Madarai parvint à une conclusion. Il y avait une sorte de secret caché dans ce cahier.
Oui, ça doit être ça. La précognition n’existe pas. Elle n’avait cessé d’écrire avec insistance dans ce cahier, alors même que des choses terribles lui arriveraient si elle était prise — ce qui voulait dire que son secret devait s’y trouver. Madarai ne pouvait même pas imaginer de quoi il s’agissait.
Ce qui veut dire que je dois détruire ce cahier, coûte que coûte.
Madarai n’avait pas toujours été enclin aux pensées compliquées. On lui disait souvent que, contrairement à son apparence, c’était un homme prudent, mais cela n’avait pas toujours été le cas. C’était simplement nécessaire aux responsabilités qui étaient les siennes.
Mais maintenant… Maintenant, ces responsabilités avaient perdu tout leur sens.
C’était ma faute.
C’était parce que je n’avais pas pu les protéger.
Le seul travail qui comptait dorénavant était de trouver le coupable de la Tragédie de L'Académie du Pic de l'Espoir… et de se venger.
« … Je ne peux pas me permettre de rester immobile à ne rien faire. Pas maintenant. » Madarai se remit à courir. À partir de là, son objectif était simple.
Attraper ma proie. La blesser. La faire parler.
Sa détermination ranimée, Madarai s’élança de toutes ses forces dans la direction où sa proie s’était enfuie. Il avait peut-être perdu un peu de temps, mais ce n’était pas encore une perte fatale. Même si elle parvenait à s’échapper, il lui suffisait de continuer à la poursuivre. Tant qu’il n’abandonnait pas, ce ne serait pas fini.
Attraper. Blesser. Parler.
Il se répétait ces trois mots, se glissant à travers les arbres sombres et les broussailles comme un serpent noir. Tout en surveillant attentivement ce qui l’entourait pendant sa course, il aperçut non loin une petite clairière dégagée. Il examina les lieux et découvrit un modeste hangar préfabriqué de l’autre côté de la clairière. La lumière d’un lampadaire voisin vacillait sans cesse, créant une atmosphère sinistre tout droit sortie d’un film d’horreur.
C’est trop suspect pour être suspect…
Non… c’est justement ce qui en fait l’endroit parfait…
« … où venir se réfugier », marmonna-t-il.
Madarai réduisit son allure et s’avança prudemment vers le hangar. Ses murs et son toit couleur crème auraient normalement paru plaisants — apaisants, même — , mais sous l’inquiétante lumière vacillante ils en devenaient presque écœurants. Il se tint devant l’édifice et scruta l’intérieur à travers la fenêtre percée dans l’un des murs. Des nappes de poussière étaient éclairées par le lampadaire au-dessus, de même que les pots de peinture et les sacs d’engrais qui garnissaient les étagères. Ce devait être un hangar de rangement de la place centrale, se dit-il, tandis qu’il remarquait des outils de nettoyage appuyés contre les murs et les étagères. Aucun signe de vie… mais, bien sûr, les cachettes possibles étaient innombrables.
Madarai s’écarta de la fenêtre et se tourna vers l’entrée du hangar : une porte de bois, fine et légère. Il en effleura la poignée du bout des doigts et, une fois assuré qu’elle n’était pas piégée, il la tourna.
Elle ne s’ouvrit pas. Quelqu’un avait dû la verrouiller.
Madarai s’accroupit sur place et prit le temps d’examiner les herbes folles, hautes jusqu’à la cheville, qui poussaient autour du hangar. La plupart se tenaient droites, mais une bonne partie d’entre elles étaient pliées ou piétinées. Quelqu’un avait marché dessus récemment.
Eh bien, voilà qui est réglé.
Cependant, cela ne lui apporta aucune tranquillité d’esprit. Bien au contraire : la prudence que Madarai avait brièvement oubliée revint en force.
Alors, quel genre de piège m’a-t-elle préparé ?
Il se releva et inspira lentement, profondément. Une fois l’air expiré, il se tourna vers la porte et lui décocha un coup de pied de toutes ses forces.
BAM !
La porte s’ouvrit d’un rien, dans un bruit sourd.
BAM ! BAM !
Après quelques coups de pied supplémentaires, l’entrebâillement de la porte fut assez large pour qu’une personne puisse s’y faufiler. Au-delà, il n’y avait que l’obscurité. Madarai se baissa et s’y glissa prudemment.
« Excusez-moi, j’entre… »
Le bruit du sable sous ses pieds se propagea dans le silence. La pièce était plus grande qu’elle n’y paraissait de l’extérieur, et le seul éclairage provenait de la lumière vacillante au-dehors, derrière la fenêtre, qui n’avait que peu d’effet sur la pénombre lugubre recouvrant tout. Des toiles d’araignée s’étendaient dans chaque recoin du hangar : sur les étagères chargées de pots de peinture, sur les sacs d’engrais, sur les arêtes et les pointes du matériel d’entretien.
« Hé, je sais que tu te caches quelque part par ici ! »
La voix de Madarai résonna légèrement dans la petite pièce, et ses yeux furent soudain attirés par un endroit précis. Derrière un tas de sacs de toile, il crut voir quelque chose bouger. Un petit mouvement frémissant, presque comme en réponse à sa voix.
Elle est là.
Madarai avançait lentement vers le tas, avec une prudence accrue. Il devait y avoir un piège quelque part. Bon nombre des outils de ce hangar pouvaient faire office d’arme entre les mains d’une proie effrayée. Il l’imaginait, tapie dans l’obscurité, en serrant un dans ses mains tremblantes.
« Qu’est-ce que tu prépares ? »
Élevant la voix tout en restant sur ses gardes, il se rapprocha pas à pas du tas. Lorsqu’il atteignit le centre de la pièce, ses yeux s’étaient tout à fait adaptés à l’obscurité.
« Si c’est la bagarre que tu veux, je me ferai un plaisir de te l’offrir… », dit-il d’une voix cruelle et atone. « Mais je te préviens, tu vas le regretter. Tu vas te retrouver dans un monde de souf — ?! »
L’espace d’une brève seconde, Madarai n’eut aucune idée de ce qui se passait. Il sentit quelque chose le heurter au visage… et, l’instant d’après, sa vision vira au blanc.
« … Gah ! » Avec un gémissement, il entrouvrit les yeux. Tout autour de lui était noyé dans un brouillard blanc.
« … Hya ! » Depuis derrière le tas de sacs de toile, quelqu’un lui avait jeté au visage un amas blanc-grisâtre. Dès qu’il heurta le corps de Madarai, il parut éclater et se disperser en d’innombrables particules dans l’air autour de lui. Sa proie plongea la main dans l’un des sacs devant elle, y empoigna un autre tas de poudre et le lui jeta.
« Hya ! Hyaaah ! »
Madarai était… stupéfait. Ce n’était pas un combat. C’était une querelle d’enfants. Une bataille de boules de neige, avec des paquets de poudre blanche en guise de neige.
« C’est quoi… ce bordel… ! » Le visage de Madarai se tordit de colère. Avoir gaspillé son temps pour une chose aussi stupide, s’être montré si méfiant face à quelque chose d’aussi puéril… cela le mettait hors de lui.
J’en ai assez. Finissons-en.
La lumière vacillante se reflétait vivement dans les yeux de Madarai, quand…
« … Sais-tu ce qu’est une explosion de poussière ? » La fille éleva la voix à l’instant précis où Madarai était sur le point de bouger.
Son élan se brisa net, et il s’arrêta d’instinct.
« Que penses-tu qu’il se passerait… si je mettais le feu, là, maintenant ? »
« Qu… Que se passerait-il… ? »
À cet instant, une fine poudre blanche flottait dans toute la pièce. Le danger de la situation lui traversa l’esprit : le feu se propageant d’une particule à l’autre, les embrasant l’une après l’autre en une réaction en chaîne, jusqu’à mettre le hangar tout entier en flammes.
« … Si tu fais ça, c’est fini pour toi aussi. »
« … Je pensais que c’était fini pour moi, quoi que je fasse. »
En entendant ces mots, Madarai se souvint de ses propres paroles : il est impossible de prédire ce que fera quelqu’un de désespéré.
Madarai plissa les yeux, cherchant à mieux voir à travers le brouillard de poussière. Il distinguait la silhouette de la fille, mais c’était tout. À mesure que la poussière commençait à retomber autour de lui, son visage devint enfin visible.
Il était totalement dénué d’expression.
Incapable de percer ce masque, Madarai le trouva étrangement intimidant.
« Qui es-tu, bon sang… ? »
Ce n’était plus le visage d’une proie effrayée. Ses yeux le transperçaient, simplement, sans ciller. Un frisson lui parcourut l’échine.
« Je ne pense pas que tu puisses le faire… Il n’y a rien ici qui te permette d’allumer un feu. »
« … »
La fille resta silencieuse. L’air autour de Madarai s’alourdit de tension. Son humeur s’assombrit à mesure que l’atmosphère oppressante enflait autour de lui.
Mais qui est donc cette fille ?
L’espace d’un instant, Madarai crut voir son propre reflet tremblant dans ses yeux vides.
Dois-je fuir ? Ou frapper le premier ?
Les deux options se succédèrent à toute vitesse dans son esprit. Puis, soudain — l’espace d’une fraction de seconde — les yeux de sa proie bougèrent.
Madarai se tourna par réflexe vers l’endroit qu’elle fixait — et découvrit un aspirateur industriel contre le mur. Juste à côté se trouvait une prise électrique à nu.
Aspirateur — prise — étincelles… !
Les pensées s’enchaînèrent dans son esprit comme dans un jeu d’association de mots. D’instinct, Madarai s’élança. Pas le temps d’hésiter ! Aucune marge pour la prudence ! Il devait l’atteindre avant elle !
Madarai se rua vers l’aspirateur et en saisit le cordon de ses mains fines. De toutes ses forces, comme s’il s’apprêtait à le manier tel un fouet, il le tira d’un coup sec vers lui et…
Quelque chose clochait.
Il y avait une certaine résistance quand il tirait. Trop de résistance. Et ce n’était pas tout — la fille, elle, n’avait pas bronché. Du coin de l’œil, alors même qu’il avait atteint l’aspirateur, il la voyait immobile, parfaitement immobile. Mieux… il crut voir ses yeux briller d’impatience.
Oh, merde !
Ce vague sentiment que « quelque chose clochait » se cristallisa en un seul mot dans l’esprit de Madarai.
Piège.
… Mais il était trop tard.
Une grande ombre vacilla dans le champ de vision de Madarai : l’énorme amas d’étagères, qui basculait lentement vers lui.
Les pots de peinture posés dessus glissèrent dans sa direction, s’entrechoquant au passage.
Plus près.
Plus près encore.
Et alors, dans un grondement de tonnerre et un nuage de poussière…
Isshiki Madarai fut écrasé sous les étagères effondrées.