VOLUME 2 CHAPITRE 17

De retour de sa longue période d’absence, la première chose dont elle s’occupa en rentrant dans son dortoir fut de se maquiller.

En se regardant dans le miroir, Junko Enoshima vit le désespoir.

Mince, Matsuda avait vraiment mauvais goût.

Le reflet d’elle-même était celui d’une lycéenne ordinaire, normale et sans intérêt.

« … Penser que quelque chose comme ça avait de la valeur pour le désespoir. »

Il a peut-être chopé son mauvais goût de sa mère ou je ne sais quoi.

Revivant la sensation d’un être cher plongé dans le désespoir tout en se maquillant, elle entreprit ensuite de ranger la chambre, en commençant par décoller les nombreux Post-its disant « C’est ma chambre ».

Et puis, le Cahier de mémoire de Ryoko Otonashi…

Regarder ce cahier lui rappela d’autres souvenirs de Yasuke Matsuda. En se remémorant son visage, elle sentit sa poitrine se serrer. Rongée par le dégoût de ce qu’elle lui avait fait, elle ne put retenir ses larmes ni ses cris :

Je veux oublier tout ça ! Je veux juste me débarrasser de ce cahier !

« Aha ! Raison de plus pour le garder à portée de main ! »

Avec une expression indescriptible, entre le malheur et l’excitation, elle feuilleta les pages.

Soudain, sa main s’arrêta.

Sur cette page se trouvait une quantité ridicule de portraits de Yasuke Matsuda.

« Ces horribles dessins sont étonnamment déchirants… c’est excitant. »

Comme prévu, il semblait que la blessure de son cœur ne guérirait pas de si tôt. Mais c’était ainsi que cela devait être, songea-t-elle. Après tout, elle s’était donné tout ce mal et avait perdu la mémoire pour goûter à ce désespoir.

Cela dit, ce n’était pas la seule raison pour laquelle elle s’était fait retirer la mémoire.

Elle avait un autre objectif en tête.

Cette raison se trouvait dans le cahier reposant entre les mains d’Enoshima. Les rapports sur les méthodes de Matsuda pour manipuler sa mémoire étaient consignés dans ce cahier même.

C’était là son autre raison.

La manipulation de la mémoire était indispensable à l’étape finale de son plan pour infliger un désespoir plus grand encore. C’est pourquoi elle voulait la tester. Sur elle-même, qui plus est. Elle s’arrangea pour que Matsuda la lui retire, devenant ainsi le cobaye de cette manipulation mémorielle.

« J’imagine que c’est tout ce que l’on peut attendre d’une petite expérience… Devenir amnésique ne couvre que la moitié de ce qu’il me faut… Je suppose que Matsuda ne s’est pas donné assez de mal. Bon, une fois que je m’en serai occupée, je suis sûre que ce sera parfait. Reprendre les recherches passionnées d’un être cher… Je veillerai à m’en servir de la façon la plus désespérante possible. »

L’autre raison pour laquelle elle se servait de Matsuda était de mettre ses talents à l’épreuve à plus grande échelle.

Pour cette expérience, elle anticipait chacune des actions de Matsuda, puis se mouvait librement à sa convenance.

Il en allait de même pour les autres protagonistes. Elle anticipait l’issue de chaque chose, ce qui lui permettait de manipuler les événements à sa guise. Ainsi avait-elle parachevé son scénario parfait.

Il en allait de même pour Enoshima elle-même.

Elle pouvait prédire jusqu’à ses propres actions d’amnésique, et en retirait le plus puissant des goûts du désespoir.

« Yoo Hoo ! Je suis de retouuuuur ! »

Soudain, une voix étrange retentit tandis que la porte de la chambre s’ouvrait à la volée.

Une fille aux cheveux blonds se tenait dans l’embrasure. Celle qui s’était déguisée en Junko Enoshima, Mukuro Ikusaba.

Un large sourire se forma sur son visage, une joie pure dans son expression.

« Ahaha, tu as été surprise ? J’espérais te faire un peu sursauter, pour célébrer ton retour… »

« Tu me prends pour une idiote, ou quoi ? »

La coupant net, Enoshima répliqua d’une voix glaciale.

« Tu cherches à aggraver les choses, ou quoi ? Qu’est-ce que tu feras si quelqu’un te voit fagotée comme ça ? Tu comptes en assumer la responsabilité ? Putain, t’en es seulement capable ? »

« Je… je suis… désolée… »

Comme totalement flétrie, ses épaules s’affaissèrent.

« En plus, tu me ressembles à peine ! Tu y mets seulement du tien ? Sérieux, dis-moi, j’ai vraiment l’air aussi conne, bordel ? Hein ? »

« Hum, mais j’ai suivi tes instructions écrites à la lettre… »

« Ah, je vois, tu n’es capable de rien sans qu’on te dise comment faire… T’es vraiment une demeurée. »

« Je… je suis… vraiment désolée ! »

Tandis qu’elle se dépêchait de se changer, les yeux d’Ikusaba étaient complètement brouillés de larmes.

« Bon sang, et tu as toujours ce corps ridiculement maigre ! Si tu as le temps de jouer les bidasses, tu ferais mieux d’essayer d’avoir un corps qui plairait vraiment aux hommes ! »

« Je… je suis désolée… S’il te plaît, ne sois plus en colère… »

Voyant les épaules de sa sœur trembler comme un chiot qu’on vient de gronder, Enoshima eut un ricanement méprisant et se détourna.

Bon sang, il va vraiment falloir que je réfléchisse à la manière de me servir de celle-là…

Outre le fait d’avoir demandé à sa sœur de se déguiser pour tromper son propre moi amnésique, il y avait, comme pour ses autres plans, un autre objectif.

C’était une autre expérience. Le déguisement de Mukuro Ikusaba était un élément clé de son futur plan pour infliger un désespoir plus grand encore.

Tout comme la manipulation de la mémoire était une expérience, le déguisement de Mukuro Ikusaba en était une lui aussi.

Non, il y en avait d’autres.

Forcer des lycéens à la tuerie mutuelle et donner ce spectacle aux autres afin de répandre le désespoir. Là encore, c’était une expérience.

Chaque élément était une expérience mise en pratique, une façon de faire d’une pierre plusieurs coups.

Voilà ce que la Tragédie de L'Académie du Pic de l'Espoir signifiait pour Junko Enoshima.

De plus, les meurtres des membres du Comité Directeur en faisaient eux aussi partie.

Outre le fait de leur extorquer l’emplacement de Kamukura, Enoshima voulait que ces hommes soient remplacés.

« Hmm, même si, dans l’ensemble, l’expérience de cette fois-ci a paru manquer d’un peu de piquant… était-ce trop psychotique ? Je me demande si je ne pourrais pas la rendre encore plus délicieusement psychotique… J’imagine qu’imposer la tuerie mutuelle d’entrée de jeu, c’est un peu raide ; je devrais peut-être en faire une sorte de jeu… Ouais, parfait ! Comme ça, les meurtres deviendront bien plus dramatiques ! »

Bien sûr, il faudrait aussi une mascotte.

Pour cette expérience, ceux qu’on avait soumis au lavage de cerveau étaient affublés de quasi-costumes de personnages de dessin animé… mais ce n’était pas bon. Juste de mauvais goût, songea-t-elle ; il y avait largement matière à amélioration.

« Euh, ben… alors… » Brusquement, la voix d’Ikusaba s’éleva.

« Hein ? Qu’est-ce que tu veux ? »

Enoshima fit claquer sa langue en écoutant ce que sa sœur avait à dire.

« Euh… pourquoi tu n’as pas remis Izuru Kamukura à la classe préparatoire ? »

Enoshima fit claquer sa langue de plus belle à cette question.

« Bordel, t’es vraiment bouchée… S’ils arrivaient à tuer Kamukura, ils seraient satisfaits, comme ça, point ! Pas bon ! Je veux que leur malaise, leur colère et leur mécontentement s’accumulent, puis explosent d’un coup ! Là, ils montreront leur valeur en tant que foule, pas vrai ? C’est à ça qu’ils servent. »

« Oh, je vois… »

Un sourire amer se dessina sur le visage d’Ikusaba, qui hocha la tête en signe de compréhension. « Alors, ça veut dire que Kamukura n’est plus nécessaire… ? »

« Je n’ai rien de précis en tête pour l’instant à ce sujet, mais… bon, de toute façon, rien ne se produira si on n’y touche pas. Et puis, ce n’est plus rien qui ressemble à un Ultime Espoir : c’est quelqu’un qui embrasse les profondeurs du désespoir ! »

Là encore, c’était un résultat conforme à sa prédiction.

En fin de compte, tout se déroula selon la volonté d’Enoshima.

Tout s’accordait parfaitement avec ce qu’était l’ambition d’Enoshima.

Bon, cette petite expérience m’a permis de goûter au désespoir, alors je crois pouvoir dire que c’est un succès…

Mais une petite partie d’elle avait espéré autre chose.

Elle avait presque espéré que le plan qu’elle s’était donné tant de mal à concocter s’effondrerait désespérément.

Bon, ça ne s’est pas passé comme ça cette fois-ci, mais peut-être qu’un jour je pourrai goûter à cette saveur du désespoir. Elle avait même semé quelques graines pour que cette éventualité se réalise.

« Ahahaha ! Je suis vraiment incroyable, pas vrai ! »

Sans réfléchir, elle éclata de rire.

« Tiens, j’ai même tout prévu pour le cas où je perdrais, moi… Je suis la définition même du Cerveau ! Tu ne crois pas, sœurette ? »

« Oui… mais Junko, ta façon de parler… »

« J’en ai eu marre de cette personnalité ! Ça fait combien de putains d’années que t’es ma sœur ? »

Elle adopta une personnalité plus violente en hurlant sur Ikusaba, mais elle y renonça vite, elle aussi, et se mit à fixer la fenêtre.

« … Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Malgré la voix inquiète d’Ikusaba, Enoshima continua de fixer la fenêtre.

Dehors se déroulait la Parade. Et telle une marée déferlante, elle s’écoulait autour des dortoirs de l’école.

Je me demande ce que pensent tous les autres, en classe, à regarder ça en ce moment. Je me demande s’ils sont en train de vivre la mort de leur espoir ?

Soudain, Enoshima se leva et s’exprima d’une voix pleine d’énergie.

« Bon, maintenant que la tension est à son comble, allons en cours ! Nos chers camarades de classe nous attendent ! »

« O-Ok… »

Et c’est ainsi que Junko Enoshima retourna à sa vie d’étudiante, pour le moment.

Ça l’agaçait de devoir se montrer amicale avec les autres, mais bientôt le piment d’un désespoir inouï se répandrait partout.

En fait, ça m’excite carrément.

« D’accord ! Profitons pleinement du reste de notre scolarité ! »

Après tout, c’était là sa véritable motivation.

Les plans étaient dressés.

Le drapeau fut levé.

Tuerie mutuelle, vieux bâtiment de l’école, lavage de cerveau, classe préparatoire, Ultime Espoir, classe 78, Comité Directeur, directeur, manipulation de la mémoire, déguisement de Mukuro Ikusaba, Monokuma.

Tout commence ici.

Le plan visant à créer le désespoir le plus puissant que l’on puisse imaginer… tout commence ici.

L’. Incident. Le. Plus. Désespérant. Du. Monde. Commence. Ici.

Prédire ce qui va se passer est simple… mais ne pas le faire serait bien plus intéressant. Au bout du compte, un goût encore plus fort du désespoir en naîtrait. Mais pourrai-je tenir aussi longtemps ? Aah, qu’est-ce que je dois faire ? !

Rien qu’à s’imaginer ce désespoir, le cœur d’Enoshima fit un bond.

Car l’Ultime que l’on connaissait sous le nom de Junko Enoshima…

… désirait le désespoir par-dessus tout.

… trouverait l’espoir dans le désespoir plus que quiconque.

Trouver l’espoir ?

« … C’est quoi, ce bordel ? Moi, trouver l’espoir ? »

Comprenant qu’elle avait embrassé l’espoir,

Junko Enoshima sombra dans le désespoir.