Chapitre 228. Princesse Renarde, Prince Lapin (2)

Il était peu probable qu’ils règlent toutes leurs affaires en une seule journée, alors Seol Jihu décida de commencer par trouver un endroit où loger.

Comme Chohong le souhaitait, ils réservèrent une chambre dans une auberge luxueuse pour déposer leur équipement, avant d’aller dîner dans un restaurant haut de gamme.

Ensuite, ils se dirigèrent tout droit vers la salle des ventes.

Tandis que ses coéquipiers bavardaient et riaient avec excitation pendant tout le trajet, Seol Jihu, lui, se sentait mal à l’aise. Il ne savait pas pourquoi, mais depuis son entrée à Shéhérazade, une gêne sourde lui tordait les entrailles.

Il avait tenté plusieurs fois d’utiliser le cristal de communication, mais les appels n’aboutissaient jamais.

Est-ce que je vais devoir me rendre au siège de Sinyoung… ?

Ses doutes s’intensifiaient lorsqu’ils arrivèrent à destination.

C’était sa première fois dans une salle de vente, mais étrangement, il ne ressentait aucune excitation.

L’endroit était bondé. Il y avait autant de monde que d’objets exposés, au point qu’on aurait pu croire être dans un marché.

Mais le reste de l’équipe, eux, se déplaçait librement, visiblement habitué aux lieux. Lorsqu’ils ressortirent de la salle des ventes, le soleil s’était déjà couché.

Le trio formé par Chohong, Phi Sora et Maria semblait avoir uniquement fait du repérage, puisqu’elles ne rapportaient rien malgré leur va-et-vient frénétique.

Même Marcel Ghionea s’était contenté d’acheter quelques morceaux de métal spécial et quelques flèches.

En revanche, Hugo leur montra ce qu’était une vraie dépense excessive.

Il aurait mieux fait de comparer les articles sur plusieurs jours, mais à la place, il s’était contenté de tout acheter sur un coup de tête.

Durant les enchères, il surenchérissait brutalement et dépensait son argent sans réfléchir.

Chohong le sermonna sur sa façon de gérer son argent, mais Hugo se contenta de sourire jusqu’aux oreilles, tout fier dans sa nouvelle armure.

Seol Jihu acheta aussi quelque chose. Pour seulement (?) cent pièces d’argent, il se procura une cape à capuche fourrée, dotée d’une fonction d’isolation thermique qui le protégeait partiellement du froid.

Chohong applaudit.

« Bon, on va s’arrêter là pour aujourd’hui. On va goûter l’alcool de Shéhérazade, maintenant ? »

« Je connais un bar qui a de l’alcool vraiment bon~ »

En entendant la proposition de Phi Sora, Chohong hocha la tête.

« Ouvre la marche. C’est moi qui régale ce soir. On vide tout leur stock. »

« Hourra ! »

Maria leva les bras en l’air en criant. Chohong gloussa et se retourna.

« Seol ? Qu’est-ce que tu fais ? Dépêche-toi ! »

« Hein ? Euh, je… »

Seol Jihu laissa sa phrase en suspens.

Y aller ou pas ? Il hésitait, mais il n’eut pas besoin de réfléchir longtemps.

Le crépuscule s’installait autour d’eux. S’il tardait davantage, il devrait reporter à demain. Il ne se sentirait mieux qu’en réglant ça aujourd’hui.

« Allez-y sans moi. J’ai encore quelque chose à faire, je vous rejoindrai après. »

« Quoi ? Où tu vas ? »

« J’ai quelqu’un à voir. »

« Viens avec nous. C’est si urgent que ça ? »

« Vous allez passer la nuit à boire de toute façon. J’en aurai pas pour longtemps, je vous rattraperai avant le matin, voire bien avant. »

« Pff, très bien. Appelle-nous quand t’as fini. »

Ainsi, Chohong et le reste du groupe partirent bruyamment sous la direction de Phi Sora.

Une fois seul, Seol Jihu sortit son cristal de communication de sa poche et prit une direction. Il se dirigeait vers le bâtiment de Sinyoung.

Mais à peine eut-il fait dix pas qu’il s’arrêta net.

Quelle coïncidence ! Le cristal s’illumina soudain.

Une fois l’appel terminé, Seol Jihu accéléra le pas.

Le lieu de rendez-vous était en centre-ville. C’était sur la rue où il avait rencontré Seo Yuhui pour la première fois.

En apercevant une silhouette féminine sous un lampadaire, Seol Jihu ralentit progressivement.

Kim Hannah était arrivée avant lui.

Une jupe droite, un tailleur gris et un petit sac en cuir.

Elle avait toujours attendu Seol Jihu dans cette tenue.

L’avait-elle senti approcher ? Kim Hannah, qui fixait la rue d’un air vide, tourna soudain la tête.

« …Tu es venu ? »

Seol Jihu s’arrêta.

« Je ne pensais pas te trouver à Shéhérazade, de tous les endroits. »

« Je suis venu pour toi. »

Seol Jihu se plaignit.

« Tu ne m’as jamais recontacté. Qu’est-ce qui s’est passé ? »

« … »

« Pourquoi tu ne dis rien ? Il t’est arrivé quelque chose, pas vrai ? »

« Je suis désolée. »

Kim Hannah s’excusa. Elle repoussa ses cheveux en arrière et relâcha un soupir qu’elle retenait.

« Il s’est passé tellement de choses… Je n’ai même pas eu le temps de penser à t’appeler. »

Seol Jihu se tut. L’expression de Kim Hannah était grave. Elle semblait si éteinte qu’elle en paraissait presque distante. Comme une brume sur le point de se disperser et de disparaître au vent.

« …Qu’est-ce qu’il se passe ? »

Seol Jihu choisit ses mots avec plus de prudence.

Kim Hannah esquissa un léger sourire.

« Hé, tu m’invites à manger, dis ? »

Seol Jihu fronça les sourcils à cette demande soudaine.

« Ça fait des semaines que j’ai pas bien mangé, et te voir m’a donné faim. Ah, et de l’alcool aussi. D’accord ? »

Pas quelques jours, mais plusieurs semaines.

En voyant Kim Hannah le regarder avec un visage qui semblait prêt à s’effondrer à tout moment, Seol Jihu ne put qu’acquiescer.

Les deux entrèrent dans un restaurant à proximité.

Kim Hannah mangea. Sans prononcer un mot, elle vida les assiettes avec une frénésie alarmante dès qu’elles étaient servies.

« Quel appétit. »

Seol Jihu eut un sourire narquois en la voyant couper en deux un steak grésillant sur une plaque brûlante.

« Ça m’arrive. »

Kim Hannah secoua la tête, les joues gonflées de nourriture.

« Quand j’étais petite, je mangeais compulsivement quand j’étais stressée. Maintenant je fais du shopping, mais ici, c’est pas possible. »

Seol Jihu n’était pas du genre à perdre face à quelqu’un en matière de bouffe, mais aujourd’hui, il se retint.

De temps à autre, il demandait Je commande encore ?, et à chaque hochement de tête de Kim Hannah, il faisait signe au serveur.

Son rythme ralentit à mesure que les plats s’accumulaient, mais elle ne s’arrêta pas. À la fin, elle semblait se forcer, comme si elle voulait s’étouffer et mourir d’avoir trop mangé.

Kim Hannah continua de manger ainsi pendant près de quatre heures.

Ils cessèrent de commander une fois la nuit tombée, mais elle n’en avait pas fini.

« Tu m’offres aussi de l’alcool, hein ? »

Après le repas, ce fut l’alcool. Kim Hannah enchaîna les commandes à un rythme qui aurait stupéfié même Chohong et Maria, saisissant les bouteilles pour les vider cul sec.

Et une fois repue et ivre, Kim Hannah commença enfin à parler. Seol Jihu put alors comprendre en gros ce qui s’était passé.

« Je pensais que c’était du 50-50… »

Kim Hannah fixait son verre d’un air vide. Ses joues rouges montraient clairement qu’elle était déjà ivre morte.

« C’est parce que tu es devenu trop important pour qu’ils puissent t’ignorer. Après la guerre, il était évident qu’on ne pourrait plus te cacher. »

« … »

« Au final, deux options restaient. Soit me garder comme lien avec toi, soit m’écarter pour s’en occuper eux-mêmes. »

Kim Hannah se tut, puis vida d’un trait son verre. En reposant le verre avec une force qui fit trembler la table, elle éclata d’un rire dément.

« Tout ce que je pouvais faire, c’était attendre leur décision. Franchement, je pensais qu’il y avait de fortes chances pour qu’ils me gardent, mais… »

Elle s’interrompit, désignant son verre du regard. Seol Jihu le remplit en silence.

Voyant Kim Hannah porter le verre à ses lèvres et pencher la tête en arrière au point de laisser apparaître sa gorge, Seol Jihu parla doucement.

« Je suis désolé. »

« Hein ? »

Kim Hannah esquissa un sourire en coin.

« Eh bien oui, c’est en partie ta faute. »

« … »

« Qui aurait pu deviner~ ? Un accro au jeu, sur qui même une Marque Rouge aurait été du gâchis, capable de se développer à ce point dans le Paradis… Qui aurait pu saavooiir~… »

Ses derniers mots devinrent inintelligibles tandis qu’elle penchait la tête. Son corps vacillait, comme si elle allait s’écrouler au moindre souffle.

« Personne… ne savait… »

La lumière vacillante de la bougie placée au centre de la table teintait les yeux de Kim Hannah d’un rouge profond. Même ivre, ses deux yeux brûlaient d’un feu intérieur.

Kim Hannah fixait intensément la bougie qui menaçait de s’éteindre, la tête toujours baissée.

Soudain, les mots qu’elle avait entendus en allant voir le directeur des ressources humaines lui revinrent en mémoire.

[Pourquoi avez-vous demandé à me voir en privé ? Vous aviez pourtant l’air plutôt confiante dans le hall.]

[Envoyez-moi dans l’équipe d’information. Je me retirerai discrètement de l’équipe de recrutement.]

[L’équipe d’information ? Pourquoi ferais-je ça ? Tout est déjà décidé. Et alors ? Je n’ai pas besoin que vous partiez discrètement.]

[…C’est injuste.]

[Injuste ? En quoi ?]

[Vous le savez. Le tampon d’or n’appartenait pas à Sinyoung.]

[Euh, allô ? Chef Kim ? Et alors ? Continuez, je vous prie.]

[Vous savez que c’était ma propriété privée.]

[Ce qui veut dire que son usage vous appartient entièrement ?]

[Ce n’est pas ce que je voulais dire… Je veux dire que ce n’était pas à moi d’en décider l’usage.]

[Hannah.]

La voix du directeur des ressources humaines résonna clairement dans sa tête.

[Combien d’années avez-vous travaillé pour cette entreprise ? Cela ne fait même pas dix ans ? C’est pour ça que vous réagissez ainsi ?]

[Ce n’est pas comme si vous ne saviez pas lire l’ambiance. Enfin, vous savez aussi très bien ce qu’il en est.]

[Peu importe comment vous l’avez obtenu. Ce qui compte, c’est si c’est bénéfique ou non à l’entreprise.]

[Et si vous vouliez faire valoir vos droits personnels, il fallait vous comporter en conséquence. Si vous montrez les crocs aussi ouvertement, pensiez-vous vraiment que la patronne resterait plantée là à regarder ?]

Kim Hannah serra les dents.

[Directeur des ressources humaines. S’il vous plaît, essayez au moins une fois de comprendre ma—]

[Eh bien, quelle obstinée. Je pensais que vous auriez au moins gardé un minimum de dignité. Vous voir dans cet état me déçoit profondément.]

[Mais…]

[Je vous l’ai déjà dit plusieurs fois. Ne vous sacrifiez jamais, peu importe la situation. Vous avez perdu à l’instant même où vous êtes venue supplier. Vous vous êtes sacrifiée vous-même.]

[…]

[Et dire que vous êtes censée être la plus grande arnaqueuse… Tsk.]

Après ces mots, le directeur lui tendit une petite fiole en disant que c’était un cadeau d’adieu, puis se retourna.

C’était un poison à effet rapide. Un poison qui tuait sans douleur. On pouvait y voir une certaine forme de considération.

Mais repenser à cette scène glaça à nouveau le cœur de Kim Hannah.

Instinctivement, elle leva la main, mais la força à redescendre avant de faire volte-face pour fuir.

Ses mains tremblaient. Même ses cuisses flageolaient, la faisant se heurter plusieurs fois au mur.

Malgré cela, Kim Hannah ne se retourna jamais. Car si elle le faisait, elle savait qu’elle rebrousserait chemin. Qu’elle ressortirait avec ce poison…

Bang !

Sa tête, qui vacillait dangereusement, finit par heurter violemment la table.

« …Espèce d’enfoiré. »

Ses mains, posées sur la table, étaient si crispées que ses jointures blanchissaient.

« Sale enfoiré… »

Elle murmura à peine dans un souffle et renifla.

Seol Jihu retint son souffle.

Elle pleurait. Kim Hannah pleurait.

Il ne pouvait pas voir son visage, la tête baissée, mais il percevait le tremblement de ses épaules minces.

« Keuk… Keuk… »

Un sanglot étouffé s’échappa de ses dents serrées.

Seol Jihu se sentait impuissant.

Certains auraient pu la voir et commenter : Ce n’est pas si grave.

Mais Kim Hannah…

[Tu peux me reprocher d’être matérialiste si tu veux. Ce tampon d’or était ma propriété privée. Et puis, je ne voulais pas que d’autres me le volent.]

Pour lui, Kim Hannah était…

[Si c’est le cas, ne serait-il pas plus rentable pour moi que tu ne rejoignes pas l’entreprise et que tu deviennes plus fort en dehors de celle-ci ? Beaucou~p plus, pas vrai ? Si tu deviens puissant et fort et que tu commences à me soutenir, j’aurai mon mot à dire au sein de Sinyoung, tu vois ce que je veux dire ? Uhuhuhuhu.]

Il ne pouvait pas considérer sa situation comme anodine.

Kim Hannah était une Terrienne qui avait entamé une nouvelle vie au Paradis, plaçant sa carrière chez Sinyoung comme l’objectif de sa vie.

Mais cet objectif venait de lui être arraché brutalement.

Ah.

Seol Jihu comprit enfin pourquoi ce sentiment de déjà-vu le hantait depuis tout à l’heure.

Il avait ressenti la même chose lorsqu’il avait été contraint de retourner sur Terre après la guerre.

Après avoir erré sans but, il avait fini par entrer dans le restaurant recommandé par Jang Maldong et s’était jeté sur la nourriture comme un possédé.

Parce qu’il avait le sentiment d’avoir perdu sa place.

Parce qu’il croyait que se remplir de quelque chose atténuerait un peu ce vide intérieur.

Seol Jihu soupira.

En réalité, il ne se sentait pas coupable. Depuis son arrivée dans le Paradis, il avait affronté de nombreuses épreuves, et il avait toujours tout donné.

C’est tout.

Kim Hannah était pareille. Elle avait obtenu le tampon d’or par un heureux hasard et avait essayé d’utiliser Seol Jihu pour atteindre ses objectifs rapidement. D’un certain point de vue, elle avait joué contre Sinyoung. Mais au final, elle avait perdu.

C’est tout.

Oui, c’est tout.

Sauf que…

« … »

Quelle que soit la raison, il n’aimait pas voir cette femme, qui avait cherché à le protéger, pleurer ainsi, impuissante, devant lui.

Seol Jihu se leva de son siège et drapa sa cape sur ses épaules. En voyant les larmes qui coulaient toujours sous la table, il reprit place en silence.

Après un long moment de silence, Seol Jihu activa soudain les Neuf yeux jaugeurs de l’avenir. Sans raison particulière, si ce n’est pour vérifier son état émotionnel.

À bien y penser, c’était la première fois qu’il voyait la Fenêtre de statut de Kim Hannah.

Mais avant même que sa Fenêtre de statut n’apparaisse, Seol Jihu fronça les sourcils en voyant la couleur de Kim Hannah.

Elle aurait dû être dorée.

Cette couleur, c’est… ?

Bleue. Choix du destin.

Il avait déjà vu des cas où la direction passait de la gauche à la droite, mais c’était la première fois qu’il voyait une chose pareille.

La couleur de Hao Win avait changé lorsqu’il avait affirmé qu’il deviendrait roi.

Il ne savait pas exactement comment Hao Win avait interprété ses mots, mais cela avait clairement influencé son avenir.

Il en allait de même pour Kim Hannah. Il ne pouvait donc en conclure qu’une seule chose.

Ses actions récentes l’avaient profondément marquée, au point de sceller son destin.

Et avant même qu’il puisse se remettre de sa surprise…

Pfut !

Une vision s’imposa à lui.

En la voyant, les yeux de Seol Jihu se mirent à trembler violemment.

Mais…

Dans la vision…

bon…

Kim Hannah affichait un sourire hautain…

sang…

…en regardant de haut une Shéhérazade entièrement réduite en ruines.