L’éveil de tous les individus présents dans la Zone Neutre prit fin.
Quelques ajustements furent apportés au programme d’entraînement d’Eun Yuri après la détermination de sa classe. Elle ne pouvait plus se contenter de s’entraîner toute la journée, car elle devait désormais accomplir des missions afin d’acquérir de l’expérience.
Ainsi, Kim Hannah la présenta à une équipe de six personnes, qui incluait le seul Prêtre éveillé durant cette session. Inutile de préciser que Park Woori et Yoo Yeolmu en faisaient partie.
Missions le matin, entraînement physique l’après-midi, entraînement au mana pendant le sommeil.
On aurait pu s’attendre à ce qu’elle se plaigne à ce stade, mais Eun Yuri ne formula pas une seule objection. Au contraire, les sourires qui n’apparaissaient que rarement sur son visage auparavant devenaient de plus en plus fréquents, comme si elle s’épanouissait un peu plus chaque jour.
Elle alla même jusqu’à solliciter personnellement Seol Jihu pour l’aider dans son entraînement.
« Grand frère, est-ce que vous pouvez m’aider à m’entraîner ? »
« …Vous entraîner ? »
Seol Jihu la regarda d’en haut en lui retournant la question. Précisons qu’ils étaient tous deux en train de manger dans un restaurant.
« Vous parlez d’entraînement alors que nous sommes en plein repas ? »
« S’il vous plaît. Maîtresse m’a donné un devoir à faire et je n’ai pas assez de temps. »
« Même dans ce cas… »
« Maître Jang Maldong a intensifié mon entraînement dernièrement, alors il est évident que je vais m’écrouler dès la fin de la session du soir. Je dois profiter du moindre instant libre. »
Eun Yuri insista encore et encore, affirmant que Roselle la punirait sévèrement si elle ne parvenait pas à suivre le rythme de ses leçons. Seol Jihu, incapable d’ignorer ses supplications, poussa un soupir et acquiesça.
« Que dois-je faire exactement ? »
« Rien de compliqué. »
Eun Yuri tendit la cuillère qu’elle tenait à Seol Jihu.
« Nourrissez-moi, s’il vous plaît. »
« ? »
Seol Jihu crut mal entendre. Elle voulait qu’il fasse quoi ?
« Vous devez juste me nourrir et me parler de tout et de rien. »
Il ne savait pas si elle l’invitait à un rendez-vous ou si elle voulait réellement s’entraîner.
Seol Jihu la regarda fixement, l’air grave.
« Mademoiselle Eun Yuri. »
Il était de plus en plus soupçonneux et se sentit obligé de poser la question :
« Est-ce que, par hasard, vous m’aimez ? »
« Quoi !? »
Eun Yuri bondit de sa chaise.
« Qu’est-ce que vous racontez !? N’est-ce pas plutôt vous qui m’aimez ? »
Alors qu’elle agitait frénétiquement la main où brillait la bague à son annulaire gauche, Seo Yuhui, qui passait par là, s’immobilisa soudain.
« Grande sœur ! Dépêche-toi ! Une autre commande est arrivée ! »
Phi Sora, qui découpait des morceaux de viande dans la cuisine, cria d’une voix forte, mais Seo Yuhui resta figée, un plateau de vaisselle vide dans les mains, les yeux allant et venant rapidement entre les deux.
« Qu’est-ce que vous entendez par— »
« Bref, faites vite. Je n’ai pas beaucoup de temps. Allez. »
Eun Yuri le pressa et ouvrit la bouche en disant Aaah.
« Pyak. »
À ce moment-là, le petit poussin apparut de nulle part et se posta à côté d’elle, le bec grand ouvert.
« Hé, d’où tu sors, toi… Ah, bon sang. D’accord. Mais laissez-moi vous poser une question d’abord. »
Seol Jihu, un peu étourdi, attrapa une cuillère dans chaque main.
« De quel genre d’entraînement s’agit-il ? »
Il avait posé la question tout en nourrissant un bébé chaton et un bébé poussin.
« Ça s’appelle le Récital de Roselle, une capacité importante que j’apprends. »
Eun Yuri répondit en mâchant.
« Récital de Roselle ? »
« Oui. C’est l’une des techniques ultimes emblématiques de Maîtresse. »
« Hmm… d’accord, mais quel est le rapport entre cette technique et le fait que je vous nourrisse ? »
« Ainsi, je peux utiliser mes deux mains. »
Comme Eun Yuri l’expliqua, elle était occupée à bouger ses dix doigts en l’air depuis qu’elle lui avait passé la cuillère.
Un doigt montait et descendait, un autre traçait un cercle dans les airs avant de poser un point.
« Qu’est-ce que vous faites ? »
« Je pratique les mudrās. »
Eun Yuri avala sa bouchée.
« Autrefois, plus précisément sous l’Empire, les Magiciens utilisaient deux méthodes principales pour matérialiser le mana. La première consistait à réciter des incantations à voix haute. La seconde à faire des mudrās avec les mains. Ah~ »
Elle rouvrit la bouche. Seol Jihu, attentif, la nourrissait de manière mécanique.
« En théorie, il devient possible de lancer trois sorts simultanément. Bien sûr, cela n’est faisable que si vous pouvez réciter un sort tout en faisant des mudrās différents avec chaque main. »
En entendant ses explications rapides, Seol Jihu fut stupéfait.
« C’est possible ? »
« C’est très difficile. Non seulement il faut faire trois choses en même temps, mais il faut aussi séparer et diriger le circuit de mana en trois branches distinctes. »
Eun Yuri mâchait consciencieusement tout en bougeant ses doigts avec intensité, poursuivant son explication :
« Pour information, il n’y avait que Maîtresse qui pouvait le faire à son époque. Le Triple lancement n’existait qu’en théorie, mais elle l’a concrétisé. C’est pour ça qu’on appelle cette technique le Récital de Roselle. »
À bien y réfléchir, la récitation d’un sort ressemblait à un chant, et les mouvements des dix doigts évoquaient les touches d’un piano.
Un trio harmonique : la bouche et deux mains.
Je suppose que c’est pour ça qu’on appelle ça un récital…
« Maîtresse a dit que je devais pouvoir faire les mudrās automatiquement, sans y penser, pour maîtriser cette technique. C’est pour ça que je vous ai demandé de me parler— Aïe ! »
Eun Yuri cria en pleine explication.
« Aauuuu— »
Elle se saisit les cheveux, frustrée. Apparemment, elle avait fait une erreur dans ses gestes.
« D-Doucement. Cela n’a pas l’air facile. »
« Non. »
Eun Yuri répondit, vexée :
« Je ne peux pas me contenter de si peu alors que j’ai une enseignante aussi incroyable et que je bois des potions de Compétence spéciale. »
Elle alla jusqu’à grincer des dents, jurant qu’elle enregistrerait cette capacité dans sa Fenêtre de statut d’ici une semaine, répétant que c’était désormais une question de fierté.
Seol Jihu s’inquiétait un peu pour elle, y voyant presque une lueur de folie.
Est-ce qu’elle va s’en sortir… ?
Avoir une telle motivation était bien, mais un échec n’en aurait que des conséquences plus graves.
Cependant, l’inquiétude de Seol Jihu se transforma en stupéfaction une semaine plus tard.
Car…
[4. Capacités]
2. Capacités de classe (0)
3. Autres capacités (2)
– Récital de Roselle (Très Faible)
– Application du circuit de mana (Intermédiaire)
…Eun Yuri avait vraiment tenu parole.
Même si elle en était au rang le plus bas, elle était allée au-delà de la simple intuition et avait réussi à apprendre la capacité toute seule.
Mais l’acquisition du Récital de Roselle n’était que le début.
Au cours de la 6ᵉ semaine…
Au cours de la 7ᵉ semaine…
Et enfin, au cours de la 8ᵉ semaine.
À la fin de chaque semaine, Eun Yuri se présentait devant lui avec des maîtrises améliorées et de nouvelles capacités.
« … »
Seol Jihu était assis dans la salle du gestionnaire général, les yeux rivés à l’écran. Ces derniers temps, il passait le plus clair de son temps à observer Eun Yuri.
Telle une jeune pousse rompant la terre pour saluer la lumière du soleil avant de s’épanouir en splendides bourgeons, voir les talents d’une personne éclore grâce à ses efforts et à un environnement favorable était une scène magnifique.
…Incroyable…
Eun Yuri, immergée dans son entraînement, ne perdant pas une seconde, fermement résolue à suivre sa propre voie — elle était vraiment impressionnante.
Il en était presque jaloux.
Peut-être était-ce pour cela que Seol Jihu ne pouvait détourner les yeux.
Et alors qu’il la fixait ainsi…
[Comme tu l’as peut-être déjà constaté, le Paradis attire toutes sortes de gens.]
Les paroles de Jang Maldong lui revinrent en tête.
[Il suffit de voir ce qui se passe dans la Zone Neutre pour s’en rendre compte. Parmi les dizaines de nouveaux venus, il y en a toujours un ou deux de spéciaux. Ceux qu’on appelle les surdoués.]
[Mais le plus drôle, c’est qu’il y a des différences même entre les surdoués. Celui qui est le plus talentueux, celui qui est le plus spécial.]
[Tu peux continuer comme ça, et tu finiras par trouver quelqu’un qui n’a pas d’égal parmi les surdoués.]
[Ce genre de personnes dépasseront le stade où l’on apprend des compétences par soi-même et suivront leur propre voie.]
[Ils entreront dans des royaumes uniques que personne d’autre n’a jamais atteints. C’est ce que j’appelle l’Illumination.]
C’était vrai. Eun Yuri était un génie.
Un génie parmi les génies, en ce qui concerne la magie — et en plus, un génie travailleur.
Avec, en prime, des nutriments appelés Compétences spéciales augmentant l’efficacité de l’entraînement par huit, et une terre fertile en la personne d’une enseignante exceptionnelle, elle progressait à une vitesse fulgurante chaque jour.
Non. Elle ne faisait pas que progresser. Eun Yuri foulait déjà son propre royaume unique, appelé Vérité incomplète.
Elle avait déjà mis le pied dans un royaume que la plupart des gens ne pouvaient concevoir, quels que soient leurs efforts.
[C’est censé être difficile ?]
Elle l’avait dit comme si c’était aussi naturel que de manger du riz.
À cette pensée—
…
Une flamme s’alluma en lui.
Lorsque Seol Jihu porta inconsciemment la main à sa joue, elle était étonnamment brûlante. C’était comme si une immense boule de feu s’était allumée dans son corps.
Il savait que ce n’était pas mauvais. Au contraire, c’était quelque chose dont il aurait dû se réjouir.
Oui… il le savait.
Il le savait, mais…
« … »
Des émotions enfantines, impossibles à exprimer à voix haute, menaçaient sans cesse de jaillir de lui comme du magma en fusion.
Moi…
Il avait un peu trimé en tant que représentant.
Il avait travaillé un peu plus dur pendant le Tutoriel.
…Qu’est-ce que j’ai fait, au juste ?
Il se sentit honteux d’avoir voulu se reposer dans la Zone Neutre. Seol Jihu fixa Eun Yuri avec des yeux brûlants et serra les dents.
[Le trait « Compétitivité » a été créé.]
Seol Jihu bondit de sa chaise à l’instant suivant. Il saisit fermement la Lance de pureté ainsi qu’une épée longue qui traînait là, puis quitta la salle du gestionnaire général.
À cette époque…
Seol Jihu se dirigea vers la salle d’entraînement, tentant de se remémorer son combat contre l’Homoncule.
Il s’en souvenait clairement. Cette sensation de son corps bougeant indépendamment lorsqu’il maniait une machette inconnue, ses poings, et ses jambes.
J’en suis certain.
Et ce sentiment d’unité, dès qu’il avait saisi la Lance de pureté.
« Ehew. Je vais mourir. »
Phi Sora se faisait craquer la nuque de gauche à droite en se dirigeant vers la salle d’entraînement. Dans la Zone Neutre, elle occupait le rôle d’assistante en cafétéria. Plus précisément, elle épaulait Seo Yuhui, qui était responsable du restaurant.
Comme l’établissement devait nourrir près de 400 personnes, la tâche était impossible à gérer seule pour Seo Yuhui. Phi Sora y travaillait donc à temps partiel comme assistante.
Cela restait convenable pour gagner régulièrement quelques points de survie, mais elle se sentait courbaturée à force d’être enfermée dans la cuisine à préparer des ingrédients.
C’est pour cette raison qu’elle s’était dirigée vers la salle d’entraînement pour se dégourdir un peu…
Hein ?
Mais Phi Sora s’immobilisa en arrivant enfin à la salle d’entraînement. Quelqu’un s’y trouvait déjà.
Seol Jihu s’entraînait intensément, maniant une arme avec force.
Qu’est-ce qu’il fait ici… ?
Phi Sora pencha la tête, intriguée, mais sursauta intérieurement.
Le visage de Seol Jihu était étrange. Son visage souriant habituel avait disparu Dieu sait où, remplacé par un regard menaçant. Il balançait son arme avec une telle frénésie qu’on aurait cru qu’il allait dévorer quelqu’un vivant.
Encore ? Encore ce regard !
Forte de son expérience avec lui, Phi Sora comprit immédiatement dans quel état il se trouvait.
Il était en ce qu’elle appelait son mode double personnalité. Elle ignorait ce qui l’avait provoqué cette fois, mais son interrupteur avait complètement basculé.
Et ce n’était pas tout.
Oh ? Ohhhh ?
Phi Sora hurla intérieurement en voyant l’arme que Seol Jihu utilisait. Sa lance avait disparu ; à la place, il maniait une longue épée.
Qu’est-ce qui lui prend, tout à coup ?
Tout en lui semblait étrange.
Jugeant qu’un incident comme celui de la nuit d’Eva risquait de se reproduire, Phi Sora fit demi-tour et courut prévenir quelqu’un.
Pendant ce temps, Seol Jihu, totalement absorbé, ne remarquait la présence de personne. Soudain, il jeta l’épée qu’il maniait depuis longtemps, reprit sa lance et exécuta ses techniques de lance à pleine puissance.
Et il répéta ce cycle encore et encore.
Combien de temps cela dura-t-il ?
Alors que sa respiration s’accélérait et que la sueur ruisselait abondamment, Seol Jihu s’arrêta enfin.
« Fuu— »
Alors qu’il reprenait son souffle…
« Oho. Une épée longue, hein. »
Une voix familière résonna à ses oreilles.
Lorsqu’il se retourna, il vit Jang Maldong adossé à la porte, un léger sourire aux lèvres.
« Maître. »
« Je doute que tu songes à changer de classe pour devenir Épéiste, après tout ce temps. »
« … »
« Certes. Reprendre son arme principale après en avoir manié une autre donne l’impression qu’elle vous est plus familière. Tout comme on est plus heureux de retrouver un ami proche quand on n’a fréquenté que ses amis de tous les jours. »
Jang Maldong fit tournoyer sa canne en cercle.
« Je ne sais pas si c’est un effet placebo ou non, mais… dans tous les cas, essaies-tu d’harmoniser l’esprit, la technique et le corps de cette manière ? »
Alors que Seol Jihu allait abaisser son arme, découragé par le ton sceptique de son interlocuteur, Jang Maldong haussa les sourcils.
« Pourquoi baisses-tu le bras ? »
« Hein ? »
« Je n’ai fait que poser une question. Je n’ai jamais dit que ta méthode était mauvaise. »
Sur ces mots, Seol Jihu resserra sa prise sur sa lance.
« Oui. Tente tout ce que tu peux. Ce qui compte pour toi en ce moment, c’est d’accumuler des expériences. En ce sens, il n’est pas mauvais d’essayer, même si cela finit en échec. »
Jang Maldong poursuivit avec un sourire discret.
« Si je devais te donner un conseil, ce serait de pratiquer plutôt l’entraînement de l’ombre, au lieu d’agiter ton arme sans but. »
« Entraînement de l’ombre ? »
« Ne t’ai-je pas déjà dit que l’entraînement est un combat ? »
« Si. »
« Essaie de te rappeler précisément la situation. Ce n’est pas facile de retrouver cette sensation quand on y pense consciemment. Ne serais-tu pas plus heureux de retomber, sans t’y attendre, sur un ami que tu n’as pas vu depuis longtemps ? »
À ces paroles, les yeux de Seol Jihu s’illuminèrent de compréhension.