La poussière qui recouvrait la pièce fut projetée en l’air, accompagnée d’un grondement sourd qui fit trembler le sol. Les pots de peinture autrefois alignés sur les étagères avaient éclaboussé leur contenu coloré sur les murs et le sol, donnant à l’intérieur du hangar l’air d’être tout droit sorti du pays des merveilles.
J’inhalai la poussière et fus prise d’une violente quinte de toux. Celle-ci finit par s’apaiser, et je pus enfin pousser un soupir de soulagement. J’avais prédit que la nature méfiante de Madarai ne lui permettrait pas de laisser l’aspirateur tranquille juste après avoir entendu parler d’une explosion de poussière. Il semblait bien que j’avais eu raison.
J’ouvris grand la fenêtre du hangar, ramassai une pelle tombée à terre et avançai prudemment vers les étagères effondrées afin de vérifier l’état du garçon écrasé. Je devais feindre la bravoure tandis que je l’affrontais, mais mes pieds tremblaient encore de nervosité. Mes mains, crispées sur la pelle, étaient déjà trempées de sueur.
« Bonjour… ? »
Je jetai un coup d’œil timide à travers l’interstice des étagères et trouvai Madarai coincé entre elles et le sol, tel un étrange sandwich humain. Il semblait pourtant encore conscient, car il parvint à me regarder faiblement.
« Je… je suis tombé droit dans ton piège… » Sa voix paraissait tendue, sans doute à cause de la pression des étagères au-dessus de lui. « M… Mais… pourquoi n’y a-t-il pas eu d’explosion… ? Quand l’étagère est tombée… il aurait dû y avoir assez d’électricité statique pour produire une étincelle… »
« Ah. C’est du ciment en poudre ! Ce n’est pas inflammable », expliquai-je, brandissant toujours la pelle.
« … Du ciment en poudre ? »
J’ajustai ma prise sur la pelle pour ouvrir mon cahier de ma main libre.
« Hum, voyons voir… Les conditions nécessaires à une explosion de poussière sont une poussière combustible, de l’oxygène et une source d’inflammation… Mais le ciment en poudre ne s’oxyde pas, donc il ne brûle pas. Autrement dit, pas de poussière, pas d’explosion de poussière… ou un truc dans le genre. »
« Et tu… savais tout ça… »
« Il semble que le vieil homme qui s’occupe de ce hangar adore vraiment parler », continuai-je en parcourant mon cahier. « Il lui arrive d’attraper des gens au hasard pour les forcer à l’écouter radoter… Au fait, tu ne trouves pas ça un peu louche, qu’il ait raconté tout ça à une lycéenne croisée par hasard ? Mais je suppose que ça m’a sauvé la vie, alors je devrais peut-être aller le remercier une fois que tout sera fini… »
Je feuilletai un peu plus mon cahier.
« Bref, il semble que ce vieil homme soit vraiment passionné de bricolage et qu’il adore fabriquer des choses lui-même. C’est sans doute pour ça qu’il stocke tout ce ciment en poudre ici. »
« E… Et tu l’as utilisé comme un leurre… »
« Ouais, comme ça je pouvais t’amener à tirer sur l’aspirateur. »
Je rabaissai les yeux sur mon cahier et hochai vigoureusement la tête.
« Ah ! Au fait, tu connais un film qui s’appelle Maman, j’ai raté l’avion ? Je me suis inspirée d’un de ses pièges. J’ai relié l’aspirateur et les étagères avec une corde, de sorte que lorsque tu tires l’aspirateur, les étagères dégringolent juste après ! Oh, c’est vrai — j’ai aussi utilisé le ciment en poudre pour aider à cacher la corde. J’ai pris une corde blanche, tu vois… »
« … Ça suffit. » Madarai m’interrompit d’une voix faible. « A… Alors… ce piège, c’était ça, l’atout dans ta manche… ? »
« Mmh, pas vraiment. Je veux dire, à la fin de Maman, j’ai raté l’avion, ce n’est pas Culkin qui a fini par arrêter les cambrioleurs, c’est l’adulte venu le sauver. C’était pareil dans le deuxième film. Alors honnêtement, mon véritable atout dans la manche, ce serait que quelqu’un vienne me sauver et — »
« … Oui, j’ai compris. Arrête, je t’en prie… » Madarai grimaça, comme si mon bavardage l’épuisait. « M… Mais… tu ne crois pas qu’il est encore un peu tôt pour fêter ta victoire… ? »
« … Hein ? » Ses paroles étranges attirèrent mon attention, et je ne pus m’empêcher de répliquer par une question. « Hum… qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Je… je ne t’ai toujours pas montré… mon atout, à moi… » Sur ces seuls mots, Madarai sombra enfin dans le silence. Toute tentative de l’interroger davantage resta sans réponse ; il semblait avoir perdu connaissance.
J’avais le sentiment que quelque chose restait inachevé, mais mon cahier m’apprenait aussi qu’il y avait un risque de pneumoconiose à inhaler trop de poussière ; ma priorité devint donc de quitter le hangar.
En sortant, je sentis un grand poids se lever de mes épaules, et je me sentis revigorée. Enfin, je suppose que le service de sécurité de l’école pourra s’occuper de tout ça plus tard. Une fois qu’ils auront appréhendé ce garçon, tout devrait rentrer dans l’ordre. Je veux dire, il a essayé d’agresser une jeune fille, alors on va sans doute l’expulser. Et ça veut dire que je ne le reverrai plus ja —
« … Gweh… ! »
Il y eut un son étouffé, ténu comme celui d’un petit animal. Je compris bien vite que c’était moi.
Ma gorge se referma.
Quelque chose de rugueux s’était refermé autour d’elle, rendant toute respiration impossible.
Quoi… ?
Qu’est-ce qui se passe… ?
Même au cœur de ma confusion étouffée, je distinguais devant moi le poteau téléphonique noir et fin.
Attends, un poteau téléphonique… ?
Je levai les yeux, plus déconcertée encore, et vis un visage d’une pâleur blafarde au sommet du poteau haut et étroit. Cela semblait être un visage humain. Un visage familier. Il y a des choses que même quelqu’un d’aussi oublieux que moi peut reconnaître. Je veux dire, ce visage…
… C’était le visage de l’homme censé être inconscient sous une pile d’étagères. Le visage de Madarai.
« … Tu sembles surprise. »
Il n’était pas blessé le moins du monde. Même ses vêtements étaient parfaitement propres.
« Je sais ce que tu penses… "Pourquoi l’homme que je viens de mettre à terre dans le hangar se tient-il là, à m’étrangler ?"… Ai-je raison ? » Un sourire cruel déchira le visage de Madarai. « Pour faire court, c’est ça, mon atout dans la manche. Enfin, une partie, en tout cas… »
Ses yeux, aussi étroits que possible, étaient fixés sur les miens. Ils étaient huileux et scintillants.
« Pour l’instant, je crois que je vais juste te briser les bras et les jambes. Ça ne fera mal qu’un petit moment, alors supporte ça patiemment. Cela dit, je devrais peut-être te laisser t’évanouir d’abord… Ce serait embêtant si tu te mettais à crier. »
Le ton de sa voix était plus posé que cruel. Mon esprit ne percevait ses paroles que vaguement, et je n’eus aucune occasion d’implorer pour ma vie.
Madarai resserra encore son étreinte autour de ma gorge, et je sentis ma conscience me quitter lentement. J’éprouvai un vide, comme si je commençais à disparaître, tandis que chacune de mes sensations était effacée de mon corps.
Je ne pouvais plus rien dire.
Je ne pouvais plus respirer.
Je ne pouvais plus faire de prédictions.
Mon cahier glissa de ma main et tomba au sol. Mes yeux se voilèrent, ma vue se brouilla. Devant moi, le paysage et Madarai lui-même se tordirent ensemble.
C’est bien cela. Tordus.
Le corps de Madarai se tordit en une spirale, tourbillonnant… Le sol devint le ciel et le ciel devint le sol, seul son visage blême demeurant inchangé. Puis tout s’effondra, et je m’écroulai au sol dans un bruit sourd.
Je regardai tout se dérouler juste devant moi.
Du fond de ma conscience qui s’évanouissait, vacillant comme la flamme d’une bougie, j’étais incapable de dire si c’était la réalité ou un rêve… mais je regardai tout de même.
« Gh… gh… gah… ! »
Coassant comme une grenouille piétinée, Madarai s’effondra au sol. Presque aussitôt, il se redressa d’un bond, les yeux attirés vers son bras, qu’il fixa, pétrifié.
Son bras droit, à partir du coude…
… était tordu de manière anormale, comme du caramel mou étiré.
Je ne saurais vraiment dire ce qui s’était passé. Au début, il se contenta de le fixer, le visage vide de toute expression. Puis, comme s’il venait soudain de se rappeler comment faire, il poussa un cri terrible.
« G… GYAAAAAAAAAAAAAAAAAAH ! ! »
Le cri jaillit avec une telle force qu’il sembla expulser tout l’air de son corps. Un cri misérable, empli de confusion, de terreur et de douleur.
J’entendis cet affreux cri, mais tout ce que je pouvais faire, c’était rester là, abasourdie. Étais-je seulement debout ? Je ne savais plus si je me tenais droite ou si j’étais à terre. Je n’étais plus sûre de… rien. Je n’étais même pas certaine que ce que j’entendis ensuite fût une voix, ou bien autre chose.
« Upupu, j’en ai peut-être un peu trop fait… »
Oui, une voix. Et elle était… toute proche.
« … Enfin, ce n’est pas comme si j’avais le choix. Ce serait vraiment embarrassant si tu mourais ici. Je veux dire, c’est toi, la protagoniste de cette scène, non ? »
C’est alors que je le remarquai. Il était étrange que je ne l’aie pas vu plus tôt.
Une silhouette d’un noir d’encre se tenait juste devant moi. Et au sommet de cette forme obscure flottait un visage qu’il me semblait avoir déjà vu quelque part.
… Mais je ne parvenais pas à m’en souvenir. Je n’arrivais pas à me rappeler à qui appartenait ce visage.
« Upupu, tu n’arrives pas à te souvenir de qui je suis, hein ? J’imagine que c’est bien naturel. Bah, ne t’en fais pas. Je suis sûre que ça te reviendra bien assez tôt. » Après avoir laissé échapper un rire, la voix qui sortait de l’ombre se fit plus grave. « … Mais bon, je suppose que je dois nettoyer tout ce bazar. »
Ce qui se déroula ensuite…
… commença avant même que je comprenne ce qui se passait, et s’acheva tout aussi vite.
Elle posa la main sur la tête de Madarai, toujours étendu au sol, hurlant d’une douleur hébétée. Tandis qu’elle lui caressait doucement la tête, Madarai leva les yeux, l’air surpris, quand soudain… dans un craquement écœurant, sa tête — figée dans la même expression de choc et d’horreur — pivota brutalement et s’immobilisa selon un angle inexplicable.
Je n’avais aucune idée de ce qui se passait. Madarai s’effondra au sol comme une poupée de chiffon. Une écume rouge déborda de sa bouche tandis qu’il convulsait à mes pieds.
Ah… Ce n’est qu’un rêve…
Telle fut la conclusion à laquelle parvint mon esprit, et je sentis mon corps se détendre à cette révélation. Oui, cela ne pouvait être rien d’autre. Cette scène est si éloignée de la réalité qu’elle ne peut être qu’un rêve.
« Upupupu. »
Même ce rire, qui résonnait au plus profond de mes oreilles… rien qu’un rêve.
Soudain, l’ombre noire se tenait de nouveau juste devant moi. Mais cela aussi n’était assurément qu’un rêve.
Le visage peut-être familier réapparut au sommet de l’ombre et s’adressa de nouveau à moi. « Jusqu’à ce que tu te souviennes correctement de moi, pourquoi ne m’appellerais-tu pas… l’Ultime Désespoir. Ouais, je trouve que ça me va bien. Upupupu. »
Les yeux de ce visage étaient excessivement sombres. En fait, ils ressemblaient davantage à des trous qu’à des yeux. Je les fixais d’un air absent, commençant à sentir ma conscience aspirée dans leur vide. À l’intérieur de ces trous s’étendait un marécage sans fond, empli de boue noire. Mon corps tout entier s’y enfonçait davantage, tandis que j’étais lentement dévorée par quelque chose qui n’était pas moi.
Puis, une voix venue de très loin :
« On se reverra un de ces jours ! Et là, je pourrai te tuer comme il faut ! »
C’était une petite voix, venue de loin, et pourtant on aurait dit qu’elle me chuchotait directement à l’oreille.
C’est vraiment… un rêve étrange…
Sur cette dernière pensée, je finis par sombrer tout entière dans le marécage sans fond, et perdis totalement conscience.
« … Hm ? » La fille pencha la tête sur le côté.
« … Hm ? Hm ? Hm ? » Junko Enoshima pencha la tête encore davantage, cette fois. « Hmmmmm… C’est super que je sois de retour et tout, mais… qu’est-ce qui se passe, ici ? »
Elle se redressa en titubant de sa position accroupie pour observer la chose devant elle. C’était un cadavre. Un homme, le cou et le bras tordus selon un angle prononcé.
« Hum… voyons voir. Ce type, c’est… » Elle porta la main à son menton et ferma les yeux très fort, prenant la pose d’un grand détective sur le point de livrer une déduction magistrale.
Après un bref moment d’hésitation, Junko Enoshima poussa soudain un cri de joie. « Oh ouais, je me souviens ! C’est vrai, il avait dit qu’il s’appelait Madarai ! Aïe, on dirait que même mort, je t’avais oublié… ! Je me demande si je vais finir super-oublieuse, moi aussi ? …Tu parles ! Aha, ahahahahaha ! »
Le rire d’Enoshima résonnait dans le ciel nocturne, se superposant à lui-même comme s’il y avait eu plusieurs elle, riant toutes en chœur.
Mais, l’instant d’après, son rire s’arrêta. Son visage se renfrogna, comme si elle s’était soudain lassée de rire.
« Pff… Enfin bref, où est passé cet autre cadavre, au fait ? »
Soudain, elle se remit à rire. Là où, quelques instants plus tôt, elle paraissait blasée et irritable, elle devint exubérante, comme si on avait actionné un interrupteur.
« Bon, peu importe où il a disparu, pas vrai ? Upupu, je suis d’un talent à donner le désespoir pour ce genre de choses ! »
À la seconde où sa déclaration s’acheva, son visage se renfrogna de nouveau.
« Mais c’est tellement frustrant, quand tes plans réussissent à tous les coups… À qui la faute ? Personne ne compte donc en assumer la responsabilité… ? »
Son expression changeait à chaque phrase qui sortait de sa bouche, mais rien de tout cela n’était du cinéma. Chaque fois, elle reflétait ses véritables sentiments. Une inconstance à donner le désespoir — voilà ce qu’elle était.
Elle était l’Ultime Désespoir, Junko Enoshima, après tout.
Le visage toujours renfrogné, Enoshima se traîna jusqu’au cadavre de Madarai. « C’est de ta faute, tu sais. Hé ! » Elle donna un petit coup dans le corps du bout de sa botte. « Hé, dis quelque chose ! C’est quoi, cette façon de te laisser tuer aussi facilement ?! Tu aurais au moins pu faire un effort pour contrarier mes plans ! Comment veux-tu que je désespère, dans ces conditions ?! »
À cet instant, elle changea brusquement de voix. « Ç… Ça fait mal ! Je suis vraiment désoléééé ! » gémit-elle en imitant la voix du défunt Madarai, comme dans un numéro de ventriloquie morbide. « Enoshima, pardonne-moi, je t’en supplie ! » Elle se mit à frapper le corps plus violemment tout en continuant de parler à sa place. Un liquide rouge foncé suintait de sa bouche. « Je me repentirai en me tuant, alors pardonne-moi, par pitié ! »
Enoshima retrouva son ton normal. « Mais tu ne peux pas faire ça ! Tu es déjà mort ! » Sur cette chute magistrale, elle écrasa violemment son pied sur le visage de Madarai.
Flotch. Un bruit épais et spongieux l’enveloppa.
« Upupupupupupupupupupupupu ! »
Enoshima éclata d’un grand rire vulgaire, comme si son spectacle en solo était la chose la plus drôle qu’elle ait jamais entendue. Mais elle s’en lassa bien vite, elle aussi, et son visage retrouva son expression d’origine.
« Eh bien… je suppose que je vais devoir appeler ma pitoyable sœur et lui demander de mettre de l’ordre ici. »
D’abord, le cadavre crasseux.
Ensuite, il faudra aussi qu’elle s’occupe de ce hangar…
« Et pour finir, il ne me reste plus qu’à me débarrasser de ce gamin encombrant que Ryoko Otonashi aime tant ! »
Ayant ainsi arrêté ses plans immédiats, Enoshima se remit à rire, comme si elle venait de se rappeler quelque chose de drôle.
« Upupupupupupupupupupupupupu !! »
Elle riait, vulgaire et grandiloquente, le visage tourné vers le ciel, les deux bras grands ouverts. Son rire cruel et macabre résonnait haut dans le ciel nocturne. Il n’avait aucune cohérence, ni la moindre nécessité, ni le moindre sentiment derrière lui.
Voilà ce qu’était l’Ultime Désespoir, Junko Enoshima.