Lorsque Kyoko Kirigiri ouvrit les yeux, elle se retrouva à l’infirmerie.
La scène à l’extérieur de la fenêtre représentait la tombée de la nuit. Il semblait qu’à un moment donné, la journée avait atteint le soir. Alors que Kyoko se levait lentement de son lit,
« Content de te voir réveillée. »
Une voix d’homme pouvait être entendue depuis la vitre. Elle appartenait au directeur de L'Académie du Pic de l'Espoir, Jin Kirigiri.
« Tu as été complètement assommée. Le travail t’a finalement rattrapée ? »
« Combien… de temps ai-je dormi ? »
« Tu ne tenais pas en place, alors j’ai demandé au médecin de l’école de te donner quelque chose d’un peu plus fort. Il devrait toujours être actif donc les choses peuvent être un peu floues. Tu devrais probablement te détendre pour le moment… »
Sa conscience et ses sensations étaient certainement encore légèrement vagues. Suivre ses ordres était frustrant, mais il n’y avait pas grand-chose à faire contre les effets du remède. Sans autre choix, Kyoko s’allongea sur le lit.
Et puis elle se souvint.
Elle se rappela le moment où Mukuro Ikusaba était venue l’aider.
Alors qu’elle était coincée par les frères Madarai, Ikusaba apparut juste au bon moment et la sauva.
Mais… pourquoi l’avait-elle sauvée ? Bien sûr, elles étaient camarades de classe, mais toutes deux n’avaient pratiquement jamais interagi avant cela.
Cependant, il y avait un problème plus urgent à régler.
La fille qui était avec elle quand elle avait été attaquée par les Madarai, Junko Enoshima, que lui est-il arrivé ? Elle retourna la question dans son esprit, d’une manière digne du nom des Kirigiri. Puis…
« … Il s’avère qu’elle a été sauvée par Ikusaba également. Je vais t’épargner la peine de trop réfléchir… Elle est temporairement hospitalisée à l’infirmerie du bâtiment de la faculté. Bien que le bon côté des choses soit… comment dire… à cause du choc de cet incident, il semble qu’elle ait retrouvé la mémoire. »
« Mémoire… ? »
« Elle va bientôt retourner à son programme scolaire normal. Mais il semble qu’elle ne se souvienne de rien de la période où elle avait perdu la mémoire. À cause de cela, il y a eu de nombreuses complications déroutantes à gérer… mais tout le monde a pris soin d’elle. Elle ira bien. »
« Je vois… »
Le retour d’une camarade de classe aurait dû être une occasion joyeuse, mais quelque chose n’allait pas.
C’était comme si… on passait quelque chose sous silence.
« Aussi… il y a quelque chose d’important dont je dois te parler. »
Ses mots suivants balayèrent complètement les doutes de Kyoko.
« … Je vais clore la demande d’enquête sur Izuru Kamukura. »
« Eh… ? »
Kyoko se leva immédiatement à cause de ce rapport soudain.
« … Pourquoi tout d’un coup ? »
Sa question était pleine d’urgence.
« Désolé, mais je ne peux pas vraiment en parler. »
« Q-Qu’est-ce que tu… »
« Bon, très bien, je n’étais pas satisfait du contenu de ta prestation… ça te convient ? »
Devant son refus d’admettre quoi que ce soit, Kyoko fronça les sourcils d’un air interrogateur.
« … Alors, qu’est-il arrivé à Kamukura ? »
« En parlant de ça, aujourd’hui même, les nouveaux membres du Comité Directeur ont été élus pour remplacer les anciens. »
« N’évite pas le sujet. »
« En raison du changement de membres, les mesures concernant les informations confidentielles ont elles aussi changé. Peu importe ce que tu as à dire, je n’ai pas vraiment la liberté de discuter inconsidérément de nos secrets. »
Cette déclaration était un refus clair. En entendant ces mots, tout ce que Kyoko pouvait faire était de répondre avec un murmure de ressentiment.
« Pourquoi tu me dis ça maintenant… ? »
« D’accord, en échange, qu’en penses-tu si je te révélais une autre information ? Enfin, si ta fierté de détective te le permet. »
Ses mots avaient presque des allures de défi. Il était comme ça depuis un bon moment ; il n’aurait pas été surprenant que la phrase « Tu as été utilisée depuis le début » lui échappe comme un aveu. Ses propos semblaient assez directs, mais elle avait l’impression que la raison derrière tout cela ne pouvait pas être si simple. Mais qu’est-ce qui provoquait ce sentiment ?
Était-ce l’intuition du détective ?
Ou était-ce parce qu’il était son père ?
Elle secoua immédiatement la tête.
Chassant ce dernier fil de pensées, elle répondit fermement.
« … Je comprends. Cela ne me dérange pas de renoncer à la demande. Cependant, puisque tu proposes de partager, il y a une chose que j’aimerais savoir. »
Kirigiri l’observait en silence, patient, près de la fenêtre.
« … Qu’est-il arrivé à Yasuke Matsuda ? Et les frères Madarai ? »
Un moment de calme passa, et Kirigiri laissa échapper un gros soupir. Il tourna alors les yeux et commença à marcher vers la porte de l’infirmerie. Kyoko suivit attentivement ses mouvements du regard. Il s’arrêta après devant la sortie, et sans faire volte-face, il parla.
« Expulsion… c’est ainsi qu’il semble qu’ils aient été traités… »
Ses mots étaient lourds, et l’on y percevait aussi un soupçon de colère.
« Non seulement cela, mais les nouveaux membres du Comité Directeur entendaient eux aussi dissimuler strictement l’incident et l’étouffer. À cause de leur implication dans cette affaire, Matsuda et Madarai furent expulsés, et il semble que d’autres suivront. »
« … Tu ne vas pas les arrêter ? »
« Je n’ai fait que recevoir le rapport. Ils ne sont même plus sur le campus. Même toi, tu aurais probablement des difficultés à les retrouver. »
Laissant échapper un autre énorme soupir, Kirigiri commença à grincer des dents.
« Toutefois, c’était vraiment un développement commode… au point que l’on pourrait penser que quelqu’un manipule les événements depuis l’ombre… »
Il baissa rapidement la tête, comme s’il regrettait ce qu’il venait de dire.
« … Même sans demande formelle, je vais quand même me pencher sur la question. »
Ces mots, adressés au dos de son père, étaient pleins de détermination.
En entendant ces mots, il répondit sans se retourner.
« Les détectives ne peuvent rien faire tant qu’un incident n’est pas terminé… ils sont inutiles tant que toutes les victimes ne se sont pas manifestées… c’est un trait que l’on retrouve jusque chez les détectives les plus chevronnés. Mais je crois que tu es différente. Je sens émaner de toi des qualités qui dépassent celles d’une enquêteuse. Et je dis cela pour avoir observé tes divers talents jusqu’à présent. Je pense que je vais les garder à l’esprit. »
« … Qu’est-ce que tu essayes de dire ? »
La voix de Kyoko était raide et froide.
« Il n’y a pas besoin de comprendre. »
Kirigiri regarda alors par-dessus son épaule, vers Kyoko, les lèvres pincées de colère, le visage au bord des larmes.
« Une dernière chose. Tu es libre d’enquêter par toi-même, cependant, si tu te mets en danger ou tentes de contourner le règlement de l’école… je ne t’accorderai aucun traitement de faveur. Prépare-toi. Si tu ne peux pas garder cela à l’esprit, tu quitteras cette école. »
Sans attendre la moindre réponse de Kyoko, Kirigiri quitta l’infirmerie. En entrant dans le couloir, il poussa un autre énorme soupir.
Même s’il essayait de la tenir à l’écart de l’incident pour son propre bien, cela le peinait encore. Mais elle n’était pas du genre à se contenter d’écouter les ordres. Il n’y avait rien à faire à ce sujet.
La situation était déjà hors des mains de Kirigiri.
Tout comme les anciens membres du Comité Directeur qui avaient disparu, leurs remplaçants détenaient un pouvoir considérable comparés aux autres personnes liées à L'Académie du Pic de l'Espoir.
Peu après leur entrée en fonction, la fin du projet Kamukura fut annoncée.
C’était leur façon de dire que l’entité connue comme « Ultime Espoir » n’avait jamais existé. Ce n’était pas un revirement très surprenant : Kirigiri devait sauver les apparences en tant que pilier de l’école, et le symbole de l’espoir que L'Académie du Pic de l'Espoir avait élevé et nourri fut abandonné sans ménagement.
Suite à ces actions, les décisions et les plans des nouveaux membres du Comité Directeur furent rapides et prompts.
Grâce à diverses méthodes, ils furent en mesure de dissimuler entièrement l’incident, comme s’ils cherchaient à complaire à une partie extérieure.
Tout à coup, Kirigiri commença à accélérer le rythme en continuant dans le couloir.
Tout en marchant d’un pas hâtif, il jeta par inadvertance un coup d’œil vers la fenêtre.
L’idée que tout était terminé n’était pas présente.
Au contraire, il avait l’impression que c’était le début d’une nouvelle tournure d’événements.
Et, très probablement, pas une bonne.
Un incident horrible allait se produire dans cette école, et ensuite consumer le monde.
Personne ne serait en mesure d’arrêter cela.
À partir de cette prédiction, Kirigiri sentit un frisson inhabituel s’installer.
Mais, sa décision était déjà en place.
Pour le bien des étudiants, il serait peut-être temps d’accélérer ce plan. Dans une zone où même les nouveaux membres du Comité Directeur n’auraient pas eu vent de la situation, il n’y avait pas d’autre choix que le vieux bâtiment de l’école.
Avec cette pensée à l’esprit, la marche rapide de Kirigiri se mua en course. Pourtant, il ne s’en rendit pas compte. Il ne remarquait aucune des réactions de son corps.
Les coins de sa bouche s’affaissèrent légèrement.
Il avait dû le sentir au plus profond de lui. Le talent ayant la possibilité de tout plonger dans le chaos se cachait quelque part dans L'Académie du Pic de l'Espoir.
C’était peut-être pour cela qu’il tremblait : la reconnaissance inconsciente de cette terrible existence. Mais, même ainsi, il n’avait aucun moyen de savoir ce qui l’attendait.
Finalement, ce talent infligerait le désespoir au monde entier, et ce désespoir le piétinerait lui aussi.
Mais Jin Kirigiri en était encore complètement inconscient.