Chapitre 249. La nuit d’Eva (4)

Seol Jihu retira sa lance, murmurant doucement :

« …Si faibles. »

En mettant de côté les jumelles, il ne comprenait pas comment cet homme avait pu devenir un Haut Rang. Mais il repoussa cette question inutile pour l’instant et se mit à fouiller les pièces de l’étage.

Bien qu’il les ait inspectées méticuleusement, il ne trouva pas le responsable. Il ne découvrit que deux Hommes-Bêtes, étendus comme si elles étaient mortes.

Cela dit, compte tenu du raffut qu’il avait provoqué, le fait que le gérant ne se soit pas encore montré ne pouvait signifier qu’une chose : soit il se cachait, soit il s’était déjà échappé.

C’est alors qu’il entendit des pas monter les escaliers.

Chohong, Hugo et Maria apparurent l’un après l’autre.

Aucun ne semblait blessé. Mais les joues de Maria étaient rouges, comme si elle était extrêmement en colère.

Chohong leva son +2 Épine d’acier et la secoua de gauche à droite.

« Oh, tu as eu le patron ? »

« Je ne le trouve pas. »

« Il doit se cacher. Le nettoyage est à peu près terminé. La chanteuse folle garde l’entrée. »

« Où est Monsieur Marcel Ghionea ? »

« Il fouille le bâtiment. Il a dit qu’il allait vérifier si quelqu’un se planquait. »

Seol Jihu réfléchit un instant avant de se mettre en mouvement. Il devait aller à cet endroit de toute façon.

Il redescendit au rez-de-chaussée, trouva l’accès au sous-sol et descendit. Comme il s’y attendait…

« Oui, oui, une bande de cinglés… La marchandise est intacte. Bien sûr, les pièces importantes aussi… »

Le gérant qu’il avait vu plus tôt dans la journée tenait un cristal de communication et parlait. Un adolescent Homme-Renard était serré contre lui.

Avait-il senti le regard de Seol Jihu ? Le gérant se retourna avant de sursauter.

« N-Non ! Où est Jirayu Matthew… !? »

Lorsque Seol Jihu s’avança d’un pas lourd, il laissa tomber le cristal, paniqué.

« Toi… ! »

Reconnaissant enfin Seol Jihu, Hugh Rodrigo recula en titubant. Ses yeux brillèrent soudain, et il serra rapidement le jeune Homme-Renard contre lui, l’étranglant du bras.

« N-Ne t’approche pas ! »

Voyant le jeune Homme-Renard suffoquer, les yeux de Seol Jihu s’illuminèrent.

« Tu viens pour la marchandise, c’est ça ? »

Pang, pang, pang ! Sans la moindre hésitation, il activa trois fois la Boucle d’oreille Festina.

« Tu crois que je vais te les céder aussi facilement !? Plutôt les tuer tous et… ! »

Ziou ! Un vent violent souffla, et Rodrigo plissa les yeux.

Une pression inconnue effleura sa poitrine un instant, mais il secoua la tête et continua.

« Rendre leur valeur… ? »

Avec une expression hébétée, il s’interrompit au milieu de sa phrase.

« … »

Il baissa les yeux, ne voyant plus l’Homme-Renard qu’il tenait.

Rodrigo leva les yeux discrètement. Là, il vit le dos de Seol Jihu. Sans même qu’il s’en rende compte, Seol Jihu s’était avancé et se tenait maintenant debout, serrant doucement le jeune Homme-Renard dans ses bras.

Rodrigo était sous le choc. Il ne l’avait même pas vu bouger !

Même l’enfant Homme-Renard était stupéfait, levant les yeux vers lui, écarquillés.

La bouche de Rodrigo resta grande ouverte.

« Chohong, Hugo. »

Seol Jihu parla en déposant doucement l’Homme-Renard.

« Assurez-vous qu’il ne s’échappe pas. Vous pouvez lui casser les dents s’il continue à dire des conneries. »

« Bien reçu ! »

Hugo cria en faisant tourner son bras en cercle.

Seol Jihu se tourna vers les cages d’acier et leva la Lance de pureté. Le tumulte soudain avait attiré l’attention des prisonniers.

Seol Jihu abattit sa lance sur la cage la plus proche. Fiou. Comme on pouvait s’y attendre d’une arme divine, elle trancha l’acier comme du tofu.

Les barreaux s’effondrèrent, créant une large ouverture au-dessus de la cage. À l’intérieur, une Homme-Renard était enchaînée aux barreaux sectionnés.

Elle ne semblait pas s’attendre à un tel revirement et paraissait clairement surprise. Ses oreilles décolorées se dressaient toutes raides, et sa queue frémissait doucement.

Seol Jihu trancha immédiatement les chaînes, la libérant complètement.

L’Homme-Renard se tortilla, chancelante, comme incapable de s’habituer à cette soudaine liberté retrouvée.

Elle se redressa en s’agrippant au mur, puis demanda d’un air méfiant :

« …Quels sont tes desseins, humain mâle ? »

Seol Jihu répondit calmement :

« Nous sommes venus vous sauver. »

« ? »

« Nous allons vous renvoyer auprès de la Fédération. Ce sera difficile, mais je vous demande de coopérer. »

Une opération de sauvetage semblait hors de ses attentes. Une suspicion manifeste se répandit sur son visage.

Il n’y avait pas de temps à perdre en explications. Seol Jihu fouilla sa ceinture, sortit une potion de soin et la versa dans la bouche entrouverte de l’Homme-Renard.

« Mmh ! »

Les yeux de l’Homme-Renard s’écarquillèrent. Après avoir à peine tenu debout malgré les tourments subis, elle retrouva un soupçon de vitalité.

Seol Jihu se retourna. Il restait des dizaines de cages dans le sous-sol. Il fallait agir.

« H-Hé ! Prends-en qu’un seul, enfoiré ! »

Rodrigo cria, frustré.

« La ferme ! »

Chwak ! Mais Maria le gifla, criant :

« C’est toi le responsable ici ? Espèce de merde, tu appelles ça de la sécurité ? C’est quoi ton putain de problème !? »

« Q-Quoi !? »

« Même pas un seul garde foutu de passer ma barrière ? Comment t’as pu embaucher que des abrutis pareils ? À cause de toi, je perds un œuf d’or ! »

Maria enchaîna les gifles et les injures pendant que Rodrigo pleurait à chaudes larmes.

Seol Jihu ne prêta pas attention à tout ça et continua à libérer les prisonniers. Trouvant une Fée du Ciel recroquevillée dans un coin de sa cage, il trancha rapidement l’acier et libéra les chaînes.

« Est-ce que ça va ? »

« Ah ! »

Dès qu’il s’approcha, la Fée du Ciel baissa la tête et leva les mains. Sa bouche s’ouvrit, mais aucun son n’en sortit, comme un poisson rouge. Elle semblait souffrir d’un traumatisme psychique après ce qu’elle avait vécu.

En l’observant attentivement, on voyait qu’elle était dans un état déplorable. Elle avait dû être sauvagement battue, bien plus que les autres.

Alors que Seol Jihu restait silencieux, une autre Fée du Ciel s’approcha et prit dans ses bras celle qui gémissait étrangement.

« Ça va aller, ça va aller. C’est fini, Lacia. On est sauvées. On peut rentrer à la maison. »

Réconfortée par une membre de sa propre race, la Fée du Ciel trembla un peu moins. Celle qui venait d’arriver demanda d’une voix rauque :

« Peux-tu la soigner ? »

Seol Jihu sortit de sa torpeur et appela Maria. La Prêtresse, qui giflait encore Rodrigo à tour de bras, inspira profondément avant de répondre.

En voyant l’état de la Fée du Ciel, elle claqua la langue.

« Putain de merde… Un sort basique suffira pas. Ce sale pervers lui en a vraiment fait baver. »

« Fais tout ce que tu peux. »

« Ouais, ouais. »

Elle marmonna une incantation.

Seol Jihu reprit la libération des cages. Les prisonniers libérés titubaient hors de leurs cellules et entouraient le gérant.

Sentant le danger, Rodrigo tenta de fuir, mais devint muet après avoir encaissé une dizaine de coups de poing de Hugo.

Quand Seol Jihu eut fini, la plupart des prisonniers le regardaient avec ferveur.

Ils n’étaient pas idiots. Non seulement il avait vaincu celui qui les avait enfermés, mais il les soignait aussi. Ils savaient que Seol Jihu était venu les aider.

Mais il y avait une chose qu’ils désiraient plus que tout.

Recevant leur message silencieux, Seol Jihu recula d’un pas. Il inclina la tête en avant et tendit la main, dans un geste qui disait : Faites ce que vous voulez.

Une intense soif de sang s’éleva, des dizaines de regards convergèrent sur un seul point. L’atmosphère était telle que Hugo, qui tenait Rodrigo par le col, en frémit.

« Pff… À quel point tu les as maltraités, sérieux ? »

Hugo secoua la tête et jeta Rodrigo au sol.

L’homme obèse roula, et une douzaine de hurlements éclatèrent. Les prisonniers se ruèrent sur lui comme une meute.

Un, deux, quatre, huit… Rodrigo fut recouvert par les prisonniers, qui bondissaient de toutes parts. Les Hommes-Bêtes lui arrachèrent les cheveux, lui crevèrent les yeux et lui ouvrirent le ventre pour exprimer leur rage. On aurait dit un groupe de zombies dévorant un homme vivant.

Seol Jihu observait en silence quand quelqu’un s’approcha. C’était la Fée du Ciel qui montrait des signes de traumatisme.

Elle ne participait pas à la vengeance, mais marcha en titubant jusqu’à Seol Jihu et agrippa doucement l’ourlet de son vêtement.

Elle tomba à genoux comme effondrée et leva les yeux. Ses prunelles portaient encore l’ombre de l’horreur, mais son expression était désespérée. La Fée du Ciel ouvrit la bouche, rassemblant tout son courage.

« E-Enfant… »

Enfant ?

« Mon enfant… s’il vous plaît… je vous en supplie… »

Elle pleura d’une voix déchirante.

Ne me dis pas.

Seol Jihu se souvint soudain de l’adolescent Fée du Ciel aperçu à la vente.

« Ton enfant… est-ce un jeune garçon ? »

Il demanda pour en être sûr, et la lumière revint dans les yeux d’abîme de la Fée du Ciel abattue. Elle hocha la tête, serrant le tissu de Seol Jihu comme s’il était un sauveur.

Mais comme tous les participants de la vente portaient des masques et des capes, il ne savait pas qui avait acheté l’enfant. C’est alors que…

« Ah, tu es là. »

Marcel Ghionea ouvrit la porte du sous-sol et descendit les marches, traînant un homme chétif. C’était le maître de cérémonie de la vente.

Les yeux de Seol Jihu brillèrent.

« Il se cachait. Je l’ai interrogé, ce n’est pas le gérant. »

« Bien joué. »

Seol Jihu répondit aussitôt et souleva l’homme par le col. Il semblait avoir été roué de coups, son visage était tuméfié.

« Réponds correctement si tu tiens à la vie. »

Le ton glacial de Seol Jihu lui-même lui donna des frissons. L’homme hocha frénétiquement la tête, les yeux en larmes. Marcel Ghionea avait dû le travailler au corps, car il se montrait très coopératif.

« Tu te souviens de la Fée du Ciel de la vente, aujourd’hui ? Le jeune garçon. »

« O-Oui ! Je m’en souviens ! »

« Qui l’a acheté ? Tu le connais ? »

« Oui, je sais qui c’est ! »

« Tu sais ? »

« C’est Sombat La-ongmanee, j’en suis sûr ! »

Seol Jihu fronça les sourcils. L’homme poursuivit rapidement :

« Je mens pas ! J’organise ces ventes depuis longtemps et on a beaucoup d’habitués ! Ce produit correspondait à ses goûts ! J’en suis certain ! »

Il ne semblait pas mentir. Seol Jihu le jeta en arrière, déclenchant un cri de panique.

Sombat La-ongmanee ? Je n’ai jamais entendu ce nom…

Il ne pouvait pas simplement errer à la recherche d’un inconnu. Réalisant qu’il devait obtenir des infos, il chercha son cristal de communication. C’est alors que—

« Sombat La-ongmanee, le leader du Royal Pattaya, l’une des huit organisations d’Eva. Leur spécialité : usure et trafic homosexuel. Il aime torturer et tuer des garçons après les avoir abusés. »

Soudain, une voix familière résonna derrière lui. En se retournant, Seol Jihu écarquilla les yeux. Kim Hannah descendait les escaliers avec un air mutin.

« Le Royal Pattaya compte 76 membres — 11 niveau 2, 36 niveau 3, 28 niveau 4, 1 niveau 5. Moyenne de niveau : 3,25. Deux Prêtres, aucun Magicien. Leur as : le Guerrier de Haut Rang Jirayu Matthew. »

En récitant les infos, elle s’approcha. Après un regard circulaire, elle poussa un soupir, puis demanda d’un ton ferme :

« Tu y vas, hein ? »

Seol Jihu cligna des yeux, surpris, puis acquiesça. Kim Hannah mordit sa lèvre, sortit un petit carnet, griffonna un plan, le déchira et le lui tendit. C’était une carte du Royal Pattaya.

Seol Jihu la prit avec un air renouvelé. Il se souvenait que Kim Hannah s’y était opposée, mais son attitude avait changé.

Et pour cause. Elle s’était trompée dès le départ. Elle avait voulu guider Seol Jihu vers un chemin prédéfini, mais il s’en était écarté.

Car Seol Jihu était incontrôlable.

Elle n’avait donc plus le choix. Kim Hannah devait s’adapter à lui.

L’affaire avait déjà pris trop d’ampleur pour faire marche arrière. Le pire serait de s’arrêter à mi-chemin.

Ne rien faire aurait peut-être été préférable, mais maintenant que c’était lancé, il fallait aller jusqu’au bout. Non seulement c’était juste, mais c’était aussi la seule option.

« Les organisations d’Eva sont structurées ainsi : 1 Forte, 3 Moyennes, 4 Faibles. Le Royal Pattaya fait partie des Moyens. »

La voix calme de Kim Hannah…

« Va. Je m’occupe d’ici. »

…devint soudain tranchante.

« Tu dois écraser au moins une organisation avant le lever du soleil. Il ne faut leur laisser aucun espoir. Ce n’est qu’alors que nous pourrons envisager la suite. »

« Le Royal Pattaya, hein. »

Marcel Ghionea semblait inquiet.

« Ce ne sera pas facile. La vente, à la rigueur. Mais attaquer leur quartier général… »

« Non, c’est faisable. »

La queue-de-cheval de Kim Hannah s’agita.

« Toutes les organisations n’ont pas vu le jour ici. »

Évidemment.

« Elles se sont battues pour le pouvoir avant d’être reconnues. Le Royal Pattaya est de ceux-là. »

« C’est possible ? »

« Avant, c’était plus simple. Les royaumes encourageaient même ça. Les critères n’ont été relevés qu’après cet incident, à Eva. »

[Franchement, je pige pas pourquoi ils ont compliqué les choses.]

[Avant, c’était pas comme ça…]

Ah.

Seol Jihu comprit enfin la confiance de Kim Hannah, et pourquoi Hao Win voulait venir à Eva.

Probablement, une majorité des huit organisations d’Eva n’avaient pas respecté les procédures comme Carpe Diem, utilisant des moyens douteux.

« D’après mes standards, seules deux, trois à la rigueur, méritent d’être reconnues à Shéhérazade ou Haramark. »

À huit, elles seraient dangereuses. Mais une par une, c’était faisable.

Chohong hocha la tête.

« Ouais, c’est que des crevettes ici. En guerre, ils crèveraient avant de bouger. »

« Non. Pas un seul mourra. »

« ? »

« Parce qu’ils s’enfuiront sans se battre. »

Chohong ricana face au sarcasme de Kim Hannah. Seol Jihu vérifia l’emplacement sur la carte. Juste au moment de partir…

« Seol Jihu. »

Kim Hannah l’arrêta d’une voix glacée.

« Si tu y vas, fais-le à fond. »

Même en disant ça, elle était déjà convaincue de la victoire. Le leader, qu’elle pensait promis à la royauté, avait choisi le chemin du conquérant.

Et ce n’était pas si mal.

Elle avait compris que Seol Jihu pouvait marcher ce chemin. Car Carpe Diem possédait encore une arme secrète inconnue du monde.

Sauf si l’ennemi amenait un Prêtre de « Rang unique », Carpe Diem allait triompher.

« Extermine-les jusqu’au dernier. Je ne veux voir aucune pitié. »

Seol Jihu sourit en silence. Il froissa la carte dans sa main et se mit en marche…

« Allons-y. »

…vers sa prochaine destination : le Royal Pattaya.