
Tue chaque suspect, en commençant par un bout. Celui qui reste debout, c'est ton coupable.
1
Trois jours plus tard, on était le mercredi 25 mai. Je me réveillai à midi moins dix.
« J'imagine que ce serait de la triche de dire qu'il est encore le matin ? »
Je me levai du lit en me sentant plutôt mal. Ces derniers temps, c'était comme ça tous les jours. Je n'arrivais plus du tout à me réveiller à une heure normale. On aurait dit que mon corps rejetait cette idée. Naturellement, une fois que j'avais fait la grasse matinée, je n'arrivais pas à me mettre dans l'humeur d'aller en cours, et si je n'étais pas dans l'humeur, alors je n'y allais pas. Et c'est ainsi que commença mon cinquième jour consécutif de séchage depuis jeudi dernier. Si un première année qui faisait déjà ça en mai finissait par mettre plus de quatre ans à décrocher son diplôme, ça n'aurait rien d'étonnant. J'en avais conscience, mais ça ne m'alarmait pas particulièrement. Je payais mes propres études, après tout.
« …… »
Depuis le récent incident, Sasaki était venue me rendre visite le lundi comme le mardi, avec Kazuhito dans son sillage. Elle avait posé quantité de questions détaillées sur le meurtre de Mikoko, et en échange de mes réponses, m'avait fourni quelques bribes d'informations apparemment cruciales. L'heure du décès de Mikoko avait été resserrée entre neuf heures trente et dix heures. On avait aussi confirmé qu'elle avait été étranglée avec un fin morceau de tissu, et que c'était le même morceau de tissu que celui utilisé pour le meurtre de Tomoe. La police en avait conclu que le même tueur était responsable des deux meurtres.
« Ce qui diffère du cas Emoto, c'est que Aoii semble avoir été étranglée par-devant. »
« Par-devant ? »
« Oui. Emoto a été étranglée par-derrière. On le voit à la forme des marques. »
« Autrement dit, Mikoko a vu le tueur ? »
« C'est possible », dit Sasaki, impassible.
Que la défunte ait vu ou non le visage du tueur ne devait faire aucune différence pour elle. C'était assurément un point de vue rationnel. Elle passa aussi en revue les alibis des personnes concernées. Muimi était partie faire du tourisme avec sa petite sœur (prénommée Muri, comme par hasard). Akiharu n'avait pas d'alibi. Moi, j'étais avec Miiko. Mais tous les trois, on avait des alibis pour l'affaire Tomoe, donc aucun de nous n'était vraiment un suspect prioritaire.
« Personnellement, je ne suis pas d'accord, mais il semble que la hiérarchie envisage la possibilité qu'il s'agisse simplement de cambriolages qui ont mal tourné, ou peut-être d'un harceleur qui est allé trop loin. »
« Mais alors ce ne serait pas un meurtre en série », appuyai-je l'analyse de Sasaki. « C'est trop étrange pour une coïncidence, et puis, rien n'a même été volé, pas vrai ? Il n'y avait pas non plus de signes d'agression sexuelle. »
« Je sais. C'est juste que toutes les deux avaient trop peu d'“ennemis” s'il s'agissait d'une rancune. Ce serait une chose si elles avaient été des “ennemies publiques” — mais là, on est obligés de postuler un autre tueur aveugle. »
À ce propos, l'affaire du rôdeur était au point mort. Le nombre de victimes n'avait toujours pas dépassé douze. Autrement dit, depuis sa rencontre avec Aikawa, Zerozaki n'avait fait aucune nouvelle victime. Il n'était probablement plus à Kyoto, exactement comme Aikawa et moi en avions discuté. Je n'étais même pas sûr qu'il soit encore au Japon. Cela dit, si je me faisais une ennemie d'Aikawa, je m'enfuirais au pôle Sud. Ou même dans l'espace.
« N'empêche, il y a quelque chose d'étrange qui se trame », dit Sasaki.
« Étrange ? Quoi ? »
« Les caméras de sécurité. Cet immeuble est équipé de caméras de sécurité à titre de prévention, comme vous l'avez fait remarquer la dernière fois. »
« Exact. »
« Eh bien, elles n'ont capté personne qui puisse être le coupable. »
« Qu'est-ce que ça veut dire ? »
« Exactement ce que ça a l'air de vouloir dire. On a vérifié toutes les bandes depuis le moment où Aoii est rentrée chez elle — ou plutôt, où vous l'avez portée jusque chez elle à dix heures trente — mais les seules personnes dessus étaient d'autres résidents de l'immeuble, et vous, réapparaissant aux alentours de midi. »
Qu'est-ce que ça voulait dire ? Est-ce que tout l'immeuble était, en substance, une chambre close ? Quelle blague. C'était trop irréaliste. Mais si c'était bel et bien le cas, alors c'était comme ça.
« Les caméras doivent quand même avoir des angles morts », dis-je.
« Oui. On a testé. Il est possible d'atteindre la chambre d'Aoii sans être capté par les caméras. Elles pivotent comme ceci, voyez-vous. Mais c'est quasiment impossible sans s'être entraîné un bon moment au préalable, et même là, vos chances de réussite seraient relativement faibles. Pourquoi une personne se donnerait-elle tout ce mal ? »
« Eh bien, et si elle ne s'en était pas donné la peine ? Si elle était entrée par la véranda, par exemple ? »
« Pas possible. C'est tout simplement trop haut et trop risqué. Quoi qu'il en soit… »
Sasaki laissa échapper un soupir épuisé qui ne lui ressemblait guère.
« Je crois que ça va être un long calvaire. »
Elle était probablement déjà en plein dedans.
« Un long calvaire… »
Mais quelle que soit la quantité d'informations nouvelles qu'elle était disposée à divulguer, j'avais déjà cessé de penser à ces affaires. Bien sûr, je n'étais pas à un niveau d'illumination si avancé qu'elles ne me traversaient plus jamais l'esprit, mais j'avais au moins à moitié réussi à me contrôler. Au contraire. Au contraire, j'espérais que la vérité derrière l'affaire ne soit jamais mise au jour. Je ne voulais plus rien avoir à faire avec elle, sous quelque forme que ce soit. Mais c'était impossible. Sasa Sasaki était une enquêtrice d'une intelligence incommensurable — comme l'avaient prouvé mes quelques conversations avec elle jusqu'ici. Pas étonnant qu'elle et Aikawa puissent être amies. Il ne lui faudrait pas longtemps pour mettre la vérité au jour. Peut-être qu'elle ne percerait pas tous les petits détails, mais assez pour une histoire cohérente. Et donc je n'avais plus besoin de réfléchir le moins du monde. Ou, pour le dire crûment, je voyais déjà la majeure partie de la vérité. Un pas de plus et j'aurais le tableau complet, et c'était un pas que je ne voulais pas faire. Je n'avais pas non plus tellement envie de condamner le coupable. J'étais allé jusqu'à m'introduire chez Tomoe et à recruter l'aide de Kunagisa, et voilà que j'étais prêt à jeter l'éponge, à laisser les choses aussi inachevées qu'un babouin sans derrière. Mais franchement, c'est juste ce que je suis. À moitié dans tout, incapable de me donner à fond, incapable de passion.
« Bon… »
Étirant mon torse, je changeai vite de chaîne dans ma tête.
« Je devrais peut-être rendre visite à Tomo, pour changer. »
Recluse intégrale, c'était garanti qu'elle serait chez elle, et ça ne serait pas une perte de temps d'y aller maintenant. Elle dormait peut-être, vu qu'on était l'après-midi, mais je m'en fichais. Peut-être que je lui passerais un bon savon pour m'avoir vendu à Aikawa. En plus. Être avec elle me remonterait sûrement le moral.
Cette décision prise, je me changeai et fourrai mon portable dans ma poche. Je me demandai un moment si je devais emprunter la Fiat de Miiko, marcher, ou prendre mon scooter, mais finalement j'optai pour y aller à pied. J'en avais juste envie. Bien sûr, ça prendrait facilement trois heures, mais ce n'était pas forcément une mauvaise chose. Je quittai ma chambre, fermai à clé, et sortis de l'immeuble.
Il faisait bon. C'avait été lourd ces derniers temps, mais aujourd'hui c'était agréablement sec et vif. J'aurais aimé que ce soit toujours comme ça, mais après tout, je ne savais pas trop ce que je voulais dire par toujours.
« Hein ? »
Après avoir marché un peu, je repérai une silhouette familière. Ma mémoire me faisait défaut, mais c'était assurément familier. Qui ça pouvait bien être ? J'avais l'impression qu'on s'était déjà rencontrés… Il était habillé en mode street et avait les cheveux châtain clair, comme un play-boy. Il trimballait un sac anormalement grand qui attirait l'œil, mais qui jurait avec ses vêtements. Je me suis toujours demandé pourquoi la mode street rendait si mal sur les Japonais. C'est moins qu'elle ne nous va pas ; c'est juste qu'elle nous donne l'air de poseurs. À chaque pays son ambiance, j'imagine. Cela mis à part, qui ça pouvait bien être ? En me remarquant, il accourut vers moi.
« Yo ! » me salua-t-il même avec décontraction.
« Bonjour », répondis-je, mais bien sûr je n'arrivais toujours pas à le remettre. Je savais qu'il était étudiant à l'université Rokumeikan, mais est-ce que je connaissais quelqu'un dans son genre ?
« Ça va ? Maaan, je connais pas le coin. La géographie. Je me suis complètement paumé et tout. »
« Ahh… ouais », improvisai-je. « C'est sûr, ça arrive, ce genre de trucs. »
« Recommence à venir en cours. C'est pour ça que j'ai dû me taper tout le chemin jusqu'ici. Je veux dire, t'es sous le choc pour toute l'histoire Aoii, mais tu vas finir par devoir redoubler. Les gens vont t'appeler Double Dragon et tout. »
Aoii ? Il vient de mentionner Aoii ? Oh, c'est bon. J'ai compris.
« Akiharu, c'est ça ? »
« Whoa. C'est quoi ce délire ? Me dis pas que tu viens juste de piger. »
Akiharu gloussa avec légèreté, mais j'eus le sentiment qu'il voyait clair en moi, et rien que l'idée me donnait des sueurs froides.
« Tu veux dire que t'es venu me voir ? »
« Tu peux parier que c'est ce que je veux dire. Juste une petite affaire. Allez, suis-moi. »
Il se mit à marcher. Son explication n'était pas très convaincante, mais j'allai de l'avant et le suivis. Me voilà encore une fois à me laisser porter par le courant.
« On va où ? »
« Au sanctuaire Kitanotenman. C'est garé là-bas. »
« Qu'est-ce qui est garé là-bas ? »
« C'est la surprise », dit Akiharu avec un sourire qui ne me revenait pas tout à fait. « Mec, je savais que t'étais un type lugubre, mais ta tête en ce moment, c'est carrément un festival de lugubrerie. »
« Toi, en revanche, t'as l'air joyeux. »
« Ben, tu sais. C'est genre, y a eu le truc Emoto, pas vrai ? C'est comme si ça m'avait endurci. J'étais à peine remis du choc. La vie adore juste se barrer sans prévenir, hein ? »
Il avait l'air désinvolte, mais j'eus aussi l'impression qu'il dissimulait quelque chose. Quoi ? J'y réfléchis un moment mais revins bredouille.
« Akiharu, t'as pas cours d'orientation là, maintenant ? Tu devrais vraiment être en train de traîner ici ? »
« Ah, peu importe. Je m'en fous de la fac maintenant. »
Il rit comme s'il le pensait vraiment.
« Je veux juste me débarrasser de ce service pour pouvoir me détendre à nouveau. Je veux pas que ça me pèse sur la conscience quand je mourrai, tu vois ? En plus, je peux pas saquer Inosen, alors l'orientation, c'est pas trop mon truc. »
Inosen, c'était le diminutif d'Inokawa-sensei, soit dit en passant.
« Ah bon ? Je le trouve plutôt sympa comme type. »
« Ben, je pense qu'y a une différence entre sympa et donneur de leçons. Et c'est pas juste le truc de la ponctualité. Ce gars essaie tout le temps d'imposer ses convictions aux autres, pas vrai ? C'est ce genre de truc, mec. J'aime pas ça. Enfin, j'imagine que c'est pas un hypocrite ou quoi… mais ouais. »
« Mouais. »
« En plus, je vais pas perdre de crédits juste pour avoir séché quelques cours. Notre fac, c'est du gâteau, mec. On dit qu'elle est célèbre pour te faire valider les yeux bandés. Numéro deux de tout le Kansai. »
C'est où, le numéro un, bordel ? Je commençai à demander mais me ravisai. Certaines choses valaient mieux ne pas être dites. On arriva au sanctuaire Kitanotenman en moins de cinq minutes. Bien qu'il soit un trésor national, quelque chose dans sa proximité avec chez moi le rendait difficile à apprécier, et c'était en fait la première fois que je mettais les pieds dans l'enceinte.
« Par ici, par ici », dit Akiharu en m'amenant jusqu'au parking. « Voilà pour toi. »
Il pointa fièrement vers une Vespa blanche. C'était un modèle vintage. Je jetai un œil à la plaque et constatai qu'il s'agissait, de fait, de la Vespa même de Mikoko, celle que j'avais conduite jusque chez elle ce jour-là.
« … »
« Ah oui, et ça aussi. »
Il me tendit la clé tandis que je restais planté là, abasourdi. Sortant le casque de son sac, il me le donna également. J'avais bien trouvé ce sac suspicieusement grand, mais qui aurait deviné qu'il y avait un casque dedans ?
« Akiharu, ça… »
« Comment on appelle ça déjà ? Le partage des souvenirs ? Ce genre de chose. »
« Tu veux dire que… je peux garder cette Vespa ? »
« Ouais. Tu l'aimes bien, pas vrai ? » dit-il sans façon en s'asseyant dessus à l'envers. Il laissa échapper un petit rire enfantin. « Aoii m'a raconté comment les Vespa étaient la seule chose qui déclenchait l'alarme d'un type aussi posé que toi. »
« C'est faux… Mais c'est vraiment d'accord ? Je veux dire, ces engins valent une certaine somme. Ce serait pas plutôt à sa famille de l'avoir ? »
« On a eu la permission. T'inquiète. »
« Mais c'est juste moi. Elle et moi, on venait à peine de se rencontrer — »
« Je te dis que c'est bon. C'était le vœu d'Aoii. Ou devrais-je dire son vœu de mourante ? Marrant qu'on utilise le même caractère », médita Akiharu. « Bref, c'est comme ça. »
« Comment ça, son vœu de mourante ? »
« Oh, OK. Avant la semaine dernière, j'imagine ? Elle m'a dit. S'il devait lui arriver quelque chose, si elle se faisait assassiner comme Emoto, je devrais donner sa Vespa à Ikkun. Elle est terrible. Je voulais ce truc aussi, moi. Je le lui ai dit, et tu sais ce qu'elle a répondu ? “Hors de question. Va crever. Ou plutôt, va vivre.” C'est quoi ce délire, mec ? On était potes depuis le lycée. »
« S'il devait lui arriver quelque chose… »
Quelque chose ? S'il devait lui arriver quoi ?
« Qu'est-ce que ça veut dire ? »
« Aucune idée. Aoii devait réfléchir à des trucs à sa façon, avec Emoto qui s'était fait tuer. Mais je parie qu'elle pensait pas vraiment être la prochaine. »
Non, c'est pas ça… C'est pas ça, Akiharu. Ça a un sens plus profond que ça. Tu… t'as vraiment pas remarqué ?
« Bref, prends-la, c'est tout. Vois ça comme un cadeau de sa part. »
« Ouais, j'imagine. »
Je jouai avec la clé dans la paume de ma main, puis la fourrai dans ma poche.
« Mais prends ta propre assurance. Je connais pas grand-chose aux démarches. Bref, arrgh… »
Toujours à califourchon sur la Vespa, il tendit les bras vers le ciel. Après s'être bien étiré, il affaissa les épaules.
« Les choses sont devenues dingues. »
« Ouais. »
J'étais entièrement d'accord.
« Comment va Muimi ? »
« Oh, elle… Elle est dans un sale état. C'est peut-être pas une jolie façon de le dire, mais honnêtement, j'ai pas pu supporter de la voir », répondit Akiharu en détournant le regard.
Peut-être se remémorait-il leur rencontre, peut-être pas. Quoi qu'il en soit, ses mots révélaient que sous son parler désinvolte se cachait une véritable capacité de compassion. Intéressant, donc c'était ce genre de type. Un être humain si décent qu'il ne pouvait même pas se l'avouer à lui-même. Persuadé qu'il n'était rien de spécial, il remaniait ses valeurs. C'était un aspirant salaud qui prétendait n'être qu'un hypocrite. Tout le contraire de moi, un hypocrite qui prétendait n'être qu'un aspirant salaud.
« Après, après qu'Aoii s'est fait assassiner », dit-il, « j'y suis allé une fois. Chez Atemiya. C'est tout au fond de Senbontera-no-uchi. Bref, elle était encore plus déprimée qu'Aoii quand Emoto est morte. Eh, mais à quoi tu t'attendais ? Ces deux-là, c'étaient des potes depuis l'époque. Je veux dire, elles ont grandi ensemble. »
« C'est à ce point ? »
« Ouais, t'aurais dû voir comment elle m'a fusillé du regard. Moi, mec. Sérieux. De quel droit elle me lance des regards noirs comme ça ? La vache… Et à en juger par son allure, elle doit pas manger du tout. Doit pas bien dormir non plus. Si on la laisse comme ça, je crois qu'elle va mourir. Je veux faire quelque chose pour elle… mais c'est genre, qu'est-ce qu'un type comme moi pourrait bien dire ? Je connais Aoii que depuis le lycée. »
De mon côté, je ne l'avais connue que peu de temps, à la fac. Même si ça n'avait pas été le cas, je n'avais pas de mots pour elle.
« Elle va finir par massacrer le responsable de tout ça », m'avertit Akiharu.
« Muimi ? »
« Ouais. Je veux dire, je la croirais capable de tout. C'est comme ça, les amis, pas vrai ? »
« Mais même si sa victime était un meurtrier, elle commettrait un crime. »
« Ben, ouais. T'as raison là-dessus. Mais, tu sais ? Y a pas des moments où tu balances juste les lois, le bon sens et tout ça par-dessus bord ? »
« Balancer… »
« Ouais. Je veux dire, c'est vraiment juste des moments, comme un éclair. Et puis tu reprends tes esprits. Tu te dis : “Hé, c'est pas drôle.” Oh, mais j'imagine que ce genre de truc t'arrive jamais », déclara Akiharu avec une dose d'assurance étrange.
« Comment ça ? »
« C'est comme si t'avais déjà tout balancé par-dessus bord. »
Il gloussa, pointant un doigt vers moi.
« Héhé, mais je fais que piquer la réplique d'Aoii… Dis, ça te dérangerait si je parlais d'elle ? »
« Pas spécialement. »
« Dans ce cas, approche, mon pote. J'ai envie de parler d'elle. Apparemment, la toute première fois qu'elle t'a vu, elle s'est dit : “Je vais sans doute craquer pour ce gars”… Tu savais déjà qu'elle avait un faible pour toi, pas vrai ? »
« On peut dire ça. »
« Pour être honnête, je captais pas vraiment, à l'époque. C'est bizarre de dire ça en tant qu'ami, mais c'était une fille plutôt désirable. Je veux pas juste dire qu'elle était canon. Ça a rien à voir avec le fait qu'une fille soit désirable. Une jolie fille, c'est juste une jolie fille. »
« T'aimes pas les jolies filles ? »
« Je les déteste. Elles ont toujours l'air de mijoter un truc. »
Ça ne me semblait pas être la faute des jolies filles, mais je ne pris pas la peine de l'interrompre.
« Mais avec elle, loin de mijoter quoi que ce soit… elle déballait juste ses projets sans arrêt. Elle laissait paraître toutes ses émotions. Y avait pas d'endroit ni d'envers chez elle. Elle était comme du scotch double-face. »
Je ne suivais pas trop son analogie.
« J'ai jamais rencontré personne de ma vie, école primaire comprise, qui exposait ses tripes comme elle. Au début, je me suis dit qu'elle devait être idiote. N'importe qui le penserait, en voyant quelqu'un comme ça, pas vrai ? Tu te dis : “Aïe, mec, ouille !” »
« Pareil. »
« Ouais. Mais c'était pas une imbécile. C'était pas une cruche non plus. C'était même pas qu'elle était immature émotionnellement ou qu'elle avait un QI bas ou quoi. Elle était en fait plutôt fine et maligne, à sa manière. »
« Je suis d'accord avec ça aussi. »
« Dès que j'ai réalisé tout ça, je me suis senti jaloux, pour être honnête. Je veux dire, toi ou moi, on peut pas faire ça. Ça a l'air assez simple de pouvoir pleurer quand on veut pleurer, de rire quand on veut rire, mais des types comme nous, on en est incapables. On joue les durs ou les cools ou je sais pas quoi. Au fond, on est tous tordus. C'est pour ça qu'Aoii avait tellement de chance. Elle pouvait s'énerver si un truc moche arrivait. Elle pouvait s'amuser à fond si un truc bien arrivait. Mais moi, je pouvais même pas reconnaître ma propre jalousie. Je me sentais juste irrité à la place. »
« Y avait un cours là-dessus, non ? »
« Ouais. Théorie de l'éducation machin-chose. Je l'ai prise aussi, celle-là. C'était quoi déjà ? La jeunesse moderne manque de vocabulaire ? Je trouve ça assez vrai. On n'a pas les mots pour s'exprimer, alors on sait même pas contre quoi on est en colère. Quand on est juste tristes, en réalité, on dit qu'on est énervés. Mais Aoii, c'était différent. Elle exprimait ce qu'elle ressentait. »
« T'as vraiment plein de bonnes choses à dire sur elle », dis-je le plus passivement possible. « T'as jamais envisagé de sortir avec elle ? »
Akiharu eut un gloussement timide, mais l'expression sur son visage était moins simple à lire.
« Ben, je suis un mec, et je dirai pas que j'ai jamais ressenti ça. Surtout que j'étais un lycéen en chaleur quand on s'est rencontrés. Je croyais pas à l'amitié garçon-fille à l'époque. »
« Ah, j'ai entendu parler de types comme ça. »
Personnellement, je ne croyais pas non plus que l'amitié entre personnes du même genre soit possible.
« Mais c'était pas vraiment comme ça avec elle. Ça vaut pour Atemiya et Emoto aussi, mais c'est genre, tu les regardes et elles sont clairement agréables à l'œil, mais tu sens juste pas le feu, ou alors tu débandes. »
« “Débander”, c'est une bonne façon de le dire. Je peux pas dire que je te suis pas là-dessus. »
« Pas vrai ? Donc c'était comme ça avec elle. Bref, c'était une fille bien. Emoto aussi, mais elle gardait toujours un peu ses distances. C'était pas sa faute, mais quand même. »
« … »
« Enfin bref. J'aimais bien Aoii, sentiments romantiques mis à part. Je priais pas pour qu'elle soit heureuse ou quoi, mais je voulais pas la voir malheureuse. Je laisserais pas faire ça. Donc quand elle a craqué pour quelqu'un, fallait que je file un coup de main, tu vois ? »
« Hein. »
« Ce quelqu'un, c'est toi, mec. »
« Ouais, je sais. Elle me l'a dit elle-même. »
« Oh. » Akiharu hocha la tête. « Écoute, je sais pas si je devrais dire ça… »
« T'es pas obligé de dire quoi que ce soit que t'as pas envie de dire. »
« Non, je devrais. C'est juste qu'au début, j'étais contre. Pas juste moi — Atemiya et Emoto aussi. Surtout Emoto. Elle était bizarrement remontée à ce sujet, à dire des trucs genre n'importe qui sauf lui. Elle a même menacé de couper les ponts avec Mikoko si elle te courtisait. »
« Donc vous m'aimiez pas, vous autres. »
« T'es pas surpris. »
« J'ai l'habitude de pas être apprécié. En fait, c'est être apprécié qui est bizarre pour moi. »
« Oh. Mais on te détestait pas vraiment. On t'avait à peine parlé. Mais le truc, c'est — et je ressens encore ça maintenant, même en sachant que t'es un bon gars, mais le truc, c'est qu'y a juste quelque chose de flippant chez toi. »
« … »
« Genre tu pourrais facilement tuer quelqu'un. »
« Hé. Lâche-moi un peu. »
« Te méprends pas, mec, je dis pas que t'as tué quelqu'un, mais c'est comme si tu pourrais facilement le faire et que tu le réprimes et que tu mènes ta vie avec un visage parfaitement impassible. Ce que t'as dans le ventre, il faudrait dix types normaux comme moi pour l'avaler. On dirait que tu fais juste semblant d'être humain. »
« Mouais. »
Je répondis aussi froidement que possible, mais à l'intérieur, j'avais envie de siffler. Je l'aurais fait si j'avais su, et qui plus est j'aurais applaudi, et chanté ses louanges. Être percé à jour aussi complètement en moins d'un mois était une expérience entièrement neuve pour moi. Hé oui… Pas étonnant que lui et Tomoe aient été amis.
« Mais Aoii pouvait être têtue. Elle a pas bougé d'un pouce, donc on a cédé. À la place, on lui a dit de nous laisser te tester. Tu sais, pour voir si ce fameux Ikkun était vraiment fait pour elle. »
« C'est de ça qu'il s'agissait, cette fête d'anniversaire ? »
« T'as deviné. Enfin, c'était vraiment l'anniversaire d'Emoto aussi. »
Akiharu poussa un soupir exagéré et se voûta en avant.
« Mais si tu meurs, fin de l'histoire. Ça vaut pour Emoto et Aoii toutes les deux. »
« Akiharu », dis-je, en aplatissant délibérément toute intonation de ma voix. « Qui tu penses qui a tué Mikoko ? »
« Comme si je le savais. Je veux même pas le savoir. Si je l'apprends, je vais finir par haïr, par mépriser celui qui a fait ça. Mais j'aime pas haïr les gens et garder des rancunes et tout. Ça craint à fond, pas vrai ? »
« Hein. »
Je mâchai ses mots et hochai lentement la tête.
« Ouais, t'as raison. »
Bon. Donc Akiharu faisait ses compromis au fil de sa vie. Et moi ? Comment devais-je négocier cette affaire-là ?
« …… »
À cet instant, je sentis le regard de quelqu'un sur moi et me retournai. Les seules personnes présentes étaient des touristes et un groupe d'élèves en sortie scolaire.
« Euh, Ikkun ? Qu'est-ce qui va pas ? »
« Oh, rien. J'ai eu l'impression que quelqu'un me regardait. »
« Hein. Sûrement juste ton imagination. »
« Ouais, ça doit être ça. Mais ces derniers temps, j'ai cette sensation de temps en temps quand je sors de mon appart. »
« C'est peut-être le fantôme d'Aoii ou un truc comme ça. »
« Ça se pourrait. Ouais. Peut-être. »
Il plaisantait sans doute, mais pour moi, il y avait du vrai dans ses paroles. Hop, grogna Akiharu en sautant de la Vespa.
« Assez bavardé pour aujourd'hui. Bref, c'est entre tes mains. »
« Ouais, je m'en occupe. »
« T'as intérêt. C'est le souvenir d'Aoii. »
« Ouais. Je l'appellerai la Mikoko. »
« Ohh », gémit Akiharu. « Vaudrait mieux pas. Va pas donner de noms aux véhicules. Sinon tu risques de t'y attacher de trop. »
« Si c'est un souvenir, je m'y attacherai de toute façon. »
« Vu… », acquiesça Akiharu. « Mais l'appelle pas la Mikoko. »
Il s'étira encore une fois.
« Ahhh. Bon, j'ai transmis la Vespa, et j'ai dit ce que j'avais à dire sur Aoii… Je peux mourir heureux maintenant. »
« Hein ? »
Quelque chose dans sa formulation me dérangea. Une bouffée de soupçon avait jailli de ma langue, mais j'exprimai aussi mon doute en mots.
« Hé, tu fais comme si tu partais au combat ou un truc du genre. »
« Hahaha. Nan, c'est juste… »
Sa bouche se courba en un sourire un brin moqueur de lui-même, ou peut-être résigné.
« Je me dis juste que je serai sans doute le prochain à me faire tuer. »
« Qu'est-ce que tu veux dire par là ? »
« Exactement ce que j'ai dit. Ou peut-être que ça veut rien dire du tout. Bref, à plus. »
Sans me donner de réponse claire, il agita une main vers moi, tourna le dos au sanctuaire Kitanotenman, et se mit à marcher. Je pensai à l'arrêter, mais y renonçai un instant avant de l'appeler. Je soupirai. La Vespa léguée. Je me demandai si c'était vraiment correct que je l'utilise, mais d'une certaine manière je me sentais aussi persuadé que si quelqu'un devait le faire, ce devrait être moi. Ça rendrait certainement la vie plus pratique. Je n'aurais pas autant besoin d'emprunter la Fiat de Miiko. C'était peut-être le but de Mikoko. Il y avait quelque chose d'un peu amusant dans cette idée. Juste un peu.
« J'imagine que je vais devoir louer une place de parking. »
Je ne savais pas comment ça se faisait. Me disant que je pourrais demander à Miiko, je rentrai chez moi.
2
Whoa. C'est Mikoko là-bas ?
Ouais, c'est ça. Ça faisait longtemps, Ikkun.
Euhhh, oh. J'ai pigé. C'est un rêve.
Ahaha. Tu piges vite, Ikkun. J'imagine que c'est ce qu'on peut attendre d'un réaliste pareil. Ou bien t'es un romantique ? Ou peut-être que t'es un classique.
Moitié-moitié, peut-être. Et un tiers pessimiste.
Je suis pas sûre que ça fasse le compte.
C'est vrai. Hé, t'es pas vraiment Mikoko, pas vrai ?
Oups. Tu m'as eue. Bon, qui tu penses que je suis ?
Aucune idée. Qui ?
À toi de décider. C'est ton rêve, après tout.
OK, t'es Tomoe, alors.
Pourquoi tu penses ça ? Tu pourrais te tromper. Je pourrais être Kunagisa ou Aikawa ou Muimi ou Akiharu ou Miiko ou Suzunashi ou n'importe qui d'autre.
Je peux parler à tous les autres quand je veux. C'est à toi que je peux pas parler. T'es la seule personne à qui je veux parler et que je peux pas.
Menteur. Tu sais qu'y en a d'autres.
Non, non, non. Je veux plus leur parler.
OK, d'accord. Si tu le dis. Eh bien alors, parlons. Discutons de tout ce qu'on n'a pas eu le temps d'aborder ce jour-là.
Vraiment ? OK, d'accord. Dans ce cas, y a une question que je voulais te poser.
Quoi ?
T'es remplie de haine ? Pour la personne qui t'a tuée ?
La réponse est exactement comme tu le pensais — pas le moins du monde. On en a parlé ce jour-là, pas vrai ? Je veux renaître. C'était moi-même que je détestais. Je vois pas du tout ma mort comme un malheur.
On dirait que tu dis juste ça.
Ben, oui. Tout ce qu'on met en mots sonne comme ça. Hé, Ikkun, tu lis des romans policiers, des fois ?
Je lis pas beaucoup en général. Avant, oui, mais maintenant je le fais juste quand j'ai besoin de tuer le temps. Mais je sais en gros à quoi ressemble la fiction policière.
Je vois. Je suis une grande fan. Je lis n'importe quelle fiction, mais les policiers sont mes préférés. Ils sont faciles à comprendre. Mais y a un truc que j'aime pas, c'est comment ils mettent toujours autant l'accent sur les mobiles du criminel. Je sais qu'il faut une raison plutôt solide pour faire un truc comme tuer une personne. Après tout, le risque est tellement élevé.
Ouais. Un de mes pairs disait pareil. Le risque est élevé, mais le retour est faible. Bien sûr, lui n'est plus humain et ne peut prouver son existence propre qu'en tuant les autres.
Mais tu vois, Ikkun, un mobile, c'est rien de plus qu'une excuse. C'est juste plaider sa cause. Quand on y réfléchit, tout se ramène aux valeurs de l'individu. Tu connais ce dicton ? « Un homme de bien ne tue pas pour lui-même, mais pour la justice et pour le bien d'autrui. » Mais attends une seconde. Qu'est-ce que ça veut dire, pour le bien d'autrui ? C'est quoi, la justice ? Je connais pas la réponse.
Moi non plus. On dirait une forme d'auto-justification.
Je sais pas ce que ton tueur avait en tête. Ou peut-être que je veux juste pas savoir.
Pourquoi pas ?
Parce que ça donne pas du tout l'impression d'être prémédité. Je peux pas en dire autant avec certitude sur la façon dont Mikoko est morte, mais dans ton cas, c'est comme si tout avait été totalement non calculé. Comme si ta mort avait été improvisée.
Ouais, peut-être. Mais est-ce que ça compte ? Je suis pas en colère à ce sujet, et je suis pas triste d'être morte non plus. Vraiment, je mens pas. Je suis pas le moins du monde rancunière.
Et donc maintenant tu vas renaître en Mikoko ?
Ouais.
Mais elle est morte aussi.
C'est vrai, hein ? Comment tu te sens par rapport à ça ? Ton propre cas mis à part, comment tu te sens par rapport au coupable qui a envoyé Mikoko à la mort ? Aucune rancune de ce côté-là non plus ?
Pas vraiment, je dois avouer.
C'est pas un peu froid ? Vous étiez amies, non ?
C'est un peu drôle d'entendre ce mot de ta bouche à toi. J'ai une amie, moi aussi.
Kunagisa ? Ou ça pourrait être Miiko ? Je sais que c'est pas Muimi ni Akiharu.
Ça doit être pareil pour toi, Ikkun, mais je suis incapable de me sentir triste même quand une amie meurt. Je sais comment être triste, mais j'arrive juste pas à mettre le pied dans ce royaume. Ma réserve absolue d'émotions doit être maigre.
Je peux pas dire que je comprends pas.
C'est peut-être de la défiance envers les êtres humains ? Comme si j'avais subi une blessure mortelle et que je pouvais pas faire confiance aux autres. Si t'as déjà fait face à la persécution, tu croiras plus jamais en un autre être humain de ta vie.
Je crois que tu vas trop loin là.
Tu le penses pas.
Si.
Non.
OK, je le pense pas.
Tu choisis de pas faire confiance aux gens quand tu sais à quel point les êtres humains adorent discriminer. Les Japonais en particulier. Disons que ton amie se fait persécuter par ton groupe. C'est un contre plusieurs. Évidemment, la bonne chose à faire, c'est de prendre la défense de ton amie. Mais la plupart des gens le font pas. Ils se rangent du côté du groupe. Les êtres humains ont soif d'alliés. Ils se fichent même de qui sont ces alliés. Tout ce qui compte, c'est d'être alliés, et d'avoir des alliés, et le genre de groupe que c'est compte pas du tout. On pourrait dire que ça n'a aucun sens ni aucune valeur. Et une fois qu'on a réalisé ce fait cruel, c'est impossible de faire confiance à qui que ce soit. Par exemple, t'as une famille, Ikkun ?
Si j'en avais pas, j'existerais pas.
C'est pas ce que je veux dire.
Ouais, ils sont vivants et en bonne santé. Ils devraient être à Kobe ou dans le coin. On s'est pas vus depuis des années, cela dit. Maintenant que tu le dis, Mikoko m'a dit une fois que j'avais pas l'air du genre à honorer mes parents. C'est bien vrai. Je les ai pas revus depuis le collège. On pourrait sans doute me qualifier de mauvais fils.
On dirait que ton foyer a quelques soucis.
Nan, pas vraiment. Pas du tout. En fait, on avait aucun problème. Si j'avais eu conscience du moindre à signaler, j'aurais sans doute pas tourné comme ça. Et toi ? T'as une famille ?
Hmm, j'arrive juste pas à les voir comme ça. C'est pour ça que j'ai choisi une fac loin et que j'ai loué une chambre. Apparemment, Mikoko et les autres faisaient face à des circonstances similaires.
Tu veux dire que tu pouvais même pas faire confiance à ta propre famille ?
Ouais, c'est ça. Ni à moi-même, pour couronner le tout. Je me souviens plus qui a dit « Il n'y a rien de sûr en ce monde », mais c'est à peu près ce que ça fait. Comme si ce monde délicat pouvait s'effriter à la moindre pichenette. Mais en réalité, c'est pas le monde, c'est moi.
On dirait que t'es un produit défectueux.
Tu l'as dit. Je veux dire, réfléchis-y. Est-ce que tu définirais comme normale quelqu'un qui n'a jamais pleuré depuis le jour de sa naissance ? Je sais sourire, mais est-ce assez pour me qualifier d'être humain à part entière ?
Je suis pareil. J'essayais de mettre ça sur le compte de l'individualité.
Et maintenant ?
Plus maintenant. L'individualité peut aller bouffer de la merde. Être différent, c'est pas une bonne chose. Quiconque a déjà réfléchi à ce que signifie être radicalement différent au sein d'un troupeau ne sortirait pas pareille absurdité. Les gens parlent des élus, des génies qui laissent leur marque dans l'histoire. La plupart d'entre eux sont sans doute complètement déglingués. N'empêche, ce sont des gens ordinaires. Pas une espèce à part, en aucun cas. Ils sont ordinaires, mais brisés.
Mais Tomoe. D'après ce que tu dis, on dirait que tu faisais pas confiance à Muimi, Akiharu et Mikoko non plus, et que t'avais aucune foi en eux.
Ouais. Je le nierai pas. En fait, je vais le confirmer. Ikkun, au moins toi tu te méprendrais pas, et le fait est que ça te fait te sentir inférieur. Tu sais quelle fille adorable est Mikoko. Akiharu est un bon gars aussi, et Muimi est de ce type rare de nos jours qui est loyal envers ses amis. Pas pouvoir leur faire confiance — ou, malgré tous mes efforts, pas pouvoir sincèrement les considérer comme des amis — ça me donne l'impression d'être immonde. Ils m'ont montré tellement d'amour, et je peux rien rendre.
Je comprends. Tu commences à te sentir coupable.
Ouais. Donc c'est bien qu'un produit défectueux comme moi s'en soit allé.
Et Mikoko ?
C'est le problème de Mikoko. C'est pas quelque chose que moi, qui suis déjà morte, devrais aborder. Et puis, Ikkun, c'est pas vraiment ce que tu veux demander maintenant, pas vrai ?
Je sais pas… Y avait un tas de choses dont je voulais parler. Non, en fait y en avait que quelques-unes. C'est-à-dire qu'y en avait juste une.
Vas-y.
Est-ce que c'est correct que je sois en vie ?
Ahh… Ça, c'est une belle question. Est-ce que moi, un spécimen dans une colonie appelée humanité qui ne bénéficie pas à l'ensemble, j'ai le droit de vivre ? Il se trouve que c'est une question vitale pour moi aussi. Mais je suis morte, donc ça me concerne plus.
Eh bien. Eh bien… à propos de cette question, j'ai un seul mot pour toi.
Hein. Dis-moi.
C'est « »
Bip-bip bip-bip bip-bip bip-bip.
Je me réveillai à un bruit électronique désagréable. Ahh, gémis-je en me levant. Pas de mon futon, mais directement du sol où j'avais dormi. Quel rêve atroce. Il était désespérément arbitraire, et si complaisant qu'il me dégoûtait de moi-même. Je croyais avoir compris la psyché intime de Tomoe après moins d'une heure de conversation avec elle ? Et pourtant je n'arrivais pas à me défaire de l'étrange sentiment que tout cela avait été la vérité.
« Qu'est-ce que je fous au juste à pérorer contre des morts ? »
Se pourrait-il que j'aie encore des regrets ?
Bip-bip bip-bip bip-bip bip-bip
Autrement dit — bip-bip bip-bip bip-bip bip-bip — même maintenant, je — bip-bip bip-bip bip-bip bip-bip
Nan, laissons ça de côté pour l'instant. Ce n'était pas mon réveil mais la sonnerie de mon portable. Toujours réglée par défaut parce que je détestais les sonneries musicales, ce bruit-là était bien assez agaçant aussi, songeai-je, et j'appuyai sur décrocher.
« Oui, allô ? »
« … »
Hm. Pas de réponse. Mais je sentais une respiration à l'autre bout. Le signal était peut-être faible.
« Allô ? Vous m'entendez ? »
« …… »
« Allôô ? Vous entendez ma voix ? Pas trop ? »
« ……… »
Bizarre. Mon téléphone était peut-être lui-même cassé. Après tout, j'avais oublié de le sortir de mon pantalon à la laverie l'autre jour. Mais l'électronique moderne n'était pas si fragile. Auquel cas, c'était peut-être un canular.
« Si vous dites rien, je vais raccrocher. Vous voulez que je fasse ça ? »
Avec une lueur nostalgique qui ne seyait guère au moment, je me rappelai la fois où Mikoko avait appelé et s'était affolée en pensant avoir fait un faux numéro.
« OK, je raccroche. Lancement du compte à rebours. Cinq, quatre, trois, deux — »
« … »
Whoa. J'entendis une voix, mais elle était trop ténue pour distinguer les mots.
« Désolé, je n'ai pas saisi. Vous pourriez répéter, s'il vous plaît ? »
« …Parc de la Kamogawa. »
« Pardon ? Kamogawa ? »
« … J'attendrai au parc de la Kamogawa… »
Une onde sonore évanescente que le tympan humain enregistrait à peine — je ne pouvais même pas dire si c'était un homme ou une femme, un adulte ou un enfant. Comme il n'y avait pas d'intonation discernable, je ne pouvais pas déterminer quelle émotion, le cas échéant, l'appelant tentait de transmettre.
« Pardon ? Répétez ça, s'il vous plaît. Ou plutôt, qui est-ce ? »
« …Mikoko. »
La voix dit seulement cela, et l'appel se termina. Je balançai le téléphone par terre, me levai, et tendis les bras vers le plafond. Il était assez bas pour que je puisse l'atteindre en essayant. Qui habitait au-dessus de moi, déjà ? Oh, c'est vrai, le frère de quinze ans et la sœur de treize ans. Ces deux-là partageaient une complicité qui vous arrachait un sourire. Enfin, ils faisaient de leur mieux pour survivre, donc c'était peut-être pas une réaction appropriée. L'immeuble faisait trois étages, avec deux chambres par étage, soit un total de six chambres, dont une paire actuellement vacante. Le frère et la sœur de l'étage vivaient à côté d'un vieil ermite. Il était porté sur le christianisme, ce qui le mettait pas mal en conflit avec Miiko et son goût pour le Japonica, mais ils n'étaient en aucun cas ennemis. Les deux chambres du premier étage étaient inoccupées, mais le proprio disait que quelqu'un emménagerait le mois prochain. Même un endroit pareil avait un attrait plutôt impressionnant pour les locataires.
« …Fin de la fuite devant la réalité. »
Je me laissai tomber par terre et ramassai le téléphone que j'avais balancé. En vérifiant l'historique, je découvris que, effectivement, l'appel venait d'un numéro inconnu. Le moment de réfléchir à ça.
« Parc de la Kamogawa… Y en a qu'un. »
L'appelant m'y attendrait ? Bon, d'accord. Ça allait, pour l'instant. Le problème, c'était ce qui venait ensuite, quand j'avais demandé un nom. Quelle avait été la réponse ?
« Mikoko… Ça doit vouloir dire cette Mikoko. »
Personne d'autre n'avait un nom bizarre comme enfant-prêtresse-de-sanctuaire. Mais en même temps, ça ne pouvait pas être Mikoko. Elle était morte. Si les morts pouvaient utiliser des téléphones, toute l'infrastructure des télécoms serait partie en vrille depuis belle lurette.
« … »
Avec si peu d'infos, ça ne servait à rien d'y réfléchir davantage. C'est plutôt me perdre en réflexions, blaguai-je en mon for intérieur, mais je finis par me sentir un peu creux. J'effaçai l'appel de l'historique du téléphone et vérifiai l'heure sur l'écran à cristaux liquides. Onze heures trente du soir. Mercredi 25 mai.
« … »
Hum. J'avais passé la journée comment, déjà ? Il me semblait m'être réveillé avant midi. Puis j'étais sorti pour rendre visite à Kunagisa, j'étais tombé sur Akiharu, j'avais hérité de la Vespa de Mikoko, j'étais rentré chez moi pour demander à Miiko à propos des places de parking, je m'étais agacé de toute cette complication, et j'étais allé me coucher en rogne.
« En rogne ? Qu'est-ce qui cloche chez moi ? »
J'étais quoi, un gamin ? Bref, c'était vers deux heures de l'après-midi. Comme je n'avais aucun souvenir du laps de temps intermédiaire, j'avais dû dormir près de dix heures. De quoi faire grimacer même la Belle au bois dormant. J'avais été éveillé moins de trois des vingt-quatre heures de ce 25 mai.
« Je dors comme un dingue ces derniers temps… »
Bref, mon téléphone avait sonné. Un appel bizarre et brouillé sans contexte, juste des mots. Je ne pigeais pas son intérêt — ou plutôt, son intérêt était la seule chose que je pigeais.
« Bon… La question ici, c'est quoi faire. »
J'avais deux options, en gros. Je pouvais obéir et descendre au parc de la Kamogawa, ou ignorer la requête. Le bon sens plaidait pour la seconde, mais je n'avais pas une once de bon sens. En plus, je ne pouvais pas rester là sans rien faire alors que l'appelant avait prononcé ce nom-là. Il ne me fallut pas longtemps pour prendre ma décision. Je me lavai le visage et troquai ma tenue d'intérieur.
« Ces absurdités me manquaient presque. »
Je laissai un mot et sortis de l'immeuble. J'enfourchai la Vespa, qui allait rester garée en infraction dans une ruelle voisine jusqu'à ce que je puisse louer une place. J'aurais pu y aller à pied, mais le parc de la Kamogawa était un peu loin. L'appelant n'avait pas désigné d'heure de rendez-vous précise, mais je me dis que le plus tôt serait le mieux. Je tournai à l'est sur Imadegawa et filai droit devant.
N'empêche, songeai-je en revenant à mon fil de pensée, c'était quoi tout ce rêve ? Je ne crois ni ne décrois aux fantômes, aux âmes ou à l'au-delà. J'ai eu mon lot d'expériences inexplicables, et je ne suis pas assez têtu pour refuser tout crédit aux choses que je ne connais pas de première main. Ceci dit, ce n'était pas de la littérature classique, donc la volonté d'une autre personne n'avait pas pu pénétrer mon rêve. Ça avait été ma conscience, et ma conscience seule.
« Attachements persistants ? Vœux pieux ? »
Quoi qu'il en soit, ce n'était qu'une illusion. Rien dont il faille perdre le sommeil, pour ainsi dire. Le détail crucial, c'était que ce n'était pas Mikoko mais Tomoe qui était apparue dans mon rêve. C'était sans doute là un crime de ma part.
« Affronte tes crimes. C'est ta punition. »
Je crois que c'est Suzunashi qui m'avait dit ça un jour, en février. Elle n'était pas voyante, mais elle voyait clair en moi. C'était le genre de femme qui imposait le respect sans jamais te faire te sentir inférieur. C'était peut-être une chose rare.
Je passai Horikawa, Torimaru et Kawaramachi pour finalement arriver à la Kamogawa. Même si on était au milieu de la nuit, je ne pouvais pas faire rouler un scooter à travers un parc. Je laissai la Vespa près du pont et descendis vers la berge, aussi appelée parc de la Kamogawa.
« Ahh… et maintenant ? »
Le parc de la Kamogawa, en réalité, représentait une zone ridiculement énorme. Pas spacieuse, à proprement parler, juste longue. Et la rive opposée du fleuve en était considérée comme faisant partie. Il n'y avait pas un idiot dans tout Kyoto pour fixer un rendez-vous ici sans préciser la rue.
« Bon, peu importe. »
Je n'avais pas à prendre un appel aléatoire comme ça trop au sérieux. Je commençai à marcher le long du fleuve, dans le sens du courant. D'après ma montre, il était minuit passé. On était le jeudi 26 mai. Il me vint à l'esprit qu'il ne restait plus grand-chose au mois de mai. À propos, Zerozaki avait failli me tuer au bord de ce fleuve même, sous le pont Shijo si je me souvenais bien. À l'époque, ni Tomoe ni Mikoko n'étaient encore mortes. Ça semblait remonter à des lustres. Et je ne pensais pas que ce soit juste mon imagination.
Hm ?
Je regardai derrière moi. C'était difficile à dire tellement il faisait sombre, mais il ne semblait y avoir personne d'autre. Pourtant j'avais senti quelque chose. Un regard.
« Hmm… »
Je l'avais senti l'après-midi aussi, quand j'étais avec Akiharu. Il avait dit que c'était peut-être le fantôme d'Aoii, mais quelle était la possibilité la plus réaliste ? L'explication la plus probable, c'était que la police avait envoyé quelqu'un me filer. Après tout, j'étais encore suspect dans les morts de Tomoe comme de Mikoko.
« Mais enfin, à cette heure-ci ? »
En plus, il n'y avait aucune raison qu'ils se faufilent en douce. Donc, possibilité suivante. Un appel mystérieux, et le regard de quelqu'un quand j'arrive sur les lieux — il n'y avait vraiment qu'une seule possibilité.
« … »
Un peu plus en alerte à présent, je continuai à marcher. Mais l'étrange regard sembla s'évanouir. C'est aux alentours de la rue Maruta-machi que je commençai à me sentir comme un imbécile. Qu'est-ce que je foutais là, bordel ?
« L'heure de rentrer. »
Je remontai le talus jusqu'à la route. Je traversai le pont vers l'autre rive du fleuve et redescendis au parc en contrebas. Je me dis que ce serait un changement de décor agréable de changer de côté pour la marche du retour. En regardant le fleuve, je vis des canards nager çà et là. Je soupçonnai un instant que « Kamo-gawa » avait été nommé d'après des canards dans le fleuve — quelle sensibilité minable — mais la vérité ne pouvait pas être aussi insipide. Je pensai à me dépêcher de rentrer à mon appart et d'aller me coucher, mais réalisai que je venais juste de dormir. Puisque j'étais sorti, ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée d'emmener la Vespa faire un tour dans Kyoto. Je pourrais longer le fleuve et rouler jusqu'à Maizuru. J'avais besoin de m'habituer à mon véhicule fraîchement acquis, et ça tuerait le temps. Tout en méditant cela, je continuai à marcher, et en approchant de la rue Imadegawa, je repérai devant moi une silhouette sombre assise par terre. Un vélo gisait sur le côté tout près.
Ce n'était pas clair dans le noir, mais on aurait dit que la silhouette n'était pas simplement assise — elle était tombée. Elle gisait immobile, le dos tourné vers moi. Je me demandai si c'était un sans-abri endormi, mais dans ce cas il n'y aurait pas de vélo. Peut-être que quelqu'un était allé boire à Kiya-machi et avait eu un accident de vélo en rentrant par le parc. Bien que j'aie peu de compassion, je ne pouvais pas la laisser là. Les longs cheveux noirs me faisaient penser que c'était une femme.
« Vous allez bien ? » lançai-je, mais je ne reçus aucune réponse.
On aurait presque dit que la personne était morte. Enfin, c'était une possibilité bien réelle. Tomber de vélo peut vous tuer si vous atterrissez mal, et d'autant plus si vous êtes ivre. J'envisageai sérieusement de passer mon chemin, mais ça ne semblait juste pas correct, alors j'accourus et tapotai la silhouette sur l'épaule.
« Vous allez bien ? » vérifiai-je une fois de plus.
Elle ne bougea pas d'un pouce.
« Vous allez bien ? » demandai-je une troisième fois, et je décidai que je devrais au moins la retourner sur le dos.
À l'instant où je tirai sur les épaules, la silhouette, qui était restée complètement immobile jusque-là, se retourna avec une vivacité incroyable et me pulvérisa une sorte de brume au visage. J'essayai de bondir en arrière, mais mon timing était mauvais. Une douleur sourde m'assaillit la joue gauche. Le temps que je réalise que j'avais été frappé, j'avais été plaqué au sol sans une chance d'amortir ma chute et je gisais sur le dos sur la berge. Mon agresseur se releva. Merde, que ce soit le coup au visage ou la brume, ma vision ne voulait pas faire le point. C'était quoi, ce truc, bon sang ? Mes yeux ne me faisaient pas assez mal pour que ce soit du gaz au poivre. Cajolant mon corps instable, j'essayai de me redresser de la main gauche, mais l'agresseur fondit sur moi sans pitié. J'abandonnai cette idée et me mis à rouler, tournant plus de fois que nécessaire pour esquiver mon adversaire. Quand je fus à une dizaine de mètres de distance, je me redressai sur un genou. La silhouette se tenait immobile devant moi. Plutôt grande, avec une carrure… Non. Je voyais mal. Ma vision ne récupérait pas. Et ce n'était pas la seule chose incertaine. Mes pieds, mes genoux et ma tête étaient tout aussi mal en point, et je crus que j'allais m'effondrer d'une seconde à l'autre. Ce n'était pas que je me sentais mal. C'était plutôt comme glisser dans quelque chose. Oui. Pour le dire crûment, je me sentais… Endormi.
Le genou qui me soutenait se déroba. Un spray anesthésiant… Et ce n'était pas une vulgaire bombe anti-pervers ordinaire, mais un truc surpuissant et à action rapide. Non seulement mes yeux, mais toutes mes facultés physiques avaient été désactivées. Aux États-Unis peut-être, mais je n'avais jamais pensé en affronter la variété (hélas, en plein visage) au Japon. Mon assaillant s'approcha de moi, un pas après l'autre. Même avec ma vision de plus en plus brouillée, je distinguai le couteau dans la main droite de la personne. Un couteau. Hitoshiki Zerozaki. Le rôdeur de Kyoto. Je commençais à me sentir confus.
« …Pourquoi ? »
Qui, ou pourquoi — ça n'avait pas d'importance là, maintenant. Même avec l'esprit tout embrumé, je savais à quel point m'endormir à cet instant serait catastrophique. Ça équivalait à la mort, ou à une issue comparable. Bon sang. Ce n'était pas le moment de lambiner, mais j'étais instinctivement réticent à l'idée de me blesser. Je ne pus m'empêcher d'hésiter. Mon agresseur m'accosta d'un pas tranquille. Naturellement, puisque je serais endormi en un rien de temps. Je savais que c'était mon unique et seule chance. Main droite ou gauche ? Je délibérai un seul instant avant de me décider pour la droite.
« Sérieux, je suis quoi, une espèce d'ascète ? »
J'agrippai mon pouce droit de la main gauche et, après avoir hésité une seconde de plus, tirai aussi fort que je pus dans le mauvais sens.
« NGHIGHAAaaaaaaaaaaH ! »
Un cri que même moi je trouvai grinçant résonna à travers le parc de la Kamogawa. C'était maintenant ou cassé ou déboîté. Quoi qu'il en soit, ma somnolence s'était dissipée. Ma vision et mes facultés physiques se réveillant, je me ressaisis d'un coup. C'était comme si mon corps entier était constitué de terminaisons nerveuses. Je me levai pour affronter mon ennemi.
Mon agresseur était vêtu tout de noir, jusqu'à une cagoule de ski noire et des gants de cuir noirs. Aucun cheveu n'était visible. Les longs cheveux noirs que j'avais vus auparavant avaient été une perruque. Bien que ma vision ait été restaurée, mon agresseur restait difficile à distinguer sur le fond sombre. C'était pour ça que j'avais d'abord pensé à une silhouette. C'était assurément la tenue qui convenait pour tendre une embuscade aux gens. Bien plus tueur en série que Zerozaki, bien plus le slasher.
« Bordel… qui êtes-vous ? »
Pas de réponse, bien sûr. Tout ce que j'entendais, c'était une respiration sinistre. La Silhouette noire pointa le couteau vers moi et se rapprocha lentement. Je n'avais pas un seul objet qui puisse servir d'arme, et j'avais laissé mon portable dans ma chambre. Je ne pouvais même pas appeler à l'aide.
« Bon, faut faire ce qu'on a à faire… »
Je me mis en position de combat et m'approchai de mon côté. Manifestement surprise par cela, la Silhouette noire arriva avec une seconde de retard avec le couteau. Je tentai d'asséner une frappe paume ouverte à la mâchoire, qui rata sûrement vu que mon adversaire bondit en arrière et brandit à nouveau le couteau. Première à faire un mouvement, la Silhouette noire se rua sur moi avec le couteau. Mais le geste était celui d'une novice. Cette personne n'était rien comparée à Zerozaki, donc esquiver fut une tâche simple. Cependant, en tordant mon corps, mon pouce droit effleura mon flanc. Une douleur intense me traversa.
« — ! »
Je regrettai de l'avoir cassé. J'aurais pu juste m'arracher un ongle ou quelque chose. Ou, s'il le fallait absolument, j'aurais dû choisir mon auriculaire. Pourquoi avais-je opté pour mon pouce ? Étais-je idiot ? J'avais besoin de connaître mes limites. La Silhouette noire ne laissa pas filer l'occasion et me poussa violemment. Déjà déséquilibré, je tombai et me retrouvai une fois de plus sur le dos. Sans perdre une seconde, mon adversaire me chevaucha. Je me remémorai avec une sérénité déplacée que la même chose s'était produite le mois dernier. Comment avais-je géré la situation à l'époque ? Sans me laisser un moment pour réfléchir, le couteau s'abattit. Il visait directement mon visage — non, ma carotide. J'utilisai chaque once de force qu'il me restait pour bouger la tête vers la droite, évitant l'essentiel de la lame. Elle parvint à trancher une seule couche de peau. Je remarquai que je saignais. La Silhouette noire ressortit le couteau de la berge où il s'était logé et arma un autre coup. Juste au moment où je pensais qu'il n'y avait pas d'échappatoire cette fois, la main levée s'arrêta. Me regardant comme pour m'observer, mon assaillant jeta le couteau au loin. Je n'eus pas le temps de réfléchir à ce que ce geste signifiait car un poing s'enfonça dans mon visage. La même joue qu'avant, la gauche. L'instant d'après, ma joue opposée encaissa un coup similaire. Ensuite, trois frappes à la joue gauche. Puis la droite encore. Sans la moindre pause, l'agresseur soutint un barrage sans fin de coups de poing à mon visage. Ça faisait longtemps que j'avais cessé de penser que ça faisait mal. Je sentais mon cerveau s'entrechoquer.
« — … »
Soudain, le matraquage cessa. Mais il ne me fallut pas longtemps pour apprendre que ce n'était pas un acte de pitié. La Silhouette noire serra ses deux mains autour de mon épaule gauche. Il était facile de deviner le plan. J'essayai de résister, mais mon corps ne voulait pas obéir. Ce spray paralysant m'avait rongé jusqu'au cœur. Couplé à la douleur, j'allais sûrement perdre connaissance d'une minute à l'autre. Sauf. La douleur mortelle qui me traversa l'épaule gauche en même temps qu'un terrible craquement me ramena d'un coup à un état pleinement conscient. Mon bourreau m'avait déboîté l'épaule sans le moindre ménagement et, qui plus est, commença à la marteler.
« Nn… nghaaaaaaaaaaah ! »
Je laissai échapper un hurlement bestial. Je n'avais jamais su que mes cordes vocales étaient si puissantes. C'était quoi le problème de ce taré, au juste ? C'était pour quoi, tout ça ? Ça ne semblait pas être pour me tuer. Ce n'était pas un homicide mais de la pure destruction. Pour cette personne, je n'étais rien de plus qu'un objet à démanteler. Quelque chose à désosser comme un casse-tête à maillons. Ensuite, mon assaillant s'en prit à l'épaule droite.
« Gah… »
Je résistai, mobilisant chaque dernière miette de la conscience que j'avais retrouvée. Je redressai la moitié de mon corps, me débarrassai de la prise de l'agresseur, formai un poing, et l'abattis en plein sur le cœur. L'impact fut étrangement insatisfaisant — comme si j'avais frappé un magazine. Cette chemise noire semblait dissimuler une sorte de protection. Ayant agrippé mon pouce cassé au passage, je ne pouvais plus utiliser mon bras droit. La Silhouette noire l'écarta comme si de rien n'était et tendit à nouveau la main vers l'épaule. Je n'étais pas assez lucide pour m'en débarrasser une seconde fois. J'entendis un craquement sourd comme venu de très loin, mais la douleur, elle, était bien là avec moi. Les sensations atroces que mes deux épaules transmettaient à mon esprit atteignaient des sommets qu'aucun engourdissement du cerveau ne pouvait minimiser. Puis, tout comme avant, l'agresseur martela l'articulation fraîchement déboîtée — et de là, comme pour se venger, fila droit vers mon cœur. Le bruit d'un os qui craque. Le choc se propagea jusqu'à mes épaules disjointes, une douleur sourde suivant un instant derrière.
« Khak… Haa… »
Ma bouche s'ouvrit d'elle-même, en quête d'oxygène. Des dégâts dévastateurs avaient aussi été infligés à mes poumons par l'impact des coups. Que ç'ait été le but ou non, ça faisait une ouverture de premier choix. Mon agresseur m'empoigna le visage par la mâchoire. Hé, attends, hé, t'es sérieux ? C'est la chose la plus douloureuse que tu puisses faire à une personne. Mais il n'y avait pas le temps de poser des questions. Je pensai que je devrais mordre les doigts à pleines dents, mais je me laissai hésiter. La Silhouette noire tira ma mâchoire avec force. Il y eut un krik presque délectable, un son plus léger que mes épaules qui sautaient, mais la douleur était incomparable, atroce. Puis, comme c'était devenu la routine, de prompts uppercuts visitèrent ma mâchoire déboîtée.
« ………… »
Aucune voix ne sortit de moi. Je ne pouvais même plus me donner la peine de hurler. Permettez-moi de me corriger. C'était bien un homicide. Me détruire ne suffisait pas. Il était clair à présent que mon assaillant comptait me rouer de coups, moi et mon existence, jusqu'à la mort. L'idée était de me faire souffrir puis de me tuer. De me démanteler, pièce par pièce. Méditant fort probablement sur la manière d'infliger la prochaine dose d'agonie, la Silhouette noire marqua une pause avant d'attraper mon bras droit ballant par le poignet, de le soulever, et d'empoigner le pouce. Mon pouce déjà cassé.
« — … »
Héhé. J'entendis un gloussement. Ça me glaça jusqu'à la moelle. Quelqu'un capable de te battre et de te torturer à ce point et de quand même rire de bon cœur. Il n'y avait rien d'aussi effroyable et terrifiant pour moi au monde.
« … …… »
Marmonnant quelque chose que je ne pus saisir, la Silhouette noire lâcha mon pouce au profit de mon index. Je devinais que le plan était de le casser net. Et pas seulement mon index. Mon majeur, mon annulaire, mon auriculaire, puis ma main gauche. Mes jambes viendraient-elles ensuite ? Peut-être que ce serait chaque os de mon corps. Puis ma chair serait déchiquetée. Et c'est seulement après que je serais entièrement détruit que je serais assassiné. J'avais déjà perdu la volonté de me défendre. En fait, je ne savais même plus pourquoi j'avais essayé. J'aurais pu simplement laisser le spray m'endormir dès le départ. Au moins, je n'aurais pas goûté à toute cette souffrance. Me casser mon propre pouce, quelle blague. Cela dit, cette douleur m'aurait réveillé. J'aurais vécu la torture de toute façon. Le résultat aurait été le même. J'avais simplement pris un chemin différent. C'était exactement comme la dernière fois — une farce jouée avec une harmonie préétablie. J'avais l'impression de me regarder de loin. De me regarder sur le point d'être tué, depuis l'autre rive du fleuve. De regarder ça — qu'est-ce qui me passait par la tête ? — voyons, sérieusement. tellement ridicule. trivial et vain. de telles absurdités —
« Qu'est-ce que vous foutez là-baaaaaaaas ! »
Un hurlement tonitruant. Mes yeux vides se tournèrent vers la direction de la voix — la rive opposée. Mais il n'y avait plus personne là-bas. La forme juvénile avait pénétré dans le courant du fleuve et chargeait dans ma direction. Je n'eus même pas à me demander qui c'était. Je le connaissais aussi bien que moi-même.
« — baaaaaas ! »
Zerozaki. Hitoshiki Zerozaki. Hitoshiki Zerozaki, hurlant, jaillit du fleuve et grimpa la berge en trombe. La Silhouette noire sembla un instant interloquée par cet intrus, mais après avoir évalué la situation, lâcha mon doigt et recula de mon corps. Consciente, sans doute, que Zerozaki n'était pas un adversaire qu'on pouvait affronter depuis une position assise. Avec encore un peu de distance entre eux, Zerozaki lança un unique couteau-poinçon. Ce n'était pas destiné à toucher mais à forcer l'agresseur à rester loin de moi. Arrivé de ce côté-ci du fleuve, Zerozaki s'inséra entre nous comme pour me protéger.
« Pfiou… » Zerozaki expira profondément comme pour calmer sa respiration. « Te laisse pas malmener comme ça, mec. T'avais presque l'air en extase », me taquina-t-il.
Je pensai à répliquer quelque chose, mais la mâchoire déboîtée, c'était impossible.
« Bon, peu importe. J'imagine que c'est à toi que je devrais m'adresser. »
Zerozaki fit face à la Silhouette noire.
« Alors c'est quoi ton problème ? Tu veux sans doute pas entendre ça de ma bouche, mais tu sais que tu commets un crime ? Coups et blessures, tentative de meurtre. T'en as seulement conscience ? Qu'y a des choses qu'on doit pas faire ? »
J'avais un nombre incalculable de vannes à placer, mais je gardai la bouche fermée — ou plutôt, ouverte. La Silhouette noire fit un pas en arrière, apparemment intimidée par cette menace énigmatique, Zerozaki, tout en assurance désinvolte ou même en parfaite absence de prudence à ce stade.
« Hmm. Le produit défectueux par terre a des blessures plutôt vilaines, et cette situation… Là tout de suite, je peux pas tuer les gens ouvertement. Donc si tu veux te tirer, gêne-toi pas », dit Zerozaki après un moment de réflexion.
La Silhouette noire fit un autre pas en arrière et sembla jauger l'intrus pour décider quoi faire.
« Qu'est-ce qu'y a ? Je te dis que je te laisse partir, alors grouille-toi de dégager. Allez, vite. »
Pas de réponse. Zerozaki laissa échapper un soupir délibéré.
« Si tu tiens toujours à faire ça, je te ferai patienter jusqu'à ton dernier souffle. Je t'aimerai en miettes avant même que tu sentes quoi que ce soit. Je suis pas du genre assez gentil pour montrer de la pitié à quelqu'un qui supplie qu'on le tue. Mais, eh, t'auras la chance d'être le numéro treize porte-bonheur. Je te découperai et j'alignerai les morceaux pour exposition publique. »
Ça fit l'affaire. La Silhouette noire pivota et détala en direction d'Imadegawa.
« Keheheh, c'est ça, c'est ça. »
Riant joyeusement, Zerozaki se tourna vers moi. Son bon vieux visage tatoué entra dans mon champ de vision pour aussitôt se brouiller un instant après. Il semblait que les effets anesthésiants du spray faisaient effet pour de bon.
« Hm ? Hé, t'endors pas sur moi. File-moi au moins ton adresse d'abord. »
Il m'attrapa par les épaules et me secoua. Comme elles étaient toutes les deux déboîtées, ça faisait un mal de chien, mais à ce stade je n'en avais plus rien à faire.
« Ahhh… »
Avec les dernières gouttes de ma conscience, et à travers une mâchoire déboîtée, je lui fournis mon adresse.
3
Mon souvenir suivant commence aux alentours de neuf heures du matin, le vendredi 27.
« Yo. Bien dormi, rayon de soleil ? »
Zerozaki était juste à côté de mon oreiller. Je regardai son visage, hébété, n'ayant aucune idée de ce qui se passait. Lui, en revanche, semblait détendu, et sincèrement content que je me sois réveillé.
« Mec, cet endroit est incroyable. C'était impossible à trouver depuis cette adresse, et les résidents sont chelous. Je suis allé emprunter des bandages et des trucs à la dame d'à côté, et elle a même pas été surprise par mon visage. Une première, ça. Mais je suis content que tu sois réveillé. T'as dû être pas mal en manque de sommeil, hein ? T'en as bavé. »
« Euh… »
À peine eus-je posé ma main droite pour me redresser qu'une douleur aiguë la traversa, et je la retirai par réflexe avec un « Aïe ! ». Je commençai à retomber mais réussis à me rattraper du bras gauche.
« Joli, mec. Il est cassé, tu sais. Ton pouce, je veux dire. Je t'ai remboîté la mâchoire et les épaules du mieux que j'ai pu, mais y a rien que je puisse faire pour un os cassé. J'ai fait les premiers secours, mais je crois que tu voudras aller à l'hôpital plus tard. »
En regardant ma main droite, je vis que mon pouce avait été immobilisé avec des bouts de métal, des fils et une grande quantité de bandages. Bien que loin d'être orthodoxe, ça semblait être le traitement approprié. Je sentais aussi quelque chose de bizarre sur mon visage. Il semblait que ma mâchoire avait elle aussi été plâtrée en place avec de la gaze et des pansements. Zerozaki avait dû veiller sur moi pendant que je dormais.
« Merci », exprimai-je ma gratitude.
« Laisse tomber. » Il agita une main vers moi avec agacement. « Mais ton pouce droit, ça craint. Ça va te compliquer la vie », insinua-t-il avec un gloussement.
J'imagine que le malheur d'autrui a le goût du miel même quand on est tueur en série.
« T'inquiète. Je suis ambidextre. »
« Sérieux ? »
« J'étais gaucher avant, mais on m'a corrigé et je suis devenu droitier. Mais je détestais ce prof qui essayait de me dire “Les baguettes vont dans la main droite”, alors je suis repassé à gauche par pure rancune. C'était en CE2. »
« Menteur. »
« Ouais, désolé. »
Je fis un effort pour me ramener à pleine conscience. D'habitude je me levais sans problème, mais ma tête tournait.
« Hé, au fait, elle est où la Vespa ? »
« Hein ? Quoi ? »
« Ah, rien. »
Elle était sans doute encore abandonnée près du pont à Imadegawa. Il fallait juste que j'aille la récupérer à un moment. Si elle n'avait pas été emportée à la fourrière, bien sûr. Plus important, j'étais impressionné, voire stupéfait, que Zerozaki m'ait porté jusqu'ici à pied avec sa petite carrure. Il avait une sacrée endurance. Lui, en revanche, ne semblait pas y accorder d'importance. Loin d'avoir l'air fatigué, il demanda :
« Mais c'était quoi ce truc, bordel ? J'arrive pas à croire que ce balourd maladroit ait pris le dessus sur toi alors que toi et moi on a fini sur un match nul. »
Son raisonnement était un peu boiteux.
« Le truc avec toi, c'était spécial. Ouais, enfin… »
Je me soulevai, en prenant garde de ne rien faire à mon pouce.
« Hier… Oh, j'imagine qu'on est avant-hier ? J'ai reçu un appel disant de venir au parc de la Kamogawa. Avec le recul, c'était un piège évident, mais bref, je suis tombé dedans. Et voilà le résultat. »
« Whoa. T'es quoi, un idiot ? »
En effet.
« Je sais que c'était bête », dis-je. « Mais laisse-moi te demander un truc. Pourquoi t'es encore à Kyoto ? T'étais pas parti ? »
« Hein ? Comment tu sais ? »
« Les meurtres ont cessé. »
« Ah, c'est vrai, ça. Ouais, je suis parti un moment. Je me suis fait attaquer par une bonne femme bizarre en rouge. Elle était genre cette maniaque cinglée sous neurochimie. Je l'ai percutée avec ma bécane et elle a continué à me foncer dessus comme si de rien n'était. C'est une bécane d'un litre de cylindrée, mec. C'est quoi le genre de circuits dont son corps est fait, bordel ? Bref, elle était à fond déterminée à me choper, et j'en avais ras-le-bol d'elle, alors j'ai fui à Osaka. Et puis elle m'a suivi. Donc je suis revenu à Kyoto vu que comme on dit, c'est juste sous le phare qu'il fait le plus sombre. Bref, le jour où je suis revenu, je traînais dans le coin quand j'ai entendu un hurlement comme celui d'un chien battu, et étant l'amoureux des chiens patenté que je suis, je pouvais pas juste rester planté à écouter ça, alors j'ai couru vers la voix pour découvrir que c'était toi en train de te faire défoncer par ce truc en noir. »
« Donc c'est ce qui s'est passé. J'ai pigé. »
Il avait débité la seconde moitié drôlement vite — comme s'il s'était lassé d'expliquer — mais j'avais saisi l'essentiel. En gros, c'était juste de la chance. Ou on pourrait dire que la Silhouette noire avait manqué de chance.
« Mec, c'était qui cette bonne femme en rouge, au fait ? J'ai cru que j'étais tombé sur un méchant appelé la Cape Cramoisie. »
« C'était Aikawa », lui dis-je.
Ce n'était pas ma façon de le remercier, c'était juste qu'il me semblait injuste de donner des infos sur lui à Aikawa et de ne pas lui rendre la pareille. Cela dit, je n'étais pas sûr qu'un type comme moi devrait employer un mot comme injuste.
« Aikawa ? »
Le tatouage de Zerozaki se tordit de méfiance.
« T'as bien dit Aikawa ? Tu veux dire que c'était Jun Aikawa ? »
« Oh, tu la connais. J'ai pas besoin de me fatiguer à expliquer, alors. »
« Nan, j'ai juste entendu parler d'elle par le Patron, c'est tout… Bordel, pourquoi, entre tous les gens, il a fallu que ce soit Jun Aikawa ? »
Zerozaki claqua la langue d'agacement.
« Pas étonnant que j'aie pas fait le poids. »
« Elle est célèbre ou quoi ? »
« Elle est tristement célèbre. T'as une idée de comment ils l'appellent ? Sturm und Drang, le Puissant Chevalier, la Tigresse Rouge Rieuse, la Tueuse d'Ermites, Desert Eagle… On m'a strictement interdit d'avoir affaire à elle. »
« T'en oublies un. »
« Hein ? »
« La Contractante la Plus Forte de l'Humanité. »
Zerozaki se tut. Son expression était plus sérieuse que je ne l'avais jamais vue. Confronté à un adversaire comme cette Jun Aikawa, même lui ne pouvait pas prendre les choses à la légère.
« Merde, mec, c'est pas bon, ça. Beaucoup trop le cirque… », marmonna-t-il avec un hochement de tête solennel, et il se leva. « Bon, je me casse. »
« Quoi ? Déjà ? »
« Ouais. Je devrais pas traîner. On dirait que j'ai des trucs à méditer. Y a rien à faire ici de toute façon, et t'es pas en état de discuter longtemps. En plus, je suis un homme recherché, tu sais, d'après la police. Je peux pas rester trop longtemps au même endroit. »
« Ah, OK. »
Tout cela était vrai. Avoir donné une description de lui à Aikawa faisait aussi des autorités policières ses ennemies. Pour Zerozaki, passer une journée entière dans ma chambre, c'était déjà entrer dans la zone rouge.
« Et si tu te rendais, tout simplement ? »
« Pas une mauvaise idée, mais je vais passer mon tour », dit-il avec un sourire. « Veille juste à régler tes problèmes. Je l'ai vu dans le journal et tout. Cette fille Aoii dont tu parlais s'est fait tuer, pas vrai ? »
« Ouais… »
« On dirait qu'on a tous les deux des trucs à régler. »
« Ouais, quelle galère. »
« Pareil pour moi. Mais eh, ce sont les rails qu'on emprunte. Bref, c'est tout pour moi. »
« On se reverra sans doute jamais. Cette fois », dis-je.
Zerozaki rit.
« Je parie que oui. Adieu. »
Sur ce, il prit la sortie. Laissé seul dans ma chambre, je retournai à mon futon et m'allongeai. Soit il avait fait un sacré boulot en s'occupant de moi, soit mes blessures n'avaient pas été si graves au départ, parce que je ne ressentais quasiment aucune douleur. Malgré tout, il fallait que j'aille à l'hôpital pour l'os cassé. Là tout de suite, cependant, j'avais sommeil. L'anesthésique faisait-il encore effet ? Non, ça ne semblait pas plausible. Donc c'était juste de la bonne vieille somnolence. Pourquoi j'avais tant dormi ces derniers temps ?
« Ah, j'ai pigé. J'étais allongé mais je dormais pas. »
J'avais enfin atteint ma limite. Décidant de remettre l'hôpital à après avoir dormi, je fermai les yeux. Je m'enfonçais trop profondément. J'avais beau essayer de ne pas penser à Tomoe et Mikoko, je n'y étais pas arrivé. Ce rêve en était la preuve. Au final, les affaires restaient irrésolues dans mon esprit. Pour l'instant, j'avais juste besoin de repos. L'appel téléphonique, la Silhouette noire, je gérerais tout ça après mon réveil.
« Hééé. »
Et pourtant. On ne m'autorisait même pas à aller me coucher. J'entendis frapper, et une voix. Je me levai et clopinai jusqu'à la porte. En l'ouvrant, je vis que Zerozaki était revenu.
« Quoi ? T'as oublié un truc ? »
« En quelque sorte. J'allais te dire encore une chose. »
Il entra dans la chambre et s'assit en tailleur. Je retournai à mon futon où je restai assis.
« Alors, c'est quoi ? T'as fait tout un cinéma pour partir. »
« Qu'est-ce que tu veux, ça m'est sorti de la tête. Bon, vérifie ton téléphone. »
Il pointa mon appareil, qui gisait toujours par terre.
« Ouais ? Pourquoi ? »
« T'as reçu quelques appels pendant que tu dormais. »
« Hein. Vers quelle heure ? »
« Juste ce matin. Ça arrêtait pas de faire bipbipbip. Hyper agaçant. C'est pas ça qui t'a réveillé ? »
Je jetai un œil à l'historique des appels du téléphone tout en écoutant Zerozaki. Un numéro familier — mais à qui ?
« Ah, Sasaki », me rappelai-je.
Le numéro appartenait à l'enquêtrice Sasa Sasaki, qui était en plein long calvaire. Entre huit et neuf heures ce matin-là, mon téléphone avait reçu sept appels de son numéro.
« Je me demande ce qu'elle veut. »
« J'ai pas décroché, donc me demande pas. Je devrais pas répondre à ton téléphone, pas vrai ? Si t'es curieux, rappelle-la, c'est tout. »
« Je vais le faire. »
Je composai son numéro.
« C'est qui Sasaki, déjà ? J'ai l'impression de connaître ce nom. »
« Je crois que je l'ai mentionnée cette fois-là au karaoké. La super enquêtrice. »
« Oh, OK. »
Zerozaki arborait une expression complexe. Le mot enquêtrice ne devait pas trop bien lui aller ces temps-ci. Pas que ça me fasse une si grande impression à moi. Le signal sembla se connecter, et ça continua jusqu'à la tonalité. J'attendis quelques secondes.
« Oui, Sasa à l'appareil », vint la voix de Sasaki.
« Allô, c'est moi. »
« Oui. Qu'est-ce que vous faisiez tout à l'heure ? »
« Rien, je dormais. »
« Je vois… Merveilleux. »
Elle semblait étrangement calme, comme si elle se forçait à l'être. Ce qui voulait dire qu'elle ne se sentait pas calme du tout.
« Sasaki, il s'est passé quelque chose ? Ou y a-t-il autre chose que vous vouliez me demander ? »
« Il s'est bien passé quelque chose », dit-elle. « Akiharu Usami a été assassiné. »
« …… »
Soudain. Tout. S'est connecté.
« Usami ? »
« Oui. »
« Vous êtes sûre ? »
« J'ai l'air du genre de personne à raconter un tel mensonge ? Ce matin, un ami a découvert son corps à la fac. Il a été étranglé, exactement comme Emoto et Aoii. Je suis sur les lieux en ce moment. »
Maintenant qu'elle le disait, ça sonnait effectivement comme si elle essayait de ne pas attirer l'attention ou de ne pas déranger l'attroupement présent : agents de police, médecins légistes et badauds curieux, fort probablement. Akiharu. N'avait-il pas dit qu'il serait le prochain ? Aussi bizarre que ce soit, il s'était avéré avoir raison.
« Ah bon… »
Ça ne pouvait pas être une simple coïncidence, cependant. Si Akiharu avait flairé la vérité, alors il avait une raison claire de prédire sa propre mort. Auquel cas, même s'il l'avait vue venir, il avait été assassiné tout de même.
« J'aimerais vous demander quelques — »
« Avant ça », l'interrompis-je, « je veux vous poser une question sur le corps d'Akiharu. Ça vous dérange ? »
« Allez-y. »
Comme si elle pouvait sentir à ma seule voix que je n'étais pas dans mon état normal, Sasaki ne formula aucune objection.
« Je répondrai à tout ce que je peux. »
« J'ai juste une question. Y a-t-il un autre “x sur y” laissé sur la scène de crime ? »
« Oui », confirma doucement Sasaki après une pause. « Mais cette fois c'est étrange. On ne peut encore rien affirmer avec certitude, mais contrairement à Emoto ou Aoii, les indices suggèrent qu'il a été écrit par la victime elle-même. »
« …… »
« Par lui-même. Mais pourquoi cette question ? Vous avez pensé à quelque chose ? Vous avez compris ce que signifie x sur y ? »
Non, ce n'était pas ça. J'avais compris ce que la formule voulait dire il y a une éternité. En fait, à ce stade, ça ne voulait plus rien dire du tout. Ce n'était pas la question, là.
« Non, c'est pas où je veux en venir. Bon, je devrais passer au commissariat plus tard ? »
« Je vous en serais reconnaissante. Quelle heure vous arrange ? »
« Vers midi… non, en fin d'après-midi. »
« Alors je vais — »
Je raccrochai pendant qu'elle parlait. Sinon, je risquais de tout déballer. C'était à quel point j'étais loin d'être calme à ce moment-là. Je balançai mon téléphone par terre — un geste violent qui ne me ressemblait guère.
« Hé, qu'est-ce que tu fous ? » demanda Zerozaki, interloqué. « T'es bête ou quoi ? Pourquoi balancer ton téléphone ? Le pauvre. »
« C'est ce qu'on appelle se défouler », répondis-je platement. « Réprimer sa colère en la passant sur un objet inanimé. »
« Ouais, ça je sais. »
Atterré, Zerozaki ramassa le téléphone, vérifia qu'il n'était pas cassé, et le posa hors de ma portée.
« Qu'est-ce qui va pas ? »
« Akiharu a été assassiné. »
« Oh là là », remarqua-t-il comme si c'était un simple ragot, paraissant étrangement impressionné. « Ça fait la troisième personne, hein ? Beau travail. C'est arrivé quand ? »
« Je sais pas quand il a été tué, mais ils viennent de trouver son corps. Donc le meurtre a dû avoir lieu entre mercredi après-midi et ce matin. »
« Hmm. Quel cirque. Trois étranglements en une dizaine de jours à peine. Dingue. Ah, mais j'imagine que je peux pas dire ça. Et le coupable ? Qui a fait le coup ? »
Zerozaki. Il me le demandait comme si c'était une simple anecdote. Je crachai :
« Le tueur ? Tu veux dire celui qui a tué Tomoe Emoto, qui a tué Mikoko Aoii, qui m'a attaqué au parc de la Kamogawa, et qui vient maintenant de tuer Akiharu Usami ? »
« Qui d'autre je voudrais dire ? »
« Ça devrait être évident. »
Mon ton si froid que même moi je le trouvai glaçant, je crachai le nom.
« C'est évidemment Muimi Atemiya. »︎