Chapitre 246. La nuit d’Eva

Seol Jihu ne rentra pas directement chez lui.

Il marcha. Sans destination.

Il voulait apaiser son esprit, mais plus il errait, plus les flammes en lui s’intensifiaient.

Il arpenta toute la ville, gravant chaque image dans sa mémoire.

Et lorsqu’il s’arrêta enfin, il se trouvait devant le temple.

Le Temple de Gula.

Seol Jihu gravit les marches lentement. Il n’avait aucune raison particulière d’y aller, mais il y pénétra, comme envoûté.

Peut-être parce qu’il était minuit passé, le temple était désert.

Aussitôt que la statue de pierre entra dans son champ de vision, Seol Jihu s’inclina profondément.

Il fit aussi le vide dans son esprit. C’était tout ce qu’il désirait.

Gula ne dit rien non plus. Elle tendit simplement la main vers sa tête, qu’elle caressa en silence.

Dans la douce nuit, un guerrier se tenait devant une statue, la tête inclinée, tandis qu’une déesse lui posait la main sur le crâne.

Combien de temps s’écoula ainsi ? Alors que la main poursuivait ses caresses, le cœur tambourinant de Seol Jihu retrouva peu à peu son calme.

Il était enfin apaisé.

[Nous ne détournons pas le regard par volonté.]

À ce moment-là, la voix de Gula retentit.

[Tout comme vous, les humains, êtes liés par vos serments, nous, les dieux, sommes liés par les lois de causalité qui régissent ce monde. Rompre ce que nous avons instauré reviendrait à remettre nos armes à la Reine des Parasites.]

…

[Bien sûr, nous agissons quand nous le pouvons. En éliminant nos ennemis à travers les Banquets, ou bien…]

Elle s’interrompit un instant…

[…en t’utilisant comme ma lance.]

Avant de reprendre d’un ton calme.

[Pourquoi crois-tu que Luxuria t’a donné ce nom de classe ?]

Némésis, déesse de la vengeance, qui châtie ceux qui dépassent les limites, qu’ils soient justes ou mauvais.

Les Terriens avaient depuis longtemps franchi cette ligne. Et Seol Jihu était la lance de Gula.

[Enfant, le temps nous est compté. La Reine des Parasites trame quelque chose à nouveau.]

[Quelque chose de bien plus sinistre que la guerre de la vallée d’Arden…]

D’ordinaire, les paroles énigmatiques de Gula restaient obscures à ses yeux. Mais cette fois, il comprit parfaitement.

Le temps nous est compté.

Avec la menace des Parasites planant sur sa tête, ses préoccupations actuelles n’étaient que futiles.

[Qu’attends-tu ?]

Seol Jihu ferma les yeux et secoua la tête.

[Une plume ne crée qu’un léger remous.]

La voix de Gula était calme…

[Mais un titan soulève un raz-de-marée à chaque pas… !]

Puis elle se fit plus forte, plus impérieuse.

[Va !]

Sa voix résonna dans l’esprit de Seol Jihu, qui frissonna d’excitation. Son sang se mit à bouillonner.

[Va…]

Et enfin…

[Et impose ta volonté au nom de Némésis !]

Le titan assoupi s’éveilla.

Kim Hannah était assise dans le hall, et leva la tête au bruit de pas qui approchaient de l’entrée.

« Hé ! »

Dès qu’elle aperçut Seol Jihu, elle bondit de sa chaise.

« Où est-ce que tu étais passé ? »

« À la bibliothèque. Et dans une boutique. »

« Tu aurais pu prévenir ! Disparaître comme ça tout seul… »

« Kim Hannah. »

Seol Jihu l’interrompit d’un ton calme.

« Tu as dit que tu connaissais un peu cette ville, non ? »

Kim Hannah tressaillit. Son ton était étrangement posé.

« Prépare un rapport sur toutes les organisations qui foutent le bordel à Eva. Je veux les moindres détails. »

« …Hein ? »

« Et convoque tous ceux qui sont au niveau 4 ou plus, à l’exception de Maître Jang et de grande sœur Yuhui. Tout de suite. »

Lançant ces ordres, Seol Jihu monta les escaliers à grandes enjambées, franchissant trois ou quatre marches à la fois.

« Ah. »

Kim Hannah, restée bouche bée, sentit soudain un frisson la parcourir. Ne me dis pas… Elle se précipita aussitôt à sa suite.

Comme elle s’y attendait, Seol Jihu était dans sa chambre, en train d’enfiler une armure. Du bas de gamme, comme on en trouve dans n’importe quelle boutique.

Son doute se confirma. Elle s’élança, paniquée.

« H-Hé ! Tu as perdu la tête ? Qu’est-ce que tu fabriques ? »

Seol Jihu ne répondit pas. Il se contenta de resserrer la sangle de cuir.

« HEEY ! »

Alors qu’elle s’agitait, il finit par parler.

« Il y a une anecdote dans Les Trois Royaumes. »

Il avait fini par lâcher sa réplique.

« Quand Cao Cao était Colonel des Troupes d’Élite de la Garnison de l’Ouest, l’oncle de Jian Shuo, un eunuque puissant parmi les Dix Attendants, viola la loi. Cao Cao le fit fouetter à mort, et plus personne n’osa enfreindre la loi ensuite. »

Kim Hannah ricana, mais reprit vite son sérieux et objecta calmement.

« Ça, c’est dans Les Trois Royaumes, un roman. Ici, on est au Paradis. »

En guise de réponse, Seol Jihu leva la main.

Un gros livre tomba lourdement à ses pieds.

Le code de loi d’Eva.

Les yeux de Kim Hannah se plissèrent.

« Loi sur les conflits liés à la Fédération, article 22, alinéa 1. Les Terriens ne doivent pas utiliser une puissance de combat excessive dans la région frontalière de la Fédération, sauf à des fins militaires ou pour assurer leur survie. Toute violation entraînant des dégâts collatéraux excessifs sera passible d’exécution. »

Seol Jihu continua :

« Concernant ce même article, si un prisonnier de guerre est capturé, le Palais Royal d’Eva sera chargé de son traitement. Il est interdit aux Terriens d’exercer une quelconque violence physique ou mentale sur un prisonnier de guerre. Quelle qu’en soit la nature ou l’intensité, toute violence non justifiée par des besoins militaires est formellement interdite. Les contrevenants seront exécutés. »

Kim Hannah resta sans voix. Il avait mis l’accent sur le mot interdit.

Elle finit par lâcher, difficilement :

« Tu sais bien que cette loi ne vaut rien… »

Seol Jihu détourna le regard et rangea les javelots achetés dans sa ceinture. Kim Hannah inspira profondément, puis s’approcha avec un sourire forcé.

« Jihu, je comprends parfaitement ce que tu ressens. Vraiment. Mais réfléchis bien. »

« … »

« Tu sais à quoi tes actes vont conduire, pas vrai ? »

Seol Jihu ricana.

« Eh bien, je ne m’y attendais pas. »

« Quoi ? »

« Ce n’était pas ton but ? »

Kim Hannah se figea.

« Ce que j’ai vu la nuit, passe encore. Mais nous n’avions pas besoin de descendre au sous-sol de la maison de ventes. »

La voix de Seol Jihu était toujours calme, mais une froideur tranchante s’en dégageait.

« C’est toi qui m’y as conduit. Pour que je voie. »

Elle comprit alors qu’il y avait quelque chose de différent.

Ce n’était plus le Seol Jihu qu’elle connaissait. Son insouciance avait disparu. À sa place se tenait un démon, irradiant une aura glaciale.

Comme possédé.

C’était une erreur, si l’on pouvait appeler cela ainsi.

Elle avait voulu attiser sa colère, la diriger contre les huit organisations qui dirigeaient Eva.

Mais elle avait dépassé les bornes.

Jamais elle n’aurait cru qu’il dégainerait son arme dès son premier jour ici.

C’était la première fois qu’elle le voyait dans cet état, l’interrupteur activé. Si elle avait vu ça ne serait-ce qu’une seule fois, ou si elle avait entendu ce que Phi Sora disait habituellement de lui, elle se serait arrêtée à temps, sans jamais activer cet interrupteur.

« …Réfléchis encore. »

Même si elle savait qu’il était trop tard, Kim Hannah insista, la voix tremblante.

« On peut grossir nos rangs et les dominer petit à petit. Le moment venu, ils viendront à nous d’eux-mêmes. Pour l’instant, on doit temporiser. »

Son plan n’était pas mauvais. Juste différent.

Mais le temps leur manquait.

Seol Jihu ne répondit plus. Il défit le tissu bleu de la Lance de pureté.

Elle pesait toujours aussi lourd, pleine de résistance.

Il soupira et la reposa. Mais au moment où il s’apprêtait à convoquer ses camarades… il aperçut un œuf rouge, posé au milieu de l’encadrement de la porte.

Qu’est-ce qu’il fait là ? pensa-t-il.

Woong ! Un son vibrant résonna, et une énergie sans forme jaillit de l’œuf.

Bien qu’invisible à l’œil nu, ce flux d’énergie se propagea comme une onde. Il traversa Seol Jihu… et toucha la Lance de pureté.

Woooooong ! Tandis que l’énergie pulsait, un phénomène mystérieux se produisit. La lance translucide commença à se remplir de couleur.

Il ne fallut que quelques secondes à la lumière d’un blanc argenté, s’étalant comme une aquarelle, pour teindre la lance tout entière.

Ce qui ressemblait à un objet taillé dans la glace ressemblait désormais à un objet façonné dans la neige blanche.

Seol Jihu, instinctivement, la saisit. Ses sourcils se haussèrent.

La lourdeur et la résistance avaient disparu. L’arme était légère, comme s’il tenait une frite de piscine, et elle obéissait au moindre de ses gestes.

Il ne ressentait rien d’autre, mais ce détail seul suffisait : la Lance de pureté était désormais utilisable.

Il fixa l’œuf rouge.

Jusqu’ici, il avait refusé de l’écouter. Pourquoi l’aider maintenant ?

La réponse était simple. L’Esprit Arcus était un examinateur. Il observait son porteur et autorisait l’usage de la lance s’il le jugeait digne.

Je vois.

Le regard de Seol Jihu vacilla. L’Esprit Arcus approuvait son plan.

« Qu’est-ce qui se passe ? On part au combat ? »

« Il s’est passé quelque chose ? »

Ses camarades accoururent avant même d’être appelés : des éclats de voix avaient fusé, accompagnés d’une puissante ondulation d’énergie.

« J’ai quelque chose à vous dire. »

Sa voix était calme.

L’atmosphère devint pesante. Yi Seol-Ah le regarda, inquiète.

« Vous pouvez… me faire confiance, juste cette fois ? Et me suivre ? »

C’était inattendu. Chohong et Hugo affichaient, à juste titre, une expression qui disait : Qu’est-ce que tu racontes comme conneries ?

Mais cela ne dura qu’un instant. En voyant l’armure de Seol Jihu et la lance dans sa main, ils échangèrent un regard.

Puis ils firent demi-tour et sortirent en même temps.

Ils revinrent peu après, en tenue de combat.

« …Très bien. »

Chohong posa l’Épine d’acier sur son épaule et hocha la tête.

« On y va. »

Elle accepta sans discuter.

« Je sais pas ce qui se passe, mais t’as sûrement tes raisons. On y va. Tu nous expliqueras après. »

Hugo acquiesça lui aussi, en se craquant la nuque.

La confiance que Seol Jihu avait gagnée depuis la Forêt du Déni portait ses fruits.

Marcel Ghionea, bras croisés, fit volte-face à son tour. Il allait chercher son équipement, à n’en pas douter.

« C’est à peine notre premier jour… huaaam. »

Maria bâilla, peu concernée.

« Encore un de ses coups… »

Seule Phi Sora lançait des regards suspicieux.

Seol Jihu s’avança. Juste avant de sortir, il croisa Jang Maldong, qui se tenait silencieusement.

« Tu vas vraiment le faire ? »

« …Puis-je ne pas le faire ? »

« Les Terriens te prendront pour un fou. »

Le ton était grave. Comme s’il cherchait à l’en dissuader.

Un fou, moi ?

Seol Jihu savait.

[Un monde où chacun poursuit sa propre liberté et son succès, au mépris de toute morale et de toute responsabilité. Un monde rongé par l’indulgence.]

Ce n’était pas cet acte qui allait changer le Paradis.

Les réactions des huit organisations, de la royauté, des Terriens… tout était prévisible.

Certains diraient qu’il déraillait. Qu’il devait se brûler pour sortir de ses illusions.

Mais…

[C’est bien d’être en colère face à ses pertes. De se critiquer, de se remettre en question. Mais…]

[Est-ce suffisant ?]

Le monde ne changerait pas s’il restait immobile.

Œil pour œil, dent pour dent. C’est ce qu’il avait appris lors du Banquet.

Il l’avait promis à Sorg Kühne. Qu’il ne resterait pas sans rien faire.

Pendant la guerre, alors qu’il était sur le point d’abandonner, il avait tout balancé pour faire un choix : ne plus jamais reculer.

Pour Seol Jihu, les Terriens étaient des fous.

Pour les Terriens, c’était Seol Jihu qui devait être le fou.

Le Paradis était fou.

Et il ne faisait que s’enfoncer davantage.

Soit. Qu’il en soit ainsi. Même s’il devait devenir fou lui aussi…

[Ces salauds qui ont fui leurs responsabilités, sans même participer à la guerre… Tu ne ressens rien en les voyant marcher la tête haute ?]

[Ces enfoirés qui complotent dans l’ombre contre quiconque menace leurs intérêts… Tu ne veux pas tous les exterminer ?]

Il allait les affronter. Sans plus détourner le regard.

[Tu n’as jamais pensé à devenir Roi ?]

Il était temps de tenir sa promesse. Celle faite à lui-même. Et aux autres.

« …Je ne sais pas si ce que je vais faire est juste. »

Sa voix était posée.

« Mais je sais que c’est quelque chose qui doit être fait. »

« Quelque chose qui doit être fait, hein… »

Jang Maldong répéta ses mots, puis s’écarta.

« Sois prudent. »

Seol Jihu s’inclina et s’éloigna.

Kim Hannah, elle, perdit tout espoir. Elle avait cru que Jang Maldong l’arrêterait.

« Ah… mais qu’est-ce que tu as bien pu lui faire… »

Phi Sora se gratta la tête avec fureur, puis donna un coup de coude à Kim Hannah.

« Allô ? Je peux récupérer mon équipement, là ? »

Aucune réponse. Kim Hannah restait là, figée, les yeux rivés sur le groupe qui descendait les escaliers.

Seol Jihu avançait vers le monde. Non pas par la volonté d’un autre. Mais par la sienne.

Lorsqu’il franchit la porte, Kim Hannah ferma les yeux.

Le sort en était jeté.

Un groupe de six personnes fendait les rues désertes. Traversant le quartier nocturne, ils se dirigeaient vers les faubourgs où se trouvait la maison de ventes VIP.

Un bâtiment délabré apparut au loin.

Chohong et Hugo marchaient en silence. Marcel Ghionea armait son arbalète. Maria incantait un sort.

« T’es sûr de vouloir y aller ? »

Phi Sora redemanda, incrédule. C’était déjà la huitième fois.

« Tu es vraiment sûr de vouloir y aller ? »

La neuvième.

« Tu sais que ça revient à déclarer la guerre à toutes les organisations d’Eva, hein ? Tu crois que tu vas pouvoir— »

Elle s’interrompit.

Car Seol Jihu la fixait, agacé.

Il ne disait rien, mais le message était clair.

Pars, si tu veux encore poser la question.

« Hmph, je m’inquiétais juste pour toi. »

Elle grogna, puis reporta sa colère sur le pauvre bâtiment en face.

Ils étaient déjà devant l’entrée. Comme ils ne s’étaient pas donné la peine de se dissimuler et avaient marché droit sur la façade, les trois ou quatre gardes de l’entrée se tournèrent vers eux.

Plutôt que de reposer la question une dixième fois, Phi Sora dégaina de nouveau l’épée longue qu’elle avait empruntée.

« Très bien. Mais retiens que c’est toi qui l’as voulu. »

Seol Jihu acquiesça lentement.

À l’instant suivant, l’atmosphère autour d’elle changea. Elle fléchit les genoux.

En face…

« C’est qui, ces types ? »

L’un des gardes, alerté, s’avança.

« Hé, vous là— »

Ziou !

Il n’eut pas le temps de finir.

Un vent féroce se leva. Le garde leva instinctivement les yeux : l’épée longue dans la main de la femme s’envolait comme un papillon et piquait comme une abeille.

Fiou. La lame trancha net comme dans du tofu. Le sang coula de la surface tranchée.

« … »

Le garde, décapité en un instant, s’effondra.

Celui derrière ouvrit la bouche, choqué.

« Qu— »

Boum !

Son visage explosa avant même qu’il s’en aperçoive. Cerveau, sang, viscères éclaboussèrent les alentours.

Les deux derniers gardes, hagards, tournèrent la tête.

Ils virent un jeune homme secouant le bras. Un groupe s’approchait derrière lui.

Deux lances de mana fusaient dans leur direction.

Boum, boum !

Un instant plus tard, leurs crânes éclatèrent comme des ballons. Les corps tombèrent un à un.

À partir de cet instant, une tempête terrifiante se leva du corps de Seol Jihu.

L’intention meurtrière qu’il retenait jaillit librement.

Et c’est ainsi que…

« On est tombés dans une décharge. »

Lors de leur première nuit à Eva…

« Tout le monde. »

Carpe Diem, sous les ordres de Seol Jihu…

« Tuez-les jusqu’au dernier. »

…ouvrit le feu contre les huit organisations d’Eva.