
Je t'en supplie, arrête de me donner de faux espoirs.
1
« Je serai de retour demain. Vers midi. T'auras ta réponse à ce moment-là. »
C'était le mot que j'avais laissé pour Mikoko sur sa table basse. Atteindre Horikawa Oike prenait moins de dix minutes en Vespa, donc je n'étais pas pressé. Je me réveillai à huit heures du matin. Je fis un peu de jogging pour tuer le temps, et je le regrettai. Miiko m'invita à petit-déjeuner, alors j'allai chez elle et fus nourri. Ce n'était pas tant de la cuisine japonaise que de la pure cuisine végétarienne bouddhique. Le goût laissait à désirer, mais il y en avait certainement assez, donc ça suffit au moins à émousser ma faim.
« Bon, faut que j'aille bosser », dit-elle vers dix heures avant de quitter son appartement.
Je retournai dans ma propre chambre pour tuer encore plus de temps. J'essayai de jouer une partie de Huit Dames, comme je l'avais déjà fait, mais mon cerveau n'avait pas l'air de fonctionner correctement, et j'abandonnai à la cinquième dame. Ensuite je passai au problème des Cannibales et des Missionnaires, mais là encore j'en eus marre en cours de route. Si seulement j'avais un ordinateur, je pourrais passer le temps en jouant à des jeux vidéo. Peut-être qu'il était temps que j'aille en chercher un chez Kunagisa. Mais d'un autre côté, ça n'avait pas l'air d'une super idée de réduire l'espace dans ma chambre juste pour avoir de quoi tuer le temps. Et puis, le temps passe pareillement, qu'on le tue ou non. Et comme je l'avais dit à Mikoko, je n'aimais pas particulièrement m'ennuyer et j'étais largement habitué à attendre.
« … »
Comme tout enfant à moitié futé, j'avais lu Le Petit Prince à un très jeune âge. Je n'y avais rien compris. « Tu comprendras quand tu seras grand », me promettaient les gens. Récemment, je m'en étais souvenu et j'avais essayé de le relire. Je n'y comprenais toujours rien.
« Zerozaki a quitté Kyoto… Aucun moyen de contacter Aikawa… Et Kunagisa est une recluse. »
Je n'avais vraiment pas une seule connaissance normale. C'est vrai, peut-être que je n'en avais jamais particulièrement voulu. Quand même, parfois je me posais la question. Je me voyais comme un type qui essayait de vivre tout seul, mais est-ce que je n'étais pas plutôt en train de pourrir dans une cage ?
« C'est sans espoir. »
Au final, il n'y avait aucun moyen pour moi, un personnage dans ce grand vaste monde, de regarder ma situation avec une quelconque perspective à vol d'oiseau. Surtout que, comme Aikawa l'avait fait remarquer, je n'étais ni le personnage principal ni un personnage secondaire mais simplement une voix. Je racontais maladroitement une portion d'un conte qui se déroulait sans aucune emprise sur le monde. Cela dit, à ce stade, des faits de ce calibre ne suffisaient plus à me faire me vautrer dans la haine de soi.
« L'heure d'y aller… »
Il était alors onze heures, encore bien tôt, mais on ne pourrait pas me reprocher d'arriver en avance. Le pensant, je quittai mon appartement et me dirigeai vers le parking. Je démarrai le moteur de la Vespa Vintage et enfilai le casque. C'était un casque demi-jet stylé que Mikoko avait laissé dans ma chambre la veille. Je ne pouvais rien faire pour qu'il m'aille bien, mais la taille était correcte, donc il remplirait au moins son rôle de casque.
C'est parti.
Je descendis Senbondori et tournai à l'est sur Maruta-machi. Je bifurquai encore à l'est sur Horikawa et fonçai droit devant avec la Vespa à partir de là. La douce sensation de fendre le vent. Je pouvais presque oublier que j'étais vivant.
Comme prévu, j'arrivai à Oike en moins de dix minutes. Je garai et verrouillai la Vespa dans le parking souterrain du condo, en ressortis, et fis le tour jusqu'à l'avant du bâtiment.
« J'ai gaspillé plus d'une heure ici la dernière fois, hein… »
C'était un souvenir assez gênant. Mon cerveau avait le don de ne retenir que ce genre de souvenirs. J'imagine que le moins que je puisse faire, c'était d'en tirer une leçon et de ne pas refaire la même erreur. Cette fois, j'entrai dans le bâtiment sans m'arrêter. Je dis bonjour à une caméra de sécurité et montai dans l'ascenseur.
À ce moment-là. À ce moment-là, je n'avais encore rien pensé. Comment répondre à sa confession. Quels mots je pourrais utiliser pour répondre à son affection. Je n'avais rien pensé. Du tout.
« Je rigole. »
En fait, je le savais depuis un moment. Je n'avais qu'une chose à lui dire. Il n'y avait rien sur quoi délibérer. Prendre le genre de personne que j'étais et le genre de fille qu'était Mikoko crachait un résultat comme dans une équation mathématique. Bien sûr, la réalité ne se conforme jamais à de tels calculs. C'est plutôt comme essayer de déterminer si le dernier chiffre de pi est pair ou impair. C'était sans doute le comble de la sottise pour quelqu'un comme moi, toujours à la dérive en train d'imaginer une position du genre multiplier la hauteur et diviser par deux pour obtenir l'aire d'un triangle, de parler d'équations, de solutions et de formules. Comme j'étais quelqu'un qui changeait son avis en fin de compte de toute façon, ce que je pensais maintenant était sans importance.
Je sortis de l'ascenseur au quatrième étage et descendis le couloir. Chambre trois.
« … c'était bien ça ? »
Ma mémoire était floue, mais ça sonnait juste. Je me demandais si Mikoko était déjà réveillée. Elle n'avait certainement pas l'air du genre à faire de la tension basse, mais vu son manque de ponctualité, elle ne pouvait pas être trop matinale. J'appuyai sur son interphone.
« … »
Pas de réponse.
« Oups. »
C'était pas simplement qu'il n'y avait pas de réponse par l'interphone. Il n'y avait aucune réaction quelle qu'elle soit. Aucun bruit à l'intérieur. Rien.
« Suspect… c'est pas ce que c'est. »
J'appuyai à nouveau sur le bouton. Pareil. Je ne sentais personne bouger à l'intérieur.
L'angoisse. L'angoisse. L'angoisse.
Mon cœur battait à tout rompre. Mon corps faisait des siennes.
« … »
Sans dire un mot, je continuai à appuyer sur le bouton. Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois. J'arrêtai de compter après la cinquième fois. Je le sentais. Pas une suspicion, mais un pressentiment. Encore plus proche de la précognition. Comme regarder un film dont on connaît déjà la fin en mode boucle infinie. C'était comme ça que le prophète l'avait décrit ? L'autre côté du petit écran où on ne peut pas intervenir. Malgré moi, je comprenais à présent ce qu'elle ressentait.
Mikoko Aoii.
Camarade de classe.
parfois triste
Toujours enjouée
La fille qui disait
Qu'elle m'aimait bien.
Une image.
Un tableau que j'avais égaré et perdu.
Une vue nostalgique.
Une qui m'avait été bien trop proche
Et dont par conséquent j'oubliais l'existence
Inutile à rappeler
Une scène
Mauvaise
Maudite.
La mort. Le néant.
« … , … »
Marmonnant quelque chose avec regret, j'ouvris la porte de sa chambre.
Et alors :
Mikoko Aoii était morte.
2
Une vue brutale. Une vue dévastatrice.
Je restai immobile à peu près au centre de sa chambre. C'était tout ce que je pouvais faire.
Dégueulasse. Dégueulasse. Dégueulasse. Dégueulasse. Dégueulasse. Dégueulasse. Dégueulasse dégueulasse dégueulasse. DÉGUEULASSE.
Je serrai ma poitrine. J'avais la nausée. C'était comme si j'avais avalé par accident un objet absolument indigeste.
Mes yeux tombèrent sur le lit. Mikoko était là, allongée. Endormie. Pouvait-on appeler ça dormir ? Même si son corps avait cessé de fonctionner. Même si elle n'avait plus de pouls. Même si d'horribles marques de tissu étaient gravées dans son cou. Même si elle ne se réveillerait plus jamais. Même alors, il n'y avait pas d'autre terme que j'avais envie d'employer.
Boum. Boum. Boum. Badoum. Badoum.
Dégueulasse. J'ai le tournis. J'ai le tournis. Je me sens partir. Ça tourne, ça tourne. C'est dingue dingue dingue dingue. Ou peut-être que c'était moi qui étais dingue. Ici et maintenant je crus que j'allais m'effondrer. Mon pouls s'emballait. C'était difficile de respirer. C'était difficile de vivre. Je crus que j'allais mourir. Mes yeux brûlaient à l'intérieur. Mon cœur se figeait à l'intérieur.
« … »
J'avalai ma salive pour me calmer, en vain. La douleur. J'avais mal. Tournoyant de douleur.
« Mikoko Aoii… » dis-je comme pour m'en convaincre moi-même, « a été assassinée. »
Vlan.
Je m'effondrai vraiment, là où j'étais, sur le derrière.
J'étais habitué à ce que des gens meurent. J'étais même habitué à ce que des gens proches de moi meurent. La mort, c'était quelque chose de proche de moi. Et pourtant, c'était douloureux. Ça faisait mal. Ça faisait trop mal. C'était atroce. Sans doute que je ne pourrais jamais oublier ça. La « mort elle-même » de Mikoko s'imprimant sur mes rétines à l'instant où j'étais entré dans la chambre. Je ne pourrais jamais oublier son corps sans vie, sans âme.
« …ps. »
D'une manière ou d'une autre, je parvins à rester conscient. Je ramenai mon regard vers la silhouette de Mikoko. Elle était allongée face vers le haut sur le lit, son profil bouffi, teinté de violet, tordu d'agonie. Avoir connu son sourire rendait la chose d'autant plus terrible. Elle n'était plus vêtue de la salopette de la veille. Elle portait maintenant un haut blanc neige aux épaules dénudées avec une jupe-pantalon frappante, blanche elle aussi mais d'un blanc plus laiteux. Une tenue d'enterrement, ce n'en était pas une.
« … »
Puis je me souvins. C'était l'une des nombreuses tenues qu'elle avait achetées au cours de la virée de la veille. La dernière qu'elle avait achetée. Elle l'avait essayée et m'avait demandé :
« Ça me va comment ? »
Finalement las de donner des réponses inventées, j'avais répondu : « Ça te va bien. »
C'était cette tenue.
Quand je l'avais ramenée chez elle la veille au soir, naturellement je ne l'avais pas fait se changer. Je l'avais juste balancée sur le lit avec ce qu'elle portait. Ça voulait dire qu'elle avait dû se réveiller plus tard et se changer. Puis, peu de temps après…
Qu'est-ce qu'elle avait en tête quand elle avait enfilé cette tenue ? Et qui attendait-elle ? Cela dépassait déjà mon pouvoir d'imagination.
En plus.
Des lettres rouges juste à côté de sa tête.
x/y.
La même formule que celle qu'on avait trouvée chez Tomoe.
« …Embourbé dans les absurdités. »
Je sortis mon téléphone portable. Je saisis de mémoire un numéro et appuyai sur appel. Elle décrocha à la première sonnerie.
« Sasa à l'appareil. »
« Allô… »
« Oh, c'est vous », dit Sasaki avant que j'aie eu la chance de donner mon nom.
Apparemment elle se rappelait les gens rien qu'à leur voix. Et on ne s'était parlé qu'une fois. Si les circonstances n'avaient pas été ce qu'elles étaient, j'aurais été impressionné.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? Quelque chose vous est revenu ? »
Elle avait un ton calme et posé. C'en était presque offensant. C'était choquant. Choquant, dis-je.
« Sasaki, euh, eh bien… Aoii… »
« Pardon ? Je suis désolée, je n'entends pas. Pourriez-vous parler un peu plus fort, s'il vous plaît ? Aoii ? »
« Oui. Elle a été assassinée. »
« …… »
L'air sembla basculer instantanément à l'autre bout du fil.
« Où êtes-vous ? »
« Dans l'appartement d'Aoii. »
« On arrive. »
Clic.
La ligne se coupa aussi abruptement qu'une vie humaine. Je restai là, le téléphone collé à l'oreille. Mikoko restait là devant moi.
« Bordel… », dis-je à son corps immobile.
C'était un geste inutile. Inutile et pathétique.
« Qu'est-ce que je comptais vraiment te dire ? »
Mikoko.
Aucune perspective de me débarrasser de la sensation infecte au creux de l'estomac. Aucune chance.
La police arriva en moins de dix minutes.
« Vous allez bien ? »
Sasaki me serra contre elle. J'avais dû avoir l'air sacrément pitoyable, parce qu'elle paraissait sincèrement inquiète.
« Vous allez bien ? » répéta-t-elle.
Incapable de fournir une réponse verbale, je me contentai de lever un bras. Elle le vit et hocha fermement la tête.
« On vous sort d'ici pour l'instant. Venez, dépêchons. »
Appuyé sur l'épaule de Sasaki, je fus emmené dans le couloir. La police arrivait en file indienne de l'ascenseur. Eh ben tiens. Pas de Kazuhito. Il n'était pas venu ? Peut-être qu'il était ailleurs, à faire autre chose. Peut-être. Peut-être pas.
« Pff… »
J'ai mal à la poitrine. J'ai mal à la poitrine. J'ai mal à la poitrine.
« Pfffff… »
Dégueulasse. Dégueulasse. Dégueulassement dégueulasse. Un inconfort, comme si ma poitrine brûlait et était détruite de l'intérieur, comme si quelque chose enrageait dans mes entrailles, voyagea par mes vaisseaux sanguins jusqu'à mon corps tout entier. Chaud chaud chaud chaud. L'angoisse était insoutenable.
Sasaki me sortit du bâtiment et m'aida à m'installer sur la banquette arrière de sa Toyota Crown. Elle s'assit au volant.
« Vous êtes un peu calmé ? » demanda-t-elle en se retournant vers moi.
Je secouai la tête en silence.
« Je vois… »
Elle me jaugea d'un œil dubitatif.
« Je vous croyais du genre à ne pas être incommodé par la vue d'un cadavre. Même celui d'une amie. »
Elle laissa un peu tomber son ton poli.
« J'imagine que vous êtes plus sensible que je ne le pensais. Vous avez l'air de mourir là, derrière. »
« Ouais, merci. Je le prendrai comme un compli… »
Juste comme j'allais sortir le « ment », je sentis l'envie de vomir et plaquai ma main sur ma bouche. Pas question que j'aille rendre mon dîner dans la voiture de Sasaki. D'une manière ou d'une autre, je parvins à maîtriser mes organes internes. Bordel, je ne pouvais même pas la ramener.
« Hm. »
Sasaki acquiesça avec une légère mine déçue.
« Vous êtes terriblement mou. Ça m'étonne que Jun vous apprécie tant. »
……
Ah, en y réfléchissant, Aikawa n'avait-elle pas dit quelque chose sur le fait d'être une vieille amie de Sasaki ? Me souvenir de ce détail complètement hors sujet m'aida à me distraire un peu. Je me redressai de ma position recroquevillée et reposai mon poids contre le dossier du siège. J'inspirai profondément.
« Ouais, je suis étonnamment fragile. En fait, je n'arrive pas à dire si je suis fragile, ou précaire, ou ébranlé… »
« Mais qu'est-ce que vous racontez ? »
« Eh ben, attendez la prochaine fois, s'il vous plaît… Cette fois-ci, c'est assez irrégulier, donc décidez de quel genre d'être humain je suis la prochaine fois. Là maintenant, je me sens sérieusement mal. »
Gah, gémis-je en fermant les yeux.
Sasaki marqua une pause puis dit : « Bon, on va devoir vous interroger sur les circonstances. Ça veut dire qu'il faut que je vous emmène au commissariat. Vous tenez le coup ? »
« Tant que vous conduisez avec précaution, je pense que ça ira. »
« D'accord. Je vais essayer de ne pas trop vous secouer. »
Elle se tourna vers l'avant, et la Crown se mit à rouler. Le condo de Mikoko disparut de l'encadrement de la vitre en moins de deux. Je n'arrivais pas à voir le compteur depuis ma place, mais d'après les accélérations que mon corps enregistrait, elle ne conduisait pas si prudemment que ça.
« Sasaki, ça ne vous pose pas de problème de vous éloigner de la scène de crime ? »
« Mon boulot tient davantage du travail intellectuel. »
« Ça a l'air, eh bien… »
Je voulus dire que ça avait l'air de quelque chose qui pourrait coller entre nous, mais je me ravisai. Peu importe comment on prenait la chose, il n'y avait pas moyen qu'on s'entende.
« Euh, Sasaki ? »
« Oui, qu'est-ce qu'il y a ? »
« Comment vous connaissez Aikawa ? »
Elle se tut un instant, mais c'était bien facile d'imaginer l'expression sur son visage.
« Parfois je vais la voir pour qu'elle m'aide sur des dossiers. Voilà, c'est tout. Vous regardez parfois des séries policières à la télé ? »
« Je connais une chose ou deux là-dessus. »
« Bon. Vous voyez comment les enquêteurs vont voir des indics qui opèrent en dehors de la loi ? Eh bien, c'est comme ça. On a une relation strictement professionnelle. »
C'était une explication terriblement grossière. Ou plutôt, elle n'avait pas l'air de vouloir l'expliquer du tout. La contractante rouge était une femme assez inexplicable, donc il n'y avait peut-être pas vraiment le choix.
Je dis : « Non, je ne demandais pas les détails, donc vous pouvez rester dans l'abstrait. Comment la voyez-vous en tant que personne ? »
« On est obligés de parler de ça maintenant ? »
« Ça pourrait me changer les idées. »
Je le pensais vraiment ; si je n'arrivais pas à me distraire, mon estomac allait me lâcher.
« S'il vous plaît. Parlez-moi de n'importe quoi. »
« Vous posez une question difficile, vous savez », répondit-elle après un moment. « Par exemple, croiriez-vous à une histoire où quelqu'un prend en plein ventre, à bout portant, une décharge de fusil à canon scié et y survit ? Ou marche tranquillement au milieu d'une tempête de tirs de fusil avec un visage impassible, ou saute du quarantième étage d'un immeuble en feu et s'en sort indemne ? Vous n'y croiriez pas, n'est-ce pas ? Chaque fois que je parle de Jun, les gens pensent que je mens. Donc c'est un sujet difficile à aborder. »
« … »
Je comprenais exactement ce qu'elle ressentait, donc je n'insistai pas.
Dans dix autres minutes, on arriva au quartier général de la police préfectorale. Elle me fit entrer dans le bâtiment.
« On dirait qu'il est pile midi, l'heure du déjeuner. Vous voudriez quelque chose à manger ? » me demanda-t-elle.
« Je pourrais avoir un katsu-don ? »
À la télé, ils offraient toujours au type un bol de riz garni d'escalopes de porc.
« Je ne vois pas pourquoi pas. Ça vous sera facturé plus tard, cela dit. »
L'administration était décidément pinailleuse. Tant pis, je secouai la tête. Si j'essayais de manger quoi que ce soit maintenant, ça remonterait directement de toute façon. Ça, je pouvais le prédire avec une certaine certitude.
« Hmm, bon, alors entrez dans cette salle et attendez-moi. Je dois juste faire un rapport rapide. Je reviens dans deux minutes. »
Elle me conduisit à une petite salle de réunion et repartit seule dans le couloir. Eh bien, au moins ce n'était pas une salle d'interrogatoire, notai-je en m'effondrant sur une chaise. J'avais envie de fumer, pensai-je un instant. Je n'avais jamais fumé une cigarette de ma vie. Étais-je en train de m'ennuyer ? Étais-je en train d'essayer de fuir la réalité ? Ou étais-je simplement suicidaire ? L'un valait l'autre, à mon avis. Quel débat intérieur futile… Ça commençait à devenir assez moche. Une poussée de plus, et l'existence connue sous le nom de moi, cet état d'être connu sous le nom de moi-même, partait en vrille.
« Désolée de l'attente », dit Sasaki en revenant.
Elle portait une sorte d'article avec un emballage rose.
« Ça va aller ? Vous avez l'air pire de seconde en seconde. Vous transpirez, même. »
« Désolé, vous pourriez me montrer où sont les toilettes ? »
« Dans ce couloir, à droite. C'est tout au fond, donc je ne pense pas que vous les ratiez. »
« Merci. »
En me précipitant hors de la pièce, je plaquai une main sur ma bouche pour endurer la nausée. Je trouvai les toilettes exactement là où elle l'avait dit, entrai dans une cabine, et vomis tout ce qui s'était accumulé dans mon estomac.
« Berk… Bffk… »
Des bruits désagréables qui n'avaient pas l'air de pouvoir venir de moi-même jaillirent de ma gorge. Un goût acide demeura dans ma bouche. J'avais vomi si abondamment que je pensais que mes entrailles avaient peut-être basculé à l'envers. Je pris mon temps pour calmer ma respiration, me remis debout, et m'essuyai la bouche avec un mouchoir. Je tirai la chasse.
Pfiou…
Je me dirigeai vers le lavabo et me passai de l'eau sur le visage. J'attrapai un peu d'eau dans mes mains et me rinçai aussi la bouche. Je regardai mon propre reflet dans le miroir. Bon, j'avais effectivement l'air d'être aux portes de la mort, mais au moins je me sentais nettement mieux que quelques instants plus tôt.
« …Bon. »
Ressuscité, marmonnai-je et je laissai les toilettes derrière moi. Je revins vers la salle où Sasaki, qui avait l'air un peu lasse d'attendre, me demanda : « Comment vous vous sentez ? »
« Ça va. J'ai dégueulé, et là je me sens beaucoup mieux. »
« Je vois. Tenez. »
Elle posa l'article emballé qu'elle avait à la main devant moi.
« C'est mon déjeuner. Vous le voulez ? »
« C'est bon ? »
« Je ne vais pas vous le facturer, ne vous inquiétez pas. »
Avec un haussement d'épaules, elle choisit une chaise et s'assit en face de moi. J'acceptai gracieusement son déjeuner. C'était un bento assez générique, mais mon estomac était maintenant vide donc ça avait un goût formidable.
« Bon alors », dit-elle une fois que j'eus terminé. « Qu'est-ce qui se passe ici ? »
« C'est ce que je voudrais savoir. »
Apparemment agacée par ma formulation, elle se tut et me lança un regard mortel. Je reculai et détournai le regard.
« Alors donnez-moi les faits, en termes simples, s'il vous plaît. »
« Euh, pour faire ça, il faut que je remonte à hier soir, donc ça va être un peu long », lui dis-je.
« Allez-y. Tant qu'on n'aura pas résolu cette affaire, je passerai autant de temps avec vous qu'il en faudra. »
Elle souriait un peu. Ses yeux, en revanche, ne souriaient pas, ce qui était effrayant. Je décidai d'arrêter de la ramener pour un moment et d'être honnête avec elle.
« Hier, Aoii et moi on est sortis. On était dans le coin de Shinkyogoku. Et puis, eh bien, elle a bu un peu trop. »
« Oh, vraiment… Et ensuite ? »
Son regard s'aiguisa comme si elle cherchait une ouverture. Elle n'allait quand même pas me tomber dessus pour consommation d'alcool par un mineur. Je réalisai que je ne pouvais pas baisser ma garde.
« Donc je l'ai ramenée à son appartement. J'ai pris l'initiative de pêcher sa clé dans son sac et je l'ai mise au lit. Puis j'ai pris le bus pour rentrer chez moi. »
Estimant que ce n'était pas nécessaire de le signaler, je sautai la partie où je suis tombé sur Aikawa.
« Après ça, je suis juste allé me coucher comme d'habitude. »
« Vous avez verrouillé avant de partir ? »
« Oui. Sa Vespa était toujours garée dans le parking de notre immeuble, donc je comptais ramener la clé et la Vespa ensemble dem… aujourd'hui. Je suis allé chez elle en Vespa aujourd'hui. Quand j'ai ouvert la porte et que je suis entré, eh bien, les choses étaient comme vous les avez vues. »
« Hmm… et la porte ? Elle était verrouillée ? »
« Hein ? »
Je levai les yeux vers elle comme si la question m'avait pris au dépourvu. Je fis une expression comme si je fouillais dans ma mémoire, et ce pendant cinq bonnes secondes.
« Non, elle n'était pas verrouillée. Je n'ai aucun souvenir d'avoir utilisé la clé. »
« Je vois. »
Elle avait l'air suspicieux mais hocha la tête.
« Cet immeuble a pas mal de caméras de sécurité, c'est ça ? Je pense qu'elles confirmeront mon histoire si vous vérifiez les bandes. »
« Sans aucun doute. On a déjà arrangé ça avec la société de gestion », fit remarquer Sasaki froidement. « Maintenant, c'est juste pour être sûre, mais vous n'avez touché à rien sur la scène de crime ? »
« Non. Aussi pathétique que ça puisse paraître, j'étais simplement trop tétanisé. Je n'ai même pas pu courir jusqu'à Aoii. »
« Votre conduite a été tout à fait appropriée. »
Sur ce, elle ferma les yeux et réfléchit en elle-même. Donc le travail intellectuel était sa responsabilité principale ? C'était déjà plus que suffisamment clair depuis sa visite chez moi. Je sentais encore le goût de ma défaite.
« Je n'ai même pas touché au corps d'Aoii, donc je ne sais pas, mais elle était vraiment morte ? »
« Oui. Ça, je peux le confirmer. Elle était probablement morte depuis environ deux à trois heures. Il faudra attendre les résultats de l'autopsie pour préciser les détails, mais on pense que l'incident s'est produit entre neuf et dix heures du matin. »
« C'est peut-être inutile pour vous, mais… »
« Allez-y. Rien dans ce monde n'est inutile. »
C'était une réplique que j'aimerais bien essayer un jour moi-même, mais je doutais qu'un type comme moi en ait jamais l'occasion.
« Quand je l'ai mise au lit hier soir, Aoii portait une salopette. Mais ce n'est pas ce qu'elle avait aujourd'hui. Donc je pense que ça veut dire qu'elle s'est réveillée à un moment, soit le matin soit au milieu de la nuit. Et j'ai verrouillé la porte hier soir, donc peut-être qu'Aoii a laissé le tueur entrer elle-même. »
« Je vois… »
« Juste pour votre information, cette tenue qu'elle portait aujourd'hui, c'était quelque chose qu'elle avait acheté hier quand on était sortis faire du shopping. »
« Ah. »
Sasaki acquiesça. Je remarquai qu'elle ne prenait pas de notes. En y repensant, elle m'avait écouté sans rien noter pendant sa visite chez moi.
« Vous avez une sacrée mémoire, hein ? »
« Pardon ? Oh, eh bien, elle fait son boulot », répondit-elle comme si ce n'était rien de spécial.
Mais à mes yeux, c'était un trait extrêmement enviable.
« En plus, justement, j'ai pris le petit-déjeuner chez ma voisine d'à côté pendant cette tranche de neuf à dix heures, donc je pense que j'ai un alibi. »
« Oh, vraiment. »
Sasaki acquiesça avec un manque d'intérêt apparent comme si elle avait des choses plus importantes à penser que mon foutu alibi.
« Quand vous avez appelé, j'ai d'abord pensé que vous étiez le coupable. »
Sa déclaration soudaine me laissa momentanément sans voix.
« …Vous êtes terriblement directe. Pardonnez-moi si je suis un peu surpris. »
« Oui, eh bien, ça se comprend. Mais c'est vrai. Le fait est que je l'ai pensé, donc je ne le cache pas. J'ai pensé que vous l'aviez tuée et que vous prétendiez avoir découvert le corps. Mais vous aviez l'air sincèrement mal, et heure du décès et compagnie mises à part, il n'y avait pas d'arme du crime, pas de morceau de tissu, sur les lieux. Ce qui veut dire qu'il vous aurait été physiquement impossible de l'avoir fait. »
« … »
« À moins, bien sûr, que vous le cachiez quelque part dans vos vêtements en ce moment. »
« Ça vous dirait de me fouiller ? »
« Non, c'est bon », dit-elle, mais en aucun cas par négligence.
Elle s'était déjà acquittée de cette tâche au moment où elle m'aidait à sortir de la chambre de Mikoko, où elle me prêtait son épaule pour me soutenir parce que j'étais incapable de marcher seul. De la gentillesse pimentée d'une pointe d'astuce. Je n'y voyais pas d'inconvénient.
« Eh ben, merci », dis-je.
« Je suis certaine que votre innocence sera prouvée hors de tout doute une fois qu'une heure du décès officielle sera établie et qu'on aura jeté un œil aux bandes de sécurité. Mais dans ce cas », demanda Sasaki en me regardant droit dans les yeux, « qui croyez-vous que ça pourrait être ? »
La question que j'avais posée à deux reprises lors de notre première rencontre.
« Eh ben… je ne sais pas. »
« Personne ne vous vient à l'esprit ? »
« Personne », répondis-je sans tarder. « Aoii et moi on n'était pas si proches au départ. C'est seulement récemment qu'on a commencé à traîner ensemble ou à déjeuner ensemble. »
« Permettez-moi d'aller droit au but. Vous et Aoii, vous étiez en couple ? »
« La réponse à ça, c'est non. Non et rien de plus. En y pensant maintenant, je ne suis même pas sûr qu'on était amis. »
« Ahh, je vois. Jun m'a effectivement dit que vous étiez comme ça », marmonna Sasaki, apparemment satisfaite.
« Aikawa ? Qu'est-ce qu'elle a dit sur moi ? »
« Ça, je ne peux pas vous le partager. »
L'allusion taquine m'agaça, mais il me vint à l'esprit que ça pouvait faire partie de la stratégie de Sasaki, donc j'évitai prudemment de mordre à l'hameçon. Il était facile de toute façon d'imaginer comment Aikawa me jugeait.
Sasaki me posa quelques questions supplémentaires plus détaillées et dit : « Compris. Maintenant, vous vouliez me demander quelque chose ? »
« Non, rien cette fois », répondis-je après un moment de réflexion. « Je préférerais juste rentrer chez moi et me reposer le plus vite possible. »
« Ah. Alors ça suffira pour aujourd'hui. Permettez-moi de vous y conduire. »
Sasaki se leva de sa chaise et sortit de la pièce. Je la suivis de près, et ensemble on quitta le bâtiment. En montant dans sa Crown, je m'assis à nouveau à l'arrière. Elle démarra la voiture et accéléra un peu plus agressivement qu'auparavant.
« Nakadachiuri, c'était ça ? Côté Senbon ? »
« Oui. »
« Vous vous sentez comment ? »
« Ça va. Vomir était étonnamment rafraîchissant. »
« Vous savez », dit-elle en conduisant, sa voix dépouillée de toute émotion, « je ne peux pas m'empêcher d'avoir l'impression que vous cachez encore quelque chose. »
« Cacher ? Moi ? »
« C'est ce que je viens de dire. »
« Comme vous pouvez le voir, je ne suis qu'un jeune homme honnête, inoffensif et bien élevé. »
« Oh, vraiment ? »
C'était une rare démonstration de sarcasme de la part de Sasaki.
« Vous n'avez vraiment pas cette allure à mes yeux, mais j'imagine que si vous le dites vous-même, ça doit être vrai. »
« On dirait que vous ne le pensez pas. »
« Faux. Si ça vous semble ainsi, c'est probablement parce que vous avez la conscience coupable. Je doute que les jeunes hommes honnêtes aillent s'introduire illégalement sur des scènes de crime. »
« Ah. »
Ouvrez le sac, sortez le chat. Naturellement, j'avais accepté au moins un peu de risque dès le départ, mais Sasaki m'avait pris au dépourvu. Vu qu'il n'y avait pas un mot là-dessus dans les documents de Kunagisa, j'avais supposé que je n'avais pas été démasqué, ou si je l'avais été, que l'affaire avait été mise de côté.
« Pour le moment, vous pouvez vous détendre », m'assura-t-elle sans se retourner, mais comme si elle voyait clair à travers moi. « Cette information n'est pas allée plus loin que moi pour l'instant. »
« Vous ? »
« C'est ce que je viens de dire. »
Sa diction manquait de toute intonation. Et pourtant il y avait une dureté dans la chose. Oui, c'était d'une certaine manière très évocateur de la plus forte contractante de l'humanité.
« Je ne sais pas ce qui vous a pris de pénétrer chez Emoto, mais je vous suggère d'exercer un peu plus de discrétion. Considérez ceci comme un conseil. »
« Pas un avertissement ? »
« Non, non, juste un conseil. »
Mais il y avait quelque chose de très dédaigneux dans sa formulation. Soit, mes actions avaient été totalement inconsidérées, et peut-être que son attitude était justifiée.
« Sasaki, faut que je demande… Pourquoi est-ce que cette information n'est pas allée plus loin que vous, pour l'instant ? »
« Qui sait ? Il pourrait y avoir diverses circonstances. Je n'entrerai pas dans les détails, mais je veux que vous réalisiez que vous me devez quelque chose. C'est tout. Veillez juste à ne pas l'oublier. »
« … »
Tout ce que je pus faire, c'est soupirer. Mes épaules s'affaissèrent, et je me sentis vidé. Sérieusement, encore ce schéma ? Pourquoi est-ce que c'étaient les seuls types de gens que je rencontrais ?
« Tous les gens que je connais sont extrêmement intelligents et ont une personnalité épouvantable. Ils ont tous ces mêmes foutus traits, donc j'espérais tomber sur quelqu'un de bête mais sympa. »
« Eh bien, je suis désolée d'apprendre ça. »
Sasaki, c'était clair, n'esquissait même pas un sourire.
« Moi, en revanche, je n'ai aucune intention de renoncer à ma position. »
On finit par arriver au carrefour de Senbon Nakadachiuri.
« Vous voulez passer chez moi ? » l'invitai-je, mais Sasaki déclina d'un « Je suis en service. »
Je ne trouvai ça ni particulièrement dommage, ni le contraire. Ouvrant sa vitre, elle me posa une dernière question.
« Qu'est-ce que vous pensez que x sur y veut dire ? »
Je marquai une pause et dis seulement : « Qui sait ? »
Je ne pensais pas qu'elle serait satisfaite d'une telle réponse, mais elle se contenta d'acquiescer, ferma la vitre, et démarra en trombe dans sa voiture. Je restai là un moment, immobile, avant de me rendre compte qu'il n'y avait aucune raison de le faire. Je retournai dans l'immeuble, descendis le couloir du deuxième étage, et entrai dans ma chambre. Un espace silencieux. Pas un son, personne dedans. Une chambre que Mikoko Aoii avait visitée deux fois. La première fois, j'avais sorti des yatsuhashi ; la deuxième fois, elle était venue avec des patates douces faites maison.
« »
Je ne suis pas du genre à la sentimentalité. Je ne suis pas non plus pessimiste. Je ne suis pas non plus un romantique. Je suis plutôt un trivialiste lamentablement égaré.
« J'imagine que je ne peux pas dire que c'était une surprise totale », marmonnai-je. « Je ne le dirai pas. Non, je ne le dirai pas. »
Je me rappelai ma conversation avec Mikoko de la veille. Une conversation avec elle que je n'aurais plus jamais.
« Tout ça, c'étaient des absurdités… »
Émettons une hypothèse quant aux sentiments de Mikoko envers son tueur. Elle n'était probablement pas pleine de rancune. Accusatrice, peut-être, mais c'était tout. Elle était ce genre de fille. Il devait y avoir eu quelque chose. Quelque chose que j'aurais dû lui dire. Qu'étais-je réellement censé lui dire hier ?
« Inutile de revenir là-dessus. »
Un soliloque terriblement glaçant. Ça devait être le genre de situation où les gens pleurent. La personne par-dessus mon épaule le pensait.
La nuit tomba. Miiko rendit visite à ma chambre, l'air inquiet.
« Mange ça », dit-elle en me fourrant un bol de porridge de riz dans les mains.
Elle arborait une expression anodine, mais ses yeux étaient sérieux. Sachant que son geste venait droit du cœur, je commençai à me sentir coupable. Vraiment. Combien de personnes est-ce que j'affectais en menant ma vie ?
« Merci beaucoup. »
J'en pris une cuillerée avec la cuillère fournie par Miiko (il n'y avait que des baguettes jetables dans ma chambre) et m'enfilai une bouchée. Elle n'était pas spécialement bonne cuisinière, mais ce porridge avait pas mal de goût.
« Il s'est passé quelque chose ? » Miiko ne le demanda pas. Elle ne posait jamais ce genre de question. C'était juste la voisine qui veillait sur moi en silence, protectrice. Une voisine au sens le plus vrai du terme. Ce n'était probablement pas de la gentillesse, mais c'était une personne gentille pour autant. En y repensant, Mikoko ne m'avait-elle pas fait le même compliment ? Que j'étais gentil ?
« Mikoko… Elle est morte », dis-je sans préambule.
« Je vois », acquiesça Miiko.
Elle eut l'air assez indifférente.
« Cette nuit-là… je veux dire la nuit où la fille a dormi dans ma chambre. Elle était étrangement de mauvaise humeur quand elle s'est réveillée le matin. J'ai d'abord pensé qu'elle avait une gueule de bois, mais ça n'avait pas l'air d'être ça. »
« … »
« Je lui ai demandé : “Tu te sens comment ?” La fille a répondu : “C'est le pire matin de ma vie.” C'est toute l'histoire. »
« C'est largement assez », dis-je. « Merci beaucoup, Miiko. »
« Tu mènes vraiment… une vie difficile, hein ? La route que tu prends n'est pas pentue, mais elle est impitoyablement traîtresse. Et pourtant tu ne t'égares pas. Tu as ma sincère admiration. »
« Je me suis égaré il y a longtemps. Mais la voie a une étrange force gravitationnelle, et je m'accroche à sa face inférieure. »
« Quoi qu'il en soit, tu entres dans une phase cruciale. »
Sa voix s'approfondit un peu, presque comme si elle me menaçait.
« Si tu t'égares maintenant, c'est fini. Tout ce que tu as construit, toute ta persévérance, ça part directement à l'eau. Tu t'en fiches sans doute dans un sens ou dans l'autre, mais ta vie n'est pas composée que de toi seul. N'oublie pas ceux que tu sauves rien qu'en étant en vie. »
« Il n'y a pas de gens comme ça. »
Peut-être y avait-il trop de mépris de moi-même dans ma remarque. Peut-être en conséquence, Miiko me lança un regard de pitié.
« Tu portes un fardeau trop lourd. Ne crois pas que tu puisses vraiment affecter les gens à ce point. S'ils virent au rouge en croisant l'écarlate, c'est qu'ils étaient simplement faibles. S'ils peuvent exercer un peu d'auto-discipline, ils ne tombent sous l'influence de personne. Ton existence n'est pas une telle nuisance pour les autres. »
« Peut-être pas. »
Au bout du compte, c'était une question d'être trop conscient de soi. Que je sois vivant ou non, ça ne faisait aucune différence. Même si un tueur en série prenait ma place, le monde continuerait.
« Il y a des gens qui t'aiment même comme ça », continua Miiko. « Ceux qui t'aiment inconditionnellement existent, c'est sûr. Le monde est ce genre de circuit. Tu ne le comprends peut-être pas maintenant, mais retiens ce que je dis. Un jour tu comprendras. Reste en vie jusque-là, au moins. »
Quelqu'un qui m'aime inconditionnellement. Aujourd'hui, l'une d'elles était morte. Combien en restait-il ?
« Je ne te dirai pas de te remonter le moral. Ça, c'est à toi de t'en débrouiller tout seul. Sache juste que la mort de la fille n'est pas de ta faute. Ça, je peux te le garantir. Je n'ai aucun fondement pour ma conviction, mais j'en suis certaine. Les morts ne font que mourir. »
« Mais c'est comme si… je l'avais tuée. »
« C'est le cas ? »
« Eh ben, non, mais si… »
Si. Si je ne l'avais pas laissée seule dans sa chambre, si je n'étais pas rentré chez moi, ou si je l'avais simplement emmenée avec moi. Les choses se seraient passées différemment.
« C'est ce que j'appelle prendre sur soi un fardeau trop lourd. Toi-même, tu ne réalises pas l'inutilité de ce raisonnement ? »
« Si. Mais Miiko, j'avais encore quelque chose à lui dire. »
Une dernière chose. Je ne lui avais pas encore dit cette dernière chose.
« Les regrets dont on ne peut tirer aucune leçon ne valent pas la peine. C'est tout ce que je peux dire. »
Le regard de ma voisine s'égara un instant.
« D'ailleurs, j'ai oublié de te prévenir ce matin. Suzunashi t'envoie un message. Elle a tenu à ce que je te le transmette. »
« De Suzunashi ? »
Miiko acquiesça. Je me redressai. Ce n'était pas comme si Suzunashi était dans la pièce et je savais très bien que ce n'était pas nécessaire, mais quelque chose chez elle me poussait à corriger ma posture par réflexe. Quelque chose chez Neon Suzunashi.
Miiko ouvrit la bouche.
« “Il y a deux types de personnes : celles qui sont effrayantes parce qu'on ne sait pas ce qu'elles vont faire, et celles qui sont effrayantes parce qu'on sait ce qu'elles vont faire. Mais toi tu n'es pas effrayant du tout, donc tu n'as pas besoin de t'inquiéter de ce genre de choses.” »
« Je m'en souviendrai. »
« Veille à le faire. Elle a dit qu'elle viendra rendre visite depuis le Hiei la prochaine fois, donc allons tous déjeuner ensemble. Elle veut te sermonner. »
« Tu me tenais jusqu'au sermon. Mais le déjeuner, c'est tout à fait OK. Juste… »
« Hmm ? »
« Oh, rien. Merci pour le repas. »
Je lui rendis le bol de porridge. Elle le prit, me souhaita bonne nuit, et quitta ma chambre. Le mot au dos de son jinbei était Impermanence. C'était la deuxième fois que je voyais celui-ci.
« Sérieusement », marmonnai-je pour moi-même.
Quel boulet. Moi, je veux dire. C'est sûr, je méritais que Suzunashi me sermonne toute la journée.
Mais.
« Mais j'ai vraiment pas envie de retourner à ce restaurant avant un bon moment… »
Tant pis pour le bel élan. Je ne savais pas quand j'aurais la chance de le dire cette fois.