Chapitre 402. Changer (4)

Certaines organisations se rendaient à Valhalla, d’autres disparaissaient du jour au lendemain… C’était le genre de nouvelles qui inondaient les journaux ces derniers temps. Et, enfin, un changement survint.

La Fédération avait décidé de s’installer à Eva !

Ceux qui apprirent la nouvelle restèrent bouche bée : ils ne s’attendaient pas à voir la Fédération s’avancer ainsi en ces temps troublés.

Seuls quelques-uns comprirent que Valhalla avait délibérément fait monter les enchères dans le conflit qui avait suivi l’attentat récent.

L’intervention de la Fédération aiderait assurément à apaiser le chaos qui semblait croître de jour en jour.

Gabriel observait la situation depuis un moment et comprit le rôle que Valhalla attendait de la Fédération.

Elle fit donc plusieurs déclarations publiques importantes.

Elle souligna la nécessité de fortifier Eva, remercia Valhalla et la famille royale d’Eva pour leur pardon et leur accueil, et promit d’apporter son soutien à Eva, dont elle savait qu’elle deviendrait la fidèle partenaire de la Fédération à l’avenir.

Gabriel annonça aussi que la Fédération considérait non seulement Eva, mais toutes les cités et les humains comme des amis, et qu’elle accueillerait à bras ouverts d’autres villes désireuses de bénéficier de sa maîtrise technologique, pourvu qu’elles acceptent de se plier à certaines « conditions ».

Son discours fit l’objet de nombreux débats.

Peu de gens le savaient, mais le simple fait que Vidalif, le chef des Nains, qui paraissait rarement en public, soit venu à Eva indiquait que la volonté de la Fédération de résoudre le conflit actuel était sincère.

Et, bien sûr, les « conditions » évoquées par Gabriel avaient tout à voir avec l’incident récent.

Seol Jihu sortit promener les petites boules de poils et flâna dans la ville.

Les rues d’Eva étaient plus animées que jamais.

« C’est— c’est incroyable. Je n’arrive pas à croire que vous ayez réalisé des gravures aussi fines et précises uniquement à la main. »

« Hmph ! Je ne suis qu’un apprenti. Et puis, tu ne vois pas que je suis occupé ? Va-t’en ! Tu pourrais te blesser ! »

Un homme s’extasiait près du chantier où les Nains démontaient et rebâtissaient de fond en comble les bâtiments.

« Ah, pardon. Attendez, vous avez dit apprenti ? Impossible ! Je travaille dans le bâtiment depuis plus de vingt ans, et laissez-moi vous dire que votre maîtrise dépasse largement celle d’un simple apprenti. »

« Hmph ! Vingt ans, ce n’est rien. Et ne me fais pas rire ! Les maîtres forgerons arrivent ; quand tu verras leur travail, tu voudras ravaler tes paroles ! »

« V-Vraiment ? Je peux regarder ? Je ne les dérangerai pas. Je peux même faire des courses ! »

« Hmph ! Je viens de dire que c’est dangereux ici, non ? Si tu veux vraiment aider, va t’asseoir à l’ombre là-bas et apporte-nous de la bière pendant la pause ! »

Le ton du jeune Nain était abrupt, mais sans méchanceté.

Au contraire, les compliments de l’humain semblaient le flatter : un sourire pointait au coin de ses lèvres.

Seol Jihu observa le Nain et l’humain, hocha la tête, puis reprit sa route.

Le chantier n’était pas le seul lieu d’échanges entre la Fédération et l’humanité.

Dans la rue, une Terrienne sortit un morceau de chocolat de sa poche et le tendit délicatement à un enfant Renard qui pleurait dans les bras de sa mère.

Attiré par le parfum sucré, l’enfant se calma aussitôt et renifla, les yeux grands ouverts. Il lécha le chocolat dans la paume de la femme, comme s’il n’en avait jamais goûté.

Alors qu’un immense sourire illuminait le visage de l’enfant, la mère remercia la femme, qui salua timidement le petit de la main.

Les badauds ne purent s’empêcher de sourire.

Seol Jihu, lui aussi, sourit doucement et poursuivit.

Ils sont vraiment incroyables.

Baissant les yeux vers le trottoir soigneusement pavé, Seol Jihu ne put qu’être admiratif.

Les Nains avaient commencé les travaux dès leur arrivée à Eva.

Craignant qu’ils ne s’épuisent, Seol Jihu leur avait proposé de se reposer quelques jours avant de se mettre à l’ouvrage. Mais la réponse de l’artisan nain avait été inattendue.

[Tu veux qu’on se repose dans ce bâtiment ? Ne me fais pas rire.]

[Je sais que tu dis ça par considération pour nous, mais tu te rends compte de ce qu’on ressent, là ?]

[C’est comme si on avait notre journal intime, rempli de nos secrets les plus embarrassants, étalé bien en vue sur la table.]

[Autrement dit, on n’arrive pas à penser à autre chose. Impossible de se reposer tant que ce journal reste exposé ; autant régler ça d’abord.]

Voyant l’expression satisfaite qu’ils affichaient après avoir retiré une à une toutes les briques du trottoir, les avoir polies puis reposées, Seol Jihu décida de ne plus les retenir.

Quoi qu’il en soit, grâce à la minutie et au doigté des Nains, Eva devenait chaque jour plus belle.

Bien sûr, ils n’auraient pas pu réparer 80 % des voies en une semaine sans les Marchands du Printemps de l’Est, qui fournissaient les ressources nécessaires, ni sans la famille royale d’Eva, qui avait ouvert aux membres de la Fédération des terrains déjà réservés, y compris des emprises royales.

De plus, la boutique des Fées du Ciel devait ouvrir dans deux jours, et ce grâce à l’immense fortune que Seol Jihu avait offerte à Eva.

Kim Hannah craignait que le changement ne soit trop radical, mais elle ne s’y opposa pas.

Elle savait que la réussite du plan de Seol Jihu dépendait de la manière dont la Fédération s’adapterait à Eva et de la prospérité qu’Eva connaîtrait.

Quand même…

Après sa tournée de la ville, Seol Jihu, debout devant le portail de Valhalla, esquissa un sourire amer.

Ils n’étaient pas obligés de les rendre aussi énormes et tape-à-l’œil.

Le bâtiment de Valhalla était déjà vaste à l’origine, mais désormais sa splendeur rivalisait avec celle du Taj Mahal, tant les Nains lui avaient ajouté d’ornements.

Hein ? Qu’est-ce que c’est ?

Seol Jihu plissa les yeux en direction d’un coin du chantier.

Vidalif sculptait à lui seul une statue de pierre monumentale au milieu du jardin.

Transpirant à grosses gouttes, il semblait complètement absorbé par son œuvre, ses mains se mouvant avec une prudence extrême.

La statue ferait sans doute bel effet dans le jardin, mais elle avait un air familier.

On y voyait un homme à la lance, le bras replié au-dessus de la tête.

Minute. C’est moi ?

Seol Jihu cligna des yeux à toute vitesse.

Il ne pouvait pas l’affirmer seulement à la chevelure et au visage, mais la Lance de Pureté et le reste de l’équipement ne laissaient aucun doute.

Le Nain était bel et bien en train de sculpter Seol Jihu visant la Reine Parasite de sa lance.

Impossible pour Seol Jihu de l’arrêter, désormais.

Ses joues virèrent au rouge.

Bon sang. De tous les modèles possibles, il a fallu qu’il me choisisse, moi ?

Il secoua la tête et baissa les yeux vers les petits gâteaux de riz avec un soupir.

« Hé, gâteau arc-en-ciel. Tu es d’accord avec moi, pas vrai ? »

« Kkiing ? »

Le gâteau de riz blanc tigré inclina la tête.


*


La taverne la plus populaire d’Haramark, Manger, Boire et S’amuser, bruissait comme toujours d’animation.

« Valhalla devient pénible, ces derniers temps. »

Assis à une table de rondins, un homme grommela en servant de l’alcool dans sa coupe.

« Ils veulent gérer nos statuts ? Ce sont vraiment des Terriens comme nous ? Je ne comprends pas pourquoi ils soutiennent Eva… »

Il vida sa coupe d’un trait et fit la grimace.

« Je veux dire, leur cible, ce n’est pas Sinyoung ? Pourquoi est-ce qu’on devrait subir les dégâts au passage ? »

Deux autres hommes à la même table acquiescèrent.

« Et maintenant, la Fédération veut s’installer à Eva… Je ne pige plus rien. »

« Je ne sais pas. Tout le reste mis à part, que la Fédération souhaite s’installer à Eva… ce n’est pas si mauvais. »

Alors que l’homme se plaignait encore, l’unique femme du groupe se risqua à commenter prudemment.

Un des hommes se tourna vers elle, comme s’il se rappelait soudain quelque chose.

« C’est vrai, tu as dit que tu étais passée à Eva l’autre jour. C’était comment ? »

« Huhu. Préparez-vous à être bluffés. »

Avec un large sourire, la femme ôta l’arc de son dos et le posa sur la table, comme si elle n’attendait que cette question.

Les hommes écarquillèrent les yeux.

« Oh ? Tu as changé d’arc ? »

« Le jour de mon arrivée à Eva, c’était l’ouverture de la boutique des Fées du Ciel. J’étais curieuse, j’y ai jeté un œil et j’ai fini par acheter quelques trucs. »

« Cet arc vaut le coup ? »

« Vous n’avez pas idée. Mon ancien arc ne tient pas la comparaison. Le bois de cet arc vient des branches de l’Arbre-Monde. »

« Quoi ? »

« Surpris, hein ? Vous savez que l’Arbre-Monde est un frêne sacré, non ? Quand on encoche une flèche sur cet arc, elle est instantanément imprégnée d’un attribut anti-mal qui est très efficace contre les Parasites, sans parler des morts-vivants. Comment voulez-vous que je résiste ? »

Rayonnante, la femme s’attira l’exclamation admirative des hommes.

« Ouah… Ça a dû coûter une fortune. »

« Même pas aussi cher que je le pensais. »

« Vraiment ? »

« Oui. Ça coûtait plus qu’un long arc, bien sûr, mais ça restait très abordable. Ils n’ont pas cassé les branches exprès : ils n’utilisent que celles tombées naturellement pendant la croissance. Et j’ai eu une remise spéciale ouverture. »

« C’est tout ce que tu as pris ? »

« Bien sûr que non. »

Elle sortit ensuite son carquois, qui contenait des flèches aux plumes colorées.

« Tadah. Regardez ! Ces flèches sont imprégnées de la puissance des Esprits. »

« Des Esprits ? »

« Ouais ! Elles sont faites avec des plumes d’Ange Déchu, imprégnées de la force des cinq Esprits. Avec ça, je peux tirer des flèches de feu ou de vent comme les Magiciens. Alors, ça en jette, non ? »

Les yeux des hommes, braqués sur l’arc et les flèches, se mirent à briller d’admiration.

« Mais mon plus gros trophée… »

La femme n’avait pas fini.

Elle saisit une flèche particulièrement longue et la brandit avec précaution pour la leur montrer.

« …C’est celle-ci. Édition limitée — il n’y en avait que dix. Ils ont organisé un concours d’archerie à l’improviste et seuls les dix meilleurs clients pouvaient en acheter une chacun. J’ai réussi à en obtenir une en finissant neuvième. »

Une lueur menaçante bleue vibrait sur la pointe.

L’homme eut un petit rire gêné.

« Pourquoi c’est si spécial ? Je vois juste que la pointe est bleue. »

« Oh, c’est du Tonnerre. »

« Q-Quoi ? »

Les yeux de l’homme s’ouvrirent tout ronds ; il recula vivement sa chaise.

Les deux autres l’imitèrent.

La femme éclata de rire et fit signe de la main.

« N’ayez pas peur. C’est le même matériau, mais c’est sécurisé. »

« … »

« Il n’y en a qu’un soupçon dans la pointe, techniquement ce n’est même pas un vrai Tonnerre. Mais… »

La femme caressa doucement l’acier avec le pouce.

« Côté pouvoir destructeur, ça n’a rien à voir avec le reste. Si ça touche un point faible, même une Méduse explose. »

Elle leva le bras, la flèche prête à décocher.

« Un seul aller à Eva et te voilà complètement conquise. »

L’homme qui s’était plaint en premier lâcha ça d’un ton sec.

« Tu n’as plus qu’à t’y installer. »

La femme se figea.

Elle poussa un soupir et remit prudemment la flèche dans le carquois.

« Pourquoi tu dis ça comme ça ? »

« Tu te rends compte que tu les aides, là ? D’abord, tu vas à Eva, et maintenant tu fais la pub de leurs produits ! Avec tout ce qui se passe ? Tu as perdu la tête ? »

« Pourquoi j’aurais perdu la tête ? Je dis juste que j’en suis contente. Tu préfères que je mente ? »

La femme répondit d’une voix ferme.

« Et techniquement, Valhalla n’a rien fait de mal. »

« Je n’ai pas dit le contraire. Mais pourquoi ils se mêlent de nos— »

« Parce que Sinyoung ne fait rien pour éradiquer les déserteurs de l’humanité. Les derniers événements ont prouvé qu’il y a des traîtres parmi nous, et je pense qu’ils doivent être éliminés. »

« Wow. Qui aurait cru qu’une visite à Eva ferait de toi une avocate de Valhalla ? »

« Je ne suis l’avocate de personne. Je dis juste qu’ils sont plutôt raisonnables. »

L’homme ricana, mais la femme resta imperturbable.

« Et les Sept Dieux n’ont ciblé que les criminels pour l’évaluation des réglages. On n’a commis aucun crime, et on n’en commettra pas. Donc ça ne nous concerne pas. »

Elle posa la main sur son nouvel arc.

Après un instant d’hésitation, elle soupira.

« En fait… bon, je ne me suis pas encore décidée, mais je pense à rejoindre la guerre. »

« Quoi ? »

« Ça me trotte depuis un moment. Tu as raison sur un point : j’ai peut-être changé après être passée à Eva. »

Elle enchaîna.

« On est bloqués au Niveau 4 depuis un bail. On va y rester éternellement ? Les Niveaux 5 sont traités tout autrement. On ne devrait pas viser le Haut Rang avant qu’il ne soit trop tard ? »

« Avant qu’il ne soit trop tard ? »

« Oui, avant qu’il ne soit trop tard. »

La femme s’éclaircit la gorge.

« Écoutez. À partir de maintenant, le Paradis tournera autour d’Eva et des cités qui accepteront la Fédération. Pourquoi ? À cause de ça. »

Elle tapota l’arc et le carquois.

« Vous vous souvenez de ce que c’était, acheter de l’équipement jusqu’ici ? À chaque montée de niveau, les prix flambaient. Mais désormais, du meilleur matériel sera vendu bien moins cher. »

« On n’a pas besoin de se prosterner devant Valhalla pour acheter les armes d’Eva. Il n’y a pas de limite “à qui peut ou ne peut pas”, que je sache. »

« Ok, il y aura peut-être des pique-assiettes comme toi. Mais les autres ? Moi-même, j’avoue que c’est très tentant. Tu peux jurer qu’il n’y en aura pas plein comme moi ? »

L’homme ne semblait pas convaincu.

Son expression restait égale.

« La conjoncture n’a jamais été meilleure. L’humanité bat les Parasites depuis des années et maintenant la Fédération est avec nous. Beaucoup vont rejoindre la guerre en voyant poindre l’espoir d’une victoire. »

« Donc tu dis qu’on devrait céder aux exigences de Valhalla ? »

« Je dis juste qu’on devrait monter dans le train. Vous savez que le moyen le plus simple de gagner des points de contribution, c’est la guerre, non ? »

Les trois hommes hochèrent la tête à l’unisson.

« Alors, réfléchissez. On est nombreux à stagner au Niveau 4. Et si la moitié d’entre nous s’engageait, et que 10 % atteignaient le Haut Rang ? »

Elle balaya ses yeux de gauche à droite. L’un des hommes, le plus vif, se crispa.

« Vous croyez que les Hauts-Rang seront encore traités comme aujourd’hui ? Non : c’est normal que la demande baisse quand l’offre augmente. Pour l’instant, un Niveau 5, c’est un atout majeur dans n’importe quelle organisation ; mais sa valeur chutera. »

Une montée générale du niveau des Terriens. Non seulement les Niveaux 4, mais même les Niveaux 5 risquaient de perdre de la valeur.

« Les dirigeants de la plupart des villes suivent déjà Valhalla. Car pour eux, ouvrir leur cité est beaucoup plus avantageux, qu’on aime ou non. »

La femme déglutit.

« Scheherazade résiste encore, bien sûr, mais qui sait ce que Sinyoung décidera ? Et même si Scheherazade ne change pas, au bout de la route, il n’y aura que la destruction. »

Certains poissons restent dans les petites rivières, d’autres gagnent la mer.

Ceux qui vont vers la mer se renforcent à force d’adversité ; ceux qui restent ne changent pas.

Tout comme Valhalla était devenu plus fort que Sinyoung.

« Tu crois qu’on pourra encore profiter du Paradis comme aujourd’hui ? Moi, non. Les gens nous regarderont de haut parce qu’on n’a pas participé à la guerre, et on galérera à trouver une place dans les expéditions… On marchera constamment sur des œufs. »

Les deux autres hommes semblaient ébranlés.

Le premier, celui qui avait râlé, baissa la tête.

« …Je comprends ce que tu veux dire. »

Après un silence, il reprit d’une voix un peu plus douce :

« Mais rejoindre la guerre, quand même… On m’a dit que la Reine Parasite et les Commandants d’Armée étaient tous des dieux. Comment des humains ordinaires comme nous pourraient tuer des dieux ? »

La femme sourit : elle venait de cerner sa crainte.

« Je comprends. Participer à la guerre, c’est un risque. Mais doit-on prendre plus de risques que ce qu’on peut assumer ? »

« Hmm ? »

« Tu as raison. Comment des humains battraient des dieux ? Alors, évitons-les d’emblée. »

L’homme la fixa, interloqué.

« Tu piges ? Pourquoi se battre contre eux ? Il y a un Terrien qui a déjà tué un Commandant d’Armée, et la Fédération compte plein de costauds. »

La femme leva les mains et poursuivit :

« Laissons les monstres affronter les monstres, pendant qu’on gère des ennemis à notre portée. Les plus bas de l’échelle, on les bat déjà. Et avec plus d’armes comme celles-ci ? Je pense qu’on pourra vaincre plus fort. Et si, par hasard, ma flèche touche une Méduse… »

La flèche de Foudre en main, la femme trembla, les yeux brillants.

« Là, ce sont les Fées du Ciel ; mais bientôt les Nains, les Fées des Cavernes et les Hommes-Bêtes ouvriront leurs propres boutiques. Vous en pensez quoi ? »

« Donc… »

L’homme humecta ses lèvres.

« On devrait déménager à Eva ? »

« Non. Je dis qu’on devrait y aller ensemble. Pas besoin de déménager. »

« ? »

« J’ai entendu une rumeur de source fiable… »

La femme fit signe à ses camarades d’approcher.

Les trois hommes se penchèrent.

« La prochaine ville à s’ouvrir serait probablement Haramark. »

« Quoi ? Mais Haramark, c’est le fief de Sicilia, non ? »

« Eh oh. Tu sais pas que le jour où Valhalla a annoncé sa position, la cheffe de Sicilia a filé direct à Eva pour cirer les pompes de Valhalla ? »

« Sérieux ? »

« Tu vis dans une grotte ou quoi ? Ils ont même coupé les ponts avec une organisation alliée ! Et Cinzia a déjà négocié avec Haramark pour accepter les termes de Valhalla, du moment que leur supervision se limite aux criminels. »

« Je n’en reviens pas de Sicilia. Il y a quelques années à peine, ils lançaient une guerre civile parce qu’ils ne supportaient pas la famille royale. »

« Les temps changent. Depuis qu’ils sont représentants, ils font la guerre sans discontinuer. Je parie qu’ils sont soulagés que Valhalla prenne la main cette fois. »

La femme baissa la voix encore d’un cran.

« Bref, la prochaine, ce sera Odor ou Haramark. La rumeur dit que la princesse Teresa séjourne à Eva ces derniers temps, et qu’elle essaie de convaincre le représentant de Valhalla de choisir Haramark… »

Elle chuchotait comme si elle confiait un grand secret ; les trois hommes hochaient la tête.

Ce que la femme ignorait, toutefois, c’est que cette rumeur avait été répandue délibérément.

En d’autres termes, c’était un secret de Polichinelle — la preuve : la taverne, d’ordinaire si bruyante, n’était plus ce soir qu’un bourdonnement de chuchotis.

Les Terriens se tourmentaient de questions qu’ils ne s’étaient jamais posées.

C’était le prélude au changement de l’humanité.

*


Un mois s’était écoulé depuis l’installation de la Fédération à Eva.

Il était encore trop tôt pour juger du succès du plan, mais, pour l’heure, tout se déroulait sans accrocs.

La Fédération s’était fondue avec succès dans la cité humaine, et les rues d’Eva ne désemplissaient pas : touristes et Terriens venaient faire leurs emplettes jour après jour.

Et, aujourd’hui, on annonça l’ouverture simultanée d’Odor et d’Haramark.

« … »

Seule dans son bureau, Yun Seohui enfouit son visage dans ses mains.

Ceux qui la connaissaient savaient que la voir ainsi était rarissime.

Mais sa réaction se comprenait. Elle n’avait pas prévu que la Fédération se joigne à Eva.

Jusque-là, elle était persuadée que Sinyoung tiendrait bon. Désormais ? Plus vraiment.

Et ce n’était pas l’unique surprise.

C’est bien trop rapide…

La vitesse à laquelle Eva changeait était ahurissante.

Cela signifiait que l’adversaire préparait ce plan depuis au moins un an.

Pour Sinyoung, c’était une attaque-éclair ; pour Valhalla, l’aboutissement d’une longue préparation.

Yun Seohui ne pouvait plus nier qu’elle était en mauvaise posture.

La Fédération et sa technologie constituaient un appât indéniablement tentant.

En d’autres temps, elle aurait demandé que Scheherazade y soit associée.

Mais le prestige de Sinyoung n’était pas fameux, en ce moment.

Beaucoup de Terriens rendaient Sinyoung responsable de la montée en puissance des familles royales.

Ils prétendaient que tout cela ne serait pas arrivé si Sinyoung avait pris position plus tôt, ou si l’organisation n’avait pas fomenté l’incident dès le départ.

À l’heure qu’il était, Sinyoung ne pouvait plus rêver de rivaliser avec Valhalla.

À ce rythme, même la deuxième place devenait illusoire. Sinyoung finirait comme une organisation quelconque parmi d’autres.

Tout comme Valhalla avait dépassé Sinyoung en deux ans, cela allait se produire.

Ne rien faire, c’était prendre du retard.

Elle devait agir avant qu’il ne soit trop tard.

Agir — de quoi permettre à Sinyoung de retrouver sa gloire d’antan.

Yun Seohui n’était pas du genre à prendre des risques, mais, cette fois, elle n’avait pas le choix.

Elle posa la main sur le cristal de communication et appela son secrétaire.

Peu après, un jeune homme — pas le directeur des RH — entra dans son bureau, raide de tension.

« Vous m’avez appelée ? »

« Contactez… »

Yun Seohui se mordit la lèvre, expira, et reprit :

« Contactez Valhalla. Il faut que nous parlions. »