Chapitre 298. Une piste inattendue (5)

« …Vous avez raison. »

« N’est-ce pas ? »

Jang Maldong eut un large sourire tout en faisant tournoyer sa canne.

« Vas-y doucement. Mange à des heures fixes et dors bien. Ce que tu dois faire en ce moment, ce n’est pas renforcer ta vigueur, mais bien contrôler ton esprit et plonger dans ta psyché subconsciente. Il y a une raison pour laquelle l’“esprit” vient en premier dans “l’esprit, la technique et le corps”. »

Un esprit sain développe un corps sain. Se rappelant l’adage qui incitait à se hâter lentement, Seol Jihu s’inclina.

« Merci. »

« Pas besoin. Ah, si possible, essaie de t’entraîner ailleurs. La Zone Neutre est un lieu d’entraînement pour les nouveaux. À cause de toi, les autres n’osent plus utiliser les installations. »

Bien que Jang Maldong ait dit cela sur un ton de plaisanterie, c’était bel et bien une erreur de la part de Seol Jihu. En en prenant conscience, ce dernier fit : Ah.

« Désolé, je trouverai un autre endroit. »

Seol Jihu prit respectueusement congé et quitta la salle d’entraînement. Puisque la salle du gestionnaire général était vaste, il avait prévu de s’y entraîner.

C’est alors qu’Eun Yuri arriva dans la salle d’entraînement en survêtement. Sa mission du matin s’étant terminée plus tôt que prévu, elle avait demandé un entraînement personnel à Jang Maldong. Sa rencontre avec Seol Jihu n’était qu’un hasard.

« Grand frère… ? »

Elle l’appela, mais Seol Jihu passa devant elle sans même s’arrêter. Eun Yuri afficha une expression choquée, figée sur place. Pour une raison inconnue, il dégageait aujourd’hui une aura difficile à approcher.

« Ne vous en faites pas. »

Jang Maldong gloussa.

« Une fois qu’il se met en tête de s’entraîner, il devient aveugle à tout le reste. Il a peut-être l’air calme à l’extérieur, mais un feu doit faire rage en lui. »

« Un feu ? »

Eun Yuri semblait confuse, mais Jang Maldong comprenait très bien. La volonté d’un humain n’était pas infinie. Peu importe ce que l’on faisait, on finissait toujours par se fatiguer à moins de voir des résultats concrets.

C’était précisément l’état dans lequel Seol Jihu s’était retrouvé récemment.

Ce n’est pas que son désir de progresser avait disparu. Il s’était entraîné régulièrement. Mais, son talent étant bien trop ordinaire face au mur gigantesque qui bloquait sa progression, il ne pouvait que finir par s’épuiser.

Et c’est alors qu’Eun Yuri était apparue. L’émergence soudaine d’un génie écrasant avait grandement choqué Seol Jihu, rallumant une flamme intérieure qui s’éteignait peu à peu.

Il suffisait de regarder le dos de Seol Jihu tandis qu’il quittait la salle pour le comprendre. Dégoulinant de sueur, il dégageait littéralement de la chaleur.

L’existence d’un rival est un excellent stimulant pour progresser.

Jang Maldong se frotta le menton et observa Eun Yuri avec satisfaction. Celle-ci, qui lançait un regard un peu morose en direction de Seol Jihu, poussa un soupir l’instant d’après.

« …Ah au fait, Maître. »

Elle parla ensuite.

« Je suis désolée, mais pouvez-vous finir l’entraînement personnel d’aujourd’hui avant midi ? »

« Cela ne me dérange pas, mais n’aviez-vous pas dit que vous vous entraîneriez jusqu’à treize heures ? »

« C’était prévu, mais j’ai une réunion de dernière minute. La Cheffe d’équipe m’a dit de déjeuner avec elle pour discuter d’un possible changement de missions. »

« Cheffe d’équipe ? »

Jang Maldong pencha la tête.

« Je pensais que c’était vous, la leader, Mademoiselle Eun Yuri. »

« Ah… non, ce n’est pas moi. Il y a une Prêtresse dans l’équipe. C’est elle, la leader. »

Eun Yuri répondit en secouant la tête.

« J’aurais pu prendre le rôle, mais je l’ai cédé. Et je continue de le refuser à ce jour. »

« Mmm… y a-t-il une raison ? Endosser le rôle de leader peut être une bonne expérience. »

« C’est vrai, mais je n’aime pas ça. »

Elle n’aime pas ça ? Jang Maldong fut un peu surpris par ces mots inattendus. Sentant qu’elle évitait quelque chose, il demanda :

« Si cela ne vous dérange pas, j’aimerais en connaître la raison. »

« Eh bien… c’est juste mon tempérament. Je veux faire ce que j’aime. Je ne me sentirais pas à l’aise si les gens autour de moi commençaient à dépendre de moi sans que je ne le demande. »

Eun Yuri baissa légèrement la tête et murmura d’une voix calme :

« Et une dépendance excessive… ça peut faire un peu peur. »

Hmm… Jang Maldong observa attentivement Eun Yuri, qui triturait ses doigts.

Il allait de soi que chacun avait sa propre personnalité. Certains aimaient se mettre en avant et diriger, tandis que d’autres préféraient rester à l’arrière et suivre.

Par exemple, Seol Jihu était un général. Même si son rang équivalait à celui d’un commandant en chef, c’était un combattant d’avant-garde qui menait lui-même ses subordonnés et chargeait en tête, plutôt que de rester à l’arrière à donner des ordres.

Cependant, une guerre ne se gagnait pas avec des généraux seuls. Même s’ils avaient une administratrice hors pair comme Kim Hannah, techniquement parlant, elle restait une non-combattante. Elle ne pouvait pas prendre part aux combats et ne serait pas d’une grande aide non plus.

C’était pour cela qu’il fallait quelqu’un capable de le suivre au combat — un stratège capable de concevoir des plans, de saisir l’ensemble du champ de bataille, pour que Seol Jihu n’ait pas à se retourner en pleine charge.

On dirait que je peux être un peu plus tranquille. Enfin… cela dépendra de son évolution.

Jang Maldong eut un large sourire. Il plaçait beaucoup d’espoir dans la possibilité qu’Eun Yuri puisse remplir ce rôle.

Depuis ce jour, Seol Jihu abandonna toutes ses autres activités. Maintenant qu’Eun Yuri se débrouillait très bien seule, il arrêta de se soucier d’elle.

Deux mois s’étaient déjà écoulés depuis le début de la Zone Neutre. Seol Jihu s’était enfermé dans sa chambre et s’entraînait en solitaire.

Sa routine quotidienne avait complètement changé. Il se levait à six heures pile, comme Eun Yuri, et s’entraînait jusqu’à minuit sans relâche. Même sous la douche, il faisait de l’entraînement de l’ombre dans sa tête, et pendant les repas, il continuait à manipuler son mana.

Une fois minuit passé, il sortait pour se rendre à la salle d’entraînement. Comme peu de gens utilisaient les installations à cette heure-là, il pouvait profiter de tous les équipements à sa guise.

Seol Jihu s’entraînait véritablement comme un fou. S’il y avait une chose qui avait changé, c’était qu’il ne se préoccupait plus du résultat.

À la place, il avait la foi.

Même si ses efforts ne portaient pas leurs fruits immédiatement, il avait décidé de les considérer comme faisant partie d’un processus de croissance. Il ne doutait pas que ces efforts finiraient par se cumuler et reviendraient un jour sous forme de résultats.

Plus il s’investissait dans cet entraînement total, plus la jalousie qu’il éprouvait envers Eun Yuri s’estompait.

…Non, en vérité, il souriait toujours avec amertume lorsque Eun Yuri passait lui parler des choses qu’elle avait apprises. Chaque fois qu’il voyait sa Fenêtre de statut, il prenait douloureusement conscience de la différence de talent entre eux et sombrait dans la déprime. Cependant, Seol Jihu ne jalousait plus Eun Yuri au-delà de ce qu’il fallait. En réalité, il l’acceptait tout simplement.

Comme l’avait un jour dit quelqu’un, il était idiot d’en vouloir à ceux qui naissent avec du talent ; mieux valait avancer d’un pas chaque jour pendant dix ou vingt ans. Un jour, on finirait par devenir la personne qu’on avait toujours rêvé d’être.

Seol Jihu méditait ces paroles à chaque fois que des pensées négatives l’assaillaient, redoublant d’efforts dans son entraînement. Et lorsqu’il le fit, un nouveau concurrent entra en scène.

Ce n’était plus Eun Yuri. C’était lui-même.

Sans s’en rendre compte, Seol Jihu s’était engagé dans un combat contre lui-même. Un chagrin indicible le submergeait chaque fois qu’il constatait que sa Fenêtre de statut n’évoluait pas, mais cela ne faisait que l’inciter à serrer les dents et à porter un nouveau coup de pointe.

L’instant où il abandonnerait serait celui où il perdrait. Pas face à quelqu’un d’autre, mais face à lui-même.

Et quand il pensa cela, il comprit qu’il ne pouvait pas abandonner. Et ainsi, chaque fois qu’il endurait ces épreuves, il sentait qu’il devenait plus fort.

C’était une chose mystérieuse. Même si ses yeux ne voyaient aucun résultat concret, il sentait que quelque chose se solidifiait en lui.

De la même manière qu’un génie suivait son propre chemin, une personne ordinaire avait aussi sa voie.

Le talent de Seol Jihu était moyen. C’était un fait immuable. Dans ce cas, une seule option s’offrait à lui :

Redoubler d’efforts.

Combler cette absence de talent par un labeur acharné.

Encore, encore… !

Alors que Seol Jihu esquivait les attaques de l’Homoncule dans le monde de son imagination, des gouttes de sueur s’échappaient de ses cheveux, brillant comme des étoiles.

Seol Jihu s’était entraîné jusqu’à deux heures du matin comme à son habitude, puis s’était dirigé vers la cafétéria. Lorsqu’il entra dans la cuisine, comme il s’y attendait —

« Tu es là ? »

Seo Yuhui l’attendait avec tous les ingrédients déjà préparés.

« Oui, grande sœur… »

Seol Jihu sourit, un peu gêné. Il n’y avait qu’une seule raison pour laquelle Seo Yuhui était éveillée à cette heure-là, dans la cafétéria — préparer un repas pour Seol Jihu.

N’importe qui aurait faim après une séance d’entraînement harassante. Seol Jihu se faufilait chaque nuit dans la cuisine pour voler de la nourriture, mais un matin, Seo Yuhui l’avait surpris en venant faire les préparatifs du lendemain.

Voir le gestionnaire général et représentant chaparder de la nourriture comme un malfaiteur l’avait peinée. Elle avait donc décidé de venir elle-même lui servir des repas nocturnes.

« Mange ça en attendant. Je vais préparer le reste tout de suite. »

Elle déposa un panier de sandwichs aux herbes et à la viande, sourit chaleureusement et se leva de son siège. Seol Jihu fut impressionné en voyant le plan de travail entièrement garni d’ingrédients variés. Mais en même temps, il se sentit désolé.

Il avait vraiment l’impression de faire souffrir Seo Yuhui pour rien.

« Grande sœur, je peux préparer ma propre nourriture… »

« Non, tu vas encore attraper n’importe quoi qui traîne. Tu ne dors que quatre heures par nuit pour t’entraîner, n’est-ce pas ? Il te faut des repas plus nutritifs. »

Seo Yuhui parlait d’un ton bienveillant tout en remuant une louche. Seol Jihu sourit timidement, tandis que le parfum des herbes lui montait à la bouche.

« C’est merveilleux. Je suis heureux. »

Son visage était sincèrement rayonnant. Seo Yuhui sourit à son tour.

« Fufu, tu es à ce point heureux ? »

« Comment ne pas l’être ? Tu me traites comme un roi chaque jour. »

« Ah, tu peux t’attendre à quelque chose de spécial ce soir. J’ai préparé un plat particulier. »

« Spécial ? »

« Oui. Tu vois cette chose qui ressemble à une palourde sur le plan de travail ? »

Le regard de Seol Jihu se tourna vers le comptoir. En regardant de plus près, il vit des coquillages à la coquille douce et à la chair bien dodue.

« On les appelle Margarita Marice. C’est un type de coquillage originaire du Paradis. Leur chair est blanche comme du lait, alors on les surnomme aussi les perles de l’océan. »

Comme elle le disait, la coquille extérieure était d’un blanc laiteux, douce au toucher. Les coquillages étaient bien dodus et très charnus. Seol Jihu s’en approcha, huma leur parfum, et un arôme délicat lui chatouilla les narines.

Ils seraient parfaits même crus.

Il déglutit.

« Je peux en goûter un ? »

« Bien sûr, je les ai préparés pour toi. »

Seo Yuhui répondit tout en blanchissant des légumes dans de l’eau bouillante.

« Ooh, ils ont l’air incroyables. »

« Ah, mais fais attention. Ils ont l’air propres, mais leur noyau est toxique. Il ne faut jamais les manger crus. Il faut les préparer avec des herbes qui neutralisent le poi— »

Seo Yuhui sursauta et s’interrompit. Se retournant par réflexe, elle vit Seol Jihu en train d’écarter la coquille d’un de ces fruits de mer et de prendre la chair entre ses doigts.

« J-Jihu ? »

Les yeux de Seo Yuhui s’écarquillèrent. Seol Jihu ouvrit la bouche, prêt à avaler la bouchée. Elle cria, affolée.

« ATTENDS ! »

Le pauvre garçon allait mourir. L’instinct maternel de Seo Yuhui s’activa sur-le-champ, et sans réfléchir —

« …!? »

Elle se jeta sur Seol Jihu en criant quelque chose.

…Dix minutes plus tôt, Eun Yuri avait attendu deux heures du matin sans dormir, puis s’était discrètement faufilée hors de sa chambre. Elle tenait un sac en plastique dans la main.

J’espère que cela lui plaira.

Dernièrement, elle ne croisait presque plus Seol Jihu. Elle en avait compris la raison en parlant avec Jang Maldong : depuis le début de son entraînement personnel, il devenait difficile de le voir.

Dès qu’elle l’avait appris, Eun Yuri avait voulu l’aider. Elle n’avait aucune autre motivation que celle de rendre la pareille pour ce qu’il avait fait pour elle. Après mûre réflexion, elle avait suivi le conseil de Jang Maldong et préparé un cadeau approprié.

[Si vous voulez l’aider, achetez-lui des Compétences.]

[Pas les Compétences spéciales. Il n’est pas du genre à reprendre ce qu’il a lui-même distribué. Il sera aux anges si vous lui achetez simplement les meilleures Compétences de la boutique ordinaire.]

Puisqu’elle réussissait mission après mission, elle avait accumulé suffisamment de points de survie. Après avoir acheté autant de Compétences que possible dans la boutique ordinaire, elle s’était discrètement éclipsée à l’heure où l’entraînement de Seol Jihu devait se terminer.

Ne l’ayant pas vu depuis longtemps, une partie d’elle voulait aussi lui parler de ses progrès récents.

Il n’est pas dans la salle d’entraînement… Il est déjà allé à la cafétéria ?

Eun Yuri déambula tout en cherchant du regard.

Les lumières de la cafétéria étaient éteintes. Mais comme elle l’avait deviné, une lumière vive s’échappait de la cuisine.

Le visage d’Eun Yuri s’illumina. Alors qu’elle s’apprêtait à entrer…

« C’est merveilleux. Je suis heureux. »

« Fufu, tu es à ce point heureux ? »

« Comment ne pas l’être ? Tu me traites comme un roi chaque jour. »

Eun Yuri entendit soudain deux voix.

Cette voix…

En reconnaissant celles de Seol Jihu et de Seo Yuhui, Eun Yuri cligna des yeux à plusieurs reprises.

Pourquoi étaient-ils ici ? Et à une heure pareille ?

Ils mangent quelque chose de délicieux sans prévenir personne ?

Eun Yuri pencha la tête un moment, tandis que les questions commençaient à surgir dans son esprit. C’est alors.

« J-Jihu ? »

La voix de Seo Yuhui monta d’un cran.

« ATTENDS ! »

Des bruits de fracas et de craquements résonnèrent dans toute la cuisine, comme si les étagères et les meubles étaient secoués. Puis —

« P-Pas cruuuuu !! »

Le cri pressant de Seo Yuhui éclata.

« Haak— ! »

S’ensuivit le bruit du souffle lourd et haletant de Seol Jihu.

Les pas d’Eun Yuri s’arrêtèrent net. Peu après…

« Haaa… haaaaa— »

Seo Yuhui poussa un long gémissement, comme si elle relâchait un souffle qu’elle retenait depuis longtemps.

Pétrifiée, Eun Yuri se ressaisit et jeta un coup d’œil furtif dans la pièce. Son expression se figea immédiatement.

La cuisine était en désordre. Ils avaient dû y aller fort : les ingrédients préparés gisaient éparpillés sur le sol. Et même si le comptoir masquait une partie de la scène, elle aperçut la jambe de Seol Jihu dépasser du coin du plan de travail.

« Pfiiiiiou… »

À l’endroit où il semblait être allongé… Eun Yuri vit les épaules de Seo Yuhui dépasser du comptoir, son buste se balançant faiblement de haut en bas.

« Seigneur, que vais-je faire de toi. Grande sœur ne t’avait-elle pas dit d’attendre encore un peu ? »

« D-Désolé, je me suis trop emballé… Je l’ai fait sans réfléchir… »

« Fais plus attention. Et s’il y avait eu un accident… ? »

Seo Yuhui expira, ses épaules s’affaissant.

« Auuu, bon. Nettoyons d’abord. C’est un vrai chantier. »

« Je vais m’en occuper. C’est ma faute. Ne bouge pas, grande sœur. »

Des paroles qui prêtaient facilement à confusion fusèrent.

Eun Yuri déglutit. Tandis que les deux se levaient, elle opéra discrètement un demi-tour.

Les joues et le cou rougis, elle quitta la cafétéria à pas feutrés.