Chapitre 255. Renarde, ô Renarde

La réunion prit fin.

Seol Jihu se rendit aussitôt au temple une fois les discussions terminées. Il devait retirer de l’argent de la réserve.

Au départ, il avait dit à Kim Hannah de prendre tout ce qu’elle voulait, mais elle avait rétorqué avec un reniflement moqueur.

Le nerf de cette seconde offensive, c’était l’argent. Plus ils en avaient, plus ils augmentaient leurs chances de succès.

Mais Kim Hannah insista pour qu’ils dépensent avec modération, critiquant Seol Jihu pour avoir voulu gaspiller sans réfléchir les précieuses ressources de l’organisation.

Elle n’oublia pas de lui rappeler de ne ramener qu’un montant raisonnable. Ce n’est qu’après s’être fait réprimander qu’il comprit enfin : Kim Hannah n’essayait pas d’aider les Paradisiens par pure bonté.

Elle disait vouloir ébranler la principale source de revenus des organisations — les affaires de nuit —, mais à en juger par les apparences, ce n’était pas son objectif final.

Quand elle parlait avec Seo Yuhui, chacun de ses mots donnait vraiment l’impression qu’elle visait les organisations.

Seol Jihu n’arrivait pas à percevoir le tableau d’ensemble que dessinait Kim Hannah, mais il décida de s’asseoir et de laisser cette fameuse Miss Foxy faire sa magie.

Après tout, on ne se trompe jamais en écoutant sa maman.

Arrivé au temple, Seol Jihu prit sans hésiter les vingt pièces d’or que Kim Hannah avait demandées, ainsi qu’un lingot d’or supplémentaire.

Un lingot d’or équivalait à vingt et une pièces d’or, soit vingt et un mille pièces d’argent. Sur Terre, cela représenterait des centaines de millions de wons !

Sachant que chaque foyer avait une dette moyenne de 87 pièces d’argent, ce simple lingot suffisait à rembourser les dettes de 241 personnes, avec une petite marge d’erreur.

Kim Hannah était occupée à rédiger des documents dans sa chambre. Concentrée, elle maniait sa plume avec dextérité. Lorsqu’elle entendit la porte s’ouvrir, elle la posa.

« Tu es de retour ? »

Seol Jihu posa sagement la bourse sur la table. Kim Hannah en vérifia le contenu avant d’afficher un sourire satisfait.

« Ça suffira largement comme acompte. C’est vraiment agréable d’être riche. »

« Bien sûr que ça l’est. Qui n’aime pas l’argent ? Regardez Mademoiselle Maria. »

« Non, idiot, je veux dire que l’argent nous donne plus d’options. »

En clair, ils pouvaient se permettre de mener à bien ce plan parce qu’ils avaient des ressources en abondance. Sans cela, ils n’y auraient même pas songé.

Seol Jihu esquissa un sourire plat.

« Je ne pensais pas que tu allais les combattre avec de l’argent. »

« Il n’y a pas de règle qui dit qu’on doit se battre avec des armes. On peut utiliser des mots, de l’argent, la loi, la religion, la plume, et bien d’autres choses encore. »

Kim Hannah énuméra une longue liste avant de se tourner brusquement vers Seol Jihu.

« Mais pour être honnête, on ne peut même pas appeler ça une guerre. Parce qu’on va les écraser sans effort. »

« Sans effort ? »

« Réfléchis. Notre plan enfreint-il la loi d’une quelconque manière ? »

Seol Jihu secoua la tête.

« Non, pas vrai ? On donne de l’argent à des Paradisiens qui croulent sous les dettes. Qui viendrait s’y opposer ? Ils pourraient penser qu’on se mêle de ce qui ne nous regarde pas, mais c’est tout. »

« Je veux dire, oui, notre action n’est pas illégale. Mais au final, notre argent finira entre les mains de l’ennemi. »

Ce que disait Seol Jihu n’était pas faux, mais le coin des lèvres de Kim Hannah se releva en un sourire en coin.

« Tu n’as jamais vu les vraies activités nocturnes d’ici, hein. »

« Comment ça ? On y est allés ensemble. »

« Je parle du divertissement adulte. Tu sais, la prostitution. »

Kim Hannah poursuivit avec un sourire entendu :

« Tous les produits ont un prix de vente, ce qui implique une différence entre le coût d’acquisition et le prix de vente. C’est ce qu’on appelle la marge. Et au Paradis, l’industrie du divertissement adulte est extrêmement rentable. Ce n’est pas un hasard si les organisations, qui ne jurent que par le profit, ont choisi ce domaine comme activité principale. »

Cela faisait sens. Si ce secteur n’était pas lucratif, les organisations n’auraient aucune raison de le maintenir aussi longtemps.

« Ce n’est pas seulement une question de marge. Si l’industrie est aussi populaire, c’est parce qu’elle repose sur un modèle à faible marge mais volume élevé. »

« Ils se contentent de petits bénéfices exprès ? »

« Exactement. Dans ce genre de commerce, on attire toujours beaucoup de clients, même si on augmente légèrement les prix. Ces gens ne vont pas hésiter pour quelques pièces. »

Seol Jihu acquiesça.

« Mais ce modèle comporte un risque. Plus les filles gagnent, plus on doit les payer. Imagine : si elles gagnaient plusieurs dizaines de pièces d’argent par jour, elles rembourseraient vite leurs dettes et s’en iraient. »

« Alors c’est pour ça… »

« Ils gonflent leur dette dès le début, puis les font travailler à bas prix, ajustent les tarifs pour qu’elles gagnent juste assez pour survivre. Comme ça, elles restent plus longtemps. C’est plus rentable sur le long terme. »

Quand l’explication toucha à sa fin, Seol Jihu sentit sa gorge sèche et un goût amer dans la bouche.

« Parfois, je confonds le Paradis avec la Terre. »

« Normal. Ces commerces sont tenus par des gens de la Terre. »

Kim Hannah ricana. C’est alors que la porte s’ouvrit dans un cloc, laissant entrer un homme aux cheveux gris. Kim Hannah arbora aussitôt son sourire professionnel.

« Entrez~ »

« …Excusez-moi. »

Marcel Ghionea entra avec un grand sac dans la main droite, l’air un peu perplexe.

« Tu reviens du temple ? »

« Oui, à l’instant. »

« Alors ? Tu l’as confirmé ? »

Marcel Ghionea soupira puis hocha la tête.

« Qu’a dit Superbia ? »

« “Bientôt.” »

« Iya~ »

Kim Hannah applaudit.

« Félicitations ! Et à toi aussi, Jihu. Tu vas bientôt avoir un autre Haut Rang dans ton équipe. »

« J’ai toujours rêvé d’atteindre le Niveau 5… Et maintenant que j’en suis à deux doigts… »

Marcel Ghionea semblait surpris, mais pas mécontent.

« Je ne m’y attendais pas du tout. Obtenir des points de contribution grâce à ça… »

Effectivement. Le second avantage que Kim Hannah avait mentionné, c’était les points de contribution.

Les membres de l’équipe avaient eu du mal à y croire au début, mais Seo Yuhui avait personnellement confirmé l’information, citant son expérience.

« Les points de contribution représentent de façon chiffrée l’impact d’un individu sur la société. Comme l’objectif des Terriens est l’extermination des Parasites, la guerre reste le principal moyen d’en gagner. Mais en observant bien, on se rend compte qu’il y en a d’autres. »

« Gagner des points de contribution avec du bénévolat… Je pensais que ça ne concernait que les Prêtres. »

« Cela montre à quel point la situation est désespérée à Eva. Actuellement, la relation entre l’humanité et la Fédération est aussi liée que les dents et les gencives. La maison de ventes VIP et le Royal Pattaya nuisaient à cette relation précieuse. »

Kim Hannah parla d’un ton ferme :

« Non seulement nous avons supprimé une source de nuisance, mais nous avons aussi préparé le terrain pour rétablir le lien entre les deux parties. À grande échelle, il n’y a aucune raison que les Sept Dieux n’approuvent pas cela comme une contribution. »

Kim Hannah donna cette explication sans détour, puis baissa les yeux. Marcel Ghionea lui remit sans hésitation le sac d’argent. En découvrant le contenu, les yeux de Kim Hannah s’écarquillèrent.

« Tout ça ? »

« Je me suis un peu emballé. »

Marcel Ghionea rougit.

« Devenir un Niveau 5 est le rêve de tout Terrien. C’est pareil pour moi. Si je peux obtenir des points de contribution en attaquant les organisations d’Eva, je ne considère pas cet argent comme une perte. »

« Tu sais regarder loin. Ne t’inquiète pas, je ferai en sorte que tu en tires un maximum. »

« Merci. »

Marcel Ghionea s’inclina avant de repartir. Seol Jihu l’observa avec un sourire chaleureux.

Monsieur Ghionea mérite vraiment de devenir un Niveau 5.

L’Archer d’acier était déjà réputé pour sa puissance au combat. D’autres organisations et d’autres équipes devaient savoir qu’il approchait du Niveau 5, pour être allées le recruter dès son retour.

Seol Jihu se réjouissait à l’idée que Carpe Diem compterait bientôt un Haut Rang supplémentaire. Et avant même que sa joie ne s’estompe, la porte s’ouvrit à nouveau.

C’était Chohong.

Elle tenait une bourse.

« Je viens acheter des points de contribution. »

Et elle n’était pas seule.

« Toi aussi, Hugo ? »

« Ouais… »

« Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? »

« Qu’elle trouvait que je m’en sortais bien et que je devais fournir encore un peu d’efforts… »

Hugo parla doucement, les joues rouges.

« Ira m’a toujours dit : “Tu penses être digne d’un Haut Rang ?” Qui aurait cru qu’un jour, elle m’encouragerait… »

Hugo entra après le départ de Chohong et déposa une bourse. Elle contenait elle aussi une somme conséquente.

Phi Sora suivit, puis Jang Maldong et Seo Yuhui apportèrent leur contribution.

L’occasion de gagner des points de contribution aussi facilement était rare, alors tous furent très généreux. Même le démon avide d’argent finit par céder à Kim Hannah.

« V-Vous aussi, Mademoiselle Maria ? »

« C’est quoi ce regard incrédule ? Tu es choqué à ce point ? »

Grommelant, Maria entra précipitamment.

« Le rôle d’un Prêtre est de soigner les blessés. Et la douleur ne vient pas toujours de blessures physiques. Si donner de l’argent peut soulager les Paradisiens, je ne le regrette pas. »

C’était un mensonge. Et un mensonge évident.

Elle avait beau marmonner comme une âme vertueuse et désintéressée, sa main tremblait violemment en tendant la bourse.

Clairement, elle avait tout calculé avant de se résoudre à céder son argent. Car sa valeur grimperait en flèche une fois devenue une Prêtresse de Haut Rang.

« Grande sœur, ne lésinons pas. »

« Ouais, ouais, lâche ma main. »

« J’ai vraiment amené ça pour faire une bonne action. Si tu gardes même une seule pièce, t’es la pire des garces. »

« J’ai compris, alors lâche-moi ! Pourquoi tu tiens si fort ? »

« Tu vois mon nom ? Regarde bien. »

Comme elle l’avait dit, la bourse portait clairement le nom Maria Yeriel. Kim Hannah commença à s’agacer.

« Tu sais quoi, garde-la. Si tu me fais pas confiance, fais-le toi-même. Tu crois que je suis une mendiante ? »

« Non, non, je fais juste attention. »

Maria relâcha enfin sa prise. Kim Hannah claqua la langue.

« T’as mis combien, au juste ? »

« Allez, salut ! »

Alors que Kim Hannah s’apprêtait à ouvrir la bourse, Maria s’enfuit à toute vitesse. Seol Jihu se demanda même si elle possédait sa propre Boucle d’oreille Festina, qu’elle aurait utilisée trois fois.

En voyant le contenu de la bourse, Kim Hannah éclata de rire.

« Quelle tarée. »

Puis elle devint soudain sérieuse.

« Je me demandais pourquoi c’était si lourd. Quelle blague. »

« ? »

« Cette garce… Elle viendrait à un mariage à 100 000 wons par invité, mangerait jusqu’à rouler, et filerait une enveloppe avec seulement 5 000 wons en pièces de 10. »

Kim Hannah pesta contre Maria en secouant la tête.

« Je l’invite pas à mon mariage, c’est clair. »

Ainsi, Carpe Diem rassembla une somme considérable. Après avoir compté l’argent, Kim Hannah fut stupéfaite.

« Wah… On pourra facilement aider plus de mille personnes… »

Elle calcula ensuite le budget pour le soutien vital, l’achat de nourriture, et le remboursement des dettes.

Seol Jihu trainait dans les parages, espérant pouvoir aider, mais à la remarque Arrête de m’embêter et va jouer dehors, il alla se rouler sur le lit de Kim Hannah.

« Parfait. C’est suffisant. »

Kim Hannah posa sa plume et se leva. Voyant Seol Jihu le visage enfoui dans ses draps, elle fronça les sourcils.

« Tu fais quoi ? »

« Ça sent bon. »

« T’es un pervers ? »

« Non, vraiment, il y a une bonne odeur. Mon lit sent pas comme ça. »

« Écoute, espèce de malade, arrête de renifler mon parfum et viens m’aider à porter ces sacs. On doit aller au palais. »

Seol Jihu releva un peu la tête.

« Au palais ? Pourquoi ? »

« Pour dire : “On vient vous apporter de bonnes nouvelles~” »

En effet, ce n’était pas quelque chose que Kim Hannah pouvait faire seule. Et Sorg Kühne les accueillerait sûrement à bras ouverts et les aiderait grandement.

Seol Jihu sauta du lit, prit les sacs d’argent que Kim Hannah avait mis de côté, puis dit :

« Ah oui, un truc me trotte dans la tête. Ne te méprends pas, je suis juste curieux. »

« Tu vas enfin poser la question. »

Kim Hannah attrapa sa veste, comme si elle savait déjà de quoi il s’agissait.

« Avec cet argent, on va d’abord— »

« T’as parlé de mariage, non ? »

Sa main s’immobilisa en l’air.

« T’as un petit ami pour te marier avec ? »

Kim Hannah se retourna et lui donna un coup de pied dans le tibia.

La vie nocturne d’Eva prospérait, comme toujours. Il y avait de nombreuses raisons pour lesquelles les Terriens fréquentaient les lieux de divertissement nocturnes d’Eva, mais la plus grande était simple : c’était le Paradis.

Il n’y avait ni Internet, ni ordinateurs. Aucun appareil électronique omniprésent sur Terre. En tant que monde entièrement nouveau, la culture et les produits du Paradis fascinaient souvent les Terriens fraîchement arrivés.

Mais, comme sur Terre, les choses nouvelles perdaient rapidement leur attrait à mesure que les gens s’y habituaient. Non seulement monter de niveau devenait de plus en plus difficile, mais les prix de l’équipement de qualité explosaient.

Il était donc inévitable que l’attrait du Paradis atteigne un plafond pour les Terriens.

Ajoutez à cela le stress constant provoqué par les batailles répétées, sans moyen réel de relâcher la pression. En vérité, la seule manière d’y remédier, c’était de se réunir dans une taverne et de boire.

Et c’est à ce moment-là qu’apparut le divertissement pour adultes. Grâce à ce développement, les Terriens ne se contentaient plus de boire : ils pouvaient également se vanter, se défouler, et satisfaire leurs désirs.

Des entreprises dont les Terriens connaissaient déjà bien le modèle, associées à des femmes exotiques d’une autre race, le tout à un prix dérisoire : c’était littéralement une mine d’or, et cela attira sans fin l’attention des Terriens.

King Corona.

C’était le nom d’un célèbre établissement de divertissement pour adultes à Eva. Avec plus de cinquante femmes paradisiennes à son actif, il était considéré comme un établissement de taille moyenne.

Cependant, aujourd’hui, le gérant principal de King Corona, chargé de la gestion de l’endroit, faisait nerveusement les cent pas. Comme s’ils s’étaient tous donné le mot, les 52 femmes travaillant dans l’établissement ne s’étaient pas présentées.

Au début, il s’en était réjoui, pensant pouvoir leur faire payer des amendes pour leur retard. Mais au bout de quelques heures, son visage était devenu cramoisi.

Les clients affluaient sans interruption, mais il avait dû les renvoyer, faute de personnel féminin.

Est-ce que ces salopes se sont toutes droguées ensemble ou quoi ?

Finalement, il envoya ses hommes.

Pour les ramener, même s’il fallait les frapper pour ça.

Un gérant envoyé dans les rues se dirigea rapidement vers la maison de l’une des filles en maugréant.

Putain, elles se sont toutes suicidées ensemble ou quoi ? Autrement, comment peuvent-elles toutes manquer à l’appel ?

Dans ce métier, ce genre de chose arrivait parfois. Des femmes paradisiennes, incapables de supporter l’humiliation et le travail harassant, finissaient par se suicider.

Mais ses inquiétudes disparurent lorsqu’il arriva devant une maison délabrée. Jetant un œil à travers une vitre fissurée, il aperçut une femme en train de dîner avec deux enfants, éclatant de rire.

Le gérant entra immédiatement dans une rage noire.

« Salope ! »

Pang ! Il donna un coup de pied dans la porte, qui s’ouvrit brusquement. Les trois personnes à l’intérieur tournèrent la tête, choquées.

« Qu’est-ce que tu fais ? Tu défonces la porte de quelqu’un d’autre ? »

« De quelqu’un d’autre ? »

Le gérant ricana.

« Salope, t’as perdu la tête ou quoi ? Pourquoi t’es pas au boulot ? »

« J’allais y aller après avoir nourri les enfants. »

Les deux enfants levèrent les yeux, inquiets. Le gérant secoua la tête et lui fit signe de venir.

« Peu importe. Habille-toi vite. Le gérant principal est furieux. »

« Non. »

« Quoi ? »

« Je refuse de continuer ce travail immonde. »

« …Ehew. »

Le gérant soupira. Cela arrivait parfois. Des femmes qui ne savaient pas rester à leur place, qui se rebellaient avec un air de tuez-moi si vous l’osez. Il en avait vu d’autres, cela ne l’ébranla pas le moins du monde.

« Je ne le dirai qu’une fois. Habille-toi et viens. »

« J’ai dit non. »

« Ah ouais ? »

Le gérant ricana, s’avança à grands pas, puis attrapa la femme par les cheveux. C’est alors.

« Uk ! »

Il recula brusquement. La femme l’avait repoussé dès qu’il avait saisi ses cheveux.

« Toi… ! »

Les yeux du gérant s’écarquillèrent. Normalement, elle aurait dû se mettre à ramper dès la première menace. Que se passait-il ?

« T’as vraiment pété les plombs ? »

« Sors. »

La femme le foudroya du regard, emplie de haine.

« J’ai dit que j’y allais bientôt. Si tu ne sors pas, j’appelle la garde. »

« La garde ? »

Le gérant éclata de rire, abasourdi.

« Aigoo~ Je me demandais d’où venait ton audace. La garde ? Très bien, appelle-les. Appelle-les tout de suite ! »

« … »

« On dirait que tu ne comprends pas ta situation. Tu es endettée, tu le sais, non ? »

« …Je le sais. »

« On a attendu des années que tu rembourses. Alors, tu devrais travailler, non ? »

« … »

Le bruit de ses dents grinçant se fit entendre, glaçant.

« Tu vas juste empirer les choses pour toi en appelant les gardes. Voyons voir, ta dette est de… »

Souriant de manière sournoise, l’homme fouilla dans sa poche pour sortir un contrat. C’est alors.

Pak. Quelque chose heurta sa poitrine.

Par réflexe, il attrapa ce qui venait de tomber, clignant des yeux avec confusion. À en juger par le bruit métallique, c’était une bourse.

« …De l’argent ? »

En vérifiant le contenu, la mâchoire du gérant se décrocha. Sept pièces d’argent blanc et quelques pièces de cuivre. Exactement le montant de la dette de la femme.

« Toi… »

« Voilà. La dette est remboursée. »

« C-Comment… ? »

« Donne-moi ça. »

Elle lui arracha le contrat des mains et le déchira en morceaux. Elle devait nourrir une rancune profonde, car elle continua de le déchiqueter encore et encore jusqu’à le réduire en poussière.

Puis, elle lui lança les lambeaux de papier au visage, alors qu’il restait figé.

« Satisfait ? Prends ton fric et dégage. »

« E-Espèce de… »

« Ne m’appelle plus salope ! Je ne te dois plus rien. Je n’ai plus aucun lien avec toi ! »

Elle hurla, libérant toute la rancune qu’elle avait accumulée. Puis, haletante, elle reprit :

« Tu veux que j’appelle la garde ? »

« Toi, non, écoute, qu’est-ce que tu vas faire maintenant… »

« Ce ne sont pas tes affaires ! Maintenant dégage ! Je ne veux plus jamais te revoir ! »

Le gérant fut chassé de la maison, incapable de prononcer un mot.

Boum ! La porte se referma violemment derrière lui.

« Mais qu’est-ce qui se passe… ? »

Au final, il ne put que s’éloigner, hébété. Et ce n’était que le début.

Lorsqu’il retourna à l’établissement, il vit son collègue revenir de l’autre côté de la rue. Lui aussi traînait les pieds, tenant une bourse, l’air encore sous le choc.

À ce moment-là, un vacarme éclata au loin, et une patrouille de gardes traversa les rues à toute vitesse. Les deux gérants restèrent bouche bée, incapables de dire un mot.

Mais ce qui s’était passé ce jour-là n’était que le commencement. Le lendemain, 106 femmes supplémentaires remboursèrent leurs dettes et quittèrent leur travail. Puis 214 le jour suivant, et 436 le troisième jour. Le cinquième jour, à la stupéfaction générale, 873 femmes s’étaient libérées de leurs dettes.

En seulement cinq jours, 1 681 femmes avaient remboursé ce qu’elles devaient et retrouvé leur liberté.

Et ce n’était pas tout : chaque jour, de plus en plus de femmes quittaient l’industrie du divertissement pour adultes. C’était comme si un plan d’envergure se déroulait sous leurs yeux.

Tous les gérants et propriétaires de ces établissements ne savaient plus s’ils rêvaient ou non, mais ils comprirent bientôt que c’était bien réel.

Autrefois, ils devaient refuser des clients arrivés trop tard, mais à présent, leur nombre avait chuté. Sans prostituées, impossible de faire tourner leur commerce.

Ce qui était autrefois un quartier de vie nocturne vibrant n’était plus qu’un désert peuplé de mouches.

Quelques gérants principaux décidèrent de faire preuve de patience. Ils ignoraient d’où les femmes tiraient leur argent, mais restaient confiants qu’elles finiraient par revenir, affamées.

Ils étaient certains que ces femmes reviendraient emprunter de l’argent.

Ce fut alors qu’une étrange rumeur commença à circuler…