Lorsque Seol Jihu vit le dessin pour la première fois, il se dit : Je ne comprends pas ce qu’elle a essayé de représenter.
Et en même temps, une peur inexplicable mêlée de dégoût s’empara de lui. C’était une peur instinctive, celle qu’un être humain ressent lorsque son cerveau est confronté à quelque chose qui dépasse ses capacités.
Le simple fait de tenir ce dessin dans la main suffisait à faire hurler son corps de malaise. Il avait envie de le déchirer en lambeaux ou de le réduire en cendres.
Alors qu’il serrait sans s’en rendre compte le papier entre ses doigts —
« Respirez profondément. »
La voix posée de Philip Muller résonna à ses oreilles.
« La répulsion intense que vous ressentez en ce moment est une réaction naturelle pour un être vivant du Monde du Milieu. C’est pareil pour cette demoiselle. »
Le Monde du Milieu ne tolérait pas le Phénomène Astral. Autrement dit, ce que ressentait Seol Jihu était l’émotion que le Monde du Milieu éprouvait envers le Monde Astral.
« … »
Seol Jihu dut bien l’admettre : il ne pouvait pas se montrer aussi faible alors qu’il n’avait même pas vu la chose réelle, contrairement à Oana. Et c’était précisément là qu’ils devaient maintenant entrer.
Bien qu’il eût envie de détourner le regard, il réprima ce désir et força son regard à balayer lentement le dessin.
Je ne vois ni forêt de bambous ni océan…
D’abord, le dessin ne laissait aucun espace vide. Les moindres interstices étaient recouverts de lignes désordonnées, semblables à des fissures. Comme si une feuille A4 avait été froissée avant d’être aplanie. Par ailleurs, un tourbillon semblait balayer toute la surface du papier.
Non, c’est ce qu’il avait d’abord cru. En y regardant de plus près, c’était un rassemblement d’étranges choses, dessinées de manière métaphysique.
« Ça me rappelle Le Cri d’Edvard Munch. »
Seol Jihu fit « Ah » en entendant le murmure d’Oh Rahee. Il pensait justement avoir déjà vu quelque chose de similaire. Des centaines — non, des milliers d’hommes à l’agonie, aux yeux écarquillés, étirés comme s’ils étaient aspirés par un trou noir, formaient ce vortex.
« Il semble bien qu’il y ait quelque chose là-dedans. Dans cette forêt de bambous — ou plutôt, au centre de cet endroit. »
Kazuki donna son avis, les sourcils froncés. Tous les regards convergèrent vers lui lorsqu’il pointa le centre du dessin.
« C’est le seul endroit épargné. »
Effectivement, maintenant qu’il le disait, seul le centre du dessin semblait intact, exempt de fissures ou de tourbillons. Étrange contraste dans une illustration aussi chaotique.
« C’est comme l’œil du cyclone. Peut-être que cette zone centrale mène à la cause du phénomène. »
Seol Jihu se tourna vers Oana. La jeune fille acquiesça faiblement, validant l’analyse de Kazuki.
Leur destination était donc déterminée. Ce n’est qu’alors que Seol Jihu reposa le dessin.
« On va devoir entrer là-dedans… »
« On — on peut attendre un peu avant d’y aller ? »
Oana le supplia d’une voix teintée de larmes.
« Je crois que je ne pourrais pas le supporter si on y allait tout de suite… »
« …Attendre ne me dérange pas, mais est-ce que ça ira, pour vous ? »
« Une heure — non, trente minutes suffisent. »
Quand Seol Jihu lui posa la question avec inquiétude, Oana se mordit la lèvre inférieure.
« J’étais pareille quand j’ai eu les Yeux spirituels. Une fois habituée, je pourrai le supporter. »
Seol Jihu hocha la tête sans un mot. Il ne pouvait s’empêcher de penser que ce phénomène était d’un tout autre niveau que voir quelques fantômes, mais il n’y avait pas d’autre choix que d’espérer qu’Oana tienne bon jusqu’à l’arrivée.
De toute façon, c’était un bon moment pour se reposer, puisqu’ils avaient marché sans interruption après avoir quitté les carrosses. Seol Jihu ordonna donc une pause d’une heure, puis se mit à chercher la feuille qu’il avait posée.
Oana fait de son mieux. Je ne peux pas me laisser distancer.
L’inconfort qu’il ressentait était encore tolérable, mais il allait sûrement s’intensifier à mesure qu’ils s’approcheraient. Il voulait s’y habituer autant que possible… mais quelqu’un avait déjà dû avoir la même idée, car le dessin avait disparu.
« Uuugh— »
Hugo fixait le dessin, le bras tendu et la tête penchée loin en arrière.
« On dirait qu’on regarde dans la gueule d’un monstre. »
Hugo marmonna en fronçant les sourcils, puis se tourna vers Seol Jihu.
« On dirait que la Reine des Parasites attend qu’on lui fonce tout droit dans la bouche. Pas que je l’aie déjà vue. »
La gueule d’un monstre. Chacun y allait de son interprétation.
Seol Jihu répondit calmement :
« Même si c’est le cas, on n’a pas le choix. Comme dit le proverbe, il faut entrer dans la tanière du tigre pour attraper le tigre. »
« Merde, t’as raison… Tu as reçu des nouvelles de Valhalla ? Ou du palais ? »
« Pas encore. »
« Hm, j’espère que tout ira bien. J’ai un mauvais pressentiment. »
Hugo cracha par terre, puis jeta le dessin au loin. Seol Jihu soupira, puis courut le récupérer. Environ une heure plus tard, Oana s’était complètement remise et donna son feu vert.
« Alors, en route. »
Fermement décidé, Seol Jihu prit la tête de l’expédition et la fit descendre du sommet vers la région mystérieuse où le Phénomène Astral se produisait.
[Il part.]
La Reine des Parasites était en proie à une excitation débordante, un frisson montant du fond de son être.
[Il part, il part, il part, il part… !]
Les yeux de la Reine, qui contemplaient l’univers, poursuivaient une unique Étoile. Tandis que la constellation se déplaçait, ses pupilles s’embrasèrent comme prêtes à exploser.
Et au moment où l’Étoile atteignit un certain point, la lumière de la constellation s’atténua, et les yeux de la Reine des Parasites s’ouvrirent en grand.
Boum ! La Reine des Parasites se redressa violemment, comme si elle allait briser son trône.
[Il est entré !]
Une voix mêlée de joie et de félicité éclata.
L’Étoile n’avait pas encore complètement quitté le Monde du Milieu. Mais à l’instant même, elle avait bel et bien atteint le point de sortie. Ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’elle ne disparaisse pour de bon. Et cela suffisait à la Reine pour se décider.
[Entendez-moi— !]
Le cri de la Reine des Parasites résonna dans le grand hall vide.
Mais elle était la seule Divinité Suprême de cette planète. Si elle le voulait, sa voix pouvait se faire entendre jusqu’aux confins du monde.
Même si elle ne pouvait s’éloigner du Trône corrompu, toute la région de l’ancien Empire était son domaine.
Dès cet instant, les Commandants d’armée rassemblés en première ligne, ainsi que l’ensemble de l’armée des Parasites, levèrent les yeux vers le ciel.
Le ciel nuageux projetait une vaste image du grand hall et de la Reine des Parasites.
[En avant, marche !]
Enfin, les troupes reçurent l’ordre d’avancer.
L’instant d’après, les cinq Commandants d’armée, qui attendaient avec impatience, se mirent en mouvement.
À commencer par les Chevaliers de la Mort et l’armée des morts-vivants dirigés par Humilité disgracieuse, quatre armées se mirent en marche simultanément.
Derrière eux, des espèces génitrices menant d’innombrables petits, et plus de deux cents Nids protégés par une insondable armée de cadavres, suivaient dans un ordre parfait.
L’invasion totale des Parasites avait enfin commencé.
Le guetteur de la Fédération posté à la frontière resta sans voix.
Une obscurité totale. C’était la seule manière de décrire ce qu’il voyait.
Bien que le poste d’observation fût situé en altitude, tout ce qu’il voyait venait d’être englouti par les ténèbres. Les Parasites étaient enfin apparus, leur armée teintant ciel et terre de leur couleur.
Ils marchaient, prêts à engloutir cette majestueuse chaîne de montagnes.
« Uup ! »
Le guetteur se retint de justesse de crier, se baissa précipitamment, fouilla la table et serra de toutes ses forces le cristal de communication qu’il venait de saisir.
« Ils arrivent. »
Teresa parla d’un ton calme en regardant la boule de cristal qui venait de s’éteindre.
Puis elle poussa un profond soupir.
Bien qu’ils aient douté, tout s’était passé exactement comme ils l’avaient prévu. Au moment même où Seol Jihu était parti pour le Royaume des Esprits, la Reine des Parasites s’était mise en mouvement, comme si elle n’attendait que cela.
Le groupe d’expédition doit déjà être arrivé, ou tout proche…
Cela ne pouvait pas être une simple coïncidence. Elle ne pouvait que conclure que la Reine des Parasites avait visé précisément ce moment.
« Que devons-nous faire, Princesse ? »
Le général d’Haramark, Jan Sanctus, resté silencieux à ses côtés, posa la question.
« Est-ce vraiment une question ? Il n’y a qu’une chose à faire. »
Dès à présent, une course contre la montre commençait. Pas une seconde à perdre.
Seol Jihu lui avait demandé de gagner du temps jusqu’à son retour. Teresa comptait bien être à la hauteur.
« Rassemblez les forces stationnées à la forteresse de la vallée. Laissez uniquement le strict minimum pour la défendre. »
« Les préparatifs sont déjà terminés. »
« Parfait. Alors— »
Teresa prit une grande inspiration, puis déclara d’un ton tranchant :
« Contactez la Sicilia. »
La situation venait d’atteindre son point culminant.
Sorg Kühne courait. Dès qu’il avait reçu l’appel, il avait tout laissé tomber et s’était précipité comme frappé par la foudre.
Depuis, il courait comme un fou. Les soldats et les servantes qui connaissaient son calme habituel lui jetaient des regards décontenancés, mais il n’y prêtait pas la moindre attention.
Car il s’agissait d’une urgence absolue.
Il était si pressé qu’il ignora même les procédures d’audience royale et pénétra en trombe dans la grande salle.
« Votre Majesté ! »
Il hurla dès son entrée.
« Une nouvelle urgente vient d’arriver ! »
Tombant presque à plat ventre, il posa les mains au sol.
« L’invasion des Parasites est confirmée ! Ils traversent la chaîne de montagnes d’Hiral et avancent à une vitesse effrayante vers la Forteresse de Tigol ! »
Un cri grave résonna dans la salle.
« Nous ignorons encore leur force exacte, mais vu que les cinq Commandants d’armée mènent la marche— »
Sorg Kühne, en plein rapport, leva la tête. Et ce qu’il vit le fit tressaillir. Charlotte Aria était assise sur le trône. Les yeux clos, les mains crispées sur les accoudoirs, tremblantes.
« Les Parasites ont engagé une guerre totale. »
Sorg Kühne avala difficilement sa salive et conclut son rapport d’une voix plus basse.
« …La Fédération sollicite notre aide. »
Ses paupières frémissantes se soulevèrent. Ses pupilles vacillantes semblaient prêtes à laisser couler des larmes à tout moment. Elle était pétrifiée par la peur, cela se voyait.
« …Kühne. »
Une voix tremblante, presque chuchotée, s’échappa de ses lèvres.
« Seol Jihu… »
Sorg Kühne grimaça aussitôt. Seol Jihu n’était pas le sujet ici. Certes, s’il avait été en ville, il aurait pu mener Eva à la place de la reine. Mais il était parti accomplir une tâche cruciale pour l’avenir de l’humanité.
Et ce n’était pas comme si Charlotte Aria l’ignorait. La voir encore demander après lui en pareil moment… il ne put s’empêcher de froncer les sourcils, irrité.
« N’ayez crainte, Votre Majesté. Comme je vous l’ai dit, cet humble serviteur prendra— »
« Même à cet instant… »
Mais la voix étouffée qui s’éleva alors dit quelque chose qui sortait un peu de ce à quoi Sorg Kühne s’attendait.
« Il doit être en train de risquer sa vie. »
« …Pardon ? »
« Peut-être que même maintenant, alors que nous parlons, Seol Jihu affronte le danger, suspendu entre la vie et la mort. N’est-ce pas ? »
Sorg Kühne ne trouva rien à répondre à cette question soudaine.
« C’est que… »
Charlotte Aria ouvrit la bouche et inspira profondément à plusieurs reprises. Elle semblait chercher à calmer les battements affolés de son cœur.
Après un court silence —
« Le Représentant Seol — »
Charlotte Aria parla doucement.
« …est un bienfaiteur qui a sauvé Eva, alors à l’agonie. »
C’était une vérité évidente.
« C’est aussi l’homme qui a arraché cette souveraine des griffes du mal. »
Et un fait indéniable.
« Mon père l’a dit : “la bienveillance doit être rendue par la bienveillance.” »
D’une voix un peu lasse, Charlotte Aria serra les dents.
Ses yeux s’illuminèrent.
« Il cherche aujourd’hui à sauver tout le Paradis, au-delà d’Eva. Comment pourrais-je refuser la demande de mon bienfaiteur ? »
« V-Votre Majesté — »
« En l’absence du Représentant Seol, c’est cette souveraine qui doit diriger les Terriens. »
Sorg Kühne leva les yeux, hébété.
Charlotte Aria se leva lentement du trône.
« Le moment est venu de lui rendre sa bienveillance. »
Le visage de Sorg Kühne s’éclaira peu à peu. Même s’il n’était chargé que des tâches administratives en titre, tous savaient qu’il agissait comme régent de la reine.
En l’absence de Seol Jihu, sa plus grande inquiétude portait sur l’appel sous les drapeaux. Or Charlotte Aria venait de révéler son intention de monter elle-même en première ligne.
Dans ce cas, il y avait un moyen. Comparé au titre d’administrateur royal, celui de reine avait un poids incomparablement plus lourd.
« Au nom d’Aria, j’ordonne ce qui suit. »
Même si sa voix tremblait en s’élevant.
« La famille royale d’Eva accepte la demande d’aide de la Fédération. »
La reine d’Eva affirma sa résolution d’une voix calme, mais claire.
« Mobilisez l’armée. Convoquez les Terriens ! »
« Votre Majesté ! »
Le souffle rauque, Sorg Kühne afficha un sourire éclatant et s’inclina si bas que son front effleura presque le sol.
« Cet humble serviteur obéira à vos ordres ! »