Chapitre 318. Le fils du tigre ne naît pas chien (3)

Le jour où Charlotte Aria prit sa décision, l’humanité lança un appel sous les drapeaux dans cinq villes, dont Eva et Haramark.

Au matin du jour suivant, un groupe de Terriens se précipita vers le palais royal d’Eva. C’était pour protester et s’opposer à ce soudain appel sous les drapeaux.

Malgré les soldats décontenancés qui tentaient de les en empêcher, il était difficile de retenir des Terriens aussi obstinés, surtout quand ils étaient des centaines.

Déterminés, les Terriens forcèrent l’entrée de la grande salle avec des yeux féroces. L’homme en tête du groupe s’apprêtait à crier quelque chose en voyant la reine, mais ferma soudain la bouche.

Kim Hannah, Tong Chai, Odelette Delphine, Hao Win et quelques autres — les membres centraux de Valhalla et des organisations affiliées — attendaient dans le palais, anticipant un tel événement.

C’était un excellent choix, au vu du résultat. Sans ces figures importantes, les Terriens auraient sans hésiter dégainé leurs épées.

Mais même s’ils reculèrent en voyant les membres présents, l’esprit de la foule ne s’éteignit pas pour autant. Chaque individu de la masse lançait des regards menaçants, montrant clairement leur intention d’intimider la famille royale pour qu’elle retire l’appel sous les drapeaux.

Alors qu’un silence pesant régnait, Sorg Kühne réprimanda d’une voix sévère les Terriens aux regards noirs :

« Il ne s’est même pas écoulé une journée depuis que la famille royale a décrété l’appel sous les drapeaux. Commettre un crime aussi grave que la sédition alors que chaque seconde est précieuse… Êtes-vous devenus fous ? »

« Sédition ? Crime grave ? Hah ! »

Un ricanement sonore retentit.

« Va bouffer de la merde. »

L’homme en tête de la foule ricana, faisant immédiatement se crisper l’expression de Sorg Kühne. Ce dernier tentait de faire pression en qualifiant leurs actes de criminels, mais comme prévu, ils s’en fichaient royalement.

« Laisse-nous te retourner ces mêmes mots. T’as perdu la tête ? » [1]

« Toi ? »

Les sourcils de Sorg Kühne se haussèrent discrètement.

« Avez-vous oublié que vous êtes en présence de Sa Majesté la reine ? »

« Va te faire foutre. C’est ta reine, pas la nôtre. De toute façon, reine ou pas — »

L’homme ricana et gronda en dévoilant ses dents jaunes.

« Je vais pas rester là à m’étaler. Pourquoi tu retirerais pas l’appel sous les drapeaux tant qu’on est encore gentils, hein ? »

« Qu’avez-vous dit ? »

Il donna un ultimatum comme s’il grondait un chien.

Le visage de Sorg Kühne s’empourpra. Il s’attendait à une certaine résistance, à ce que certains Terriens dépassent les bornes. Mais les mots vulgaires de cet homme dépassaient ce qu’il avait anticipé.

« Ne soyez pas ridicule. Pourquoi la famille royale devrait-elle retirer son appel sans motif légal ? »

« Hein !? T’as dit qu’une guerre avait éclaté dans la Fédération, non ? »

L’homme rugit de frustration, comme s’il en mourait.

« Les Parasites attaquent la Fédération ! Pourquoi diable on devrait aller à la Forteresse de Tigol !? »

« Vous posez la question parce que vous l’ignorez vraiment ? La Fédération, et en particulier la Forteresse de Tigol, est voisine d’Eva — »

« Épargne-moi ton baratin stratégique à la con ! »

« Q-Quoi ? »

« J’en ai rien à foutre ! Ce serait une autre histoire si c’était Eva qui était attaquée ! Mais là, c’est pas le cas ! Alors pourquoi on devrait être traînés à la guerre contre notre gré !? »

« Je vous explique que — »

Sorg Kühne en resta bouche bée.

Il n’était même pas possible de le raisonner, l’homme ne l’écoutait pas ! Il haussait seulement le ton, convaincu d’avoir raison.

Le plus stupéfiant, c’était qu’il hurlait avec assurance : Qu’est-ce que ça peut nous foutre que la Fédération soit en danger ?

Mais c’était là la mentalité de la plupart des Terriens. Pour eux, le Paradis n’était rien de plus qu’un jeu vidéo hardcore et stimulant, auquel ils se connectaient quand ils s’ennuyaient ou avaient du temps libre.

Ils avaient la Terre, leur véritable foyer, où ils pouvaient toujours revenir. Il n’y avait aucune raison pour eux de risquer leur vie pour le Paradis. Seol Jihu était simplement une exception rarissime.

Sans qu’on ne s’en aperçoive, les voix s’élevaient de part et d’autre. La foule acclamait l’homme et le soutenait à chacune de ses répliques, rendant la grande salle assourdissante.

Alors que ce débat stérile tournait en rond comme une roue de hamster…

« … »

Charlotte Aria observait la scène en silence, l’expression nerveuse.

Elle s’efforçait de paraître calme, mais sa mâchoire tremblait légèrement. Malgré tous ses efforts pour se contenir, ses dents s’entrechoquaient sans relâche.

Pour être honnête, elle avait peur.

Elle craignait cet homme menaçant qui criait sans arrêt. Chaque fois qu’il rugissait, les yeux injectés de sang, son cœur tremblait. Elle voulait fuir sur-le-champ. Elle tentait de se contenir, en regardant Sorg Kühne, seul à affronter la foule, mais…

« ! »

Elle se recroquevilla aussitôt que son regard croisa celui, étincelant, des Terriens.

Elle commença instinctivement à marcher sur des œufs pour éviter de se faire crier dessus. Ayant vécu une vie protégée, cette situation épineuse était trop douloureuse à supporter.

Finalement, elle jeta un regard inquiet tout autour de la grande salle, la tête baissée. Elle espérait que quelqu’un, n’importe qui, vienne l’aider et la protéger.

En même temps, elle ressentit une certaine rancune en regardant le dos immobile de Kim Hannah. Elle était censée être de son côté, alors pourquoi restait-elle là, silencieuse ?

Si Seol Jihu était ici—

Dès qu’elle y pensa, Charlotte Aria laissa échapper un « Ah ». Son visage se crispa.

Elle s’était juré de ne plus jamais penser ainsi. Même une seule fois, elle voulait tenir debout par ses propres moyens, sans dépendre des autres.

Elle le voulait vraiment…

« … »

C’était risible. Elle, qui avait si fièrement déclaré vouloir rembourser la bonté de Seol Jihu.

Même si elle avait rassemblé son courage, le résultat n’avait pas changé. Quand la réalité la frappa, elle n’était encore qu’une petite fille effrayée, incapable de dire un mot.

Tel était le véritable visage de Charlotte Aria.

Et ce qui était encore plus désespérant, c’était qu’elle cherchait de l’aide extérieure… tout en pensant cela.

Je…

Au final, rien n’avait changé. Elle ne changerait jamais.

Plongée dans une profonde aversion de soi, les yeux de Charlotte Aria se remplirent de larmes. Bientôt, elle ferma les yeux et se demanda :

Je…

Que dois-je faire ? Que suis-je donc censée faire dans une telle situation ?

[Charlotte.]

Ce fut à cet instant.

[Écoute attentivement ce que je vais te dire.]

Les mots de Roselle, prononcés peu de temps auparavant, lui revinrent en mémoire.

« Ne fais rien. »

Charlotte Aria ouvrit grand les yeux face à la voix ferme de Roselle.

« Ne fais absolument rien. Contente-toi de rester là, en silence. »

Roselle jeta un regard en coin à la jeune fille qui la fixait, hébétée, puis continua :

« Parce que si tu essayes, tu risques surtout de gêner tout le monde. »

Une attaque verbale soudaine fusa.

« Vu la gravité de la situation, je préférerais consacrer mon temps à des choses plus utiles. Gâcher mon emploi du temps déjà surchargé, c’est ce que je déteste le plus. »

Le visage de Charlotte Aria s’assombrit sous le choc.

Elle avait déjà été critiquée par Roselle durant ses études de thaumaturgie. Mais ses reproches avaient toujours été raisonnés et accompagnés de conseils. Ils ressemblaient plus à des remarques bienveillantes d’une maîtresse envers sa disciple en difficulté.

Mais cette fois, c’était différent. Il ne s’agissait pas d’une critique, mais d’un véritable rejet. Pour dire les choses crûment, Roselle la démolissait.

Entendre de telles paroles de la part d’une enseignante qu’elle respectait et en qui elle avait placé toute sa confiance était un choc indescriptible pour Charlotte Aria.

« J’ai peut-être été un peu dure, mais il n’y a pas d’autre choix. Tu comprends, n’est-ce pas ? »

« O-Oui… »

Charlotte Aria hocha la tête, luttant pour retenir ses larmes.

« Je suis inutile… Je suis une reine ratée… alors on n’y peut rien… »

Mais à ces mots, Roselle inclina la tête.

« Hein ? Non, tu fais complètement fausse route. »

Elle croisa les bras et secoua la tête.

« Je ne t’ai pas dit de ne rien faire parce que tu es inutile. »

« Hmm ? »

« Si je donne un ordre à quelqu’un d’inutile, c’est moi qui suis en tort. Et surtout, je n’aurais jamais eu la moindre attente si tu l’étais vraiment. »

« A-Alors pourquoi ? »

« Si j’ai été aussi dure avec toi, Charlotte… »

Roselle s’éclaircit la gorge.

« C’est parce que tu n’essayes même pas d’aider, alors que tu en as les moyens. »

Charlotte Aria battit des paupières.

« Moi ? »

J’ai… les moyens ? Je n’essaie pas d’aider… malgré ça ?

« Regarde. Yuri se donne un mal fou pour réfléchir à une solution. Toi, tu es dans une position bien plus favorable, et pourtant tu restes les bras croisés. Elle doit t’en vouloir, non ? »

« Non, je— ! »

« Ne dis pas non. »

Roselle la coupa sèchement.

« Je l’ai déjà dit, tu es la reine d’un royaume. Une reine est censée guider et être respectée par le peuple. Penses-tu vraiment qu’une personne de ce rang soit incapable d’aider ? »

Charlotte Aria en resta muette, la bouche entrouverte.

Roselle lui lança un regard de côté avant de soupirer profondément et de secouer la tête.

« Quel homme malchanceux ! Il affronte une tâche impossible, même avec l’aide de ses femmes, et la femme qui devrait être sa plus fidèle alliée se lamente qu’elle est une reine ratée, pieds et poings liés. Ah~ Quelle pitié. »

Même si elle parlait comme pour elle-même, elle s’adressait clairement à Charlotte Aria.

« Eeek… ! »

Dès que Seol Jihu fut mentionné, les yeux de Charlotte s’embrasèrent de colère. Mais face aux pupilles glaciales de Roselle, elle détourna instinctivement le regard.

« N-Non, je ne dis pas que je refuse d’aider… Il y a l’administrateur royal, Sorg Kühne… Il est loyal et compétent… »

Charlotte Aria bafouilla.

Les yeux de Roselle se plissèrent.

« Tu vois ? »

Sa voix changea brusquement. Ce n’était plus une offense délibérée, mais la réprimande adressée à quelqu’un qui avait vraiment mal agi.

« Avoir le cœur en feu mais la tête froide. Non, même ça, je ne l’attends pas de toi. Charlotte, tu n’es même pas capable d’être en colère contre ton inaction. Alors comment pourrais-tu t’indigner face à cette situation et agir ? »

Charlotte Aria baissa la tête, accablée.

« …Charlotte. »

Roselle sourit amèrement et l’appela doucement, tendrement.

« Je vais te poser une dernière question. »

« … »

« Veux-tu vraiment aider cet homme ? »

« …Un. »

« Vraiment ? Ce n’est pas juste une émotion passagère ? Tu le penses vraiment ? »

Charlotte Aria acquiesça en silence.

« Non. »

Mais en lisant ses pensées, Roselle la contredit.

« Regarde bien en toi. À mes yeux, ce n’est qu’un sentiment passager, comme une marmite bouillante qui refroidit dès qu’on cesse de la chauffer. »

Charlotte mordit doucement sa lèvre inférieure.

« Mais— »

Les paroles glaciales de Roselle prirent une tournure inattendue.

« Découvrir qu’une marmite toujours froide peut chauffer, c’est une chose qui en vaut vraiment la peine. »

Sur ces mots, Roselle sourit chaleureusement.

« C’est peut-être ta première et ta dernière chance de grandir. »

« Une chance… de grandir ? »

« Oui. Peu importe ce que disent les autres, tu es l’héritière directe de la famille Aria. La seule survivante d’une lignée qui gouverne la foudre et le tonnerre. »

Les yeux de Roselle brillèrent alors qu’elle posait sa question :

« Charlotte, te souviens-tu de l’élément le plus important dans le développement de la magie héréditaire ? »

« L’émotion. »

Charlotte répondit immédiatement.

« Exact. La lignée de l’eau requiert une pensée flexible, celle du feu du courage inébranlable, celle de la glace une raison imperturbable. Et la lignée de la foudre requiert… »

Roselle s’interrompit et baissa les yeux. Elle indiquait à Charlotte de terminer la phrase.

Charlotte répondit, le regard absorbé :

« La colère. »

« Exact. »

Roselle applaudit.

« La lignée de la foudre exige une colère dirigée contre l’injustice. »

Puis, elle haussa les épaules.

« Mais Charlotte n’est pas du genre à se mettre en colère. Disons que c’est de naissance… ou d’acquisition. Bref, pour toi, c’est difficile de ressentir une vraie colère. »

Roselle lui fit un clin d’œil alors que Charlotte la regardait, interdite.

« Alooors ! Cette enseignante va te révéler une méthode spéciale. »

« Une méthode spéciale ? »

« Oui, une méthode spéciale. »

Roselle énonça clairement :

« Si tu n’arrives pas à te mettre en colère toute seule, pourquoi ne pas emprunter la force de quelqu’un d’autre ? Tu te sens plus à l’aise comme ça, non ? »

Charlotte Aria resta figée face à son ton joueur.

« J-Je ne comprends pas. »

« C’est simple. Pense à cette personne. »

« ? »

« L’homme en qui Charlotte a une confiance absolue… et qu’elle aime profondément. Enfin, ce n’est pas forcément lui. Tant que c’est quelqu’un que tu chéris. »

Tandis que Charlotte peinait à saisir le sens, la voix de Roselle baissa lentement :

« Charlotte, il faut agir pour obtenir ce que tu veux. C’est la loi naturelle du monde. »

« … »

« Bien sûr, on peut parfois obtenir ce qu’on veut sans rien faire. Mais quand on regarde le nombre de réussites, c’est l’action qui l’emporte de loin. Cette situation n’y échappe pas. »

Roselle poursuivit :

« Repense au passé. Pense aux gens que tu aurais pu aider et aux conséquences de ton inaction. Pense à ce qui va arriver. »

Charlotte Aria sursauta.

Les visages de deux personnes disparues, et d’une autre qui pourrait les rejoindre, traversèrent son esprit.

« Une fois que tu l’auras fait… »

Roselle dit :

« Mets-toi en colère. »

Le visage de Charlotte Aria blêmit.

« Peu importe vers qui elle est dirigée. Contre ce monde pourri, contre un obstacle insupportable, ou contre toi-même et ton impuissance. »

Roselle posa une main sur le cœur de Charlotte.

« Peu importe contre quoi. Mets-toi en colère, encore et encore. »

Sa voix chuchotante résonna à ses oreilles.

« Alors… »

[Abandonne-toi à cette colère.]

Ne serait-ce qu’une fois.

« … »

Charlotte Aria ouvrit les yeux.

La scène dans la grande salle n’avait pas changé. La foule de Terriens criait toujours à la limite de l’émeute, et Sorg Kühne leur faisait face, seul.

Charlotte observa prudemment la foule, le regard assombri. Puis elle se remémora, lentement. Un à un, les visages de ceux qu’elle aimait profondément.

[Il s’agit de notre peuple à petite échelle, et de tout le Paradis à plus grande échelle. Je dois y aller.]

Campbell Aria, plus dévoué que quiconque à son peuple.

[Car c’est quelque chose qui doit être fait.]

Evangeline Rose qui, bien qu’un peu égoïste, voulait protéger le Paradis plus que quiconque.

[Nous n’avons pas le temps. Chaque seconde de chaque minute est de la plus haute importance.]

Et Seol Jihu, plus dévoué au Paradis que quiconque.

Et à cet instant, soudain, quelque chose d’indescriptible bouillonna au fond de son cœur et jaillit sans détour.

Pourquoi ?

Evangeline Rose avait tant donné.

Seol Jihu risquait sa vie, franchissant la frontière entre la vie et la mort.

Pourquoi ?

Ils sont tous Terriens. Alors pourquoi une telle différence ?

Par manque de raison ? Par manque de justification ?

C’était évident : une fois la Forteresse de Tigol tombée et la Fédération vaincue, l’humanité serait la suivante. Alors comment ces gens pouvaient-ils se comporter en voyous avec autant d’impudence dans cette grande salle ?

En vérité, cette question aurait dû lui venir bien plus tôt. Mais pour Charlotte Aria, qui répétait toujours, anxieuse, C’est trop pénible. À l’aide !, c’était une émotion quelque peu nouvelle.

Alors…

[Mets-toi en colère.]

Elle se mit en colère.

[Peu importe contre quoi. Mets-toi en colère, encore et encore.]

Elle grinça des dents face à ces voyous refusant même d’écouter Sorg Kühne.

La colère jaillit de son cœur à la vue de ces crapules qui mettaient à mal les plans de Seol Jihu et cherchaient à les détruire.

Elle explosa de frustration contre elle-même, incapable de dire un mot.

Pourquoi !?

Charlotte Aria gémit tout bas.

Son visage était brûlant. La chaleur qui montait de son ventre embrasa tout son corps.

C’est alors.

« Vous voulez vraiment désobéir à un décret de Sa Majesté la reine ? »

« Oh, s’il te plaît ! Le décret de la reine ? Tu veux dire le tien ! Tout le monde sait que c’est toi qui gouvernes en son nom ! Tu nous prends pour des idiots ? »

L’homme hurla, puis afficha un sourire narquois.

« Heureusement que tu en parles ! Tiens, tant qu’on y est, demandons à la reine si elle veut vraiment une guerre. »

Il pointa du doigt et demanda :

« D’ailleurs, les humains n’ont-ils pas été en guerre contre la Fédération par le passé ? »

« C’était il y a longtemps. Quel rapport ? »

« Ça, c’est ton opinion. Moi, d’après ce que j’ai entendu… y a pas un membre de la famille royale d’Eva qui est mort pendant cette guerre ? »

D’où ce type avait-il sorti ça ? Pour la première fois, Sorg Kühne resta sans voix. Il semblait pétrifié par le choc.

« Vous ignorez les circonstances d’alors ! »

« Je t’ai dit que je m’en foutais. Écoutons plutôt ce qu’en pense la reine, hein ? »

Ayant pris l’ascendant, l’homme sourit avec arrogance :

« Soyons honnêtes. Si la Fédération tombe, ce serait pas une bonne chose pour la reine ? »

« Q-Que dites-vous ? »

« Ce serait géniaaaal~ ! En un sens, les Parasites vengeraient sa famille. Pas vrai ? »

Dès que Charlotte Aria entendit cela —

« J’ai tort peut-être ? Hah ! Aider la Fédération, tu parles. Le Prince qui est mort en combattant la Fédération se retournerait dans sa tombe ! »

Les yeux de Charlotte Aria s’ouvrirent en grand. Ces paroles venaient de jeter de l’huile sur une mèche déjà allumée.

En un instant, son sang bouillit. Un frisson parcourut son échine. Chaque être humain a ses limites.

« Toi… ! »

Le visage de Charlotte Aria pâlit, puis s’empourpra.

Le frisson descendit le long de son dos, se propagea à tout son corps. Sa convulsion s’intensifia de seconde en seconde, son corps raide commença à trembler.

Pendant ce temps, Kim Hannah, qui observait silencieusement, claqua discrètement la langue. Si elle n’était pas intervenue, c’était à la demande de Sorg Kühne.

Il avait dit que la reine essayait de changer, et qu’elle devait rester en retrait et observer encore un peu.

Ça suffit.

C’était la limite. Les Terriens devenaient de plus en plus hostiles. Il fallait intervenir au plus vite.

Kim Hannah n’attendait rien de Charlotte Aria. Elle détourna donc les yeux, sans regret.

Et c’est ainsi qu’elle manqua de voir.

« Avez-vous terminé ? »

Sorg Kühne, toujours en plein débat…

« Quoi ? J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? Qu’on demande à la reine alors ! »

Et même le Terrien qui pointait du doigt la principale concernée ne remarqua pas…

Que l’air s’échappant des narines de la reine était devenu brûlant, violent, comme le souffle d’un taureau.

Et aussi —

Pzzzt !

Qu’une étincelle crépitait dans ses yeux grands ouverts.

« Attendez. »

Puis, juste au moment où Kim Hannah s’apprêtait à intervenir —

« Toi… »

Avec une voix tremblante…

« Toi… »

Pleine d’une fureur à en faire claquer les dents…

« Tu oses… ! »

Les pupilles de la reine crépitèrent d’éclairs bleus.

Et au même moment —

« Écarte-toi, le vieux. Je vais lui poser la question moi-même — »

Sa bouche, à peine entrouverte, ses lèvres marquées de morsures et de bleus, s’ouvrirent.

« TAIS-TOI IMMÉDIATEMENT ! »

Puis un rugissement éclata comme un coup de tonnerre.


  1. Dit de façon très grossière. ↩