Chapitre 330. Éveil, l’ultime combat (4)

Alors que Seol Jihu et Baek Haeju attaquaient de front et par-derrière, une lumière intense jaillit du corps de Bonté pervertie. Cette lumière était si éblouissante qu’elle en devenait presque aveuglante.

En conséquence, Seol Jihu s’écrasa au sol comme un ascenseur en chute libre.

La cause de cette lumière intense et de ce jaillissement d’énergie n’était autre que la divinité.

Le pouvoir d’un dieu brûla la toile d’araignée en un instant et plaqua même Seol Jihu au sol sans peine.

Il en fut de même pour Baek Haeju. Emportée par cette tempête soudaine, elle chuta tel un cerf-volant.

« Merde ! »

Seol Jihu pesta en frappant le sol du pied. Le succès avait été à portée de doigt, alors il ne pouvait qu’être déçu en le voyant s’évaporer comme un mirage.

Ils auraient dû en finir pendant que Bonté pervertie avait baissé sa garde. Malheureusement, leur unique et seule chance s’était achevée en vain.

Et il était fort probable que leur tactique précédente ne fonctionne pas une seconde fois.

Il faut retourner à la Forteresse de Tigol au plus vite…

Encore une fois, cette expédition ne se limitait pas à vaincre deux Commandants d’armée. En prenant en compte le temps nécessaire pour sauver le Royaume des Esprits et ressusciter l’Arbre-Monde, ils étaient déjà bien trop en retard.

Le problème était qu’ils ne parvenaient même pas à gérer les Commandants d’armée face à eux.

Seol Jihu se mordit la lèvre et leva les yeux vers le ciel. La lumière s’était estompée sans qu’il ne s’en aperçoive, et Bonté pervertie se tenait droite et le toisait d’un regard noir. À en juger par ses joues et son cou rougis, elle était sans aucun doute furieuse.

La situation ne faisait que se compliquer. Ayant été sur le point d’être vaincue, elle n’allait probablement plus y aller doucement avec eux.

Et en effet, le cœur de Bonté pervertie battait avec fureur. Son explosion d’énergie précédente était un réflexe subconscient de survie. En d’autres termes, ses sens avaient jugé que l’attaque précédente aurait pu être fatale.

Depuis qu’elle avait totalement absorbé une divinité, quand avait-elle ressenti pour la dernière fois une menace pour sa vie ?

Elle n’arrivait même plus à s’en souvenir.

La bouche de Bonté pervertie s’incurva face à cette sensation qu’elle n’avait plus ressentie depuis si longtemps.

« …Je retire ce que j’ai dit tout à l’heure. »

Elle parla calmement.

« Ce n’était pas une question de chance ni de circonstances alignées. Provoquer de telles circonstances et atteindre un objectif relève bel et bien d’une capacité. Tu mérites d’avoir exterminé Diligence impérissable. »

L’estime que Bonté pervertie avait de lui monta d’un cran, mais Seol Jihu n’en parut pas le moins du monde ravi.

Comme il s’y attendait, le ton de Bonté pervertie montrait clairement qu’elle n’irait plus doucement avec eux.

« Pfiuuu… »

Le cœur de Bonté pervertie battait vite, mais sa tête analysait calmement la situation.

Sa philosophie personnelle était que le combat était un échange de ressources. L’issue d’un affrontement dépendait de la quantité d’énergie, de techniques, et de capacités physiques que l’on possédait, ainsi que de l’efficacité avec laquelle on les utilisait.

Il n’y avait qu’une raison simple pour laquelle Bonté pervertie avait jusqu’ici combattu avec tant de désinvolture : aucun de ses ennemis n’était capable de rivaliser avec ses ressources.

Seule Baek Haeju pouvait le faire, dans une certaine mesure. En dehors d’elle, personne ne pouvait même la toucher, alors il lui suffisait de déverser toutes ses ressources sur une seule cible.

Mais depuis le retour de Seol Jihu dans la bataille, la situation avait changé.

Même si elle ne comprenait pas comment il était soudainement devenu si puissant, une chose était certaine : les ressources de ses adversaires avaient considérablement augmenté.

S’ils utilisaient leurs ressources aussi efficacement qu’auparavant, le même scénario pouvait se reproduire. Sans compter qu’il était impossible de prédire ce que ferait l’Étoile de la Luxure et de l’Avarice.

Telle était la nature d’un combat contre plusieurs adversaires. Désormais obligée de prêter attention à deux personnes en même temps, Bonté pervertie ressentait une légère appréhension.

Mais la solution était simple. Elle n’avait qu’à augmenter son budget et acquérir davantage de ressources, tout comme ses ennemis.

Et elle disposait de deux méthodes pour y parvenir.

La première consistait à appeler un allié à elle.

« Furieuse Tempérance ! »

La Licorne releva la tête en entendant son nom. Jusqu’à présent, le Quatrième Commandant d’armée s’était contenté d’observer le combat, sous la menace de Bonté pervertie.

Bien entendu, il ne faisait pas que regarder. Il soignait également ses blessures.

« Rejoins le combat. »

« ? »

« Je retire ce que j’ai dit tout à l’heure. Ne reste pas assis là, aide-moi. J’ai besoin de ta force. »

« Quoi ? »

Furieuse Tempérance fut pris de court.

« Je ne me répéterai pas. »

Bonté pervertie conservait un ton autoritaire, mais demandait pour la première fois de l’aide après avoir jusque-là agi seule.

Furieuse Tempérance fut surpris de voir Bonté pervertie parler si fermement. Puis il posa un regard neuf sur l’équipe d’expédition. Il ne pouvait s’empêcher de se demander à quel point ils devaient être redoutables pour forcer ce dragon orgueilleux et égocentrique à revenir sur sa parole.

L’instant suivant, le Quatrième Commandant d’armée se leva. Même s’il avait envie de se moquer de Bonté pervertie, il voyait à quel point elle était sérieuse.

Elle ne lui demandait pas de l’aide simplement pour se faciliter la tâche.

Ne me dis pas que…

C’était sûrement parce qu’elle entrevoyait, aussi infime soit-elle, la possibilité que l’impensable se produise.

« Très bien. Dorénavant, je t’aiderai moi aussi. »

Ainsi, Furieuse Tempérance, jusque-là spectateur, annonça son retour dans la bataille.

Les visages des membres de l’expédition devinrent livides. Ils avaient vraiment l’impression d’être frappés alors qu’ils étaient déjà à terre.

Mais ce n’était pas tout. Bonté pervertie avait encore une autre méthode.

« Je comprends désormais. »

Elle fixa Seol Jihu d’un regard profond et parla.

« Je saisis l’intention de la Reine. Je n’ai jamais vu de constellation comme toi. Tu es véritablement une Étoile absurde. »

Elle dit quelque chose qu’il ne comprit pas tout à fait.

« La Reine avait raison. Il aurait peut-être mieux valu te laisser tranquille. »

Elle parla avec force—

« Mais elle a aussi dit ceci. »

Elle croisa les mains et saisit les épées à sa taille. Les deux lames furent dégainées dans un fiou. Elles ressemblaient à de simples épées longues à première vue. Cependant, elles dégoulinaient de sang, bien qu’elles viennent tout juste d’être révélées au monde.

Les deux épées semblaient incroyablement sinistres.

« Un saumon remontant le courant ne peut changer le cours de l’eau, peu importe à quel point il s’agite. »

Ensuite, joignant élégamment les jambes dans les airs, Bonté pervertie prit ses épées en prise inversée et leva lentement les bras.

« C’est cela. Peu importe à quel point tu es une constellation prodigieuse— »

Se tenant comme une croix…

« Au bout du compte, tu ne seras qu’une Étoile parmi tant d’autres dans l’immensité de l’univers. »

Elle déploya pleinement ses ailes.

« Ciel et Terre, Toute Création. »[1]

Et fixant Seol Jihu de haut, ses pupilles se fendirent soudainement à la verticale.

« Je vais tout miser et te renvoyer dans le néant ! »

Pendant ce temps, à la Forteresse de Tigol, la Fédération était engagée dans une bataille sanglante que le mot horrible ne saurait suffire à décrire. Rien qu’en regardant la scène atroce, on pouvait sentir l’odeur du sang.

Le carnage avait commencé depuis les remparts. Toutes sortes de créatures volantes déchaînaient leur fureur dans le ciel. Les Hommes-Bêtes avaient beau courir en brandissant leurs griffes acérées et les Fées des Cavernes contre-attaquer en s’élançant dans les airs, ils ne faisaient pas le poids face au nombre écrasant d’ennemis.

Peu importait combien ils en tuaient, il n’y avait pas de fin. Le ciel lui-même semblait noirci par la horde de Parasites.

« Aaaah ! »

À cet instant, une Fée des Cavernes, transpercée par les griffes d’un ptérosaure, fut emportée dans le ciel en hurlant. Lorsque le ptérosaure la relâcha, elle chuta en agitant les bras jusqu’à s’écraser au sol, brisant ses os et ses organes. Son cadavre mutilé devint aussitôt le repas des Parasites affamés.

Et si les remparts étaient dans cet état, le spectacle en contrebas était encore plus sinistre.

Les cadavres s’empilaient les uns sur les autres, formant une immense montagne. Et les corps grouillants, ainsi que les Parasites, marchaient sur cette montagne pour grimper telle une marée montante.

« Là-bas !! »

« Arrêtez-les ! Arrêtez-leeeeees ! »

Les Fées du Ciel décochaient frénétiquement flèche après flèche, mais c’était futile face à une telle supériorité numérique. En fait, elles devenaient elles-mêmes des cibles pour les Fantômes Maléfiques qui les abattaient à distance, leurs corps transpercés tombant et rejoignant la montagne de cadavres.

Dans une telle situation, il allait de soi que les membres de la Fédération défendant la forteresse demandaient des renforts à leurs supérieurs chaque minute.

« L-Le Tonnerre est prêt ! »

Un nouveau Tonnerre arriva au moment idéal. Il avait été conçu par les Nains à peine quelques instants auparavant.

« Keuk… ! »

Gabriel se mordit la lèvre inférieure. Même si c’était une bonne nouvelle, elle savait pertinemment que cela n’éteindrait le feu que temporairement. Il repartirait de plus belle dès que les Nids et les espèces reproductrices donneraient naissance à de nouveaux soldats.

C’était la raison pour laquelle les cinq armées n’étaient pas encore entrées en combat. Avec l’Arbre-Monde disparu, le Tonnerre était le seul moyen pour la Fédération de gérer à peu près les Commandants d’armée.

La Fédération en était bien consciente, c’est pourquoi elle faisait de son mieux pour en obtenir autant que possible. Pourtant…

« …Merde. »

Le stock s’épuisait.

Mais cela ne voulait pas dire qu’ils pouvaient rester les bras croisés à regarder la situation empirer.

Consciente qu’elle n’avait plus d’autre choix, Gabriel serra les dents et cria :

« Déclenchez le Tonnerre ! »

Peu après l’ordre donné, des explosions tonitruantes retentirent de toutes parts autour de la forteresse.

Le ciel retrouva sa couleur d’origine alors que les créatures noires furent balayées par une lumière bleutée.

Mais cela ne dura qu’un instant.

Bientôt, de nouvelles troupes affluèrent à l’horizon comme une pluie de grêle.

Cependant, ils n’eurent pas le temps de désespérer.

« Le mur ouest… ! »

« La tour de guet est tombée à l’est ! Il faut envoyer des renforts immédiatement… ! »

Les appels à l’aide venaient de toutes parts.

Gabriel ne pouvait leur en vouloir. La réalité, aussi cruelle soit-elle, était que chaque front était au bord de l’effondrement.

Le problème, c’est qu’elle n’avait plus aucun moyen d’aider. Elle n’avait plus de renforts à envoyer ni de Tonnerres à faire exploser.

C’est donc la fin…

C’était évident. Elle n’avait qu’à regarder les remparts devant elle. Les cadavres des soldats de la Fédération gisaient partout, et il était rare de voir quelqu’un debout, encore entier.

Il n’y a… aucune issue…

Le regard perdu dans le ciel qui s’assombrissait de nouveau, Gabriel ferma doucement les yeux. Elle pouvait enfin entrevoir la fin, qui lui paraissait encore si lointaine quelques instants plus tôt.

Devrait-on battre en retraite ?

Au final, cette pensée lui traversa l’esprit, tout en sachant parfaitement ce qu’il adviendrait du Paradis s’ils abandonnaient la Forteresse de Tigol.

Au moment où Gabriel rouvrit les yeux et fixa faiblement l’horizon…

« ? »

Elle cligna des yeux.

L’armée de cadavres avait stoppé sa marche. Les Parasites aussi s’étaient arrêtés et tournaient le corps dans une même direction.

Mais que s’était-il passé ?

Gabriel tourna machinalement la tête dans la direction que fixaient les ennemis, et resta bouche bée.

Elle n’avait pas le choix.

Sur la crête de la montagne au loin, des silhouettes apparurent une par une.

Ppooooooo—

L’instant d’après, lorsque le son d’un cor résonna, le champ de bataille devint instantanément silencieux.

Sans qu’elle ne s’en rende compte, les ombres s’étaient étendues à l’horizontale et couvraient toute la crête.

Ppoooooo—

Le cor résonna de nouveau.

Tandis que Gabriel sortait de sa stupeur, elle entendit des pas précipités s’approcher.

« Nouvelle urgente ! Nouvelle urgente ! »

La Fée du Ciel qui courut vers elle se prosterna devant Gabriel.

« La communication… ! La ligne de communication est rétablie ! »

« …La ligne de communication ? »

Gabriel répéta mécaniquement.

« Oui ! Eva a envoyé des renforts… ! »

« Où ça ? »

Un Homme-Bête au pelage trempé de sang demanda, incrédule. Et il ne pouvait pas être blâmé — l’humanité avait jusqu’ici détourné les yeux alors que l’Alliance des Hommes-Bêtes s’effondrait, refusant toutes les demandes d’aide de la Fédération.

« Eva a envoyé des renforts ? Impossible ! Vous vous moquez de nous ! »

Lorsque l’Homme-Bête redemanda, la Fée du Ciel leva un bras tremblant. Sur sa paume brillait un cristal de communication illuminé.

Tous les regards se tournèrent vers la boule de cristal, qui montrait une cavalerie alignée au garde-à-vous.

Les yeux de Gabriel s’écarquillèrent. Si ses yeux ne la trompaient pas, la personne à la tête de l’armée était une humaine. Une humaine à cheval, ses cheveux roses flottant dans le vent.

« C’est donc vrai… »

L’Homme-Bête se tut. Ils avaient été au bord du désespoir.

« …Ce n’est pas seulement Eva. »

Les sanglots de la Fée du Ciel brisèrent le silence.

« Odor, Grazia, Caligo et Haramark ont également envoyé des renforts. »

Les larmes aux yeux…

« De plus, ces cinq cités ont lancé un appel sous les drapeaux à tous les Terriens. Même des Exécuteurs sont venus. Trois d’entre eux ! »

Et les lèvres tremblantes…

« Les humains… ont envoyé des renforts ! »

En regardant autour d’elle les hauts gradés encore incrédules…

« L’humanité… »

D’une voix étranglée par les larmes, elle déclara de nouveau :

« …a répondu à l’appel à l’aide de la Fédération ! »

La mèche de la guerre, prête à s’éteindre, venait d’être rallumée.

« Vous, là… »

Au même moment.

« Sacrifiez vos corps. »

[?]

« Je veux dire, allez mourir. Vite. »

Les Esprits se retrouvèrent en émoi devant les paroles du petit poussin.

[H-Hein ? Juste comme ça ?]

« Stop ! »

Alors qu’une question allait fuser, le petit poussin éleva la voix.

« Je croyais avoir été clair ! Je n’ai pas le temps d’expliquer ! »

[M-Mais…]

« Pourquoi ? Vous avez soudainement peur de mourir ? »

[Qu’est-ce que tu viens de dire !?]

Le commentaire moqueur du petit poussin mit les Esprits en colère.

« Sauf si vous êtes complètement idiots, vous devez bien comprendre pourquoi nous ne sommes que deux ici. »

[C-C’est que…]

« Les humains venus vous aider se battent au péril de leur vie. Ils comptent sur nous pour réussir. »

[…]

« Si vous voulez vraiment une explication, je vous en donnerai une. Mais sachez ceci : plus nous prenons de temps, plus nous risquons d’échouer. »

Les Esprits se turent face à l’intimidation du petit poussin.

« Alors ? Quelle est votre décision ? »

Lorsqu’il les pressa de répondre…

[…On doit juste se battre ?]

Un Esprit demanda prudemment.

« Exactement. Battez-vous. Jusqu’au bout. Même en mourant, ne mourez pas trop facilement. Résistez jusqu’à la toute dernière seconde. Résistez encore et encore ! Ce n’est qu’à ce prix que vous pourrez mourir. Il faut qu’ils soient totalement focalisés sur vous. »

[C’est tout ce qu’on a à faire ?]

« C’est suffisant. Et c’est aussi tout ce que vous pouvez faire. Maintenant, dépêchez-vous ! »

Poussés par le petit poussin, les Esprits se retournèrent.

Et bientôt…

[Iyaaaaaaa !]

[Uwaaaaah !]

Les Esprits rassemblés au cœur de ce monde se ruèrent vers le lac.

Naturellement, les Nids réagirent. Ils avaient dû repérer les Esprits fonçant depuis toutes les directions, car des centaines de tentacules surgirent à la surface du lac.

Marcel Ghionea observa le combat qui se déroulait sur le lac avec un regard dévasté.

Ce n’était même pas une bataille.

Les Esprits se faisaient massacrer par les tentacules et tombaient comme des mouches. Peu importe l’angle, cela ressemblait davantage à une boucherie qu’à un combat.

« Oi, l’Archer. »

C’est alors que le petit poussin s’adressa à lui.

« On dit que tes talents de tireur d’élite sont de premier ordre. Archer d’acier, c’est bien ton titre, non ? »

En entendant cela, Marcel Ghionea s’agenouilla sur le sol en plein chaos. Il était trop tard pour faire marche arrière, mais il comprenait désormais ce que le petit poussin essayait de faire.

« Bien. Alors avant d’encocher ta flèche, attache-y ce que tu as reçu de Partenaire. »

« …La graine et les carex ? »

« Si j’ai raison, les Rois des Esprits doivent se trouver dans ces Nids. »

Marcel Ghionea tressaillit en préparant son tir.

« J’en suis sûr. J’ai entendu ce monstre parler d’une expérience. Les Parasites ont forcément monté un plan impliquant les Esprits. »

Dans ce cas, l’expérience devait concerner le parasitage des Esprits.

« C’est pas possible… »

Le visage de Marcel Ghionea se tordit. C’était bien une chose qu’ils ne pouvaient pas laisser passer. Il fallait l’arrêter à tout prix.

« Si leur plan aboutit, les conséquences seront désastreuses. Mais à première vue, ils n’ont pas encore réussi. C’est peut-être notre chance. »

« Notre chance ? »

Marcel Ghionea posa la question tout en attachant fermement la graine et les carex à sa flèche.

Le petit poussin pointa le centre des cinq Nids.

« Parce que le corps principal est encore là. »

« Tu veux dire que l’Arbre-Monde est encore en vie ? »

« Non, je n’ai jamais dit ça. J’ai dit qu’il est encore là. »

Le petit poussin poursuivit.

« Pas besoin de trop réfléchir. Imagine qu’il y a un cadavre devant toi. Mais nous avons une potion miraculeuse capable de ramener les morts à la vie. Alors il suffit de la lui administrer. »

Marcel Ghionea comprit enfin ce que lui demandait le petit poussin.

Le petit poussin voulait qu’il tire une flèche portant la graine et les carex pour toucher l’Arbre-Monde.

Il avait bien des questions. Mille scénarios lui traversaient l’esprit. Même si l’Arbre-Monde revenait à la vie… et si les Nids devenaient plus forts ?

« …Alors. »

Mais—

« Je dois juste faire mouche, c’est ça ? »

« Tant que ta flèche s’y plante. »

Ces mots suffirent.

Marcel Ghionea encocha la flèche et prit position.

S’il devait le faire, autant le faire tout de suite. Après tout, plus ils attendaient, plus ils risquaient d’être repérés à mesure que les Esprits tombaient.

Mais en réalité, c’était une tâche quasi impossible.

Toucher une cible immobile n’était pas difficile, mais le chemin que devait emprunter sa flèche était bien trop ardu.

Il fallait qu’elle traverse des centaines de tentacules virevoltant dans les airs, tout en évitant les Esprits.

Lors d’une finale de football suivie par le monde entier, un joueur professionnel qui, mené 2 à 3, entre en prolongation après avoir disputé les quarante-cinq minutes de la seconde mi-temps, puis s’avance dans la surface de réparation pour le but décisif— était-ce cela qu’il ressentait ?

Une pression immense pesait sur Marcel Ghionea. Mais ce n’était pas une question de savoir s’il en était capable. Non, c’était une chose qu’il devait faire, une chose qui devait être faite.

Ainsi, Marcel Ghionea écarta toute pensée vaine. Une fois l’esprit vidé, chaque cellule de son corps s’éveilla et vibra.

Il inspira lentement, l’air froid envahit ses poumons et gela son corps.

Puis, tout devint flou. Les bruits qui agitaient son esprit se dispersèrent, et les tentacules qui brouillaient ses yeux plissés se changèrent en un flou vaporeux.

Et alors, au moment où un arbre desséché occupa tout son champ de vision…

Au moment où son souffle suspendu s’échappa, puis s’arrêta…

Au moment où ses cheveux frémirent dans le vent…

Un souffle maîtrisé, une main ferme, et une brise légère : au moment précis où tout s’aligna parfaitement, l’œil droit de Marcel Ghionea s’ouvrit brusquement.

Et au même instant, son doigt glacé relâcha la corde de l’arc.

Ting !

Avec une onde sonore brève, la flèche semblable à un mât fusa droit devant.

C’était un tir parfait, sans le moindre tremblement.

En lieu et place de Seol Jihu et de l’équipe d’expédition, la flèche d’acier, porteuse des vœux de la Fédération et de l’humanité, vola droit vers l’Arbre-Monde.


  1. Je suis à peu près certain qu’il s’agit des noms de ses épées jumelles (même si ce n’est jamais précisé ni expliqué). ↩