Volume 2 - Chapitre 2 : Banquet en pleine nuit


Le malheur et la misère sont sous-estimés. Donnez-m'en davantage de désespoir. Donnez-m'en davantage de ténèbres. Donnez-m'en de la dépravation pleine et entière.


1

Apparemment, le treize d'un mois donné a plus de chances de tomber un vendredi que n'importe quel autre jour. Le vendredi treize arrive au minimum une fois par an, et en moyenne trois ou quatre fois par an, et ainsi de suite. Mais pour un gars comme moi qui n'est pas chrétien — je ne saisis même pas la différence entre catholique et protestant — ça n'a guère plus de sens que de signaler que le lendemain sera un samedi quatorze.

Bon.

Le lendemain, donc, samedi quatorze mai. Je me réveillai à l'intérieur de mon studio à Senbon Nakadachiuri et regardai mon réveil. Il était environ quatre heures moins dix de l'après-midi.

« Sérieusement ? »

J'étais un peu… enfin, plutôt — non, follement surpris. Du jamais vu, mon record personnel de grasse matinée. Combien d'années s'étaient écoulées depuis la dernière fois que j'avais dormi jusque dans l'après-midi ? Et ce n'était pas seulement l'après-midi : on avait déjà entamé le dernier tiers de la journée. Ça resterait sans doute imprimé dans ma mémoire comme une tache indélébile pour le restant de l'éternité.

« Cela dit, je me suis couché à neuf heures du matin, donc c'est plutôt normal. »

Secouant enfin ma somnolence, je revins à mes esprits et me levai. La pièce mesurait quatre tatamis et était éclairée par une ampoule nue. C'était un espace merveilleusement classique, tellement gorgé d'anachronismes qu'on en venait à se demander s'il n'existait pas déjà à l'époque où Kyoto était encore la capitale du Japon. Naturellement, le loyer était mortellement bas. Mortel pour le propriétaire, j'entends.

Je pliai mon futon et le rangeai dans le placard. Il n'y avait ni toilettes ni bain, mais il y avait une sorte d'évier, dont je me servis pour me laver le visage, puis je m'habillai. Ma garde-robe ne croulait pas exactement sous les options, donc tout cela me prit moins de cinq minutes. J'ouvris la fenêtre et laissai entrer l'air. Kyoto est un endroit incroyable, dans le sens où une fois passée la Semaine d'Or, c'est déjà l'été. Comme si la vie était encore régie par l'ancien calendrier chinois, ou comme si l'automne et le printemps n'existaient même pas.

C'est alors qu'on toqua à ma porte.

L'appartement n'était pas équipé de gadgets modernes tels que les interphones. Il était précisément quatre heures. Mikoko, alors, ponctualité même. J'en étais un peu épaté. Les gens qui faisaient une fixette sur l'horaire comme Inokawa-sensei étaient juste agaçants, mais si vous prétendiez vous qualifier d'être humain, vous deviez être au moins aussi à l'heure qu'une montre analogique. En ce sens, Mikoko passait le test d'humanité.

« Yo, j'arrive. »

Je tirai le verrou (voilà ce que j'appelle du rétro radical) et ouvris la porte. Mais à ma grande surprise, ce n'était pas Mikoko.

« Désolée. »

C'était Miiko Asano, ma voisine. Elle avait vingt-deux ans, donc mon aînée, et elle enchaînait les petits boulots. Il y avait quelque chose de très japonais dans son style, et là encore elle portait une tenue d'été traditionnelle décontractée. Un tissu noir, avec le terme bouddhique Carnage imprimé en blanc dans le dos. Elle avait une queue-de-cheval distinctement samouraï. Au premier abord elle avait l'air inabordable, mais à peine lui adressait-on la parole qu'on comprenait qu'elle était quelqu'un de plutôt bien. Peut-être un peu mystérieuse, mais ça ne faisait qu'ajouter à son charme.

« Miiko… C'est toi. Bonjour. »

« Ouais. Tu dormais ? »

« Oui, j'ai un peu dormi trop longtemps en réalité… »

« À cette heure-ci, je crois pas que ça compte encore comme un peu », dit-elle sur un ton terne.

Avec son tempérament posé, il était souvent difficile de deviner ce qu'elle pensait. Ce n'était pas qu'elle était complètement inexpressive. Plutôt, son expression par défaut était un regard noir, avec des changements si subtils qu'autant valait dire qu'elle était inexpressive.

« Oh, je t'en prie, entre. Comme d'habitude il n'y a pas grand-chose à voir, ceci dit », dis-je sans la moindre fausse modestie.

Je m'écartai pour la laisser passer, mais elle secoua la tête.

« Nan, je passais juste te donner ça. »

Elle me tendit une boîte plate. Elle était emballée dans un papier où s'étalait, en grosses lettres, le mot Sucreries.

« … »

« Ce sont des yatsuhashi. La spécialité de Kyoto. »

« Je sais, mais — »

« C'est pour toi. C'est bon. Allez, salut… Faut que j'aille bosser. »

Elle fit volte-face en m'exhibant son Carnage. Le fait qu'elle ne donne aucune explication sur la raison pour laquelle elle m'offrait une boîte de yatsuhashi n'avait rien de très inattendu. C'était une femme de peu de mots, et quand on songeait à l'effort qu'il faudrait pour lui soutirer une réponse, il était facile de justifier qu'on s'abstienne d'expliquer. Je la laissai donc partir avec un simple « Merci beaucoup, je m'en régalerai », et rien de plus.

Elle s'arrêta net.

« On aurait dit que t'étais rentré le matin », dit-elle sans se retourner. « C'est quoi l'histoire ? »

« … »

Maudits soient ces appartements aux cloisons si fines. Cela dit, j'imagine qu'ils ont aussi leurs avantages.

« Oh, je traînais juste toute la nuit avec un ami. Rien de louche. Rien d'excitant non plus. »

« Un ami… Pas par hasard cette fille aux cheveux bleus voyants qui est passée vers février ? »

« En fait, Kunagisa est une recluse extrême. C'était quelqu'un d'autre. Un mec. »

Elle hocha la tête avec un air de désintérêt complet et absolu, mais je me demandai si elle se serait quelque peu animée si j'avais ajouté : « Je sympathisais avec le tueur dont tout le monde parle, sous le pont Shijo. » Ceci dit, Miiko étant ce qu'elle était, il était tout à fait possible qu'elle ne m'aurait pas accordé plus qu'un « hum » même en sachant que je ne plaisantais pas. Elle hocha la tête, l'air satisfaite, et poursuivit son chemin le long du couloir aux planches. Elle se rendait à son job d'appoint. Quand j'avais découvert pour la première fois que ce n'étaient pas seulement ses vêtements d'intérieur, même moi je n'avais pu retenir un cri d'étonnement.

Refermant la porte, je battis en retraite dans ma pièce. Hmm, mais pourquoi est-ce qu'il a fallu que ce soient des yatsuhashi ? D'ailleurs, c'était exactement le genre que j'avais ramassés la veille pour l'anniversaire de Tomoe. C'était une terrifiante coïncidence, mais il n'y avait rien à y redire.

« Bon, bah peu importe. »

J'empilai les deux boîtes dans un coin.

En regardant la pendule, je découvris qu'il était plusieurs minutes après quatre heures. Trente minutes plus tard, il était passé quatre heures et demie.

« Sans blague », dis-je à haute voix, et je m'allongeai par terre.

Bon. Mikoko n'était pas censée venir me chercher à quatre heures ? J'en étais certain. J'oublie peut-être des choses, mais je ne me souviens jamais mal. Ce qui signifiait que Mikoko avait soit eu un accident, soit s'était perdue, soit était juste une personne brouillonne. Mais peu importe laquelle de ces options, il n'y avait rien que je puisse y faire.

« Une partie des Huit Dames, alors ? »

Bien sûr, il n'y avait rien d'aussi extravagant qu'un échiquier dans ma chambre, donc j'allais devoir y jouer mentalement. Les règles des Huit Dames étaient simples et concises — il suffisait de placer huit dames sur un échiquier de manière à ce qu'aucune ne puisse en prendre une autre. C'était l'une de ces routines de « gymnastique cérébrale ». J'y avais joué un bon nombre de fois, donc je connaissais grosso modo la solution. Mais avec ma mauvaise mémoire, j'oubliais toujours l'agencement exact, ce qui me permettait d'apprécier le jeu à chaque partie. Bon, pas que ce soit vraiment si plaisant que ça. Mais c'était un bon moyen de tuer le temps.

Je commence fort, mais les ennuis arrivent vers la quatrième dame. Joindre les deux bouts devient un défi. Les dames ne s'entendent vraiment pas avec les autres dames. Il ne devrait jamais y avoir plus d'un parti au pouvoir. De plus, quand je laissais ainsi mon esprit vagabonder, je perdais le fil de l'endroit où j'avais placé toutes les pièces et devais recommencer. Devoir cloisonner mon esprit était indescriptiblement grisant. Ce n'était pas sans ressembler à marcher sur une poutre d'équilibre, à ceci près que plus on plaçait de pièces — c'est-à-dire plus on s'approchait de la solution — plus c'était difficile. En ce sens, c'était vraiment un jeu, et un bon jeu. Quand on échouait, il n'y avait personne d'autre que soi-même contre qui s'emporter, et son plus grand plaisir résidait dans ce paradoxe.

Au moment où j'essayais de placer la septième dame, on toqua à ma porte.

« Ikkun ! »

L'échiquier vola en éclats. Des dames partout. L'espace d'un instant, mon cœur, sans parler de mon esprit, s'arrêta.

« ……… »

Je m'approchai de la porte et l'ouvris d'un coup. Cette fois, c'était bel et bien Mikoko. Elle portait un caraco rose avec une minijupe rouge, exposant une quantité considérable de peau, ce qui lui donnait un air sain et rafraîchissant.

« Saluutt ! » dit-elle en agitant la main.

S'ensuivit un sourire plein visage.

« Ikkun, guten morgen ! »

« … »

« … … … »

« ……… »

« Morgen…gen…gen… comme l'effet Doppler ou un truc du genre. »

Aussi imperturbable fût-elle, son sourire commençait à se figer. Ses yeux se détournèrent des miens, et elle demanda en penchant la tête :

« Euh, je me demandais juste, je sais que t'es pas vraiment le genre, mais… T'es énervé ou rancunier ou haineux ou en train de maudire mon nom ? D'ailleurs, maudire mon nom, ça te ressemblerait. »

« … »

« Allez, communiquons ! Hé ! Sois pas si silencieux ! Quand tu te tais comme ça j'ai l'impression qu'un truc horrible va m'arriver ! »

« Ta paume. »

« Hm ? »

« Mets la paume de ta main devant ton visage, comme ça. »

« OK… »

Elle fit comme demandé. Bam, je lui aplatis sa main contre son propre visage.

« Gwah ! » s'écria-t-elle d'une voix peu féminine.

Satisfait pour le moment, je retournai à l'intérieur chercher mon sac. Maintenant, où est-ce que j'avais bien pu mettre ces yatsuhashi ?

« Waaah ! T'es horrible ! » m'accusa-t-elle, entrant dans ma chambre on ne sait pourquoi. « Tu deviens violent avec moi juste parce que je suis un peu en retard ? C'est de la maltraitance, je te signale. C'est genre instaurer un système de jurés populaires, sauf que tous les jurés sont des mômes capricieux ! »

Apparemment quarante minutes de retard ne représentaient qu'« un peu » dans l'esprit de Mikoko. Sans attendre d'invitation, elle s'avança au milieu de ma pièce et se posa par terre. Plop. Elle balaya les environs d'un regard de pure curiosité.

« Oooooo », soupira-t-elle, émerveillée. « Wow, y'a rien ici. Incroyable ! »

« Tu sais, ce genre de compliment, c'est pas particulièrement flatteur. »

« T'as carrément pas la télé ! T'es comme un de ces étudiants pauvres du bon vieux temps. Je parie que tu révises à la lumière des lucioles ! Qui d'autre habite dans l'immeuble ? »

« Euh, eh bien, y'a une épéiste qui enchaîne les petits boulots, un ermite, un frère et une sœur de quinze et treize ans actuellement en fugue, et puis moi, donc ça fait quatre chambres et cinq personnes. Jusqu'à récemment y'avait aussi une chanteuse en herbe, mais elle est partie à Tokyo pour lancer ses débuts sur major. »

« Wow, c'est plutôt animé comme endroit. Plutôt une surprise. Oh, ça veut dire qu'il y a une chambre libre ici ? Hmm. Ça a une certaine ambiance, hein ? Je devrais peut-être emménager ! »

Qu'est-ce qu'elle avait bien pu voir, dans cet immeuble, dans cette pièce, qui ait pu lui donner pareille idée ?

« Vaut mieux pas », lui conseillai-je. « Bref, allons-y. »

« Ah, pas encore. C'est encore trop tôt », se hâta de dire Mikoko.

« Mais ça va pas être trop tard si on traîne ? On a déjà quarante minutes de retard. »

« Non, on doit juste être là-bas à six heures. L'appart de Tomo n'est pas loin d'ici, donc même si on part à cinq heures et demie on aura largement le temps. »

« Ah bon ? »

« Bah ouais », fit Mikoko en pointant son index en l'air.

Le geste théâtral était plutôt mignon, mais ça ne valait pas la peine de le dire, donc je ne le dis pas. Je risquerais de l'encourager.

« Alors pourquoi t'as dit quatre heures ? »

« Hein ? Ah, ça. Eh ben, tu vois. Euh, je suis pas trop douée pour la ponctualité. C'était pour le cas où, pour le cas où. »

« Tu veux dire qu'il y avait une chance que tu sois une heure et demie en retard… »

Rien que d'y penser, j'avais l'impression que du sang allait me jaillir des oreilles.

« Hein ? »

Mikoko jeta un coup d'œil à mon visage pour capter mon expression.

« Qu'est-ce qui se passe ? » demanda-t-elle gaiement.

« …Rien. Je pense à rien. Je suis absolument pas en train de penser que tu pourrais peut-être considérer les sentiments de la personne qui fait le pied de grue. Ou que tu pourrais tenir les horaires que tu fixes toi-même. Ou qu'à tout le moins tu pourrais appeler si tu vas être en retard. Ou que tu pourrais prendre mieux soin des échiquiers. »

« Échiquiers ? »

Elle pencha la tête. Évidemment qu'elle n'était pas censée comprendre.

Je trouvai les yatsuhashi dans le coin de la pièce et brisai le sceau d'une des boîtes. Je la posai devant Mikoko.

« J'peux en manger ? »

« Vas-y. »

Je me levai et me dirigeai vers l'évier. Je pensai à faire bouillir de l'eau pour le thé, mais je n'avais pas de bouilloire. Je pensai à utiliser une casserole, mais je n'avais pas non plus de plaque. Donc je remplis simplement un verre d'eau du robinet et le posai devant elle.

« … »

Avec un air totalement perplexe, elle jeta un œil au liquide propulsé sous son nez, puis fit semblant de ne pas l'avoir vu et le laissa de côté. Elle se mit à dévorer les yatsuhashi avec enthousiasme.

« Hmm. Ça m'embête peut-être de demander un truc pareil, mais est-ce que par hasard tu serais pauvre ? »

« Non, je ne suis pas particulièrement à court de fonds. »

Vu l'appartement dans lequel je vivais, je n'avais aucune preuve pour soutenir cette affirmation, mais c'était la vérité. Au minimum, j'avais assez d'économies pour payer quatre ans de fac sans lever le petit doigt. Ce n'était pas de l'argent que j'avais gagné, mais il était en ma possession.

« Du coup t'es plutôt genre économiste alors. Ou philosophe ? »

« Je suis juste mauvais pour dépenser. Une espèce de contraire d'acheteur compulsif. »

Je me servis quelques yatsuhashi tout en parlant. Mikoko me fit un hochement de tête de compréhension à moitié sincère. Alors qu'elle était à genoux sur le plancher de paille tressée, je l'observai de la tête aux pieds. Hmm. Pour aucune raison particulière, mais il y avait quelque chose de très étrange à la voir assise au milieu de ma pièce. Je ne sais pas si on appellerait ça contre nature ou risqué, mais quelque chose là-dedans me paraissait incroyablement louche.

Je me levai.

« Hein ? Tu vas où ? On a encore quarante minutes. »

« Quarante minutes c'est juste un peu, non ? »

« Aah ! Ikkun, c'est le genre de truc qu'un sale crevard dirait ! » Mikoko recula de manière excessive. « T'as pas besoin de m'en vouloir à vie ! »

« Je rigole. Allons grignoter un truc quelque part. C'est pas marrant de se chamailler dans cette pièce vide. »

J'attrapai mon sac sur mon épaule et me dirigeai vers la porte.

« Aww, c'est pas vrai », marmonna Mikoko en me suivant.


2

Tomoe résidait dans un complexe résidentiel pour étudiants de standing condo, près de Nishioji Maruta-machi. Rien qu'à voir l'extérieur en béton à ossature acier, j'imaginais la différence de loyer avec chez moi. Cinq fois plus, voire dix si on s'était fait arnaquer. Mikoko avait dû déjà venir, parce qu'elle entra dans le hall principal avec ce qu'on pourrait appeler un air assuré. Elle composa le numéro de la chambre sur l'interphone et appuya sur le bouton d'appel.

« Allôôô ! C'est Mikoko-chérie. »

« Yo-yo. Monte. »

À mesure que la voix légèrement somnolente émergeait de l'interphone, la porte vitrée fermement verrouillée glissa pour s'ouvrir. Un système de sécurité à verrouillage automatique. À vrai dire, c'est peut-être un terme un peu trop pompeux. Que ce verrou soit là ou non ne faisait pas une grande différence pour qui voudrait s'introduire par effraction.

« Allez, dépêche. Dépêche dépêche dépêche dépêche. »

Mikoko franchit la porte et me fit signe de me hâter.

« Sixième étage, sixième étage ! Faut faire vite ! »

« C'est pas comme si le sixième étage allait s'enfuir… »

« Ouais, mais il va pas descendre nous accueillir non plus ! »

« C'est vrai… »

Je suivis comme demandé.

« Le sixième étage est le tout dernier. Tomo habite dans le coin, et c'est plutôt une belle vue parmi les vues. »

« Mm, belle vue ? »

C'était une chose à laquelle je ne pouvais pas espérer là où j'habitais. Quand on ouvrait la fenêtre, on avait des arbres.

On appela l'ascenseur et on monta dedans.

« Je me demande si Akiharu est déjà là. Muimi c'est quasiment garanti… »

Mikoko était incroyablement excitée. À voir son expression insouciante, même moi je ne pouvais pas m'empêcher de me dire à quel point ça devait être bien d'avoir des amis. Que ça me convienne ou non, ça devait être très bien pour elle.

On sortit au sixième. Mikoko fonça dans le couloir et s'arrêta devant la toute dernière porte.

« Par ici, par ici ! » cria-t-elle en faisant signe.

Ça me donnait envie de lui demander si elle était complètement inconsciente des regards qu'elle attirait. Elle appuya sur la sonnette.

Ding-dong.

La porte s'ouvrit, et une fille se révéla.

« Bienvenue », salua la fille — probablement Tomoe — d'une voix fatiguée, une cigarette pendue aux lèvres.

Elle n'avait absolument rien de ce à quoi je m'attendais.

« Salut, Mikoko. À l'heure pour une fois, hein ? »

Elle portait ses cheveux châtains en un sauvage mi-long, et un combo veste légère / jean — un sens de la mode plutôt soigné. Elle était probablement un peu plus grande que moi, et tellement maladive (c'est-à-dire maigre) que si elle disait n'avoir plus qu'un jour à vivre, je l'aurais crue. Son expression légèrement sardonique s'accordait à son physique.

« Coucou, Muimi ! » salua Mikoko. « Haro-haro ! »

Ce n'était finalement pas Tomoe, mais Muimi.

« Oh », fit-elle en remarquant ma présence.

Sans le moindre soupçon de timidité, elle me détailla durement de haut en bas.

« On s'est peut-être encore jamais parlé, Ikkun », dit-elle avec un rictus.

« Mm-hm », répondis-je apathiquement. « Salut. »

Apparemment, le degré exact de mon apathie fit mouche chez elle. Elle laissa échapper un rire exagéré. Bruyant, et pas très féminin.

« Eh ben, ça alors. T'es un type intéressant. Je crois qu'on va bien s'entendre. »

« Vraiment ? »

Mon mm-hm, davantage soupir que réponse, n'avait absolument rien qui justifiât son approbation.

« Je le crois pas. »

« Héh, on en reparlera plus tard. Bon, entre. Cet abruti d'Akiharu est pas encore là. On vient de l'appeler, il était encore chez lui. »

« Wow, il changera jamais. La dernière fois il a prétendu qu'il avait été perturbé par le décalage horaire. Ce sale retardataire. »

Mikoko avait sacrément du culot de jeter la première pierre. C'était presque impressionnant. Pas d'humeur à me lancer dans des taquineries là-dessus, je retirai simplement mes chaussures en silence. Au bout du court couloir entre la cuisine et la salle de bain se trouvait une porte. Apparemment, c'était un de ces studios cloisonnés. Muimi nous précéda et ouvrit la porte. La pièce à l'intérieur faisait dans les huit ou neuf tatamis, mais le sol était en parquet. Près de la fenêtre, un lit, et au milieu de la pièce, une mini-table couverte d'un gâteau, de petits-fours et d'une rangée de verres vides. C'était donc finalement plutôt une soirée pour boire qu'une soirée pour dîner.

Une fille était assise délicatement à même le sol près de la table. Cette fois, ce devait forcément être Tomoe. Elle était encore plus menue que Mikoko et vêtue d'une robe à motif de fraises. Elle avait les cheveux noués en couettes. Elle m'adressa un petit signe de la main. Elle était aussi timide que ce que j'avais imaginé. Et pourtant, quelque chose chez elle me donnait l'impression qu'elle pouvait être une terreur. C'était comme s'il y avait plus que ce que l'œil percevait — comme si un aménagement simple en apparence empêchait pourtant de voir jusqu'au fond, comme si on vous demandait la somme de tous les entiers.

« Non… »

C'était une absurdité. Tout le monde ressent ce genre de chose en rencontrant quelqu'un pour la première fois. Tomoe et moi n'étions techniquement pas des inconnus, mais je ne la connaissais pas réellement, donc il était naturel que j'aie ce genre d'impression. Hmm. Maintenant que j'y pensais, on s'était bien peut-être croisés quelques fois en cours d'orientation.

Je la rejoignis à la table de façon à lui faire face et lui lançai une salutation toute simple.

« Yo. »

Tomoe pencha la tête avant de me faire une révérence polie et profonde.

« Merci d'être venu malgré le dérangement. Désolée de te demander une faveur aussi grande. »

Sa voix était calme et jolie, avec une qualité humide.

« J'avais toujours voulu discuter avec toi, alors j'espère que tu passeras un bon moment aujourd'hui. »

J'étais un peu touché par sa politesse. C'était quelque chose que je n'avais pas vu beaucoup ces derniers temps (surtout ces deux derniers jours).

« Ahahaha, ça brise la glace vite fait ! » fit Mikoko en s'asseyant à mes côtés sur les genoux.

Muimi, pour sa part, s'assit à côté d'elle. Cela laissait juste assez d'espace pour qu'Akiharu, à terme, vienne s'asseoir entre Tomoe et moi.

« Ahhh. »

Muimi écrasa sa cigarette entre ses doigts et la déposa dans un cendrier.

« Bon, qu'est-ce qu'on fait ? On a un invité tout neuf. On commence ? C'est débile de poireauter juste à cause de ce crétin. »

« Hé, on peut pas faire ça », objecta Mikoko. « Pour ce genre de chose il faut qu'on soit tous ensemble. Pas vrai, Tomo ? »

Tomoe hocha la tête.

« Ouais, je suis d'accord avec Mikoko. Tu sais qu'il sera bientôt là, alors sois pas si impatiente. D'accord ? »

« Bon, peu importe, mais… »

Muimi me désigna d'un geste.

« Et Ikkun, là, qu'est-ce qu'il en pense ? »

« Ça m'est égal. J'ai l'habitude d'attendre. »

Je lui sortis cette réplique facile parce que c'était trop chiant de discuter, mais ça ne voulait absolument pas dire que j'avais l'habitude qu'on me fasse attendre.

« Ouais ? »

Muimi pencha la tête mais se contenta de dire :

« Bon, comme tu veux alors. »

Tirant une cigarette neuve, elle m'étudia et demanda :

« T'es du genre anti-tabac ? »

« Je fume pas moi-même, mais tu peux fumer autant que tu veux. »

« Ah. Non, ça ira. »

Brisant en deux la cigarette qu'elle n'avait même pas encore allumée, elle la jeta dans le cendrier.

« J'évite par principe de fumer en présence de non-fumeurs. »

« Hein. »

Ça voulait dire que Mikoko et Tomoe étaient toutes les deux fumeuses ? Le fait que Muimi n'ait posé la question qu'à moi semblait l'indiquer. Hein… J'étais un peu surpris.

« Hé ! Muimi, tu vas me faire passer pour une fumeuse en présentant les choses comme ça ! » s'opposa Mikoko à nouveau.

Elle nous faisait les yeux de chiot. Pour une raison qui m'échappait, elle semblait farouchement opposée à ce que j'apprenne qu'elle fumait.

« Bah, tu fumes. »

« Non ! Je suivais juste le mouvement, cette fois-là ! »

« Ah, ouais. Compris. C'est ma faute, c'est ma faute. »

Muimi lui donna une petite tape amicale tandis que Mikoko piquait sa petite crise. Pendant ce temps, Tomoe nous observait avec ravissement.

Hmm. Il ne fallut pas longtemps pour repérer la dynamique. C'étaient la gentille, la mauvaise et la fille normale. Du coup, je me demandais quel rôle pouvait bien jouer Akiharu.

Il finit par débarquer à six heures et demie, avec une demi-heure de retard.

« Désolé, désolé. Je pensais arriver à l'heure, mais le train était plein et tout », s'excusa-t-il nonchalamment.

« Oh, t'inquiète pas pour ça », salua Tomoe avec un sourire. La gentille.

« Le train il arrive pas plus tard juste parce qu'il est plein ! Et tu vis en pension, donc de toute façon tu prends pas le train ! »

Mikoko, la fille normale, eut le culot de remettre en cause son piètre prétexte.

« Tu crois que tu peux t'en tirer avec une simple excuse ? Tu vas te taper trois bières », dit Muimi, en lui glissant une bouteille de bière. La mauvaise.

« OK, OK. Me bouscule pas comme ça, Atemiya. C'est un anniversaire, un anniversaire. Pas un SOS. Putain qu'est-ce que je peux être malin. Oh… »

Il sembla remarquer ma présence. Il eut un rictus de gamin à problèmes.

« Héhé, alors t'as vraiment réussi à l'amener, Aoii. »

Il s'assit à côté de moi et dit :

« Bon, enchanté », avec une petite révérence.

Je lui rendis. Il avait un air de cool décontracté, avec des cheveux châtain clair et un goût pour la mode street. Peut-être que ce n'était pas si rare pour un étudiant d'université de s'habiller comme ça, mais à Rokumeikan c'était plutôt inhabituel. À en juger par sa carrure, on aurait dit qu'il faisait du sport, mais je n'arrivais pas à dire lequel.

« Euh, hein. Hm. On est tous censés t'appeler Ikkun, alors ? »

« Ça me va. »

« Je vois, je vois. Compris. T'es un type bien. Tu trouves pas, Aoii ? »

Il lança à Mikoko un regard appuyé. Elle lui rendit un regard décontenancé.

« Oh, euh, ouais. »

À en juger par sa réponse, elle ne semblait pas du tout penser que j'étais un type bien. Bien sûr, vu à quel point je me moquais d'elle, c'était sans doute naturel.

« Bon, on commence ? » demanda Muimi.

Elle semblait être la leader des quatre, ou au moins la coordinatrice. Elle me pointa du doigt.

« Euh, tu bois pas ? »

Je secouai la tête pour dire non.

« Oh ? C'est quoi ça, Ikkun ? Tu peux pas te permettre de faire la fine bouche, tu sais. L'alcool est une composante vitale de l'interaction entre mecs. Enfin, j'ai raison ou j'ai raison ? »

« Akiharu ! Qu'est-ce que je t'ai dit sur tes conneries d'opinions que tu refourgues aux autres ?! Je vais te buter, putain ! »

Muimi lui lança un regard de mort. Son attitude cool, presque flottante d'une seconde plus tôt, s'était changée en couteau de fureur.

« T'as déjà oublié ce que je t'ai dit la dernière fois ? Hein ? »

Akiharu trembla et se tendit de peur.

« Euh… »

« Je veux pas d'un euh. »

« Désolé. »

« Je veux pas d'un "désolé" non plus. Pourquoi tu t'excuses, à moi ? Hein ? »

La bouche d'Akiharu s'ouvrait et se refermait comme un poisson rouge qui suffoque. Puis il me regarda.

« Pardonne-moi », s'excusa-t-il.

« Bon, voilà », fit Muimi avec un air satisfait. « Désolée, Ikkun. Il voulait rien dire de mal. Tu lui pardonnes, hein ? »

Complètement redevenue elle-même, elle me sourit.

« Il t'a énervé ? »

« Euh, je m'en fous un peu. »

Muimi Atemiya. C'était indéniablement une ex-délinquante. Non, pas même ex. Ce sauvage brun avait l'air un peu daté. Il fallait que je l'appelle Boss. Pas qu'elle se fasse elle-même appeler Boss, en aucune manière.

Pendant ce temps, Mikoko servait de la bière à tout le monde, sauf à moi. Un verre de thé oolong fut posé devant moi à la place.

« Bon, qui dirige les opérations ? Ça doit être Tomo, notre reine du jour, non ? »

« Ouais, je le crois bien », dit Muimi. « Tomoe, à toi. »

Tomoe leva son verre avec un peu de réticence.

« Bon alors. À mon vingtième anniversaire et à notre nouvel ami. »

Santé. Je trinquai légèrement avec mon verre.


3

« Être ami, c'est genre, euh, tu sais, comme… ouais », dit Zerozaki avec un sourire cynique. Le tatouage griffonné sur le côté droit de son visage se plissa désagréablement. « Qu'est-ce que t'en penses ? »

« Tu me demandes vraiment à moi ? Je pensais que ça allait être un genre de tirade », commentai-je, un peu consterné.

« Ha, t'attends pas à ce que je fasse tout. On dit que si tu veux comprendre ta propre opinion, faut demander celle des autres, pas vrai ? Alors vas-y. Qu'est-ce que t'en penses ? C'est quoi un ami ? »

« C'est pas une question si dure. C'est juste quelqu'un avec qui tu traînes, avec qui tu manges, avec qui tu déconnes sur des trucs débiles. Quelqu'un qui t'apporte de la tranquillité. Ce genre de choses, non ? »

« T'as tout pigé. Exactamundo. Vu comme ça, les amis c'est tout simple, mec, comme un jeu d'enfant. Tu traînes, tu manges ensemble, tu fais l'idiot, et tu te sens tranquille ensemble, et ça fait de toi des amis. Si tu viens à la rescousse l'un de l'autre, vous êtes amis proches. Si vous vous bécotez parfois, vous êtes amants. Oh, quel trésor de la vie que l'amitié ! » dit Zerozaki avec un rictus. « Du coup la question, c'est : combien de temps dure cette amitié ? Un an ? Cinq ans ? Dix ans ? Toujours ? Jusqu'à demain ? »

« Tu veux dire que même les amitiés ont une fin ? »

« Je veux dire que toute chose a une fin. »

« Eh bien, ouais. Mais sans fins, il ne pourrait y avoir de commencements — simple condition de possibilité. Si tu cherches à gagner quelque chose, faut être prêt à en sacrifier un tiers. Si tu veux un retour, faut prendre un risque. Si tu peux pas faire ça, mieux vaut vivre avec ce que t'as. »

« Gahaha. Tu dois être du dernier type. »

Je n'avais pas besoin de choses que j'allais juste perdre avec le temps. Si ça devait juste se terminer, ça n'avait pas besoin de commencer. Je n'avais pas besoin de plaisir s'il devait être accompagné de douleur.

« Pourquoi, t'es différent peut-être ? » demandai-je.

Si ça voulait dire ne jamais être triste, je n'avais pas besoin d'être heureux. Si ça voulait dire ne jamais échouer, je n'avais pas besoin de réussir. L'évolution, chargée de risques, c'était du temps perdu.

« Cela dit, avec ces choses-là, c'est vrai que ça te plaise ou non », dis-je.

« Ça c'est sûr. »

Zerozaki rit. Pas moi.

Quoi qu'il en fût.

On était trois heures après le début de la fête. Je ne vais pas rentrer dans le détail de ce qui s'est passé pendant ces trois heures. Personne ne veut spécialement que les autres voient à quoi il ressemble quand il est ivre, et ils ne veulent certainement pas qu'on relaye les détails d'une personne à une autre. Peu importe ce que les gens ressentent pendant qu'ils boivent, inévitablement la bonne vieille honte vient leur rendre visite après coup. Entre la personne qu'on est sous l'influence de l'alcool et la personne qu'on est à jeun, c'est difficile de déterminer laquelle est réelle, mais une chose est sûre. Une nuit folle passée à bien rigoler, ce n'est pas le genre de chose qu'on veut tenter de raconter par la suite. C'est l'une de ces « scènes impeignables » comme disait Taro Urashima.

Cela dit, si je devais oser partager une petite vignette des festivités de la soirée juste pour rire :

« Alors, comment t'appelles un rocher fait d'oxygène et d'azote ? »

« Du quartz ! Gaaahahahaha ! »

« Genre une rafale de deux cents coups d'une mitrailleuse lourde refroidie par eau, sauf que c'est un escadron d'assassins ! »

« Merde, à part ça, il fait chaud aujourd'hui. Pourquoi il fait aussi chaud en plein mai ? C'est le réchauffement climatique ? L'effet de serre ? »

« Quoi ?! Écoute-moi bien, abruti, si tu veux râler sur la chaleur de l'été, c'est à moi que tu réponds ! Vas-y ! »

« T'es celui qu'ils ont attrapé dans L'Attrape-cœurs ?! »

« C'est une nuit tropicale, voilà ce que c'est. »

« Et ça fait de moi un poisson tropical alors ! »

Trois heures plus tard.

À ce moment-là, Mikoko, Akiharu et Tomoe jouaient à la PS2. On aurait dit un jeu de course. Des machines à quatre roues dépeintes de façon réaliste filaient en grand affairement sur un circuit à l'écran. Hmm. Je n'irais pas jusqu'à dire que c'était pittoresque, mais il y avait quelque chose d'assez unique à les voir tous tellement absorbés dans leur amusement. Je sentais que je participais aux festivités, mais je me sentais aussi mélancolique.

« Bon, j'imagine que même ça… »

Quelqu'un me donna une tape sur l'épaule. C'était Muimi, qui devait avoir une sacrée descente. Elle avait l'air aussi à jeun qu'on pouvait l'être malgré la cuite que même moi j'avais remarquée. Ce n'était pas pour rien qu'elle se faisait appeler Boss. Pas qu'elle se fasse appeler Boss en aucune manière.

« On va dehors un peu ? » m'invita-t-elle, en pointant vers l'entrée. « Allons au combini. »

« Et Mikoko et les autres ? »

« Laisse-les. Ils en auront rien à faire. »

Elle avait raison sur ce point. Je hochai la tête et quittai la pièce avec elle. On entra dans l'ascenseur, descendit jusqu'au rez-de-chaussée, et sortit de l'immeuble.

« Le combini est près d'ici ? »

« Ah, c'est un peu loin à pied. Mais allez, marchons un peu. Ça va m'aider à dessoûler. »

« T'as pas vraiment l'air bourrée pourtant. »

« Peut-être pas en surface, mais je suis bien bien partie. J'ai l'impression que mon cerveau a basculé à l'envers et que mon cervelet et mon cerveau sont inversés. Là tout de suite j'ai envie d'aller éclater ce panneau à coups de pied. »

« Évite juste de m'éclater à coups de pied. »

« J'essaierai », promit-elle avec un petit rire.

Elle secoua la tête et regarda vers le ciel.

« On dirait pas vraiment une fête d'anniversaire », dis-je. « Tomoe est contente ? Elle est ivre là, mais elle va peut-être déprimer plus tard. »

« Je sais pas… Mais c'est mieux que de déprimer dès le début. Ouais. Ça va… T'as pas besoin d'une bonne raison pour faire la fête. Ahh… Je suis groggy. »

« T'as l'air assez crevée, Muimi. »

« Bah, c'est ce que je récolte à traîner avec ces zigues. »

Tout à fait mon avis. Mikoko était déjà bien assez pétillante au naturel, mais quand elle était ivre elle était quatre fois pire. Et puis y'avait Akiharu, et même Tomoe devenait sacrément bruyante.

« J'imagine que ne pas se soûler aussi facilement, ça te désavantage », remarquai-je. « Ça doit être dur de suivre le mouvement. »

« Exactement. Enfin, c'est marrant quand même, donc pas grave. »

« Tu trouves que c'est OK de laisser ces trois soûlots dans une pièce sans surveillance ? »

« C'est pas des gamins. Ils s'en sortiront. À vrai dire, c'est sans doute plus dangereux de se balader dehors au milieu de la nuit. »

Muimi marquait un point. On était en pleine Affaire du Rôdeur en série de Kyoto. C'était donc pour ça qu'elle s'était donnée la peine de m'embarquer avec elle. J'avais beau avoir l'air maigrichon et peu fiable, j'étais encore un gars, à proprement parler.

« Quel monde tordu, hein ? Qu'est-ce qui peut bien y avoir d'agréable à démonter un être humain ? »

« Chacun ses goûts, j'imagine », tentai-je d'éluder le sujet.

Plongé dans une conversation sur le sujet, il y avait un risque que ma langue dérape. Ce n'était pas que Zerozaki m'eût dit de me taire, mais ce n'était certainement pas le genre de chose que je voulais que tout le monde et leur mère sache.

« J'arrive pas du tout à comprendre », dit Muimi. « Genre, ça fait vingt ans que je suis là. Même moi je me suis déjà dit, j'devrais buter ce salopard. À vrai dire ça arrive souvent. Même maintenant. Genre, Cette personne se porterait mieux morte. La buter rendrait service à l'humanité. »

« … »

« Mais c'est quoi le délire avec tuer indifféremment ? Trouver du plaisir dans le meurtre lui-même. Je pige pas… »

« En général, on dit que les tueurs en série indiscriminés sont mus par la haine. Du coup c'est juste comme quand tu te dis, "j'devrais buter ce salopard." »

« Vraiment ? Mais alors les meurtres seraient pas indiscriminés. »

« Faux. Pour lui, juste que tu passes à côté de lui peut faire naître de la haine. Autrement dit, ce qu'il hait c'est le monde dans son ensemble. Le monde, aussi vague et nébuleux que l'air, ne cesse jamais de l'envelopper, et il le hait. C'est pour ça que ça paraît indiscriminé. »

« Hmm… »

Muimi hocha la tête, mais à vrai dire, je ne faisais que spéculer. Je n'avais pas la moindre idée de la raison pour laquelle il s'était voué au meurtre. On avait juste parlé de trucs stupides et hors sujet la nuit précédente sans jamais aborder son motif. On gardait sans doute le meilleur pour la fin, aussi puéril que cela puisse paraître.

« C'est de l'absurdité, ceci dit », dis-je.

Muimi se gratta la tête, perplexe.

Pendant qu'on parlait, on arriva au combini. Elle entra avant moi et alla droit au rayon boissons.

« Tu rachètes de l'alcool ? »

« Nan, y'en a déjà bien assez. On va prendre du Pocari. Faut dessoûler ces gus ou ils pourront pas rentrer chez eux. »

« Ah, compris. »

On mit trois bouteilles de deux litres de boisson énergétique dans un panier, on choisit quelques sortes de snacks, et on passa à la caisse. J'aurais peut-être dû m'y attendre, mais je finis par tout porter. Comme on sortait du magasin, Muimi tira une cigarette de sa poche, la cala dans sa bouche, et l'alluma avec un Zippo qui avait l'air cool, le tout en un seul geste fluide.

« Ah ! » fit-elle, et elle tenta aussitôt de l'éteindre avec ses doigts.

« Ça me dérange pas que t'en grilles une. On est dehors, après tout. »

« Vraiment ? »

« J'imagine qu'on n'est pas censé fumer en marchant, mais comme c'est la nuit et qu'il n'y a personne, c'est sûrement bon tant que tu fous pas de cendres partout. »

« Eh ben… Nan, ça va. Je vais m'en tenir à ma résolution. »

Elle l'écrasa avec ses doigts, replia le mégot, et le mit dans sa poche. Apparemment, ce n'était pas le genre à jeter ses déchets. Je fus un peu impressionné ; pour une étudiante, elle avait des principes au-dessus de la moyenne.

« Si tu permets que je demande, ça brûle pas ? »

« Pas vraiment. J'ai l'habitude », répondit Muimi avec un sourire un peu gêné. « Y'avait ce parrain de la mafia, le méchant d'un film que j'aimais bien, et il faisait ça avec des cigares. Avec la paume de la main. J'ai trouvé ça cool, donc je me suis mise à l'imiter. »

« Hein. »

« Avec le recul, c'était juste que l'acteur était cool, mais maintenant c'est une habitude. Bref, à part ça… Ikkun, parlons sérieusement une minute. »

Aussi abruptement que si elle avait actionné un interrupteur, son expression devint solennelle. Je ne pus m'empêcher d'être un peu surpris.

« C'est pas évident de suivre l'hyperactivité de Mikoko, hein ? » dit-elle.

« Pas particulièrement. »

« OK. »

Muimi hocha la tête. Puis, son expression se fit franchement grave. Après avoir hésité un instant, elle me demanda :

« Qu'est-ce que tu penses de Mikoko ? »

« Ce que j'en pense ? »

À en juger par l'attitude de Muimi, elle ne cherchait pas une réponse bidon en surface. Mais je n'arrivais pas à saisir ce que sa question était censée signifier. Vraiment, elle voulait savoir ce que j'en pensais ?

« Eh ben, je pense qu'elle a une petite touche de roux dans les cheveux. Elle fait environ un mètre cinquante et pèse peut-être plus ou moins cinquante kilos. À en juger par son comportement, je dirais qu'elle est du groupe B, et son signe astrologique est probablement l'un des bestiaux. Elle a un côté général un peu koala. »

« J'ai dit que je voulais pas de réponse bidon en surface. »

Aïe. Mode délinquante… Pourquoi diable est-ce que j'aimais autant marcher sur les mines, me demandai-je, en détournant le regard.

« Je sais pas, enfin, elle est plutôt sympa, non ? C'est sûr qu'elle est un peu hyperactive, ce qui peut être épuisant, mais je connais une fille qui est encore pire, donc ça me dérange pas plus que ça. »

« Hein. Comme c'est neutre de ta part. »

« Bah, j'aime pas faire de vagues. »

« Je vois… »

Muimi marqua une pause avant de me jeter un regard en biais.

« T'es plutôt un genre de crevard, Ikkun. »

« J'en suis conscient. »

« Conscient… J'en suis pas sûre. J'arrive pas vraiment à dire. Bref, laisse-moi te donner un conseil. »

Elle fit un pas en avant et se tourna pour me faire directement face. Je n'avais pas d'autre choix que de m'arrêter. Le condo était encore à une trentaine de mètres. Les autres devaient encore être à l'intérieur en train de faire la course. Muimi passa les doigts dans son sauvage et me lança un regard noir.

« Mikoko et moi on est amies depuis qu'on est mômes. »

« Hein. »

« Donc si tu lui fais du mal, je te le pardonnerai jamais. »

« … »

Je me grattai la tête. Pourquoi me disait-elle ça ? Elle était en colère à cause des quelques fois où j'avais taquiné Mikoko ? Ça ne semblait pas valoir la peine d'être pris si au sérieux, mais Muimi n'avait clairement pas l'air de plaisanter, donc je répondis par un haussement d'épaules.

« T'inquiète. Malgré les apparences, je suis en fait gentil avec mes amis. »

Muimi cligna ses yeux étroits vers moi et rit.

« Hahahahaha ! »

Après avoir ri un bon moment, elle pivota pour repartir.

« Je rectifie… »

Elle se remit à marcher.

« T'es juste largué. »

Ça ressemblait à une insulte terrible, mais en même temps, c'était sans doute la description la plus précise qu'on m'ait jamais appliquée en dix-neuf ans, donc c'était difficile de se vexer.

On revint dans la pièce pour découvrir que les autres faisaient effectivement encore la course. Étonnamment, Tomoe semblait être la meilleure. Mikoko avait un tour de retard.

« Yo ! Engloutissez ce Pocari, bande d'andouilles ! Bande de soûlardes ! »

Sans raison, Muimi devint subitement folle furieuse et frappa les « soûlardes » à la tête avec la bouteille. Se faire taper sur la tête avec une bouteille en plastique pleine aurait dû faire passablement mal, mais Mikoko et les autres étaient tellement gourdes qu'elles ne semblaient même pas s'en rendre compte.

Je n'aime pas le bruit. Je déteste l'agitation. Le vacarme m'irrite.

Mais à l'occasion.

Genre peut-être une fois par an.

C'était pas si mal.

Du moins le pensai-je.

J'avais tort de le penser.


4

Il était onze heures passées.

« Bon, merci pour ce soir », dit Muimi en se levant. « Akiharu, raccompagne-moi. »

« Aw, pourquoi ? » geignit le gars, étalé dans le coin. « Vas-y toute seule. Je vais me reposer un peu d'abord. T'habites loin. Moi c'est à l'opposé. »

« T'es un homme ou pas ? Me dis pas que tu vaux même pas un retour à la maison. »

« Tch… D'accord. »

Il se leva, l'air encore offusqué, comme s'il savait que ça ne servait à rien de protester. Il jeta un œil à Tomoe, sortit un paquet de son sac, et dit :

« Bon, voilà ton cadeau d'anniversaire alors. »

« Ah… » murmura Muimi. « C'est vrai, on offre des cadeaux pour les anniversaires… »

« Hm ? Qu'est-ce que t'as dit ? Quoi ? Répète, Atemiya ? »

Akiharu avait l'air si suffisant qu'on aurait dit qu'il venait de terrasser un dragon.

« Me dis pas que t'as oublié d'offrir un cadeau d'anniversaire à ta chère amie ! Oh mon Dieu, j'en reviens pas ! C'est une blague ? Ohh, qu'est-ce qu'on va faire, qu'est-ce qu'on va faire ? Pour l'amour du ciel, dites-nous quoi faire ! Hein ? Hein ? Hein ? »

« La ferme, gros lourdaud. Mon sourire suffit pas ? » fit Muimi, boudeuse, en se dirigeant vers l'entrée.

« Hé, attends ! Te vexe pas comme ça ! T'es une gamine ou quoi ? Ahh, c'est parti. À la fac, Emoto ! Adieu ! On remet ça vite, Ikkun ! »

Akiharu fit un petit signe de la main et courut après Muimi.

« Bye-bye. À une prochaine », répondit Tomoe, en agitant mollement la main en retour.

Dès que les deux furent partis, ses mains se portèrent vers le cadeau. Elle défit le ruban et ouvrit délicatement le papier d'emballage.

« Je me demande ce que c'est. Ikkun, qu'est-ce que tu en penses ? »

Apparemment l'alcool s'était en grande partie dissipé. Ses joues avaient encore un peu de rouge et sa voix était un peu aiguë, mais sa personnalité semblait être revenue à son réglage par défaut.

« Je suis un peu excitée. Ce genre de chose me met toujours dans tous mes états. »

« Bon, c'est sans doute pas des yatsuhashi », dis-je.

Au fait, ceux que j'avais apportés s'étaient répartis également entre les estomacs des cinq fêtards.

« À en juger par la taille, c'est un accessoire ou un truc du genre. »

« Ouais, peut-être. Oh, c'est un tour de cou. Plutôt cool, non ? »

C'était un tour de cou à pendentif type capsule, avec du liquide à l'intérieur. Ça ne ressemblait pas vraiment à un truc de fille, mais comme le disait Tomoe, c'était plutôt cool.

« Héhéhé, c'est exactement ce que je voulais », nota-t-elle joyeusement et elle l'essaya aussitôt. « Ça me va comment, Ikkun ? »

« Ça te va bien », lui dis-je, mais en vérité je n'en savais rien.

Mes yeux passèrent de Tomoe qui jubilait à Mikoko, qui somnolait dans un coin. Elle avait l'air si paisible que je n'eus pas le cœur de la réveiller. Peut-être qu'elle prévoyait simplement de passer la nuit chez son amie.

« Hé, Ikkun », dit Tomoe en se redressant soudain. « Merci encore d'être venu jusqu'ici aujourd'hui. »

« Je ne pense pas que ce soit le genre de chose pour laquelle il faille me remercier. »

« Mais t'aimes pas faire ce genre de choses, hein ? »

Elle posa la question délicate presque comme si de rien n'était et leva délicatement le visage pour observer mon expression. Comme si… Elle espérait voir au travers de moi. Ou jeter un coup d'œil à mon cerveau de l'intérieur.

« Euh, non, je… »

« T'aimes pas t'ouvrir aux autres, hein ? »

« C'est bon. Je déteste pas. J'aime bien faire l'idiot avec tout le monde, en fait. »

« C'est un mensonge. »

« C'est la vérité. »

« C'est un mensonge. »

« Oui, c'en est un. »

Elle pouffa. Mais ses yeux ne souriaient pas tellement. Ils avaient même l'air tristes et solitaires. L'étrange combinaison d'expressions me déconcertait. Qu'est-ce qui n'allait pas ? Quelle raison pouvait-elle bien avoir de paraître si triste ? Elle avait passé son anniversaire entourée d'amis. S'il y en avait une —

« Mikoko est… »

Tomoe jeta un œil à son amie endormie.

« Une fille vraiment… vraiment formidable. »

« Ouais. »

J'étais inhabituellement direct dans ma réponse.

« J'imagine bien. »

« Je voulais être comme elle. »

« Mm-hm. »

« Mais j'ai pas pu. »

« Mm-hm… »

Tomoe soupira et baissa les yeux.

« Et me voilà, vingt ans et toujours incapable d'être comme elle. Et je suis sûre que ça va continuer comme ça. Peu importe le nombre d'années qui passeront, peu importe les décennies, jusqu'au jour où je mourrai, je serai jamais comme elle. »

« Qu'est-ce qu'il y a de mal à ça ? Chacun est différent. »

« Hé, Ikkun », demanda-t-elle en relevant les yeux, « est-ce que t'as déjà eu l'impression d'être défectueuse en tant que personne ? »

« … »

« Moi oui. »

Elle le dit avec un sourire. C'était le sourire le plus triste que j'aie jamais vu.

« Tout le monde… » lâchai-je.

Je ne savais même pas si mes mots de réconfort tout faits venaient de mon cœur. Je les prononçais à vide juste pour ne pas avoir à voir son visage triste. Quel crevard. Quelle dérision. Quelle inconvenance terrible.

« Tout le monde ressent ça parfois, j'imagine. Personne n'est parfait. On a tous nos forces et nos faiblesses. C'est ça qui nous rend humains. »

« Ouais, je comprends », répondit-elle. « Même moi je comprends ça, mais je pense que tu sais que c'est pas de ça que je parle. C'est quelque chose de plus décisif, de plus létal — »

« Comme une blessure mortelle. »

Boum. Les mots m'ébranlèrent.

« C'est de ce genre de chose que je parle. »

« … »

C'était donc la vraie raison pour laquelle je n'arrivais pas à lire Tomoe Emoto si facilement ? Autrement dit, depuis longtemps, elle —

« Il y a une autre moi ici. »

Tomoe pointa par-dessus son propre épaule droite.

« Même quand je fais la folle et que je m'éclate avec Muimi et Akiharu et Mikoko et toi comme ça, cette partie de moi reste juste à regarder en disant : "Tu parles." Elle me toise avec froideur et dédain pendant que je m'amuse et elle dit : "Comme si ça allait te mener quelque part." »

« … »

« Tu parles », soupira Tomoe à sa propre image. « Je sais que je serai sans doute jamais comme Mikoko jusqu'au jour de ma mort, mais peut-être que j'y arriverai une fois que je serai morte. Si je suis réincarnée, je veux revenir en Mikoko. Je veux pouvoir rire avec une innocence totale comme elle, mais aussi me mettre en colère quand je veux, et pleurer comme une folle quand je suis triste, et profiter de ma vie. »

« Moi… »

Cette fois je parlais du fond du cœur.

« Je veux pas être réincarné. Je veux juste me dépêcher de mourir. »

« J'imagine bien », dit Tomoe avec un doux sourire.

Mikoko se réveilla environ une heure plus tard.

« Uhhh », fit-elle en secouant le sommeil hors de sa tête.

Elle avait encore l'air assez fatiguée.

« Bon, qu'est-ce que tu vas faire ? » demandai-je.

« Je rentre. Tu vas rester pour la nuit ? »

« Non, je rentre… »

Elle se mit debout, l'air hagard.

« Ça va, j'ai dessoûlé. Donne-moi encore dix secondes. »

« Bien sûr. Je te raccompagne, alors. »

Je suis au moins assez un homme pour ça, ajoutai-je intérieurement, mais elle ne sembla pas saisir l'allusion. Elle avait été plongée dans un sommeil profond quand Muimi était partie, ce qui expliquait sa désorientation.

« Bon, bye-bye, Tomoe. »

« Yep. À une prochaine. »

Tomoe agita la main en un petit signe. Je récupérai mon sac et me dirigeai vers l'entrée. Je m'assis dans l'encadrement et mis mes chaussures. Elles avaient des lacets emmêlés, donc les enfiler était toujours bien plus chiant que de les enlever. Ce genre de situation, une perte de temps irritante. Pendant ce temps, Mikoko semblait avoir des problèmes avec sa propre chaussure, et un bruit de claquement maladroit me parvenait à travers la porte qui nous séparait. Ce n'était sans doute rien d'inquiétant.

Elle apparut dans le couloir extérieur peu après moi.

« Ohhh », gémit-elle en se frottant la tête. « J'ai mal au crâne… Ça tourne. C'est genre, Meurtre dans une supérette, sauf que le tueur porte des rollers. »

« Je ne comprends rien à ce que tu racontes. T'es sûre que tu veux pas rester pour la nuit ? Pas la peine de te forcer. »

« Ça va, je peux marcher. »

Elle vacilla dans le couloir sur des jambes incertaines. Je haussai les épaules et lui emboîtai le pas.

« Alors, t'as passé un bon moment ? » me demanda-t-elle une fois qu'on fut sortis de l'immeuble.

« Euh, je crois bien. Mais je passerai mon tour la prochaine fois. »

« Dis pas ça. On recommence ! Avec tout le monde ! C'est quand ton anniversaire ? »

« Mars. »

Elle parut défaite.

« Le mien c'est en avril. Ohh, j'aurais dû t'inviter plus tôt. »

« Du coup, c'est où chez toi ? Je te raccompagne. »

« Près de Horikawa. Horikawa Oike. Mais faut qu'on passe par chez toi d'abord. »

« Pourquoi ? »

« Mon scoot. »

Ah, c'est vrai. Elle était venue chez moi en scooter.

« T'es sûre que tu peux conduire dans ton état ? »

« Pourquoi pas… »

« D'accord. »

Elle ne semblait pas en état, mais puisqu'elle prétendait le contraire, qui étais-je pour l'arrêter ? En cas de besoin on pouvait toujours héler un taxi.

On remonta la rue Nishioji jusqu'à Nakadachiuri et on bifurqua vers l'est, quand, pour une raison ou pour une autre, de la musique de David Bowie se mit à jouer quelque part. Surpris, je cherchai des yeux un concert guérilla, mais c'était la sonnerie de Mikoko.

« Hm ? »

Elle sortit son téléphone de son sac.

« Allô ? Mikoko à l'appareil, la fille pétillante et énergique du lac Ashi ! Hm ? Quoi ? Tomo ? »

Il semblait que ce fût un appel de Tomo.

« Ouais. Ouais… Ouais, il est ici avec moi en ce moment. Il marche juste devant moi. Bien sûr, j'imagine. OK, je te passe. »

Elle me tendit le téléphone.

« C'est Tomo. Elle veut te parler. »

« Moi ? Pourquoi ? »

« Sais pas. »

« … »

J'aurais oublié quelque chose chez elle ? Je me grattai la tête et pris le téléphone. Il était un peu plus petit que le mien, donc il me parut un peu inconfortable.

« Allô ? »

« … »

« Allô ? »

« Ikkun. »

Une voix. Filée, comme si elle avait peur de quelque chose. Ç'aurait pu être lié au fait qu'on était au téléphone, mais quelque chose dans sa voix était nettement différent de quand on s'était parlés quelques instants plus tôt chez elle.

« Tomoe ? »

« Ouais. »

« Qu'est-ce qui se passe ? J'ai oublié un truc ? J'ai mon sac avec moi. »

« Non, c'est pas ça. Euh… J'avais oublié de te dire quelque chose. »

Oublié de me dire ?

« Bien sûr, quoi donc ? »

« Laisse tomber. À plus. »

Clic. L'appel s'interrompit brutalement.

Biiiip. Biiiip. Biiiip. Biiiip.

Après quatre sonneries, j'écartai le téléphone de mon oreille et le fixai trois secondes de plus, la tête penchée d'incompréhension. Finalement, je rendis l'appareil à Mikoko avec un « Merci ».

« Bien sûr », dit-elle en le récupérant. « Alors elle a dit quoi ? »

« Rien… Je ne sais pas ce que c'était. »

« Hein ? »

Elle me jeta un regard intrigué, mais c'était moi le plus intrigué de nous deux. Tomoe avait quelque chose à me dire ? Pourquoi commencer et puis s'arrêter comme ça ?

« Quoiii ? » insista Mikoko. « C'était quoi ? Un secret ? Vous avez eu une conversation secrète tous les deux ? »

« Non, rien de tel… Au fait », Mikoko, dis-je en changeant de sujet, « il y a quelqu'un juste là ? »

Je traçai un cercle de l'index au-dessus de son épaule droite.

« Mmh ? »

Elle haussa un sourcil dubitatif. Naturellement.

« Je veux dire, t'as l'impression que quelqu'un est juste là, à te regarder de haut ? »

« Pas vraiment, mais… pourquoi ? »

« Si tu sens rien, c'est très bien. »

« Si y'avait quelqu'un, ce serait vraiment flippant. »

Puis, comme si elle venait juste de s'en souvenir, elle pointa son cœur et dit :

« Mais pour ici, par contre, y'a quelqu'un. »

Ah-ah, fis-je en hochant la tête. À son sourire pudique, ce devait être son petit ami.

On arriva à mon immeuble en environ dix minutes. Le parking ne contenait qu'un seul scooter, donc c'était forcément le sien.

« Whoa, c'est une Vespa. »

Un modèle vintage blanc, qui plus est. Cette fille appelait sa Vespa un scoot ? Une Vespa est une Vespa, et rien d'autre qu'une Vespa. L'appeler scoot, à mes yeux, n'était pas une insulte ordinaire — c'était une insulte ultime, qui menaçait d'ébranler mon existence même. Tout le monde a une chose pour laquelle il sacrifierait sa vie, pour laquelle il échangerait le monde, et pour moi, c'était précisément ça. Je voulus crier sur Mikoko. Je me retournai vers elle avec colère.

« … »

Elle dormait.

« Ça me laisse effectivement sans voix… »

Elle dormait debout. C'est vrai qu'elle avait été particulièrement silencieuse depuis un bon moment. Se pouvait-il qu'elle ait été somnambule ? Forcément. Ooh, j'étais témoin de la limite absolue du potentiel humain. Je lui donnai quelques tapes sur la joue, mais elle refusa de se réveiller. J'eus l'envie de me mettre à lui étirer le visage, mais il n'y aurait aucun moyen de m'en sortir si quelqu'un nous voyait, donc je me retins.

« Bah, je peux pas non plus la laisser là… »

Auquel cas, je n'avais que deux options : donner, ou prendre.

Hop, grognai-je en la chargeant sur mon dos. Elle remua un peu en chemin mais ne se réveilla pas. Sans doute parce qu'elle était petite, elle était plutôt légère. Ou peut-être les filles, en général. Avec elle toujours sur mon dos, j'entrai dans l'immeuble et grimpai les escaliers jusqu'au deuxième étage. Je clopinai le long du couloir aux planches jusqu'à la chambre voisine de la mienne. Je toquai doucement.

« Ouais, une seconde », répondit une voix de l'intérieur.

Miiko apparut bientôt devant nous. Elle était habillée d'un nouvel ensemble, rouge cette fois, de tenue traditionnelle décontractée. J'étais quasiment certain que c'était la tenue avec le mot Trahison imprimé dans le dos.

« Mm ? »

Elle dévisagea la fille sur mon dos d'un air soupçonneux. Après un instant de réflexion, elle dit :

« Bien sûr que je te laisserai te cacher ici, mais en parlant en toute amitié, je te conseille de te rendre. Le Japon a une police plutôt efficace. Tu n'arriveras pas à fuir. »

« Oh, c'est pas du tout ça cette fois. Euh… Cette fille est une camarade de classe. On dirait qu'elle a trop bu et qu'elle s'est endormie. Tu pourrais l'héberger pour la nuit ? »

« Hmm. »

Miiko posa la main sur son menton et réfléchit.

« Pourquoi elle ne peut pas dormir chez toi ? »

« Bah, comme tu vois, c'est une fille. Et apparemment elle a un copain, donc je peux pas la faire dormir chez moi. »

« Hmph. Bon, si c'est ainsi, j'imagine que ça ne me dérange pas. Mais qui donne aujourd'hui recevra un jour. Ignorer un dû de gratitude est une vilenie. »

« Compris. Tu veux qu'on retourne dans les boutiques d'antiquités ? »

« Oui. Je suis contente que tu comprennes. Alors comment elle s'appelle, cette fille ? »

« Mikoko. De famille… Aoi, il me semble. »

« Mikoko Aoi ? Tiens donc, drôle de nom. »

Sur ces mots, elle prit ma camarade en charge. Tout le monde devrait avoir une grande sœur de voisine aussi fiable que Miiko.

« Bon, j'y vais. »

« Mm. Va dormir. Tu ferais mieux de ne pas te transformer en marmotte de l'après-midi. »

« Hein ? Je dors jamais l'après-midi. »

« Ah bon ? Bon, oublie alors. Bonne nuit. »

« Bonne nuit. »

Je m'inclinai et regagnai ma chambre, où je déroulai mon futon et m'y pelotonnai.

« L'heure de dormir. »

Et ainsi s'acheva la journée. Samedi quatorze mai. Non, il était déjà passé minuit, donc on était dimanche le quinze. À zéro heure vingt-quatre heures plus tard, ce serait le seize. Le zéro heure suivant, le dix-sept.

Zéro heure.

Zerozaki.

Se demandant si lui, qui n'était plus humain, tuait sa septième personne ou démembrait peut-être sa huitième, le produit défectueux s'enfonça dans le sommeil.


  1. Allusion au système japonais saiban-in seido, mêlant juges professionnels et citoyens tirés au sort, dont l'introduction a été débattue tout au long des années 2000 avant d'être effectivement mise en place en mai 2009. La comparaison de Mikoko fait donc référence à un projet de réforme judiciaire d'actualité au moment de la publication du roman. ↩
  2. Référence au conte folklorique japonais d'Urashima Tarō. Le héros, ayant passé ce qu'il croit être quelques jours dans le palais sous-marin du roi-dragon, en revient pour découvrir que des siècles se sont écoulés sur terre. La tradition rapporte qu'il ne put jamais peindre ni décrire les merveilles qu'il y avait vues — d'où l'expression « scènes impeignables » pour désigner ce qui résiste à la représentation. ↩
  3. Pocari Sweat : boisson énergétique japonaise commercialisée par Otsuka Pharmaceutical depuis 1980, omniprésente dans les distributeurs automatiques du pays. Réputée pour aider à la réhydratation, elle est traditionnellement consommée après l'effort physique — ou, comme ici, après une cuite. ↩
  4. Le lac Ashi (Ashinoko), lac volcanique situé près du mont Hakone, est l'un des sites touristiques les plus emblématiques du Japon, omniprésent dans les publicités d'offices du tourisme et les jingles régionaux. Mikoko se parodie ici en mascotte ou présentatrice de météo locale. ↩