?

« Un problème épineux… »

Rétrospectivement, pourtant, ce « problème » était une broutille qui ne méritait même pas ce nom.

Absorbé par cette broutille — je ne remarquai pas du tout l’expression de Hime-chan quand elle prononça le nom de Yuma Shisei.

Si j’avais correctement pris la mesure de cette expression, l’air de quelqu’un qui parle avec fierté de sa propre et honorée « professeure », mêlé à un certain sentiment de résignation et à un soupçon de contradiction et d’incohérence, les choses auraient pu se passer autrement. J’aurais pu entrevoir quelque chose de la relation entre Hime-chan et Yuma Shisei.

C’était une erreur absolument irréparable — une erreur tactique.

« De quelque manière qu’on tranche la question, on dirait qu’on va avoir sérieusement du mal avec cette… “Zigzag”. »

« Oui. Pour être honnête, sans Mademoiselle Jun, notre seule option serait de nous enfuirent. “Zigzag” porte toujours des gants, alors vous la reconnaîtrez dès que vous la verrez. Les tisseurs portent toujours des gants, sinon ils se couperaient les doigts. »

« Compris. Un signe distinctif. »

Alors il nous suffit de guetter quelqu’un qui porte des gants ?

« Oh, à propos des meilleures élèves, la fille de tout à l’heure — Tamamo Saijo, c’est la spécialiste du combat numéro un parmi les premières années du Lycée Haut-et-Court. On l’appelle “la Lame noire”, c’est une extrémiste redoutée. »

« Elle n’en avait vraiment pas l’air… »

« Faut pas juger un livre à sa couverture. Tamamo, c’est le grand espoir de l’académie, pas comme Hime-chan. Vous avez juste eu une chance incroyable, Maître. »

« De la chance, hein ? »

Ça avait été tout juste, c’est certain. Si Hime-chan n’était pas arrivée, et si je n’avais pas réussi la contre-attaque qui avait suivi…

Mais ça m’avait aussi probablement valu la haine éternelle de Tamamo. Rien que d’y penser, j’en avais le sang glacé. Pour être honnête, j’étais bien plus compatible avec une tacticienne qu’avec quelqu’un comme elle, dont on ne savait jamais ce qu’elle pensait.

« D’habitude, on envoie pas Tamamo sur des missions aussi insignifiantes. Elle s’est sûrement retrouvée mêlée à ça à cause de Mademoiselle Jun… Je présure que c’est Hagihara qui est derrière. »

Passage au niveau supérieur.

« Même si on avait pas à s’inquiéter de “Zigzag”, Hime-chan et Maître pourraient jamais faire face à une stratégie conçue pour Mademoiselle Jun. Tant qu’elle est encore ici, on devrait faire tout notre pétrissable pour la rejoindre. »

Un concours de pâtisserie ?

« Je crois que tu veux dire “tout notre possible”. Cela dit, je ne pense pas que diviser nos forces était une si mauvaise stratégie — ni que tu sois avec moi plutôt qu’avec elle, Hime-chan ; je doute qu’elles s’y attendent. »

« Mais le danger est trop dangereux. »

« Ouais. Autant renoncer à résoudre ça par nous-mêmes, et laisser faire la professionnelle… »

En m’éloignant un peu du bâtiment scolaire, il me vint à l’esprit que dehors, nous avions un peu plus de marge qu’à l’intérieur. Nous avions une meilleure vue sur les environs, et il y avait moins d’endroits où se cacher. Hime-chan semblait le tenir pour acquis — et je l’avais tenu pour acquis —, mais si Shiogi était bien celle qui concevait en ce moment la stratégie anti-Jun Aikawa, savait-elle que la Directrice était morte ? Shiogi était une tacticienne, un officier d’état-major. Elle n’était absolument pas une simple élève, meilleure ou non. J’étais donc à peu près sûr qu’elle devait faire son rapport à la Directrice à intervalles réguliers, même si elle le faisait par l’intermédiaire de la « salle des profs » plutôt que directement — auquel cas il était très improbable qu’elle et les autres élèves ne soient pas déjà au courant du meurtre de Noa Origami.

Et si elles ne l’étaient pas — alors quelqu’un le dissimulait. Et si c’était vrai, alors le seul candidat concevable serait le « coupable ». Quelqu’un dans cette académie — manipulait le tableau à ses propres fins. Si c’était une lutte de pouvoir, alors peut-être quelqu’un de la « salle des profs »… ou.

Ou, si c’était l’une des élèves.

Qui serait la plus qualifiée pour faire une chose pareille ?

« Hime-chan. Quel genre de fille est Shiogi ? »

« Hein ? Pourquoi vous demandez ça ? C’est un coup de tonnerre dans un ciel de trente-six du mois. »

« Je veux dire, ça m’intéresse, c’est tout. Comme dit Mencius : “Connais-toi toi-même et connais ton ennemi, et cent batailles ne te feront courir aucun danger.” »

« C’est Sun Tzu. »

Corrigé par Hime-chan.

« Vous êtes étonnamment inculte, Maître. »

Et le sel sur la plaie.

« Tu ne sais pas de quoi tu parles. Tu as déjà entendu parler du dernier théorème de Fermat ? C’est moi qui l’ai démontré ! »

« V-Vous l’a fait ?! J’en avais aucune idée, je peux pas croire que j’ai été si impolie ! Pardon ! »

« … »

Eeet elle me crut pour de bon.

« Bref, j’aimerais un rapport détaillé sur Shiogi. Tu veux bien me dire tout ce que tu sais ? »

« Voyons voir. Eh bien, elle est très intense. Sévère, c’est le mot ? Si elle l’était pas, elle pourrait sûrement pas travailler comme tacticienne, mais ça fait quand même hors du commun. Elle ressemble à la Directrice de ces côtés-là. »

« Elle ferait n’importe quoi pour atteindre ses objectifs ? »

« Non, Hagihara elle-même a pas d’objectifs. Elle adopte juste la stratégie la plus efficace pour accomplir la tâche qu’on lui a confiée. Hagihara a aucune volonté propre. »

« Intéressant. J’imagine que ce n’est pas le rôle de la tacticienne d’avoir ses propres objectifs. Si chaque pièce sur le plateau de shogi avait sa propre volonté, ce serait plutôt dur de jouer. »

« En ce sens, c’est moins que Shiogi est faite pour être tacticienne que qu’elle est pas faite pour être autre chose. »

Hmm. Comme moi, exactement comme l’avait dit Aikawa — mais nous ressemblions-nous vraiment ? Shiogi et moi étions pareils dans la mesure où nous n’avions rien à l’intérieur de nous-mêmes. Mais il semblait que ses options étaient encore plus limitées que les miennes. Même si ce n’était probablement pas sa faute à elle, c’était parce qu’elle était coincée dans cette académie.

C’est la différence entre les gens qui appartiennent à une organisation et les gens qui ne peuvent appartenir à aucune. À ce moment-là — mon intérêt pour elle s’éveilla brusquement. Y compris le soupçon qu’elle avait assassiné la Directrice.

« Mais c’est pas parce qu’elle est tacticienne qu’on peut baisser sa garde. Toutes les élèves de cette école acquièrent une certaine compétence en autodéfense, elle comprise. »

« Ouais, je l’ai appris à mes dépens. »

« La spécialité de Hagihara, c’est le kendo. Elle est deuxième dan. »

« Deuxième dan ? Ça m’a l’air plutôt moyen pour cet endroit. »

« Non, au kendo, deuxième dan, c’est pas rien. Depuis l’Antiquité, on appelle ça le Kendo Sun Vulcan, vous savez. »[1]

Sûrement pas.

Shiogi Hagihara — Tamamo Saijo, et enfin Yuma Shisei, hein ? Quelle bande hétéroclite complètement barjo de guerrières-érudites hors pair. La route à venir était semée d’embûches. S’il y avait un élément rassurant, c’était que les élèves qui privilégiaient l’assaut direct, comme la Lame noire et Zigzag, avaient tendance à manquer de stratégie.

« Je dois dire. Shiogi, Tamamo — ce sont des filles plutôt intéressantes. Si seulement je ne les avais pas rencontrées dans cet endroit de fous. »

Shiogi, en particulier, était mon genre.

« Vous êtes trop gentil avec vos ennemis, hein, Maître. C’est ce qu’on appelle coacher avec l’ennemi. »

« Qu’on m’achève », dis-je en secouant la tête. « Mais tu peux dire ce que tu veux, Shiogi, Tamamo, Yuma, ce sont toutes des humaines comme nous. »

« Ce sont toutes des humaines pas comme nous. »

Pour une fois, Hime-chan n’avait pas l’air très optimiste. Avec cette expression morose qui était la sienne, naturellement.

Je l’examinai de nouveau. Tout ça avait commencé parce que Hime-chan voulait quitter cette académie, parce qu’elle voulait s’en enfuir — mais il était absolument impossible qu’ils se donnent tout ce mal pour l’arrêter à cause d’un petit « accord de confidentialité ».

Elle s’était qualifiée de ratée, et je l’avais crue, et Aikawa ne l’avait pas contredite — mais, à la réflexion, était-il vraiment possible qu’Ichihime Yukariki soit « une ratée de rien du tout » si elle était amie avec la plus forte du monde ?

C’était pure conjecture, mais peut-être y avait-il une autre raison pour laquelle ils s’acharnaient tant à l’empêcher de s’échapper. Par exemple, peut-être avait-elle une sorte de capacités spéciales ou de pouvoirs mutants, et c’était pour ça que la Directrice ne voulait pas la laisser partir…

Peut-être était-elle une « Lame noire » comme Tamamo Saijo, ou une « Araignée » comme Yuma Shisei. Mais pour autant que je pouvais en juger d’après ce que je l’avais vue faire au combat jusqu’ici, elle ne possédait aucune compétence de combat direct, absolument aucune — si elle en avait eu, elle ne se serait pas fait capturer si facilement par le cordon de la tacticienne. D’un autre côté, elle n’excellait pas non plus en stratégie et en tactique comme Shiogi Hagihara. Pour le dire franchement, le comportement de Hime-chan, y compris le fait de m’avoir suivi, pouvait se résumer par les mots « irréfléchi et impulsif ».

Quelque chose ne collait pas. C’était comme essayer de faire un Rubik’s Cube à sept couleurs. Quand un puzzle a trop de pièces, impossible de le terminer. Trop de preuves, une surabondance d’indices.

Si Hime-chan avait bel et bien une importance pour cette école parfaitement irréaliste, alors ce n’était pas pour ses compétences ou son intelligence — mais peut-être pour un autre art psychique secret qu’elle possédait. Quelque chose qui puisse effectivement se comparer à l’« Experte en tactique », à la « Lame noire » et à « Zigzag l’Araignée ».

« Hm. »

Bon, et si on échouait à rejoindre Aikawa et qu’on se retrouvait dans une situation désespérée, notre voie de sortie bloquée par Shiogi Hagihara, ou Yuma Shisei, ou Tamamo Saijo — et si on avait droit à un grand final où, à la toute dernière seconde, Ichihime Yukariki nous sauvait en dévoilant la capacité secrète qu’elle cachait depuis le début ?

« Hime-chan était une ESPer depuis le début ! »

« Q-Quoiii ?! C’est totalement inattendu ! On est sauvés ! »

« Mais je n’arrive pas à contrôler complètement mon pouvoir… oh non, Maître ! »

« Qu’est-ce qui se passe ?! Ma main droite est Hannibal ?! Mes lacets irradient une aura verte ?! »

…

Bon, d’accord, je ne serai jamais romancier.

Un introverti qui n’a même pas d’imagination — y a-t-il la moindre raison de continuer à vivre ?

Et maintenant, nous reprenons le cours normal de notre histoire. Hem. En tout cas, Aikawa me cachait probablement encore quelque chose. Et sans doute Hime-chan aussi. Ce qui était très bien, c’est à prévoir. Moi-même, je vis avec toutes sortes de secrets, et je ne les dirai à personne quoi qu’il arrive. Les secrets ne sont des secrets que parce qu’on les garde secrets. Tout ce qu’on peut demander, c’est que les secrets restent des secrets et que les mensonges restent des mensonges — j’imagine ?

Si possible, je voulais rester extérieur jusqu’au bout. C’était le seul souhait que je n’avais aucune envie d’abandonner.

Alors que nous traversions une sorte de cour, je trébuchai sur quelque chose. Je faillis faire dans mon froc, croyant que c’était un piège, à cause de ce que Hime-chan avait raconté, mais il ne se passa rien.

Apparemment, j’avais juste trébuché sur un ballon de foot égaré ou un truc du genre, que quelqu’un avait oublié de ranger.

« Fiche-moi la pa — »

Au moment où j’allais ramasser le ballon, mes pensées rattrapèrent mes gestes. L’académie Sumiyuri — le Lycée Haut-et-Court, une école tout sauf normale. Y aurait-il vraiment quelque chose d’aussi banal qu’un « ballon de foot égaré » qui traînerait là ?

Je baissai les yeux sur le ballon. C’était la tête tranchée de Tamamo Saijo.


Elle gisait là, dans la pénombre du crépuscule : sa tête, aux cheveux coupés à la diable, avait été coupée net.

Si tordu et fou que je puisse être, il m’était impossible de rester calme. La main avec laquelle je l’avais ramassée la lâcha par réflexe, et je restai simplement planté là, incapable de penser. J’étais dans la consternation la plus totale. Plongé dans une complète distraction. Je ne pouvais tout simplement pas appréhender la situation. Je restais là, dans un état de méprise totale. Je ne pouvais même pas me répréhender pour ma réaction. Elle, qui bien sûr me fit penser à la tête tranchée de Noa Origami pendue au plafond du bureau de la Directrice, n’avait aucune expression. Tamamo avait l’air endormie, sauf qu’à partir du cou, il n’y avait plus rien —

« Attention ! »

Hime-chan me sauva. Elle se jeta à ma taille de toutes ses forces pour me pousser hors de la trajectoire, et alors qu’en temps normal ça n’aurait eu aucun effet, Hime-chan ne faisant qu’à peu près la moitié de ma taille, à cet instant il n’y avait plus personne à la maison, mon esprit avait quitté mon corps, et elle me fit tomber au sol sans peine, répétant son plaquage de quelques heures plus tôt.

Et une fraction de seconde plus tard. Un carreau d’arbalète siffla à travers l’endroit où je me tenais un instant plus tôt et se planta dans le sol avec un bruit sourd.

Je pris la mesure de la situation en un instant, la température de mon corps sous le point de congélation. Je roulai sur le côté, serrant fort Hime-chan, qui s’agrippait toujours à ma taille. J’avais conscience d’autres traits frappant le sol derrière moi — zhk zhk zhk — tandis que je roulais. Si je continuais à rouler d’un mouvement uniforme comme ça, cependant, l’attaquant pourrait anticiper notre trajectoire et nous prendre pour cible — il fallait que je contre-attaque.

D’où était venu le premier carreau — de là-bas ? À en juger par leurs trajectoires jusqu’ici, je pouvais faire une estimation approximative. Même si notre assaillant invisible se déplaçait en tirant, je pouvais moi aussi faire un peu d’anticipation. Tout en roulant, je ramassai une pierre de bonne taille et changeai de direction. Je regardai le carreau suivant frapper le sol un peu plus loin de sa cible que les précédents, puis me relevai et lançai la pierre vers le point d’où, selon mon estimation, l’archer tirait. Sur ce, l’attaque cessa.

Au bout d’un moment — une fille seule se matérialisa hors de l’obscurité environnante. Ces longs cheveux noirs et cette silhouette svelte, qui ne pouvaient que me fasciner — et ce costume marin noir.

« J’imagine que ce truc n’est vraiment pas très utile quand on ne le maîtrise pas… » Marmonnant ces mots, elle jeta l’arbalète de côté. Elle avait dû être à court de munitions après ce dernier tir. « C’est moi, Shiogi Hagihara. Nous nous retrouvons donc. »

« — Un plaisir inattendu. »

Je me plaçai dans la ligne de tir, entre Shiogi et Hime-chan. Encore une embuscade ? Il semblait que l’appel de Tamamo était passé, finalement. Elle avait l’air lente à la détente, mais peut-être qu’elle avait été une bonne coéquipière.

Mais que signifiait le fait qu’un morceau de cette même Tamamo traîne par terre, ici dehors ?

« Je suis ravie de vous avoir pris au dépourvu, mais j’espérais une attaque surprise plus réussie. Mon stratagème ne semble pas se dérouler comme prévu — et ça n’arrive que rarement, voire jamais. Qui êtes-vous, au juste ? »

Cette dernière question m’était adressée, mais — c’était plutôt à moi de la poser. C’est quoi cet endroit, bon sang ? Trois petites heures plus tôt, j’étais tombé sur le cadavre démembré et la tête suspendue de la Directrice, et voilà que je trébuchais sur la tête tranchée d’une adolescente. Et, entre ces deux événements, ma vie avait été mise en péril à de multiples reprises.

Une zone de guerre.

Le mot qui m’était venu la première fois que j’avais affronté Shiogi me traversa de nouveau l’esprit. Tamamo avait essayé de me tuer, alors ce n’est pas comme s’il y avait eu de l’affection entre nous deux, ni de l’amitié, ni de la sympathie — mais en regardant sa tête, tranchée comme si quelqu’un avait simplement dit : Le temps presse, finissons-en…

« Est-ce que ça — veut dire quelque chose, que ça soit là ? »

« C’est vide de sens de se demander ce que ça veut dire. Je choisis toujours la stratégie la meilleure et la plus adaptée, c’est tout. Cela dit… » Et là, Shiogi secoua la tête avec consternation, et ça n’avait pas l’air d’être une comédie. Sa tête, qui pour le moment était toujours attachée à son corps. « Grâce à l’apparition du Rouge Exterminateur, la majorité des élèves tremblent dans leurs souliers, et par conséquent elles ne me servent à rien — alors la stratégie la meilleure et la plus adaptée était exclue. Mais la deuxième meilleure stratégie, parfaitement convenable, semble avoir fonctionné, alors tout est bien qui finit bien. »

Elle parlait comme si l’affaire était réglée.

C’était échec et mat, aucun doute. L’échec et mat qui suit le coup de maître. Pas un seul carreau d’arbalète n’avait atteint sa cible, mais par cette attaque, elle avait confirmé que Jun Aikawa ne se cachait pas dans les parages. Shiogi n’avait sans doute eu qu’à moitié l’intention de nous toucher pour de bon, au départ — et s’il n’y avait que moi et Hime-chan, l’experte en tactique pouvait facilement nous maîtriser à mains nues.

« La partie de cache-cache est terminée — »

Nous étions acculés…

Nous ne pouvions rien faire… nous étions complètement vaincus. Nous n’avions pas réussi à nous glisser à travers le cordon de fer de Shiogi.

Une bataille d’esprit — mais ça ne me dérangeait pas de perdre de cette façon.

Si c’était comme ça que ça finissait, ce n’était pas si mal.

Assurer la sécurité de Hime-chan avait toujours été au-dessus de mes forces. C’était le rôle de Jun Aikawa, après tout. Quel dommage, Monsieur l’Utilisateur de l’absurdité.

« Bien. »

Eh bien, j’allais au moins essayer de bien supplier pour ma vie.

Ça au moins — c’était tout à fait dans mes cordes.

Je fis un pas en avant, et Shiogi aussi — sur quoi Hime-chan s’interposa entre nous.

Écartant grand les bras, elle forma un minuscule mur devant moi. C’était un mur vraiment minuscule, fragile — mais je compris parfaitement ce qu’elle voulait dire par là.

« Euh, euh euh euh — »

Hime-chan tremblait comme une feuille, mais elle ne bougea pas de là. Elle resta, pour me protéger.

« … »

Voyant cela, Shiogi s’arrêta. Puis elle poussa un soupir exaspéré et dit : « Je vous en prie, renoncez à cette résistance inutile, Yukariki. Je ne me souviens pas de vous avoir appris à livrer des batailles perdues d’avance. Même vous, vous pouvez comprendre qu’en ce moment, ici, à cet endroit, vous n’avez aucun espoir d’arrêter mon bras, n’est-ce pas ? »

« Je », répondit Hime-chan à Shiogi d’une voix tremblante mais résolue, « le saurai pas tant que j’aurai pas essayé. »

« L’idée que vous ne le sauriez pas tant que vous n’auriez pas essayé — est plutôt stupide. »

« Ouais. Et, c’est très bien », dit Hime-chan. « Mieux vaut être stupide comme moi qu’intelligente comme vous. »

Ah.

J’avais.

Été un tel idiot.

Ichihime Yukariki — était amie avec Jun Aikawa.

Mais pourquoi est-ce que ça voudrait dire qu’elle devait avoir des capacités spéciales, ou des pouvoirs mutants ?

Pourquoi aurait-elle besoin de ce genre de qualification ?

Elle avait pleuré parce qu’elle s’inquiétait pour moi.

Elle m’avait retenu désespérément.

Elle m’avait suivi.

Elle m’avait sauvé la vie.

Et — elle m’avait souri.

Ce n’était pas une ratée.

Hime-chan.

Tu es — un être humain magnifique.

Digne de se tenir épaule contre épaule avec la plus forte du monde.

« Nom de Dieu — quel cirque. »

Dans ce cas, très bien.

Je vais continuer à faire semblant qu’on est amis encore un peu.

Je me sens bien, vraiment bien. Vraiment, vraiment bien.

En ce moment — je me sens incroyablement bien.

Tellement bien que si je laissais tomber le masque, j’éclaterais peut-être de rire.

« Hime-chan… tu peux rentrer toute seule, hein ? » chuchotai-je. « Tu m’as suivi toute seule, alors tu peux retourner dans cette pièce toute seule, hein ? »

« Maître ? Qu’est-ce que vous dites-là ? »

Elle avait l’air sincèrement perplexe.

Il allait falloir que je mette les points sur les i, on dirait.

« Je dis — va-t’en d’ici et laisse-moi m’occuper de ça. »

S’il y avait jamais eu un moment pour diviser nos forces, c’était maintenant. Ce n’était ni de l’égoïsme ni de la lâcheté de ma part — c’était de la stratégie. Ça ne vous dérange pas, n’est-ce pas, Shiogi ? Si, en tant que tacticienne, ça vous va que ce soit arrivé à Tamamo — alors moi aussi, je vais me dépouiller du rôle de l’utilisateur de l’absurdité.

À partir de maintenant, ce n’est plus une bataille d’esprit.

C’est un combat à mort.

Je vais vous tuer, vous démembrer, vous aligner, vous réassembler — et vous pendre haut et court.

« Mais, Maître… »

« Et une correction tardive. Même si je ne pourrai jamais devenir ami avec Aikawa, une petite partie de moi aimerait le pouvoir. Je viens de m’en rendre compte. Alors le nom que tu me donnes tombe horriblement juste… Il convient parfaitement, définitivement, à quelqu’un de vague et de bâclé comme moi, dans toute sa splendeur ironique. Et puisque c’est le cas — » Je baissai brièvement les yeux vers Hime-chan, mais ne pus voir son expression. « Tu ne trouves pas ça un peu drôle, qu’une disciple ignore les souhaits de son maître ? »

Hime-chan — Ichihime Yukariki — hocha la tête, et à l’instant où elle eut pris cette décision, elle partit en courant.

« Attendez ! »

Pendant l’instant où cette surprise se peignait sur le visage de Shiogi, je chargeai. Qui frappe le premier n’a besoin de frapper qu’une fois — ce n’était rien d’aussi stratégique. J’essayais juste de gagner assez de temps pour que Hime-chan s’échappe. Si « tacticienne » que soit Shiogi Hagihara — elle n’aurait d’autre choix que de réagir à un danger imminent. C’est un réflexe inné et incontrôlable de l’animal humain. Pour le contourner, il faudrait posséder des fonctions motrices plus rapides que ses réflexes, comme Monsieur Plus Humain — mais malheureusement, Shiogi était, physiquement, une fille humaine normale.

« — hk ! »

Elle évita mon attaque d’un cheveu, et ce faisant recula de trois pas, mettant un peu plus de distance entre nous. Nous nous tenions maintenant à ce qu’on appelle au kendo « la distance des neuf pas ». Bien assez près pour l’hostilité, mais un peu loin pour se battre vraiment.

Shiogi regarda à contrecœur Hime-chan s’évanouir dans l’obscurité environnante, puis poussa un soupir. « Je ne comprends vraiment pas… Comment faites-vous pour toujours fausser mes calculs ? Je n’arrive pas du tout à anticiper vos actions. Vous êtes comme un principe d’incertitude quantique vivant. C’est presque comme si vous n’aviez aucun objectif à vous, et que vous me tourmentiez juste pour le plaisir. »

Un objectif ? Ah oui… Tamamo ne m’avait-elle pas posé la question, elle aussi ? Mais maintenant, je pouvais donner une réponse très précise à cette question.

« Mon objectif, c’est d’aider Hime-chan à se tirer de cet endroit. Ou laissez-moi enjoliver un peu : voyez ça comme une cérémonie de remise des diplômes anticipée. »

« Cette attitude vous va bien mieux. Que de lancer vos habituelles absurdités frivoles. »

Shiogi semblait carrément satisfaite d’elle-même, malgré le fait qu’elle avait laissé Hime-chan (son « objectif ») lui filer entre les doigts. Malgré le fait que sa stratégie avait été tordue jusqu’à devenir de la ferraille. C’était une Shiogi quelque peu différente de celle que j’avais rencontrée cinq heures plus tôt.

« J’imagine que je ne devais pas en attendre moins du partenaire du Rouge Exterminateur. »

« Partenaire ? Holà. Je ne suis qu’un leurre qui s’est fait embarquer là-dedans par des circonstances indépendantes de ma volonté. Je me demande si elle pourrait même avoir un partenaire… Il faudrait que quelqu’un soit son égal, et qui pourrait jamais être l’égal de la plus forte du monde ? »

« L’égal du plus fort du monde, c’est le plus faible du monde. Et un leurre ? Allons, on vient de signer le Traité de rétrocession de l’absurdité ou quoi ? Personne ne va croire que quelqu’un qui a le rare talent de s’infiltrer si facilement au Lycée Haut-et-Court et d’entrer en contact avec Ichihime Yukariki — que quelqu’un comme vous, qui a été capable d’ouvrir une brèche dans les défenses imprenables du Lycée Haut-et-Court pour que la Terreur Rouge s’y glisse, n’est qu’un simple leurre. »

« … »

Est-ce pour ça — qu’Aikawa s’était servie de moi pour ce boulot ? Son plan avait-il toujours été de s’introduire elle-même à l’intérieur, en m’envoyant comme avant-garde ? Ça tiendrait debout. Mais ça ne ferait rien de plus que tenir debout.

« Vous me faites trop d’honneur. Je vous l’ai dit, non ? C’était juste un coup de chance stupide. »

« Ça me tranquilliserait certainement, mais… puisque vous ne semblez pas vous en être rendu compte par vous-même, laissez-moi vous l’expliquer, en cadeau d’adieu pour votre voyage en enfer. »

« Un cadeau d’adieu pour mon voyage en enfer ? Jolie formule, ça me plaît. Personnellement, j’adore l’enfer. »

« … Ce talent que vous avez est extrêmement dangereux. Le monde autour de vous devient fou sans que vous ayez jamais à lever le petit doigt… Ou peut-être que je devrais appeler ça “ce qui doit arriver arrivera — en pire”, la nature suivant le pire cours possible ? Ça vous dit quelque chose ? Des situations anormales qui éclatent toujours autour de vous, des personnages bizarres qui gravitent toujours vers vous ? »

« Ça me dit quelque chose, ouais. »

En fait, ça me sonne tout le carillon. J’en serais touché au cœur, si je pensais en avoir un.

« Vous êtes un aimant à déviants supérieurs, sujet aux accidents, pour s’en tenir à la langue de tous les jours. Ou, pour le dire plus simplement, un fauteur de troubles… Dans ce cas, le fait que vous n’ayez aucun objectif et aucune intentionnalité est une énorme nuisance. »

Pour une tacticienne comme moi, poursuivit-elle.

« C’est pourquoi, par souci de concision, nous appelons les équations irréductibles et agaçantes comme vous des “non-acteurs”. »

Un système sans facteur, une formule de non-entité — une équation absolue dont l’existence même est davantage une infraction que n’importe quel ensemble vide, ou qu’un ensemble conscient comme Hitoshiki.

« Totalement. Vous et moi, on se ressemble peut-être, mais dans la mesure où on vous a donné un objectif, et que je refuse d’accepter même l’objectif qu’on me donne, il s’avère qu’on est complètement différents, finalement. Si vous êtes une tacticienne — j’imagine que je dois être un charlatan. »

« Vraiment ? » Shiogi ferma les yeux et hocha la tête. « Eh bien, alors, nous nous annulons l’un l’autre. Violemment. »

Les remarques préliminaires étaient terminées, et Shiogi avança d’un pas en glissant, puis d’un autre. Je l’attendis sans prendre aucune posture. Elle sembla un peu méfiante face à cela, mais ça ne l’empêcha pas de continuer d’avancer jusqu’à avoir réduit la distance à ce qu’on appelle au kendo « la distance d’un pas, un sabre », et alors —

« Temps mort. »

Je demandai un temps mort.

Sur quoi les épaules de Shiogi s’affaissèrent.

« V-Vous — »

« Ne vous méprenez pas. Je n’ai jamais dit que je voulais être votre ennemi. »

« Que, voulez-vous dire ? » demanda Shiogi, en reculant de nouveau prudemment. « Quelle autre option y a-t-il dans ces circonstances ? »

« La trahison », répondis-je sans vergogne, sans montrer la moindre once de peur ou d’appréhension, en agissant exactement comme elle l’avait fait en annonçant à Aikawa qu’elle allait s’enfuir.

« La tra… hison ? »

« Ouais. À la réflexion, ça ne ferait pas un match bien équilibré entre nous, vous étant deuxième dan de kendo et tout. On dirait que je ne pourrais pas m’en sortir en m’enfuyant non plus… ce qui ne laisse que la “trahison”, pas vrai ? »

Langue d’argent — voix d’or.

« Quand vous dites “trahison”… qu’est-ce que vous proposez, au juste ? »

« Je vais vous dire où Hime-chan vient de s’enfuir, au même endroit où se cache Jun Aikawa. »

« L’immoralité, hein ? Même si je n’entre pas dans ce marché », Shiogi m’examina de ce regard évaluateur qui était le sien, « je peux simplement vous casser un os ou deux et vous forcer à me le dire quand même. »

« Ça ne marchera pas, Shiogi. Pas la moindre petite chance. Parce que je vous jure ici et maintenant que si vous me faites ça, je vais juste mentir. Et je vous préviens d’emblée, je suis un sacré menteur. »

« Je suis plutôt sûre de pouvoir vous faire dire la vérité. »

« Mais il reste quand même cette petite lueur de doute, non ? Pour le dire à votre façon, je suis l’égal de Jun Aikawa, pas vrai ? Sans compter que ma “trahison”, ici, signifie bien plus que l’acquisition de quelques informations. En tant que tacticienne, je suis sûr que vous comprenez. Curieusement, c’est quelque chose que vous avez dit vous-même… “le Rouge Exterminateur est trop gentil avec ses amis”. C’est vrai, Aikawa ne vous a pas poursuivie tout à l’heure, n’est-ce pas ? Et être trop gentil avec ses amis, ça veut dire être faible face à ses amis — ou est-ce que je me trompe ? »

« Si je vous blessais », dit Shiogi comme si elle ne faisait que confirmer quelque chose, « Jun Aikawa déchaînerait sa rage sur moi. Si vous l’aviez “trahie”, en revanche — »

La confiance, c’est triste. C’est justement pour ça que la trahison fait mal.

« Ça créerait une ouverture qu’une tacticienne comme vous pourrait exploiter. »

« Et… qu’est-ce que vous retirez de ce marché, à part “éviter une blessure immédiate” ? »

« Honnêtement, je m’en contrefiche. Je veux dire, jusqu’à il y a une minute, j’avais vraiment l’intention de vous affronter pour que Hime-chan puisse s’échapper — une petite gâterie que je m’offrais. Mais, à la réflexion, ce n’est pas comme si j’avais vraiment quoi que ce soit contre vous. Je veux dire, une personne inhumaine qui ne considère pas les gens comme des gens — ça, c’est mon genre. »

« … ! »

Shiogi sembla saisie par mes paroles, et recula d’un pas. C’était un peu inattendu, puisque j’avais été sûr qu’elle aurait un contre-argument logique, mais n’étant pas du genre à rater une ouverture simplement parce que je ne savais pas tout à fait ce qui se passait, j’insistai.

« Je suis peut-être un non-acteur sans importance, mais vous n’êtes pas si différente, vous non plus, vous n’agissez pas pour vous-même. Aucun de nous deux ne choisit ses propres objectifs. Il y a des différences, d’accord, mais il y a aussi des ressemblances. Nous sommes des oiseaux de même plumage. Écoutez, Shiogi. J’adore les gens vertueux, désintéressés, nobles — et je n’ai aucune envie d’être l’ennemi de quelqu’un qui m’a tapé dans l’œil… En fait, j’aimerais être dans les meilleurs termes possibles. »

« Êtes-vous en train de dire », Shiogi marqua une pause le temps d’une respiration, dans un trouble qui ne lui ressemblait pas, avant de poursuivre, « que vous avez conçu un amour personnel pour moi, Shiogi Hagihara ? »

« … »

Pas tout à fait, c’est-à-dire pas du tout… mais peu importe. C’était sans doute juste son style stratégique de tacticienne, de toute façon. Dans ce cas, autant prendre mon propre style et foncer avec. Non, pas juste foncer avec. La transpercer avec.

« Libre à vous de l’interpréter comme vous voulez. Et naturellement, cette “trahison”… ou comment vous avez appelé ça, un “marché” ? Peu importe. Dans tous les cas, c’est une bataille entre une tacticienne et un charlatan, la suite d’un duel où nous ne mettons rien par écrit. Qui sait, tout ça fait peut-être partie de ma charlatanerie. Si vous n’êtes pas sûre de pouvoir battre ça avec votre “tactique” — alors vous n’êtes pas obligée de jouer le jeu. Allez-y, cassez-moi un bras, une jambe, ce que vous voulez. Je ne me défendrai pas. »

« … »

Pendant un moment, Shiogi fit semblant de se torturer à ce sujet — cette fois, sa comédie était totalement transparente, ce qui ne lui ressemblait vraiment pas. Puis, pendant un autre moment, elle me fixa longuement et intensément. Finalement, elle dit : « D’accord — si vous pensez pouvoir me tromper, Monsieur le Charlatan, allez-y, trompez-moi tout votre soûl », et me tendit la main gauche.

« Pas besoin de me le dire deux fois. Tromper et être trompé sont deux de mes spécialités. Surtout avec les filles qui sont mon genre. » Je tendis la main droite.

« … » « Hi hi. »

Shiogi Hagihara rit, presque comme pourrait rire une lycéenne de son âge.


  1. Jeu sur Taiyō Sentai Sun Vulcan (1981), série télévisée japonaise de la franchise Super Sentai : Hime-chan accole au grade de kendo le titre d’une série pour enfants, et non une appellation traditionnelle. ↩