Chapitre 332 – Promesse (2)

« Super ! »

Le petit poussin sauta de joie.

« On l’a fait ! »

Battant de ses petites ailes, il piailla avec euphorie.

Marcel Ghionea ne comprit pas immédiatement ce qui se passait, mais il ne lui fallut pas longtemps pour percevoir le changement.

Les tentacules entrecroisés dans le ciel s’étaient arrêtés net.

Et bientôt…

Guoooooo—

Ils explosèrent comme un feu d’artifice au moment où le Rugissement d’Yggdrasil éclata !

« Ah ! »

Marcel Ghionea, qui s’était cru en échec, laissa échapper un cri de joie. Mais il était encore trop tôt pour s’étonner.

Woo— ! Wooooo— !

Les Nids, désormais privés de leurs tentacules, poussèrent des hurlements. Simultanément, ils se mirent à se tortiller follement. Comme des ballons gonflés d’air, ils se dilataient puis se rétractaient sans cesse.

Finalement, au moment où leurs surfaces se gonflèrent à l’extrême—

Ssssshk !

Marcel Ghionea vit clairement un bras gris et décoloré sortir de l’un des Nids.

Les branches dressées vers le ciel tremblaient, comme prêtes à se briser. Et à mesure qu’elles s’agitaient davantage, le nombre de lucioles qui en jaillissaient augmenta. Ainsi, lorsque les étincelles effleurèrent la silhouette grise, celle-ci commença à retrouver sa couleur d’origine.

Finalement, lorsque l’aura noire de la mort se dissipa totalement, un rouge éclatant apparut sur la silhouette, et une flamme ardente s’embrasa soudainement sur le Nid.

Crépite !

Immédiatement englouti par les flammes, le Nid poussa un hurlement encore plus désespéré.

Mais ce Nid n’était pas le seul à subir une transformation.

L’un d’eux se contracta brusquement comme comprimé par l’air, tandis qu’un autre fut lacéré en lambeaux par des lames de vent.

Et tous connurent le même sort : une mort violente.

Alors que l’écorce de l’arbre mort se fendait et s’éparpillait, les cinq Nids, incapables de supporter la pression, explosèrent. Simultanément, des figures imposantes s’élevèrent de chacun d’eux.

Rien qu’en se redressant, ils teintèrent l’air ambiant de leurs couleurs respectives — brun argile, bleu aquatique, rouge sombre, vert jade et bleu ciel.

Les Esprits survivants éclatèrent en acclamations.

[Whooooo !]

[Les Rois des Esprits !]

Marcel Ghionea reprit enfin ses esprits et balaya les alentours du regard. Il ne trouva pas le petit poussin. Ce ne fut qu’en regardant droit devant lui qu’il le vit, voletant quelques mètres plus loin.

Plaf. Marcel Ghionea le rattrapa et se jeta à son tour dans le lac.

« Hé. »

Poussant le petit poussin qui battait des ailes pour nager, il demanda :

« Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi l’Arbre-Monde a-t-il soudainement disparu ? »

« Il n’a pas disparu. »

Le petit poussin répondit aussitôt.

« Il a reçu une nouvelle vie. Comme il a réglé le problème urgent, il se débarrasse de son corps mort pour renaître dans un corps neuf et pur. Ce sera bien mieux pour lui à long terme. »

« Mais tout à l’heure— »

« Idiot. Tu crois que l’Arbre-Monde est stupide ? S’il s’était transformé en jeune pousse immédiatement, les Nids l’auraient dévoré sur-le-champ. »

Le petit poussin continua, sec :

« Je te l’ai dit. On a eu une chance parce que l’Arbre-Monde était resté, même dans un corps contaminé. Quand on lui a transmis la nouvelle graine, il a repris le contrôle de son corps et utilisé le pouvoir des carex pour faire exploser les Nids. Avoir cinq carex, c’était une vraie bénédiction divine. »

« Alors… »

« Ah, tu m’énerves ! Regarde par toi-même ! »

Sous les réprimandes du petit poussin, Marcel Ghionea regarda devant lui.

Le lac, autrefois rempli d’eaux usées, avait été purifié sans qu’il ne s’en rende compte. Une eau claire et limpide comme un miroir s’écoulait dans le lac, étincelante.

Bien que l’eau fût profonde, il en voyait le fond comme la paume de sa main grâce à l’Œil de mille lieux.

C’était exactement comme le petit poussin l’avait dit. La graine avait pris racine à l’endroit où se trouvait l’Arbre-Monde. Elle avait déjà germé. Bien qu’encore minuscule, la plantule avait ouvert ses premières feuilles, et grandissait rapidement.

Au moment où Marcel Ghionea atteignit le centre du lac, elle était déjà sur le point de devenir un jeune arbrisseau.

Sans l’aide des carex ou des nutriments laissés par l’ancien Arbre-Monde, la graine aurait mis des milliers d’années à atteindre l’âge adulte.

En tenant compte de cela, la vitesse à laquelle ce nouvel Arbre-Monde se développait était stupéfiante. Les cinq Carex d’Aphriso révélaient toute leur puissance.

« Ça faisait longtemps. Vous allez tous bien ? »

Le petit poussin prit la parole dès qu’il atteignit le centre du lac. Les Rois des Esprits, qui flottaient dans les airs, baissèrent les yeux.

[Toi, tu es…]

Un titan enflammé, dont le corps était entièrement constitué de flammes, inclina lentement la tête. Après avoir longuement scruté le petit poussin, il déclara :

[Je vois… Je me demandais ce qu’il s’était passé… C’était donc toi, Esprit Arcus…]

[S-Seigneur Esprit arc-en-ciel !]

Un Esprit à la teinte aquatique, ressemblant à une sirène, s’écria avec familiarité :

[Vous êtes venu nous sauver— !]

« La ferme ! »

Mais le petit poussin entra dans une colère noire.

« Espèces d’abrutis, imbéciles finis ! C’est si difficile que ça de pardonner les Fées des Cavernes ? Vous avez persisté à faire vos têtes de mules même dans une situation pareille ? »

[C’est que…]

« C’est que ? C’est que quoi ? Vous voyez dans quel état se trouve ce monde à cause de votre entêtement inutile ? Regardez donc autour de vous !? »

Les Rois des Esprits se turent face aux reproches du petit poussin.

« …Hé. »

Marcel Ghionea donna un coup de coude au petit poussin. Il ne comprenait pas tout, mais il savait que ce n’était pas le moment de se chamailler.

« Chet. »

Le petit poussin claqua la langue avant de se racler la gorge. Puis, il alla droit au but :

« Vous savez que la situation est loin d’être terminée, pas vrai ? »

En entendant cela, les cinq Rois des Esprits se tournèrent tous dans la même direction. Celle d’où Marcel Ghionea venait. Ils devaient ressentir la puissance illimitée de Bonté pervertie, car un frisson les parcourut.

Le petit poussin ricana.

« Peu importe. Donnez-moi vos pouvoirs. »

[…Nos pouvoirs ? Ah, tu veux dire—]

« Vous avez combattu ces monstres, vous savez très bien de quoi je parle. Je ne sais pas combien de temps ils vont tenir là-bas. Je ne me répéterai pas. Donnez-les-moi. »

[On voudrait bien, mais…]

Le Roi des Esprits du Feu, Ifrit, hésita.

[Malheureusement, ce n’est pas possible pour le moment.]

« Quoi ? Pourquoi ? »

[Comme tu dois t’en douter, nous avons été piégés dans les Nids pendant longtemps, servant de nutriment. Bien que nous ayons récupéré un peu de force grâce à l’Arbre-Monde juste avant sa renaissance, nous n’avons qu’une infime fraction de notre puissance. En l’état, même si on te transférait notre pouvoir, ça ne servirait à rien.]

« Vous ne pouvez pas les récupérer ? »

Le petit poussin pointa les restes des Nids flottant sur le lac.

[Non. Ces énergies sont trop contaminées pour être récupérées.]

Ifrit secoua sa tête massive.

[L’Arbre-Monde ne les a pas purifiées.]

« Alors purifiez-les maintenant ! »

[C’est la volonté et le jugement de l’Arbre-Monde. Nous pourrions le faire si nous le voulions vraiment, mais cela mettrait une trop grande pression sur l’Arbre-Monde, qui vient à peine de devenir un jeune arbre.]

Le petit poussin gronda.

L’intérieur de l’Arbre-Monde avait été vidé lorsque les cinq Nids le dévoraient. Incapable de purifier l’énergie contaminée, il aurait dû combler ce vide en puisant dans la graine et les carex.

Mais l’Arbre-Monde ne l’avait pas fait.

Une fois les Nids détruits, il s’était immédiatement arrêté pour entrer dans un cycle de renaissance. Il avait probablement jugé qu’utiliser plus d’énergie l’empêcherait d’atteindre l’âge adulte.

Au vu de la situation à la Forteresse de Tigol, cette décision n’était pas difficile à comprendre.

[Attends un peu. Je ne sais pas comment tu as mis la main sur autant de carex, mais il n’y en a pas un, il y en a cinq. Une heure— non, trente minutes devraient suffire. Avec la croissance de l’Arbre-Monde, nous retrouverons nous aussi nos forces, et nous te donnerons la quantité que tu veux.]

Ifrit n’avait pas tort. Mais l’essentiel, c’était que le groupe de Seol Jihu ne tiendrait peut-être pas trente minutes de plus.

Chaque seconde comptait dans cette bataille. Attendre une demi-heure était impensable.

« Merde ! Si seulement j’avais plus de pouvoir !! »

Le petit poussin hurla de rage, puis s’envola. Il nagea jusqu’aux restes des Nids, puis regarda autour de lui rapidement.

« Le voilà. »

Bientôt, il repéra le noyau noir du Nid et y enfonça sa tête. Ce qui suivit laissa Marcel Ghionea sans voix.

Pic, pic, pic ! Le petit poussin se mit à picorer le noyau à une vitesse terrifiante. À moins de rêver, il était bel et bien en train de manger le noyau.

[Ah, c’est vrai, il peut faire ça aussi.]

Alors que Marcel Ghionea allait crier qu’il était devenu fou, une voix portée par le vent coupa court à ses pensées.

Bientôt, un vent tranchant souffla. Les quatre autres noyaux restants flottèrent depuis les débris des Nids. Le vent les découpa en petits morceaux, faciles à avaler, et les envoya doucement vers le petit poussin.

Un Esprit semblable à une Fée translucide et verte abaissa lentement la main.

C’était le Roi des Esprits du Vent, Sylphide.

Elle regarda Marcel Ghionea, qui clignait des yeux, stupéfait, et lui adressa un sourire :

[Je comprends ce qui vous inquiète, mais il n’y a pas de quoi s’alarmer.]

« Il peut vraiment manger ça ? »

[Bien sûr ! Le vénérable Arcus est un Esprit extraordinairement spécial, né sous la bénédiction de la Déesse de la Chasteté.]

« Un Esprit spécial ? »

[Je devrais vous raconter ce qu’il s’est passé à l’époque pour bien expliquer. Malheureusement, le temps nous manque.]

[Pour faire simple, le vénérable Arcus est né avec pour mission d’anéantir le mal.]

[Il est né uniquement dans ce but, et toutes ses Autorités et capacités sont conçues pour cela.]

[Autrement dit, dévorer des objets souillés par le mal fait aussi partie de son rôle. Pour le vénérable Arcus, le mal n’est qu’une proie dont il se nourrit. Il peut faire de n’importe quelle source de mal un nutriment pour grandir.]

Marcel Ghionea déglutit. Il pensait que le petit poussin n’était qu’une Bête spirituelle mal lunée, mais il était bien plus que ça. Il n’avait qu’à voir la façon dont les Rois des Esprits le traitaient.

Cela dit, il s’en moquait. Marcel Ghionea observait le petit poussin avec impatience. Il ne le pressait pas, uniquement parce qu’il voyait à quel point celui-ci s’efforçait de manger rapidement.

Dépêche-toi, dépêche-toi… !

Combien de temps s’écoula ainsi ?

« Beurrrp— »

Le petit poussin lâcha un rot tonitruant.

Marcel Ghionea ouvrit enfin la bouche :

« Tu as fini ? »

« Mm, c’est acceptable. »

Le petit poussin hocha la tête. Peut-être à cause de son ventre gonflé, il paraissait plus gros qu’avant.

Et ce n’était pas tout. Son plumage jaune doré était devenu semi-transparent, presque comme les Esprits flottant autour.

« Attends, tu es… »

« Qu’est-ce que ça a de surprenant ? Je suis un Esprit moi aussi. »

Le petit poussin ricana.

« Je ne tiendrai pas longtemps sous cette forme, mais ça devrait suffire. Allez, on file d’ici. »

« …Merde, mais qu’est-ce qui se passe, à la fin ? »

« Je t’expliquerai plus tard. J’ai avalé ça à la hâte, alors je n’ai pas encore tout digéré. Je dois me concentrer sur la digestion, alors ne me parle pas. »

Sur ces mots, le petit poussin ferma les yeux. Marcel Ghionea secoua la tête, puis le prit dans ses bras.

[Permettez-moi de vous aider.]

Lorsque Sylphide agita la main, l’Archer d’acier fut soulevé hors du lac en un instant. En même temps, un souffle de vent enveloppa son corps, et il se sentit plus léger. Sans pouvoir en être sûr, il supposa que c’était probablement une capacité augmentant sa vitesse.

[Faites de votre mieux pour tenir. Nous vous rejoindrons dès que nos forces seront revenues.]

La voix d’Ifrit résonna dans son dos, mais Marcel Ghionea ne répondit pas. Dès qu’il posa le pied à terre, il se mit à courir à toute allure.

Bientôt, Marcel Ghionea quitta les abords du lac et ne fut plus qu’un petit point.

« Oi, le Magicien. »

À l’appel de Kazuki, un jeune homme recevant les soins de Maria tourna la tête.

« …Philip Muller, si vous voulez bien. »

« Peu importe. Vous pouvez m’aider ? »

« Quoi ? »

Philip Muller plissa les yeux, surpris par cette demande soudaine. Il était pourtant évident qu’il n’était pas en état.

La raison était simple : il avait utilisé la Manifestation.

Même pour un Exécuteur, invoquer un dieu dans son propre corps était un fardeau énorme. Il était normal d’en payer le prix. Voilà pourquoi Philip Muller n’avait plus été actif depuis l’arrivée de Bonté pervertie.

« Il s’agit de cette Licorne. »

Kazuki baissa la voix.

« Elle a une faiblesse. »

« Une faiblesse ? »

« Oui. On pourrait peut-être la retenir. »

Les yeux de Philip Muller s’illuminèrent. Empêcher Furieuse Tempérance d’aider Bonté pervertie. Si c’était possible, cela allégerait la pression qui étranglait peu à peu le groupe d’expédition.

« Comment ? »

« C’est simple. »

Kazuki visa les créatures brumeuses avec son arc, puis poursuivit :

« Il suffit de se débarrasser de ces Nightshades. »

Philip Muller fronça les sourcils. Alors qu’il allait demander de quoi il s’agissait—

« Prrrrr ! »

La Licorne baissa la tête en direction de Chohong.

Kazuki cria d’urgence :

« Vite ! »

Philip Muller serra les dents et lança une incantation. Même s’il avait encore beaucoup de questions, la situation exigeait des actes plutôt que des mots. De plus, il n’était pas idiot au point de perdre du temps à demander des explications dans une situation aussi critique.

Kazuki décocha alors une flèche, tandis qu’un cercle magique s’éleva depuis l’épais livre que Philip Muller tenait en main.

« ? »

La Licorne interrompit sa charge. Une pluie de flèches et de sorts magiques s’abattait déjà sur la brume qui l’entourait.

« Qu’est-ce que— »

Les Nightshades étaient des adversaires faciles depuis le début. Bien que Kazuki et Philip Muller soient épuisés, ils restaient tout à fait capables d’affronter ces créatures faibles.

La brume s’atténua aussitôt et fut réabsorbée par le corps de Furieuse Tempérance.

Kazuki ne manqua pas de remarquer le bref moment d’immobilité de la Licorne.

« Tsk ! »

La Licorne claqua la langue et relâcha à nouveau les Nightshades.

Mais cette fois encore, les flèches et les sorts les dispersèrent immédiatement, forçant la brume à retourner à l’intérieur du corps de la Licorne.

Résultat : la Licorne, qui se cabrait, s’arrêta et se figea de nouveau, ses pattes avant retombant mollement au sol.

Philip Muller jeta un coup d’œil à Kazuki. Bien qu’il préparât d’autres sorts comme demandé, il se demandait si tout cela avait réellement un impact.

Attaquer les Nightshades semblait effectivement perturber brièvement la Licorne. Mais puisque la brume était réabsorbée par le corps de la Licorne puis relâchée de nouveau, Philip Muller ne pouvait s’empêcher de penser que cela était vain.

Kazuki, au contraire, était convaincu. Il suffisait de voir l’expression de la Licorne, qui les fixait désormais avec incrédulité.

« Comme je le pensais. »

Kazuki hocha la tête en encochant une nouvelle flèche.

« Je comprends pourquoi la Reine des Parasites a forcé Furieuse Tempérance à rester enfermée dans ce monde. »

« Quoi ? »

« Vous savez, je me pose des questions depuis notre première bataille. Les Nightshades, je veux dire. Pourquoi sont-ils absorbés dans le corps de Furieuse Tempérance sans mourir ? »

« … »

« Bien sûr, ce n’est pas si étrange en soi. Après tout, ce sont des fragments de divinité. »

Kazuki parlait rapidement, sans quitter la Licorne des yeux.

« Mais ce n’est pas le seul détail bizarre. Vous avez remarqué autre chose ? »

« Remarqué quoi ? »

« Furieuse Tempérance… »

Clic. Kazuki finit de préparer une nouvelle flèche et poursuivit :

« Il relâche toujours des Nightshades avant d’utiliser sa divinité. »