Chapitre 244. La cité du chaos

Le Conseil Royal désignait les huit organisations qui contrôlaient Eva. C’était plutôt ironique d’y accoler le mot royal, puisque le conseil ne comptait aucun membre de la royauté. Mais quand on en connaissait la vérité, on avait du mal à en rire.

Car les décisions de ce conseil avaient déjà influencé l’administration de la cité à de nombreuses reprises.

Aujourd’hui, dans une pièce secrète d’Eva, le Conseil Royal était réuni en séance. Il manquait un membre, ce qui portait les présents à sept, mais cela ne posait aucun problème : ce membre-là n’apparaissait que pour les affaires d’une importance capitale.

Le sujet de la réunion du jour était naturellement l’arrivée de Carpe Diem.

Bien sûr, le Conseil Royal régnant tel un roi sur Eva, il n’aurait pas été surprenant qu’ils ignorent Carpe Diem, un simple groupe à petite échelle. Après tout, peu importait la qualité de l’équipe, elle devait rester impuissante face au nombre des huit organisations.

Le vrai problème venait des Triades.

Il était tout simplement impossible que les deux entités aient déménagé à Eva en même temps par pure coïncidence. Il était donc raisonnable de supposer qu’elles collaboraient.

Et à partir du moment où ces deux forces étaient liées, l’histoire changeait du tout au tout.

« Ils vont venir. »

Quelqu’un parla d’un ton calme.

« Les Triades ont déjà terminé leur déménagement. »

Ajouta un autre, en tapotant la table du bout des doigts.

« Carpe Diem est en route… Bon sang, pourquoi n’ont-ils pas juste établi leur quartier à Haramark ? Qu’est-ce qu’ils espèrent trouver ici, au point de faire un aussi long voyage ? »

Une voix frustrée s’éleva, et les six — non, cinq autres membres hochèrent la tête avec une profonde sympathie. Seul Park Dongchun fit mine d’opiner du chef, tout en continuant d’observer attentivement l’ambiance générale.

En tant que dirigeant des Marchands Dongchun, Park Dongchun faisait aussi partie du Conseil Royal. En matière de position et d’autorité, il appartenait aux trois Moyens.

Tout comme chaque organisation avait sa propre hiérarchie interne, le Conseil Royal avait établi la sienne.

Un Fort, trois Moyens, quatre Faibles.

En réalité, la façon dont cette hiérarchie avait vu le jour était plutôt cocasse.

À l’origine, la composition était de quatre Moyens et quatre Faibles. Alors que deux Moyens et quatre Faibles formaient des alliances et luttaient pour la suprématie, l’un des Moyens, qui observait tranquillement, fit discrètement appel au palais royal afin de devenir le seul Fort.

En couronnant la Reine, ce Fort acquit des pouvoirs importants, ce qui poussa les deux autres Moyens et les quatre Faibles à se sentir menacés. Ils mirent alors de côté leurs différends pour s’unir.

Après une longue période d’équilibre et de tensions réciproques, ils finirent par trouver un terrain d’entente et se partagèrent Eva.

Parmi toutes les organisations, la position des Marchands Dongchun était ambiguë. Ils faisaient partie des deux Moyens restés en retrait lors des premières luttes, mais lorsqu’il devint clair que l’opposition se regroupait pour s’unir contre le Fort, les Marchands Dongchun se rangèrent finalement de leur côté.

En conséquence, ils ne partageaient ni une relation favorable ni hostile avec les autres organisations.

L’essentiel étant que les huit organisations, autrefois en guerre ouverte, s’étaient réparti les intérêts de la ville à la perfection, évitant de s’immiscer dans les affaires des autres.

Et face à toute menace extérieure, elles savaient s’unir.

Jusqu’à maintenant, on a réussi à tenir bon, mais là…

Même s’ils nourrissaient quelques rancunes mutuelles, les huit organisations avaient su maintenir un certain équilibre. Jusqu’à l’arrivée de ces invités non désirés.

Les Triades et Carpe Diem.

« Bon… On ne pourrait pas être un peu optimistes ? Seol Jihu de Carpe Diem est un Terrien aux exploits remarquables. Il n’y a aucune garantie que la Forteresse Tigol ne tombera pas à nouveau, alors l’arrivée de quelqu’un comme lui ici ne devrait pas être notre plus grande inquiétude… »

« Et si les Triades viennent aussi ? Ici, c’est le Paradis, pas la Terre. Ce ne sont que des chiens errants fuyant après leur défaite face à la Sicilia… »

Deux membres tentèrent d’apporter une touche d’espoir.

« Ce n’est pas si simple. »

Mais un vieil homme le réfuta d’un ton morne. C’était celui qui avait pris la parole en premier.

« La puissance de combat de Carpe Diem est une chose, mais ce Seol Jihu a aussi des relations compliquées. De la Fille de Luxuria jusqu’à Maître Jang… sans parler de cette garce de Kim… »

Alors que cette voix sombre résonnait, Park Dongchun jeta un coup d’œil vers le vieil homme qui parlait.

Omar Garcia.

Il était le leader du Cartel Ochoa, l’une des organisations du niveau Moyen. De nationalité mexicaine, il venait de la Zone 4.

« Certes, la Fille de Luxuria n’a plus de pouvoir martial, Maître Jang a pris sa retraite, et cette salope de renarde a été chassée de son propre terrier… Mais on ne peut pas nier qu’ils restent dangereux ! »

En apparence, Garcia jouait les hommes d’affaires polis, mais à l’intérieur, il était un véritable démon.

Sa principale source de revenus venait d’un marché d’esclaves déguisé en entreprise. Il était à l’origine d’opérations visant à capturer des membres de la Fédération, sans aucun scrupule.

Ses cibles comprenaient aussi bien des Terriens que des Paradisiens.

« Les Triades non plus ne sont pas à sous-estimer. Certes, elles ont perdu face à la Sicilia. Mais vous savez tous à quel point cette organisation est complètement tarée, non ? »

Les yeux de Park Dongchun glissèrent vers l’autre extrémité de la table, où siégeait un homme trapu aux cheveux coupés en brosse.

Sombat La-ongmanee.

Il était le leader du Royal Pattaya, une autre organisation de niveau Moyen. De nationalité thaïlandaise, il venait de la Zone 5.

La-ongmanee était un salopard qui n’avait rien à envier à Garcia. À ses débuts, il avait étendu son influence en pratiquant des prêts usuraires auprès des Paradisiens déjà démunis. Et lorsqu’ils ne parvenaient pas à rembourser, il les revendait comme esclaves ou les forçait à se prostituer.

On murmurait même qu’il avait un penchant pour les relations homosexuelles et un hobby particulièrement cruel : la torture sexuelle de jeunes garçons. Même si cela n’avait jamais été prouvé, la rumeur persistait.

Quoi qu’il en soit, Garcia et La-ongmanee étaient deux salopards incontestables. À tel point que Park Dongchun se considérait presque comme un saint à côté d’eux.

« On ne peut pas les empêcher de s’enregistrer en tant qu’organisation ? »

« On a déjà essayé, mais ce foutu Sorg Kühne a pris l’affaire en main… »

Alors que les discussions s’éternisaient, Park Dongchun remarqua que tous les regards convergeaient vers lui. La-ongmanee le fixait d’un regard noir.

« Pourquoi tu leur as vendu ce terrain ?! »

Quand leurs regards se croisèrent, il explosa.

Ce salaud…

Il était évident que La-ongmanee cherchait un bouc émissaire dans un accès de frustration.

Bien sûr, comme ils n’avaient pas encore été directement affectés, ils ne feraient rien à Park Dongchun pour l’instant. Mais au cas où les choses tourneraient mal, La-ongmanee préparait déjà le terrain pour faire de lui le responsable.

« Tu voulais que je fasse quoi ? Seol Jihu a débarqué dans mon bureau avec cette renarde et m’a demandé de lui vendre un terrain. Tu penses franchement que j’avais le choix ? »

Park Dongchun prit un air outragé et protesta. Les Marchands Dongchun faisaient partie des trois organisations Moyennes. Il avait le droit de s’exprimer.

« Ce que tu pouvais faire ? Te débrouiller, évidemment ! C’est ta spécialité, non ? »

« Hah, facile à dire. Très bien, admettons que j’aie refusé. Vous auriez pu faire pareil, vous ? »

« Crétin ! Rien ne nous obligeait à vendre nos terres, nous ! »

La-ongmanee explosa à nouveau. Park Dongchun toussota avant de répondre :

« Cette renarde savait déjà que j’avais du terrain à vendre avant même d’arriver. »

« Seigneur… J’imagine que t’as été aveuglé par l’argent et que t’as cédé. Et maintenant, on fait quoi ? »

Park Dongchun fit claquer ses lèvres.

« Eh bien, puisque c’est fait… pourquoi ne pas simplement attendre de voir ce qu’ils font ? On n’a aucune info sur leurs plans, après tout. »

« Quoi ? »

Alors que La-ongmanee allait piquer une nouvelle crise, il se figea, surpris. Les cinq autres membres — à l’exception de lui et de Park Dongchun — hochaient tous la tête.

Un mince sourire se dessina sur les lèvres de Park Dongchun.

La-ongmanee, bouillonnant encore, pencha la tête. Les Triades pouvaient être mises de côté puisqu’elles avaient déjà une antenne à Eva. Mais pourquoi personne ne semblait décidé à exercer une pression sur celui qui avait coopéré avec Carpe Diem ?

À ce moment-là, la seule femme du conseil gloussa.

« Ça alors, plus j’y pense, plus tu es diabolique, Monsieur Dongchun. »

« Eii, c’était un échange équitable. Tant que tout le monde est content, non ? »

« Quand même ! T’as vraiment osé vendre ce terrain ? J’en viendrais presque à avoir pitié pour eux. »

« D’ailleurs, comment t’as réussi à le leur refourguer ? Et contre la fameuse Miss Foxy, en plus. »

Garcia s’immisça dans la conversation, visiblement curieux. À ces mots, La-ongmanee, qui semblait ailleurs, ouvrit grand les yeux.

« Attendez, attendez, j’ai l’impression d’être le seul à ne rien comprendre. »

« Tu n’as pas entendu les rumeurs sur ce terrain ? »

Lorsque la femme posa cette question sur un ton léger, La-ongmanee fronça les sourcils.

« Ce fameux terrain maudit. Tu sais, celui où tous ceux qui entrent finissent par mourir. »

« Quoi ? Un terrain maudit… ? Ah, ce coin-là ! Ce n’était pas juste une rumeur ? »

« Pas du tout. Il y a eu plus de dix incidents là-bas, et des dizaines de morts. Aucun n’a survécu plus de quatre mois. »

La femme avait parlé d’une voix ferme, et La-ongmanee cligna des yeux à répétition. Une coïncidence pour les premières fois, peut-être, mais à partir de la troisième, ce n’en était plus une.

« Mais… peut-être qu’ils seront différents… »

« J’en doute. Même un Prêtre de Haut Rang du temple d’Invidia a été retrouvé éventré un mois après son installation. »

« Sérieuuuuux ? »

« C’était tellement louche que Monsieur le Démon de l’argent, là, a essayé de me le refourguer ! Il m’a proposé ce terrain à prix cassé. Ça m’a rendu curieuse, j’ai mené ma petite enquête, et bingo : terrain pourri. »

Alors que la femme lançait un regard en coin, Park Dongchun détourna rapidement les yeux. La-ongmanee lui lança un regard nouveau.

« Tu l’as vraiment vendu ? »

« Bien sûr que je l’ai vendu. Tu crois que j’aurais dit ça si ce n’était pas vrai ? »

Park Dongchun répondit sèchement, sortit un document et le lança sur la table. En voyant le contrat, les yeux de La-ongmanee s’écarquillèrent.

« Iya~ Même pas une grosse perte. »

« Pas une grosse perte ? Tu sais combien de pièces d’or j’ai perdu là-dessus ? »

« Si les rumeurs sont vraies, personne d’autre n’aurait voulu l’acheter, non ? »

La-ongmanee ricana et lui rendit le document.

« Alors, comment t’as fait ? Face à la renarde. »

« Oh, tu sais~ Pas grand-chose~ »

Park Dongchun prit un air satisfait et expliqua :

« Elle venait à peine de quitter Sinyoung. Elle n’avait encore aucune autorité dans Carpe Diem. On aurait dit qu’elle cherchait juste un abri, alors je me suis concentré sur Seol Jihu. »

« Tu l’as amadoué ? »

« Exactement. Je lui ai flatté l’échine, et il a tout gobé. Vous auriez dû voir la tête de Miss Foxy~ »

Park Dongchun agita l’index de haut en bas, ce qui fit éclater de rire La-ongmanee. Des rires semblables retentirent à côté d’eux.

« Putain, sale crapule ! T’es le plus effrayant d’entre nous ! »

La-ongmanee éclata de rire et regarda autour de lui. Son expression était bien plus détendue.

« Ah, fallait me le dire plus tôt ! Tout le monde tirait une tronche de six pieds de long, je croyais qu’on allait crever ! »

« C’est vrai qu’ils arrivent. »

Mais c’était bien la nature humaine. Quand on avait gardé un pot de miel pour soi si longtemps, il était difficile d’accepter de le partager.

« Enfin bref, puisqu’on ne peut rien faire pour l’instant, les observer ne me semble pas une mauvaise idée… Trois ou quatre mois devraient suffire. »

Park Dongchun glissa ces mots d’un ton suggestif, tout en jetant des coups d’œil aux autres. Puis, un sourire en coin apparut sur son visage. Un sourire sinistre.

« …Qu’est-ce que vous en dites ? »

« Quatre mois, ça me va… »

Répondit La-ongmanee sans la moindre réserve avant de se lever. Il enfila sa veste et quitta la salle de réunion.

« Alors faisons comme ça. On n’a aucune légitimité pour les entraver, donc on va les surveiller pour le moment. »

Garcia se leva également. Tandis que la réunion se concluait, Park Dongchun sourit intérieurement, satisfait.

Au même moment.

« Voyons voir. On touche à la fin, là… Hmm ? »

Un ouvrier à mi-temps, qui venait de se redresser en s’essuyant le front, écarquilla soudain les yeux.

Fiou, fiou ! Le balai bougeait tout seul, nettoyant le jardin.

« Eeeeeeh !? »

Le travailleur choqué se frotta les yeux et regarda à nouveau de plus près.

« ? »

Le balai était maintenant appuyé contre le mur, comme s’il n’avait jamais bougé.

« Hein ? Qu’est-ce qui se passe cette fois ? »

Alertés par son cri, ses collègues accoururent.

« C-Ce… »

« Le balai ? Quoi, le balai ? »

La phrase du travailleur mourut sur ses lèvres. « J’ai dû mal voir ? » Marmonnant pour lui-même, il pencha la tête.

« Non… Je l’ai bien vu… »

« Seigneur, c’est quoi ce délire tout à coup… »

Son collègue claqua la langue et lui tapota le dos.

« Si t’es fatigué, va te reposer. On arrive au bout, c’est pas le moment de nous porter la poisse. »

« Mmmh. »

« La construction est presque finie. Je devrais pas dire ça alors que c’est moi qui ai bâti l’endroit, mais je me demande combien de temps ils vont tenir ici… »

Sur ces mots, son collègue s’éloigna.

J’ai vu ça parce que j’étais fatigué ? Il est peut-être temps de faire une pause…

Le travailleur resta figé un moment avant de s’éloigner à son tour. Puis, soudainement, il se retourna.

Le balai n’avait pas bougé d’un poil.

Carpe Diem arriva à Eva alors que le crépuscule s’apprêtait à envelopper la ville.

Une nouvelle cité, une nouvelle route, de nouvelles rencontres. Tandis qu’ils croisaient toutes sortes de gens sur le chemin, Seol Jihu parvint enfin à leur nouveau quartier général.

Ça alors…

Même après l’avoir vu plusieurs fois, l’endroit imposait toujours autant.

En vérité, il s’attendait à un bâtiment moderne de taille raisonnable. Mais Kim Hannah avait fait construire un véritable château médiéval en plein centre-ville.

Kim Hannah déclara fièrement en voyant l’équipe stupéfaite :

« Voici la nouvelle demeure de Carpe Diem. »

Ces mots résonnèrent profondément dans le cœur de Seol Jihu. Bientôt, tous se précipitèrent à l’intérieur. Kim Hannah les suivit de près, leur tendant à chacun un morceau de papier :

« Vous allez en avoir besoin. »

C’était une carte du bâtiment, apparemment.

L’entrée majestueuse, sans plafond, était faite d’acier et arquée à la manière romaine. Lorsqu’ils ouvrirent cette immense porte, un tout autre monde s’offrit à eux.

Un chemin pavé de blanc reliait l’entrée au bâtiment principal. Un jardin verdoyant s’étendait sur la gauche, et à droite, un lac bleu bordé d’arbres luxuriants bordé d’arbres et de buissons luxuriants, s’étendait sur la droite.

Au bout du chemin, deux escaliers se séparaient pour mener au bâtiment. Des bonsaïs géants étaient plantés au centre, dégageant un parfum raffiné.

Waouh…

Malgré la proximité du centre-ville, l’endroit embaumait la nature. Seol Jihu leva les yeux, humant cette senteur riche.

Dix étages, non ?

Des fenêtres en arc romain parfaitement alignées reflétaient la lueur du soleil couchant, donnant au bâtiment une magnificence à couper le souffle.

Mais l’intérieur surpassait encore tout le reste. Dès qu’il posa le pied dans le hall du rez-de-chaussée, Seol Jihu se dit, sans exagération, qu’il venait d’entrer dans une salle de bal.

Voyant ses compagnons errer, hébétés comme ivres, Seol Jihu consulta la carte.

Les deux sous-sols sont des sources chaudes, le rez-de-chaussée est le hall…

En arrivant à la cafétéria du dixième étage, il resta bouche bée.

Explorer ce bâtiment va me prendre des jours.

Seol Jihu déambulait lentement tout en étudiant la carte.

Combien de temps passa-t-il ainsi ?

Après avoir exploré les dix étages, il redescendit au rez-de-chaussée, l’air quelque peu fatigué.

Sa première impression de leur nouveau quartier général ? Difficile à décrire. Les couloirs étaient un vrai labyrinthe, et le nombre de pièces incalculable. Un endroit parfait pour se perdre.

« Alors, qu’est-ce que tu en penses ? »

Alors qu’il était assis au pied de l’escalier, essayant de reprendre ses esprits, une voix joyeuse s’éleva. Kim Hannah s’approchait avec un sourire radieux. Seol Jihu soupira.

« Je sais pas trop. J’ai encore du mal à réaliser. »

« T’en fais pas. Tu t’y habitueras vite. »

Elle rit légèrement avant de s’asseoir à côté de lui.

« En tout cas, on y est vraiment, à Eva. »

« Ouais. »

« Qu’est-ce que tu comptes faire en premier ? »

Une simple question, mais pleine de sens.

Seol Jihu caressa l’œuf fragile qu’il avait dans sa poche. Il avait un objectif clair. Le problème, c’était le chemin pour y parvenir.

Il ne suffisait pas de sortir dans la rue en criant : À partir d’aujourd’hui, je suis le roi d’Eva ! On le prendrait juste pour un fou.

Comment devenir le représentant d’Eva ?

C’était sans doute la question que Kim Hannah posait entre les lignes.

« Je sais pas. Qu’est-ce que tu en penses ? »

Ce n’était pas qu’il n’avait aucune idée. Il voulait simplement connaître l’avis de Kim Hannah.

Elle rit, puis répondit clairement :

« Apprendre. »

« Hmm ? »

« Il vaut mieux voir une fois que d’entendre mille fois. Viens avec moi. »

Elle se leva d’un bond et traversa le jardin avec agilité. Seol Jihu, qui l’observait fixement, se leva aussitôt pour la suivre.

Alors qu’ils se promenaient dans le centre-ville, Kim Hannah lança soudain :

« Tu connais bien Eva ? »

Seol Jihu inclina la tête.

« Pas vraiment. Je sais juste que c’est une ville de Prêtres, non ? »

« Ce n’est pas faux. »

Elle hocha la tête, marchant devant lui.

« Tu sais ça ? »

« Sais quoi ? »

« Que le Paradis compte plus de reines que de rois. »

Seol Jihu plissa les yeux. Kim Hannah enchaînait les déclarations énigmatiques. Mais il doutait qu’elle dise ça au hasard. Il y avait forcément une raison.

« À part Caligo et Haramark, les cinq autres cités sont toutes dirigées par des reines. Tu sais pourquoi ? »

« …À cause de la guerre ? »

« Exact. »

Elle applaudit légèrement.

« La guerre longue et sanglante a non seulement réduit la population, mais aussi déséquilibré le ratio hommes-femmes. Pas seulement chez les roturiers, mais aussi chez les nobles et la royauté. »

Elle inclina légèrement la tête et laissa échapper un petit son nasal.

« Hm— Le ratio doit tourner autour de 3,5 hommes pour 6,5 femmes. Et la plupart des hommes sont enrôlés. »

Elle tourna la tête vers Seol Jihu.

« Eva ne fait pas exception. »

« … »

« L’actuelle Reine, Charlotte Aria, était l’enfant du milieu parmi trois frères et sœurs. Elle a perdu ses parents et son petit frère lors d’une attaque des Parasites, et son frère aîné est mort à la guerre contre la Fédération. La majorité de la noblesse d’Eva a aussi péri, ou bien renoncé à ses titres pour fuir. »

Sans qu’il ne s’en rende compte, Seol Jihu s’était laissé happer par le récit.

« Bien sûr, certains nobles sont restés fidèles à la couronne jusqu’au bout… »

Il comprit immédiatement qu’elle faisait allusion à Sorg Kühne.

« Imagine. Que penseraient les Terriens en voyant une jeune reine seule, gouverner une cité aussi stratégiquement placée ? »

Seol Jihu ne répondit pas. Mais à la lumière de ce qu’il avait vu et vécu, il comprenait déjà.

Kim Hannah hésita un instant, puis reprit, d’une voix décidée :

« Pour être honnête… J’avais envie de te dire quelque chose depuis qu’on est arrivés à Eva. »

Elle se retourna, le fixa du regard. Après quelques pas en arrière, elle demanda :

« Et Haramark ? C’était comment ? »

Que voulait-elle dire ?

« Haramark est connue comme la Cité du Crime. Mais est-ce que tu l’as vraiment ressentie comme telle ? »

Seol Jihu fronça les sourcils, puis secoua la tête.

Autrefois, Haramark avait été l’une des pires villes du Paradis. Terriens et Paradisiens s’affrontaient, et les Terriens s’entredéchiraient dans des conflits incessants.

Mais ça, c’était avant l’arrivée de Seol Jihu.

Depuis, la situation s’était stabilisée. La royauté avait négocié avec les rebelles, et Sicilia s’était associée à la couronne pour prendre le contrôle des Terriens. Au point que les Terriens fuyaient à la vue d’Agnes, et que les Triades se voyaient contraintes de déménager.

En d’autres termes, la royauté avait repris la main, et Sicilia avait tenu parole.

« Aucune guerre ne dure éternellement. Toute guerre finit par s’achever. De façon constructive, ou destructrice. »

Dans cette logique, on pouvait dire que la guerre civile d’Haramark avait pris fin de manière constructive.

Et Eva, alors ?

« Donc, ce que je veux te dire, c’est que… »

Kim Hannah se retourna à nouveau avant de poursuivre :

« Tous les souverains ne sont pas aussi compétents que la princesse Teresa ou le roi Prihi. »

Sa voix avait pris un ton glacial.

Elle s’arrêta net. Seol Jihu s’immobilisa à son tour, les sourcils levés. Il comprit enfin.

Les gens, les lieux, non…

« Regarde bien. »

Comme si tout n’avait été qu’un mensonge, les alentours de Seol Jihu changèrent soudainement.

Il n’avait même pas l’impression d’avoir marché loin. Mais…

« Ce paysage… »

Il regarda autour de lui, abasourdi…

« …C’est le vrai visage de la cité dont tu veux devenir le roi. »

Seol Jihu resta sans voix.