VOLUME 2 CHAPITRE 5

Dans l'une des cafétérias du quartier est.

On l'appelle « la troisième cafétéria scolaire ». Bien qu'il y en ait plusieurs dispersées sur le campus de L'Académie du Pic de l'Espoir, celle-ci est de loin la plus populaire… enfin, paraît-il.

À midi, elle est remplie non seulement d'étudiants, mais aussi de professeurs et de personnel faisant la queue. Il semble que le secret du succès de cette cafétéria soit l'élève qu'ils appellent Ultime Cuisinier, qui se vante d'avoir ses propres recettes uniques. Sa nourriture n'est régie ni par les styles de cuisine ni même par le bon sens, et j'ai entendu dire que c'est tellement addictif qu'on ne peut s'empêcher de penser que ça doit contenir des drogues, mais — en y réfléchissant, ça n'a pas vraiment d'importance puisque j'ai oublié à quel point ça rend dépendant.

Eh bien, dans tous les cas ! Même à cet instant, la troisième cafétéria scolaire était si bondée qu'il ne restait pas un seul siège de libre.

Pour quelqu'un comme moi, debout toute seule, cette atmosphère était tout sauf confortable…

« Je suis là aussi, tu sais ! »

« Euh, j'ai dit ça à voix haute ?! Hum… »

« Je te l'ai dit, je suis l'Ultime Espion de la classe 77, Yuto Kamishiro ! Allez ! Combien de fois dois-je me présenter ?! »

Tout en parlant, il forma un « X » avec ses bras. « Zut, on dirait qu'on a une mauvaise alchimie… Moi qui priais Dieu pour que nous soyons une bonne combinaison… dommage. »

« Quel genre de Dieu priais-tu… ? »

En tout cas, il semble que Kamishiro et moi ayons décidément une mauvaise alchimie.

Kamishiro l'oubliable et moi l'oublieuse.

Il tenait ce qui paraissait être du lait coupé d'eau.

« Et bien, peu importe ! Le plus important, c'est de commencer notre conversation ! »

« D'accord, on peut faire ça, mais… » Je regardai les étudiants qui s'affairaient dans la cafétéria. « Pourquoi venir ici, de tous les endroits ? »

Kamishiro agita un doigt court dans ma direction, comme pour me réprimander.

« Il est de mauvais goût de répondre à une telle question devant des étrangers, alors écoute bien : au contraire, c'est l'endroit parfait pour ça. Si nous parlions de cela là où il n'y a que quelques personnes, quelqu'un pourrait facilement nous entendre. C'est une théorie que j'ai, selon laquelle nous devrions nous cacher comme si nous étions des figurants dans une vidéo pour adultes. »

« Donc, ce que tu dis, c'est que si l'on doit parler de quelque chose d'important, on devrait faire semblant d'avoir une conversation normale. »

« Ce que je dis, c'est que ce serait bien solitaire si j'étais ici tout seul ! »

Notre conversation décontractée fut noyée dans le bruit de l'agitation qui régnait autour de nous.

« Tu vois ! Personne ne se soucie de notre discussion, n'est-ce pas ? » Kamishiro avait un énorme sourire sur le visage, comme s'il venait de commettre une farce fantastique. Il passa sans attendre au sujet principal. « Il y a une raison pour laquelle je voulais te parler le plus tôt possible, grande sœur… Est-ce que quelqu'un est allé dans ta chambre ce matin ? »

« Hein ? Quelqu'un… ? »

« Ce n'est pas grave si tu as oublié. Il suffit de vérifier dans ton cahier. »

Un peu surprise, je fis ce qu'on me disait et je sortis le « Cahier de mémoire de Ryoko Otonashi » avant de le parcourir.

« … Ah ! » Je m'en souvins dès que je vis les mots écrits, et je criai presque en réponse. « Je… Je me souviens ! Je sais, c'était Junko Enoshima ! Cette fille est soudainement venue dans ma chambre ! »

« Hooo. » Kamishiro se pencha brusquement en avant. « Alors, cette personne était vraiment Junko Enoshima. J'en étais sûr… ouais, on dirait que le mouchard que j'ai posé dans ta chambre a parfaitement fonctionné. »

Hein ?

« Dis, Kamishiro ? »

« Hm ? Quoi ? »

« Qu'est-ce que tu viens de dire ? Tu as dit… un mouchard ? »

« Ouais, c'est ça. J'ai dit un mouchard. Qu'est-ce qu'il y a ? »

« … Un mouchard ? »

« Oui, c'est un appareil courant utilisé pour l'écoute clandestine. »

Je me levai rapidement de ma chaise.

« E-E-En quoi est-ce normal ?! » Je criai à tue-tête. « Les gens ordinaires n'utilisent pas ce genre d'appareils ! »

Malgré mes objections, le visage de Kamishiro était aussi calme que jamais.

« Ne nous emballons pas pour ce mouchard. C'était de la prévention criminelle. »

« Les mouchards ne servent pas qu'à prévenir les crimes ! »

« Hahaha, donc tu as remarqué ! Clap, clap, clap ! » Tout en m'applaudissant verbalement, il tira un sac en papier géant de sous sa chaise. Le garçon y plongea aussitôt la main et en sortit une pâtisserie.

« Ah, un Sugar Twist Doughnut ! » Tout en s'égayant tout seul, il le fourra joyeusement dans sa bouche.

« … C'est un peu grossier. »

« Kufhwa Fluh Tufhs. »

« Je n'ai aucune idée de ce que tu viens de dire. »

Kamishiro avala le beignet qui avait été fourré dans sa bouche avant de répondre.

« … J'ai dit pas seulement toi, grande sœur. Je ne veux pas que tu te méprennes — c'est juste mon travail. Si on compte tout le monde… je dois avoir mis à peu près ce nombre de personnes sur écoute ? »

Kamishiro leva tous ses doigts.

« Quoi ?! Dix personnes ?! »

« Mm-mm. » Il secoua la tête. « Cent. »

« Une… Une centaine ?! »

Chaque doigt était donc censé représenter dix personnes ?!

« Presque un par Dalmatien, pas vrai ? »

Tandis que je restais là, sidérée par le nombre inattendu de personnes qu'il prétendait avoir sur écoute, il poursuivit son explication.

« … La raison, c'est que je tourne assez souvent entre les filles. Comme ça, je peux quand même m'amuser, peu importe que ce soit la mauvaise période du mois pour l'une d'elles ! » Il bomba le torse — non, ce détail-là n'a aucune importance !

« En tout cas… comment as-tu réussi à mettre sur écoute les chambres de cent personnes ? »

« Ahaha, c'est facile avec mon talent ! Me faufiler dans des endroits comme les toilettes des filles ou leur vestiaire, c'est du gâteau ! »

« Trouve autre chose à faire de ce gâteau ! »

« Oh, mais il est bien moelleux, avec de la crème en plus ! »

Aaah, ça m'a échappé des mains tellement vite ! Et pas que des mains… des jambes, de la tête, du dos… ça m'échappe de partout !

« Quoi qu'il en soit, je dis qu'il faut laisser le passé être le passé », annonça soudain le garçon, balayant toute la conversation sur les mouchards comme si de rien n'était, pour aussitôt enchaîner sur un autre sujet.

« Cela dit, faut que je te le dise… Quand vous, les filles, êtes ensemble dans une pièce, vous êtes vraiment bruyantes, hein ? À cause de ça, je pouvais à peine entendre la conversation ! Alors éclaire-moi : pourquoi Junko Enoshima est-elle venue te rendre visite ? Elle voulait t'embarquer dans une sorte de course importante, pas vrai ? » En disant cela, il sortit une autre pâtisserie.

« Oh, un German Bear Claw ! » Il se mit à le croquer, les yeux brillants, comme s'il savourait un mets rare.

« Euuh, eh bien, c'est… » Mes yeux retombèrent sur mon cahier, que je parcourus en lui répondant. « Il semble qu'elle soit venue me donner une sorte d'indice… »

« Hm ? Un indice ? »

Je continuai à feuilleter mon cahier.

« Euh… L'objectif de Junko Enoshima… »

Kamishiro eut l'air surpris par mes paroles.

« Explique-moi plus en détail. Quel était l'objectif que Junko Enoshima a affirmé poursuivre ? » demanda-t-il, plus insistant qu'auparavant. Je lus à haute voix les souvenirs consignés dans mon cahier, me sentant étrangement tendue.

« Il semble que… Junko Enoshima ait deux objectifs… Le premier, c'est : Écraser Izuru Kamukura jusqu'à ce qu'il n'en reste rien… sais-tu ce que cela signifie ? »

« Continue », me pressa-t-il froidement, sans me répondre. Je baissai de nouveau les yeux vers les mots du cahier.

« Euh, le second est… »

Je lus quelques mots de plus et fus abasourdie par ce qui y était écrit.

C'était comme si quelqu'un m'avait anéantie en me frappant la colonne vertébrale avec une masse ; un choc soudain et intense parcourut tout mon corps.

« … Grande sœur ? »

« Q-qu'est-ce que… C'est écrit… Tuer ton cher et tendre, Yasuke Matsuda… »

Dès que je prononçai ces mots à voix haute, mon cerveau eut l'impression de partir en fusion nucléaire ; le monde autour de moi se mit à tanguer violemment. Ce n'était pas un tremblement de terre. C'était moi qui vacillais. Ma tête était brûlante, terriblement, et pourtant mon corps était glacé. Les sentiments moins familiers que sont la peur et la colère me frappèrent en même temps. Je tremblais violemment pour des raisons que je ne pouvais pas comprendre.

« … Calme-toi, grande sœur. »

L'intérieur de mon crâne était engourdi par l'angoisse, mais il y avait une voix qui résonnait doucement. Je revins lentement à mes sens pour trouver Kamishiro en train de me dire quelque chose.

« Cette histoire de meurtre doit être un bluff… Il est impossible qu'une personne tue aussi légèrement. Et puis, si elle avait réellement prévu de le tuer, il n'y aurait aucun intérêt à te le déclarer avant de l'avoir fait. Je n'ai pas raison ? »

C'est vrai. Je le sais. Mais je ne peux absolument pas empêcher mon corps de trembler.

« T-t-t-t-t-t-t-t-t-tu as r-r-r-r-r-r-raison, i-i-il n-n-n-n-n-n'y a pas m-m-m-m-m-m-moyen qu'elle le t-t-t-t-t-t-t-tue. » Ma voix tremblait tellement que je n'arrivais pas à former un seul mot.

« … En attendant, il serait peut-être mieux pour toi de ne rien dire, au moins jusqu'à ce que tu te calmes », répondit-il paresseusement en engloutissant la pâtisserie qu'il tenait. « À partir de maintenant, contente-toi d'écouter mon raisonnement. »

« Ooookay, allons-y, alors ! » L'annonce soudaine et enthousiaste fit basculer le ton ; redressant sa posture, Kamishiro entama bruyamment l'exposé de sa logique.

« D'abord, il y a la prétendue "notification préalable de la mort de Yasuke Matsuda" qui t'inquiète tant… Très probablement, c'est du bluff. Je veux dire, ça n'a aucun sens de parler aux autres d'un meurtre que tu n'as pas encore commis. Elle l'a peut-être utilisé comme une menace, mais c'est tout aussi improbable… Hmm, c'est définitivement un bluff. Pour l'instant, c'est notre compréhension de la chose. Mais… nous devrions nous méfier davantage du premier objectif de la fille. »

Le premier objectif de Junko Enoshima.

C'est forcément…

« Non… Quand bien même, "écraser Izuru Kamukura jusqu'à ce qu'il n'en reste rien", c'est… honnêtement, même moi j'ai été un peu surpris. C'est une trop grande coïncidence ; je ne pensais pas entendre le nom de Kamukura… »

« Q-Q-Q-Q-Qui e-e-e-e-est-c-c-c-ce ? »

« Tu viens de demander qui c'est ? » Kamishiro se tapota la poitrine de la main. « C'est le coupable ! »

Il se pencha en avant, par-dessus la table, et parla d'une voix excitée.

« J'ai été surpris de voir son nom ressurgir ici ! Parce que… Izuru Kamukura est le coupable de la Tragédie de L'Académie du Pic de l'Espoir ! »

Hein ? Le coupable de la Tragédie de L'Académie du Pic de l'Espoir ?

Au fait… c'est quoi, la « Tragédie de L'Académie du Pic de l'Espoir » ?

Je penchai la tête sur le côté.

« Attends ! Je vois à ton attitude que tu ne te souviens pas ! » Kamishiro souffla et fit la moue. « C'est toujours pareil quand je révèle mes déductions à d'autres filles… mais à partir de maintenant, je devrais m'attendre à ta réaction quand je t'annonce des choses. » Affichant un air profondément ennuyé, le garçon expira longuement et reprit.

« Quand je te l'ai dit l'autre jour… tu ne t'en souvenais pas non plus, et tu n'as même pas pris la peine de me demander si la Tragédie de L'Académie du Pic de l'Espoir avait réellement eu lieu ou non, n'est-ce pas ? Mais maintenant, je peux l'affirmer avec plus d'assurance ! » Kamishiro claqua des doigts juste devant mes yeux.

« La Tragédie de L'Académie du Pic de l'Espoir… Izuru Kamukura est le coupable derrière l'incident ! » Il rayonnait de fierté en le déclarant. Après un instant, sa voix retomba un peu lorsqu'il reprit la parole. « … Ce n'était toujours pas la réaction que j'espérais. »

Il marmonna encore une excuse ou deux, tandis que j'essayais de reconstituer ce dont il parlait.

« La raison pour laquelle je crois que c'est le cas est aussi celle pour laquelle j'ai convoqué cette réunion. »

Kamishiro se pencha vers mon oreille et murmura d'une petite voix : « En fait, j'ai surpris une conversation entre des membres de la faculté… »

Surpris…

D'une certaine manière, ce mot m'emplit d'un sentiment d'effroi.

« Les membres du personnel qui parlaient étaient sur le campus de l'école, mais ils semblaient très prudents. En revanche, ils ne se gênaient pas pour déverser toutes leurs plaintes dans leurs propres pièces privées… À part les histoires d'amour, c'était l'atmosphère la plus clandestine que je puisse imaginer. Sérieusement, ces gens impliqués dans des romances de bureau sont effrayants. »

« Ne me dis pas que… ! »

« Oh ho, ça fait un moment que tu n'as pas parlé ! »

Hein ? Ça fait un moment ?

Non, je n'avais pas à m'inquiéter de ça. Plus important encore…

« Comme prévu, je dirais que le mouchard que j'ai installé dans la salle du personnel enseignant féminin a été au moins un peu utile jusqu'à présent. Nous devrions baptiser cette opération : "L'élite du personnel féminin est confrontée à un dilemme" ! Ghuhahahaha ! »

« Je vois… c'est génial. » Naturellement, ma réaction finit par sembler assez idiote.

« En tout cas, les pièces du puzzle commencent à s'assembler. La Tragédie de L'Académie du Pic de l'Espoir, Izuru Kamukura et Junko Enoshima… Une fois que nous aurons trouvé le lien entre eux, nous serons en mesure de résoudre cette affaire. »

« Alors, ça ne prendra qu'un peu plus de temps ? »

« Ouais, juste un peu… » L'expression de Kamishiro se voila de réflexion. « Autrement dit, il ne nous reste qu'un pas à faire… Voici ma prédiction : une fois que nous aurons relié une pièce de plus, tous les secrets seront révélés. Si cela arrive, nous comprendrons peu après… »

Il ne reste qu'une seule pièce… ?

« Alors, tu vas parler à cette personne, Izuru Kamukura ? C'est le coupable, non ? »

Kamishiro afficha un air troublé, inclinant la tête sur le côté à ma question.

« Hmmm, je ne pense pas pouvoir. Après tout, personne ne sait où cette personne se trouve… »

« Personne ne sait où… Alors cette personne a disparu ? »

« Je ne dirais pas ça, à proprement parler… » Le visage de Kamishiro devint de plus en plus préoccupé, et le ton de sa voix se fit plus grave pour s'accorder. « L'individu nommé Izuru Kamukura n'est membre ni de l'école principale, ni de la classe préparatoire, ni du personnel enseignant. En fait, je ne trouve aucune mention de ce nom où que ce soit à L'Académie du Pic de l'Espoir… Aucun garçon, aucune fille, aucun étudiant présent ou diplômé. »

« … Hein ? »

Aucune mention où que ce soit… comme si c'était un fantôme.

« Je pense que la possibilité la plus probable est que… quelqu'un a effacé le dossier. Une sale affaire, honnêtement. Je crois que ce serait quelqu'un de lié à l'école… mais pas quelqu'un du cercle restreint, ce serait trop risqué pour cette personne. »

« Alors… il y a un complice au sein de l'école ? »

« C'est étrange, cependant : depuis tout le temps que j'enquête là-dessus, je n'ai pas trouvé un seul élève qui sache vraiment qui est cet Izuru Kamukura. L'école a commencé à dissimuler cette personne après l'incident, il ne serait donc pas surprenant que des étudiants aient su de qui il s'agissait avant cela… Mais je n'aurais jamais pensé qu'il n'y aurait aucun signe de son existence depuis le tout début. »

« P-Pas possible… C'est vraiment un fantôme… »

« A-Arrête ça ! Cette personne n'a rien d'un fantôme ! » Kamishiro gonfla les joues, visiblement mécontent de la tournure qu'avait prise la conversation.

« Q-Quoi qu'il en soit… » Il s'éclaircit légèrement la gorge et réajusta son expression vers quelque chose de plus sérieux en parlant. « Quelle que soit la raison, si nous ne découvrons pas qui est Izuru Kamukura, nous n'aurons peut-être pas d'autre choix que d'abandonner… »

« A-Abandonner ?! » m'exclamai-je, la voix montant brusquement. En réponse, Kamishiro agita de nouveau le doigt devant mon visage, me réprimandant encore.

« Il n'est pas bon de sauter aux conclusions. Comme je le disais, nous n'aurons peut-être pas d'autre choix que d'abandonner cette perspective-là. Si nous n'arrivons pas à résoudre le mystère sous cet angle, mieux vaut l'aborder sous un angle différent. Il est stupide de toujours regarder les choses d'une seule façon. Par exemple, si tu ne regardes que les seins d'une cadette, tu ne verras jamais ses fesses ! »

« Je comprends ! Merci, mon Dieu ! » Ma réaction était peut-être un peu idiote, mais je choisis d'ignorer sa comparaison et répondis d'un ton trop joyeux. « Alors, quelle est l'autre perspective ? »

« Junko Enoshima, bien sûr ! »

Junko Enoshima… On en revient toujours au nom de cette fille. Je sentis des frissons me parcourir l'échine.

« Grâce à la conversation que j'ai surprise chez le personnel féminin, je comprends enfin de quelle manière Junko Enoshima est liée à la Tragédie de L'Académie du Pic de l'Espoir. » Kamishiro me jeta un rapide coup d'œil et, constatant ma réaction exceptionnellement faible, laissa échapper un grand soupir.

« On dirait que tu ne t'en souviens pas, mais… à part être la personne qui a lancé la rumeur de toute cette affaire, le mystère reste entier quant à l'autre lien qu'elle a avec la Tragédie. Mais c'est un mystère que j'ai finalement percé. Il semble qu'elle soit la fille qui a découvert le massacre. »

« Elle l'a découvert… mais ce n'est pas suspect ? »

« Puisque c'est notre petit roman policier, c'est forcément une suspecte », dit Kamishiro en hochant la tête. « Mais tu le sais, n'est-ce pas ? Elle a déjà été interrogée par l'école. »

« Hum… Interrogée… ? »

« On en a déjà parlé ! Si tu ne t'en souviens pas, vérifie ton cahier ! » Alors que Kamishiro se mettait soudain à crier comme un enfant en pleine crise de colère, je lus rapidement mon cahier.

« … Ah, je vois. Junko Enoshima a commencé à répandre des rumeurs immédiatement après l'incident, et elle a été enquêtée et interrogée… Mais si elle a été libérée juste après ça… ça veut dire qu'elle ne peut pas être la coupable ! »

« Hmm… Grâce à ta manie de tout relire, j'en suis arrivé à une conclusion, grande sœur… Eh bien, c'est exactement comme tu l'as dit. Je pensais que, vu à quel point l'interrogatoire avait été implacable, il aurait été impossible pour elle d'y échapper… »

Kamishiro s'arrêta soudainement de bouger.

Qu'est-ce qui ne va pas… ?

« Je vois… c'est ça… » Les yeux du garçon s'élargirent, les coins de sa bouche tremblèrent. « Je comprends maintenant, grande sœur ! »

« Nous avons complètement négligé la partie la plus importante de tout cela… » s'exclama-t-il avec enthousiasme. « C'était vraiment une bonne idée de te demander de m'aider, grande sœur. Tu t'es bien débrouillée pour le côté "mystère interactif" ! »

Avec une excitation incontrôlable, il sortit du sac en papier une autre pâtisserie — un pain à la confiture, cette fois — et, en mordant dedans, il se mit à élaborer une nouvelle phrase.

« Je veux dire que Junko Enoshima a été interrogée par l'école… c'est là qu'était cachée la dernière pièce ! »

« Hein ? Qu'est-ce que tu veux dire ? »

« Eh bien, tu vois. Les informations que j'ai entendues en écoutant aux portes… l'interrogatoire de Junko Enoshima a été plus que minutieux : ils ont commencé par les trucs clichés, comme le test polygraphique et l'analyse kinésique, puis ils sont passés à quelque chose appelé "empreinte cérébrale", une méthode de détection du mensonge plus avancée. Et le truc, avec l'empreinte cérébrale, c'est qu'on la dit plus fiable qu'un simple polygraphe… Bref, ils utilisaient des tests qui mesuraient directement les ondes cérébrales pour voir si elle mentait… Tu comprends ? »

« Pas vraiment… mais ça semble incroyable. »

« C'est ça ! C'est incroyable ! » Les coins de la bouche de Kamishiro se relevèrent en un sourire. « Et ce n'est pas tout : rien de cela n'aurait été possible sans un expert ! »

« … Un expert ? »

« Il semble que l'école ait demandé l'assistance d'un certain étudiant pour l'interrogatoire. Bien sûr, je n'ai pas pu trouver qui était cet étudiant, mais… je viens de comprendre ! Il serait difficile de tenter quelque chose d'aussi complexe que l'empreinte cérébrale sans un expert du domaine. Ils auraient eu besoin de collaborer avec quelqu'un… quelqu'un de profondément talentueux, pour ne pas avoir à improviser. Bref, il y a dans cette école quelqu'un qui connaît bien les complexités du cerveau ! »

« Eh… ? » À cet instant précis, une pensée affreuse s'immisça dans mon esprit. Je ne voulais pas qu'elle se réalise, alors je me hâtai de penser à n'importe quoi d'autre pour me distraire.

Ça n'a rien à voir ave—

« Tu le connais, grande sœur ! C'est l'Ultime Neurologue, Yasuke Matsuda ! »

J'entendis, au creux de mon oreille, quelque chose qui ressemblait à un fusible qui claque — mon cerveau faisait le vide.

Avec l'« avis de décès » de tout à l'heure, il semblait certain qu'il existait un lien entre Junko Enoshima et Yasuke Matsuda… peut-être Matsuda connaissait-il la faiblesse d'Enoshima. Quoi qu'il en soit, il devait bien y avoir une raison derrière leur connexion, non ? L'école avait libéré Enoshima de l'interrogatoire bien trop facilement !

Il continuait de parler, les yeux brillants. Je me retrouvai simplement à hocher la tête, approuvant tout ce qu'il disait.

Après qu'il eut monologué pendant ce qui ressembla à une éternité et un jour, je ne pus m'empêcher de sentir qu'il ne me restait plus la moindre énergie dans le corps. Malgré cela, Kamishiro ne cessait de parler. En contraste avec son attitude enjouée et excitée, je devais avoir l'air déprimée, au mieux.

« … Bref, je ne peux pas m'empêcher de sentir que Yasuke Matsuda était peut-être la dernière pièce cachée, tu vois ? Je veux dire, crois-tu vraiment que Junko Enoshima ne visait la bonne relation entre Matsuda et toi que par obsession ? Hé, si c'est vraiment ce que j'ai conclu, alors ne penses-tu pas que c'est ça, le lien ? »

Je ne pense pas vraiment quoi que ce soit. Je ne sais rien.

Je ne sais même pas comment la conversation a pu dévier sur Matsuda en premier lieu.

Je n'en sais rien. Je n'en sais rien. Je n'en sais rien. Je n'en sais rien. Je n'en sais rien.

Je ne sais rien de ces raisons et de ces liens accablants… C'est impossible que tout ait une raison derrière. Il n'y avait aucune raison d'écrire tout cela dans mon cahier.

Parce que mon autodéfense était à l'œuvre.

Si quelque chose venait menacer mon monde, je serais plus heureuse de l'oublier. Parce que si je l'oublie, ça veut dire que ça n'a rien à voir avec moi.

Et ça protège mon monde.

Alors, je détournerai mon regard des perturbations de la vie. Je me détournerai de ses malheurs, et je courrai après mon monde de toutes les forces que je porte en moi. Je rejetterai mes sentiments de haine de soi et de culpabilité. Parce que j'oublierai toujours, que je fasse face à la vérité ou non.

Et donc, les choses que j'oublie… elles n'ont tout simplement rien à voir avec moi.

C'est ça, mon autodéfense.

« … Ouais, j'ai vraiment l'impression qu'on va bientôt résoudre ça. »

Je me rendis soudain compte que Kamishiro continuait de se parler à lui-même, dessinant des formes absurdes sur la table du bout du doigt.

« Dis, grande sœur… On dirait que la fin de tes soucis approche aussi. Une fois que j'aurai résolu ça, il sera temps que tu te prépares à me récompenser, alors astique-moi ce joli petit corps ! J'aime imaginer que, malgré ton minois adorable, la nuit tu es une vraie diablesse. Pas vrai ? Je parie que oui. »

Après avoir terminé sa conversation à sens unique, il se leva de sa chaise — quoique, on aurait plutôt dit qu'il en avait sauté.

« D'accord ! On est sur la dernière ligne droite, maintenant ! »

Après avoir lancé un cri d'encouragement, il se retourna vers moi. « Je suis sûr que la prochaine fois qu'on se verra, j'aurai résolu cette affaire ! »

D'un signe de la main, Kamishiro quitta la table. Cependant, après seulement quelques pas, il s'arrêta.

« Ah, au fait, au fait. » Il se retourna, comme s'il venait de se rappeler quelque chose. « Si tu ne veux pas rester assise à ne rien faire, tu peux te pencher sur le petit problème de menace de mort de Yasuke Matsuda. Cela dit, peu importe à quel point tu t'y intéresses, il ne sera pas tué ni rien du genre, mais… j'ai pensé qu'il valait mieux le mentionner, juste au cas où. Reste que je ne sais pas quel genre de lien secret unit Yasuke Matsuda et Junko Enoshima, alors mieux vaut être prudente. »

Un lien secret ?

Enoshima et Matsuda… ont un lien secret ? C'est quoi ce délire ?

C'est quoi ce délire ? C'est quoi ce délire ? C'est quoi ce délire ? C'est quoi ce délire ? C'est quoi ce délire ? C'est quoi ce délire ? C'est quoi ce délire ?

Une vague d'anxiété s'abattit sur moi ; ma poitrine se serra de douleur, tout me semblait terrifiant, j'étais tout entière… épuisée.

« … Quoi qu'il en soit, il est à peu près temps que nous atteignions le point culminant. Tu devrais te préparer, grande sœur — tout pourrait arriver. »

Kamishiro acheva son avertissement et se détourna ; cette fois, il disparut dans la foule de la cafétéria comme un fantôme.

Et c'est ainsi que je fus laissée seule, toujours épuisée, dans la cafétéria de l'école. Pour le moment, je restai assise là, concentrée sur des respirations lentes et profondes. Il n'y avait à cela aucune vraie raison — je passais simplement le temps. Le temps, jusqu'à ce que le mystère soit résolu. Le temps, qui s'écoulait toujours en un flux régulier mais implacable. Le temps qui, pour moi, semblait le mieux employé à prendre de profondes respirations.

Et j'oubliai.

J'oubliai tout, parfaitement.

Très vite, je ne me rappelai plus pourquoi je respirais si profondément.

Comme c'est étrange.

« Et bien, peu importe ! »

Il n'y avait plus rien que je puisse oublier. À partir de ce moment-là, j'étais radieuse, joyeuse et débordante de positivité. Sans même un regard en arrière, je marcherais vers l'avenir, pleine d'espoir. Je ramassai mon cahier sur la table et, avec beaucoup d'élan, je me levai de ma chaise et…

« … Hein… ? »

Je me sentis étourdie. Ou, non, peut-être quelque chose d'un peu différent.

Pour me stabiliser, j'agrippai soudain la table de la main.

Je baissai les yeux vers le cahier que je tenais. Les mots, à l'intérieur, dansaient sur la page en se déformant. À ce moment-là, je frissonnai, avec l'impression qu'une horde d'insectes me rampait dans le dos. Mes genoux fléchirent. J'essayai de comprendre ce qui se passait… et constatai que j'étais de nouveau assise sur la chaise.

L'intérieur de ma tête était taché d'un gris métallique, mon esprit complètement vide.

Je suis si fatiguée…

Mes paupières devinrent lourdes et mon visage se relâcha ; le monde qui m'entourait commençait à s'estomper rapidement. Le brouhaha des étudiants affairés autour de moi s'évanouissait, et leurs silhouettes humaines se fondaient toutes ensemble.

C'était comme si j'avais été empoisonnée, ou hypnotisée. Je ne pouvais plus bouger un seul doigt.

C'est dans cette immobilité totale que j'entendis soudain une voix.

« Upupu. »

Quel rire inquiétant…

C'était étrange, et pourtant ça semblait si familier…

« Qu'est-ce que c'est ? Tu t'es vraiment souvenue de moi ? Je suis si contente ! Malgré ton horrible habitude d'oublier les choses, tu t'es quand même souvenue de moi… C'est vrai, c'est moi, l'Ultime Désespoir. Ça fait un bail, upupupu ! »

Pourquoi est-ce que je peux me souvenir ? Pourquoi me suis-je souvenue d'elle ?

Quoi qu'il en soit… je me souvenais bel et bien de quelqu'un. Auparavant, cette voix m'avait dit quelque chose :

On se reverra un de ces jours ! Et là, je pourrai te tuer pour de bon !

Soudain, je levai les yeux : devant moi se dressait une ombre gigantesque, au-dessus de moi. Son visage m'était familier, mais je n'en gardais aucun souvenir. Ce visage familier me fixait intensément, comme s'il cherchait à me transpercer du regard. Ses iris étaient colorés par l'obscurité elle-même. C'était comme si ses yeux étaient désespérés, ou même faits de désespoir. Tandis que je plongeais mon regard dans le leur, une pensée inattendue surgit dans ma tête.

Ah… donc je vais être achevée par ces yeux.

« Hmmm. Malheureusement, je ne peux pas te tuer cette fois non plus », me chuchota-t-elle, comme pour répondre à mes pensées. « Encore une fois, ce ne sont pas les bonnes circonstances ! Tu n'as pas encore goûté à assez de désespoir. Vois-tu… il te faut goûter à un désespoir encore plus désespérant ! »

Soudain, toute la lumière autour de moi disparut et je sentis mes paupières se fermer. L'ombre semblait recouvrir entièrement mon visage.

« Mais si tu dis que tu ne veux pas y goûter… alors c'est la guerre. Si tu ne combats pas le désespoir, tu ne ressentiras plus jamais l'espoir. »

Ce sont les derniers mots que j'entendis.

Après cela… les voix, les sons, tout avait disparu. Tandis que l'engourdissement s'emparait de mon corps, tous mes sens cessèrent de fonctionner. J'étais parfaitement immobile, puis je tombai.

Tout doucement, je perdis connaissance.