Lorsque j’ouvris enfin les yeux, je vis… un plafond.
J’avais dû m’endormir sans m’en rendre compte. Cela dit, distraite comme je suis, je ne me rappelle jamais vraiment m’être endormie, alors il n’y avait pas de quoi s’alarmer. Je détournai calmement les yeux du plafond vers une fenêtre toute proche. Un rayon de soleil filtrait par une fente entre les rideaux et illuminait la pièce blanche où je me trouvais. C’était apparemment le matin.
Cette pièce… C’était une pièce dont je ne me souvenais pas. Mais ça aussi, c’était comme toujours.
Quoi qu’il en soit, ma première priorité est toujours de vérifier calmement la situation dans le "Cahier de mémoire de Ryoko Otonashi" — aussi tentai-je lentement de me redresser sur le lit… avant de réaliser que j’en étais incapable.
« … Qu’est-ce qui se passe ? »
Mon corps était fermement attaché au lit par une corde d’aspect solide. C’était un nœud magnifique que je ne pouvais qualifier que de travail d’artisan, et il me ligotait si étroitement que je ne pouvais presque pas bouger. Même mon cou ne pouvait remuer qu’à peine, ce qui rendait impossible de regarder plus avant dans la pièce. Alors, enfin, je me rappelai comment on ressentait la peur.
Autrement dit, je passai de « Qu’est-ce qui se passe… ? » à « Qu’est-ce qui se passe ?! ».
« Qu… Qu’est-ce qui se passe ?! »
Mais j’avais beau me débattre, tout ce que je parvenais à faire, c’était secouer et faire grincer le lit. Non seulement la corde soigneusement nouée ne montrait aucun signe de relâchement, mais elle semblait presque se resserrer.
« Q… Quelqu’un… ! » criai-je, terrifiée. « À… À L’AIDEEEEEEEE ! »
Une fois lancée, je ne pus plus m’arrêter. Je criai de plus en plus fort.
« S’IL VOUS PLAÎT ! » hurlai-je, encore et encore et encore. « QUELQU’UUUUUUUUN ! AIDEZ-MOIIIIIIIIIIII ! »
Puis, après que mes appels à l’aide sincères eurent duré un petit moment…
« Tu es trop bruyante, bousier. »
Les mots étaient injurieux, mais mon cœur se mit à battre encore plus vite qu’il ne battait déjà.
« Eh ? Matsuda ? »
« Si tu veux crier, fais-le plus doucement. … Idiote. »
« C’est vraiment toi ! »
À partir du moment où je sus avec certitude que cette voix moqueuse appartenait à mon bien-aimé Matsuda, mon seul désir fut de me précipiter pour le chercher. Mais, ma tête étant assez fermement attachée, je ne pouvais même pas faire ça.
« Où es-tu, Matsuda ? » appelai-je, frénétiquement.
« Où ça… ? … Je suis juste en dessous de toi. »
« Hein ? Sous moi ? »
« Je suis sous le lit sur lequel tu es allongée, espèce de femme facile. »
Même en faisant abstraction de sa remarque grossière, ce qu’il disait était un peu étrange.
« Eh ? Pourquoi es-tu sous le lit ? »
« Pour maîtriser mon agacement et arriver, justement, à me concentrer. »
Étant au beau milieu d’une situation de ligotage, je ne pouvais pas le confirmer de mes propres yeux, mais sa voix semblait bel et bien venir de l’autre côté du lit. Aucun doute : il était, en effet, sous moi.
« Mais… qu’est-ce qui pourrait demander une telle concentration au point de devoir se mettre sous un lit ? »
« Cette situation. »
Cela pouvait vouloir dire n’importe quoi, mais quoi qu’il en soit, je lui apportai mon soutien.
« Dis, Matsuda. Si quelque chose te tracasse, tu peux toujours venir m’en parler. Je suis prête à écouter tes soucis quand tu veux. »
« … Je crois que je vais accepter ton offre. »
Matsuda inspira profondément.
« Hier soir, on m’a informé qu’une connaissance à moi, particulièrement moche, avait disparu. Je n’ai donc pas eu d’autre choix que de la chercher partout. Mais en revenant au labo, j’ai découvert son corps laid et crasseux étalé sur mon lit, dormant comme une souche et ronflant comme une tronçonneuse. Voilà. Tu crois que tu peux comprendre mon agacement ? »
« … On dirait que tu as là une amie vraiment nulle et super-moche. »
« C’est toi. »
Ahh, d’accord !
« … Hum, donc j’ai disparu ? »
« Quelqu’un qui ne se souvient même pas d’avoir disparu ne devrait vraiment pas être autorisé à agir librement. J’imagine que t’attacher était une bonne décision. »
… Cela signifie que la personne qui m’avait attachée était Matsuda. Quelle surprise ! Je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse faire un nœud aussi magistral ! C’est même un peu… stimulant !
« Quoi qu’il en soit, je vais te garder attachée là un moment, histoire que tu réfléchisses à ce que tu as fait. »
« … Hum, et « un moment », ça dure combien de temps, à ton avis ? »
« Hmm. Jusqu’à la prochaine Coupe du Monde, je pense que ce serait — »
« C’est beaucoup trop long ! »
« Tu n’as pas le choix. … Bref, je pense qu’au moins pour aujourd’hui, ça devrait aller. »
« C’est encore trop long ! On n’attache pas son amant à un lit toute une journée ! »
« Qui ça, ton amant ? … Je préférerais me réveiller demain transformé en calamar plutôt que d’avoir une vermine pour petite amie. »
« V… Vermine… ? »
Je ne trouvai rien à répondre à sa méchanceté. Matsuda semblait vraiment en colère. Le silence qui suivit le confirma.
Au-dessus du lit, j’étais silencieuse.
Sous le lit, Matsuda était silencieux.
Cette atmosphère gênante se prolongea pendant ce qui me sembla une éternité.
Au bout d’un moment, Matsuda soupira.
« … Honnêtement, tu as toujours été comme ça. »
« Eh ? De quoi tu parles ? »
« Je viens de m’en souvenir. Quelque chose comme ça s’est déjà produit… Tu as toujours su exactement comment m’agacer. »
« Je ne sais pas trop si j’ai envie d’entendre ça ou non… mais je vais écouter, je suppose. Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? »
Matsuda commença à raconter lentement, luttant pour transformer en mots les souvenirs qui se bousculaient dans sa tête.
« C’était… juste après ton entrée à l’école primaire. »
J’étais déjà surprise de voir à quel point cette histoire était ancienne — mais en même temps, cela me rendait heureuse. Cela voulait dire que Matsuda et moi étions ensemble depuis ma petite enfance, et qu’il se souvenait d’une histoire aussi vieille à mon sujet.
Mais moi, je ne m’en souviens pas, évidemment. Je n’y peux rien.
« Tu étais vraiment douée pour les châteaux de sable, et tu as épaté tout le monde quand tu t’es mise à en bâtir un étonnamment grand et complexe, dans le parc public. Il était modelé d’après la Sagrada Família. … C’est vraiment incroyable, non ? Je veux dire, une minuscule écolière qui décide de reproduire une cathédrale, rien que ça. Et en plus, tu maîtrisais même des techniques avancées, comme durcir le sable avec un peu d’eau. Il t’a fallu un mois entier pour le construire. »
« Un… Un mois entier ?! »
« La vraie Sagrada Família est en construction depuis cent vingt ans, et elle n’est toujours pas achevée. Rien d’étonnant à ce qu’il faille autant de temps pour en bâtir une réplique parfaite avec du sable. »
Mais quand même, un mois entier ! Je me demande ce que je voulais prouver, à l’époque.
« C’était vraiment un travail remarquable ; personne ne pouvait croire qu’il avait été réalisé par une écolière. À mesure que tu approchais de la fin, des tas de gens du quartier venaient juste pour te regarder travailler. Mais, eh bien… tu ne l’as jamais terminé. »
« Eh… ? Pourquoi ? Tu as dit que j’étais vraiment proche… »
Matsuda répondit à ma question d’un ton plutôt neutre, détaché.
« Quelqu’un l’a détruit. Juste au moment où il allait être terminé. »
« L’a… détruit… ? »
Une image surgit soudain au fond de mon esprit : celle d’un pitoyable château de sable en ruine, qu’on avait piétiné.
« P… Pourquoi ?! Pourquoi aurait-on fait ça ?! Il faut vraiment être quelqu’un de sans cœur pour détruire ce dans quoi une petite fille a mis tout son cœur ! »
J’étais toujours attachée au lit, mais ma voix était pleine de feu.
« Tu as énormément pleuré, à cause de ça. Je veux dire… tout un mois de travail, envolé d’un coup. »
« Eh bien, évidemment que j’ai pleuré ! »
Je ressentis une intense compassion pour mon moi d’écolière.
« Ça n’a sans doute rien d’étonnant, mais ça m’a passablement énervé et je me suis mis à chercher qui avait fait ça… seulement, j’avais beau chercher, je ne trouvais pas le moindre indice. Il n’était même pas censé y avoir quelqu’un au parc au moment où la Sagrada Família a été détruite, à part toi. Je n’ai pu trouver aucun autre témoin, et mes recherches ont fini dans une impasse. Je crois que j’ai vraiment déprimé, à ce moment-là… Je me revois assis sur un banc du parc, à fixer les ruines de la Sagrada Família, quand tu es soudain arrivée vers moi en courant. Le plus bizarre, c’est que tu avais un immense sourire aux lèvres, comme je n’en avais jamais vu auparavant. »
« Ah, ça y est ! Je parie que j’avais trouvé le coupable, pas vrai ?! »
« Non, ce n’était pas ça… » Il avait l’air de penser que les choses auraient été bien meilleures si tel avait été le cas. « … Tu es venue me chuchoter à l’oreille. Tu m’as dit de garder le secret, mais que c’était toi qui avais détruit la Sagrada Família. »
« … Hein ? » Je fus frappée d’une totale stupeur. « Hum… alors, j’ai passé un mois entier à travailler sur un château de sable, et quand il était presque terminé, je l’ai détruit moi-même ? »
« Irritant, non ? »
« I… Irritant ou pas… pourquoi aurais-je seulement fait une chose pareille ? »
« Je te l’ai demandé. Ce n’était pas de la maladresse ni rien de ce genre ; je veux dire, sinon, tu l’aurais dit dès le début. Grâce à toi, j’ai perdu mon temps à chercher un coupable qui n’existait pas. »
Ce n’était donc pas un accident… ?
Autrement dit, j’avais ruiné un mois entier de travail délibérément. Quelle idiote j’avais été ! À ce stade, je ne parvenais plus le moins du monde à compatir avec elle.
« Au final, tu t’es juste servie de moi comme d’un jouet. … Tu comprends, maintenant ? Tu peux être absolument exaspérante, parfois. »
« Ouais ! J’imagine que même ligotée, je reste un cas complètement désespéré ! »
« Nous sommes parvenus à un rare accord, dans ce cas. »
C’est ainsi que je me retrouvai convaincue qu’être attachée était une bonne idée… mais il me restait un regret. Non, c’était plus profond qu’un regret : un sentiment plus profond pour lequel je ne trouvais pas de mot.
Uuuuuurgh…
« Qu’est-ce qu’il y a… ? Tu as mal au ventre ? »
« … Non, ce n’est pas ça. C’est juste rageant… J’ai enfin pu entendre tes souvenirs de moi, de ta propre bouche, mais comme je n’ai pas mon cahier, je vais à nouveau tout oublier… Uuurgh… »
« Si tu veux ton cahier, je l’ai posé juste à côté de l’oreiller. »
« Eh ? Vraiment ?! » Mon cœur fit un bond devant ce geste d’amour inattendu. « De quel côté ? À gauche ou à droite ? Ou peut-être, ni l’un ni l’autre ? »
« Calme-toi, idiote. C’est sur ta droite. »
Si c’est à ma droite, je dois me concentrer sur mon côté droit ! Je tendis mes muscles, me tournant du mieux que je pouvais sur le côté. Comme prévu, mon cahier était posé là.
« Ah ! Il est là ! »
J’étirai le cou comme une tortue et attrapai un coin du cahier entre mes lèvres en moue. Puis, en forçant sur les muscles de mon cou, de mes lèvres et de ma langue, je parvins tant bien que mal à l’ouvrir.
… L’ouvrir est une chose, mais comment suis-je censée y écrire quoi que ce soit ? Alors que je méditais sur ce problème fondamental, une phrase du cahier entra dans mon champ de vision.
…et Junko Enoshima l’a tué —
Les lettres ressemblaient à des hiéroglyphes tordus, tracés d’une main très tremblante.
Je ne parvenais pas à déchiffrer la suite.
« Qu’est-ce que c’est ? Junko Enoshima l’a tué… ? Ça parle d’un film, ou quoi ? »
J’entendis un grand coup sous le lit, et le sentis trembler sous la violence de l’impact.
« … Hé. Qu’est-ce que tu viens de dire ? » La voix de Matsuda s’était soudain faite rigide.
« Eh ? Hum… »
Troublée par l’intensité de sa voix, je forçai de nouveau pour regarder le cahier. Une autre phrase me sauta aux yeux.
J’ai découvert un cadavre sur la place centrale —
… Un cadavre… ?
Il me fallut environ trois secondes pour comprendre les mots inscrits sur la page. Puis, je me mis à hurler.
« Un… Un… Un CADAVREEEEEEEEE ?! »
Alors que je tentais de me redresser, la corde s’enfonça dans ma peau, m’arrachant un cri d’un tout autre genre. « Aïe-aïe-aïe-aïe-aïeeeee… ! »
Pourtant, Matsuda ne semblait pas se soucier de ma fâcheuse posture. Il se contenta de reposer sa question de la même voix rigide.
« Tu as bien dit… Junko Enoshima ? »
Mais je ne connaissais personne de ce nom, alors ça n’avait aucune importance.
« U… Un cadavre ! C’est écrit là que j’ai t-trouvé un cadavre ! Qu… qu’est-ce que je vais faire ? … Qu’est-ce qu’on fait quand on découvre un corps ? »
« Le plus important, pour l’instant, c’est que tu me répondes. Est-ce que tu sais qui est Junko Enoshima ? »
Plus important… ?
À ces mots, un malaise se répandit dans tout mon corps. C’était une réaction bien étrange. Je veux dire… comment cela pouvait-il être plus important que de découvrir un cadavre ? Ça n’avait rien de naturel.
« Hé… Hé, Matsuda… » J’essayai d’arrêter de me prendre la tête pour demander directement. « Tu as l’air inquiet, à propos de cette Junko Enoshima. Tu l’as déjà rencontrée, ou quelque chose comme ça… ? »
J’entendis une respiration courte et saccadée monter de sous le lit.
« H… Hé, Matsuda… »
« Il n’y avait pas de cadavre. »
« … Eh ? »
« Si tu en avais vraiment trouvé un… l’école serait déjà en pleine effervescence à l’heure qu’il est. Rien de tel n’est en train de se passer. »
« C… Ce n’est pas ça… Au sujet de cette fille… hum, c’était quoi son nom, déjà… ? »
Alors que je tentais de parcourir de nouveau mon cahier, celui-ci se mit à glisser de ma poitrine, hors de portée. J’avais beau tendre le cou et la langue, je ne parvenais plus à l’atteindre.
« … Ça suffit. Je me suis trompé. Cette fille n’a rien à voir avec moi, ni avec toi. Oublie ça. »
Ses mots étaient teintés d’une certaine irritation.
« M… Mais si tu me dis de l’oublier, je vais forcément m’inquiéter encore plus… Je veux dire, c’était écrit là, dans mon cahier, donc ça doit être quelque chose qui m’est vraiment arrivé… »
« Ce n’est pas forcément vrai. »
« … Eh ? »
« Trouver un cadavre… Rencontrer une fille étrange… Ce sont sans doute juste des histoires que tu as inventées. Des choses que tu prends à tort pour de vrais souvenirs, maintenant. »
« J… Jamais je n’écrirais d’histoires inventées dans mon cahier… Je veux dire, si je le faisais, elles se mêleraient à mes souvenirs, ce qui serait terrible… »
« Peut-être que c’est exactement pour ça que tu l’as fait ? »
« Hein ? »
« Tu as peut-être vraiment mêlé de fausses histoires à tes souvenirs, exprès. »
Mon cœur se brouilla tandis que j’écoutais ses mots sans détour.
« P… Pourquoi ferais-je une chose pareille ? »
« Tu répètes sans cesse que rien n’a rien à voir avec toi. Si c’était vraiment le cas, tu finirais par te sentir seule, non ? Ne pas pouvoir conserver de souvenirs, ça veut dire avoir du mal à nouer des liens avec ceux qui t’entourent… Ce genre de chose finirait forcément par t’affecter. »
« … Hein ? » Je sentis mon souffle ralentir.
« Ça doit être ça. Tu te sentais seule, alors tu t’es mise à inventer une histoire imagin — »
« Je ne suis pas seule ! Pas le moins du monde ! » lançai-je, bouleversée.
« Oh, et ça, tu t’en souviens ?! » répliqua en criant la voix renfrognée de Matsuda depuis sous le lit, légèrement étouffée.
« Ce n’est pas ça du tout ! » criai-je à mon tour. Les mots de Matsuda tombaient tellement à côté — il ne me comprenait pas du tout — que je ne pus rien faire d’autre que crier.
« Je suis sûre de te l’avoir dit des dizaines de fois ! Et je parie que tu en as eu assez de m’entendre le répéter ! Tant que tu es avec moi, tout va bien ! Tant que tu es là, je ne me sens jamais seule ! Je le répéterai encore et encore s’il le faut ! »
Je criai si fort que mon souffle se fit irrégulier et que mes oreilles se mirent à bourdonner. C’était peut-être déloyal de me servir de mon amnésie pour me rapprocher de Matsuda, mais je ne voulais jamais l’oublier, lui.
« Je sais bien que l’oublieuse, c’est moi… alors pourquoi pas toi ?! »
Une fois les échos de mes cris dissipés, il y eut un silence.
Un silence gênant.
Pour finir, Matsuda rompit le silence dans un murmure.
« … De toute façon… C’est un faux souvenir. »
Il voulait sans doute mettre un terme définitif à la conversation, mais je ne pouvais pas l’accepter si facilement.
« Mais… si ce n’est jamais arrivé… alors je ne peux plus faire confiance à mon propre cahier… Et si je ne peux plus, qu’est-ce qu’il me reste à croire… ? »
« Crois en moi. »
« Eh… ? »
« Crois en moi, et oublie ce qui est écrit là. »
Dans des circonstances normales, mon cœur aurait sans doute bondi à ces mots. Mais c’était impossible, à cet instant — et de fait, mon cœur ne battait pas plus vite que d’habitude. Un conflit s’y livrait, et le moindre battement que j’aurais pu sentir était noyé sous le bourdonnement de mes oreilles.
Les deux seules certitudes de ma vie s’entrechoquaient violemment, et je me retrouvais prise au milieu, comme un petit bateau pris dans la tempête.
Le "Cahier de mémoire de Ryoko Otonashi" était l’unique voie fiable vers mes souvenirs.
Matsuda était l’unique existence qui me reliait au reste du monde.
Et je me retrouvais soudain forcée de choisir entre les deux. Devais-je croire en moi-même ? Ou devais-je croire en Matsuda ?
… Je finis par parvenir à une conclusion.
« Tu as toujours été là pour moi, Matsuda… Alors, je vais faire de toi ma mémoire. »
Matsuda resta un moment silencieux, sous le lit. J’attendis, immobile et patiente. J’attendis qu’il me donne une réponse. Puis, il finit par la donner.
« Pour l’instant… c’est impossible. »
C’était exactement l’inverse de ce que j’avais espéré.
J’étais abasourdie, et en tentant de répondre, je parvins à peine à articuler quoi que ce soit.
« Tu ne peux pas maintenant… alors… quand le pourras-tu… ? »
« … Je ne sais pas. »
« T… Tu… ne sais pas… »
« De toute façon, c’est impossible pour l’instant. Je ne peux pas être avec toi en permanence. Il y a d’autres choses que je dois faire. »
Des choses qu’il devait faire… ? Alors, ça voulait dire…
« … Je vois. Tu dois te concentrer sur tes recherches, évidemment… Ce qui veut dire que, peu importe à quel point je te choisis, toi, tu ne peux pas me choisir en retour. »
Tout ce que je pus faire, ce fut murmurer à contrecœur ces mots de ressentiment.
« Non, ce n’est pas ça. Je… » On aurait dit que Matsuda était sur le point de dire quelque chose, mais il se retint à la dernière seconde. Il sombra dans le silence et n’ajouta rien.
J’attendis, j’attendis qu’il dise quelque chose. N’importe quoi.
« Si tu ne peux pas faire ça… alors au moins, guéris-moi… »
Mon visage devint brûlant, et le plafond se mit à se brouiller. Des larmes ruisselaient sur mes joues… et mon nez devait couler, c’est certain. Mais je ne pouvais plus arrêter le flot d’émotions qui se déversait de moi.
« Et si tu ne peux pas me guérir, fais au moins en sorte que je t’oublie, toi aussi ! » Ma voix tremblait tandis que je lui criais ces mots. « Ça me fait trop mal que tu sois la seule chose dont je me souvienne ! Je préférerais ne me souvenir de rien du tout ! »
La corde s’enfonçait plus profondément dans ma peau à mesure que je me débattais en pleurant. La douleur n’était rien comparée aux émotions dans lesquelles je me noyais.
« C’est bon, maintenant ! Laisse-moi oublier ! Laisse-moi t’oublier ! »
Il y eut un bruissement sous le lit. Aussitôt après, Matsuda se redressa et vint se tenir à côté de moi. Il baissa les yeux sur mon visage secoué de sanglots, sans dire un mot. Puis il glissa la main dans sa poche, en sortit quelques mouchoirs froissés et, sans un mot… m’essuya doucement le visage.
Je le regardai.
Des yeux en amande, enfoncés au milieu d’un visage d’une pâleur inquiétante. Des cheveux noirs et souples qui retombaient près du coin de ses yeux. De longs cils féminins. Un menton pointu. Des lèvres minces, des doigts fins et pâles. C’était Matsuda.
Mais son visage… son visage avait l’air solitaire.
Il me regarda de ses yeux solitaires, et essuya doucement les larmes et la morve de mon visage.
Pour une raison que j’ignore, ce fut… effrayant. Le regret monta en moi tandis que mes lèvres s’entrouvraient pour murmurer quelque chose.
Matsuda.
La main de Matsuda s’immobilisa. Il se détourna calmement et se dirigea vers son bureau. Bientôt, il disparut entièrement de mon champ de vision.
« M… Matsuda… » Je parvins enfin à parler de nouveau, mais —
« … J’ai un rendez-vous auquel je dois me rendre. » Je pouvais entendre sa voix, quelque part tout près. « On m’a confié le traitement d’un certain étudiant… Je ne peux pas le reporter. »
« … Tu pars ? »
« Je serai bientôt de retour. Nous reprendrons cette discussion à ce moment-là. »
Bientôt, j’entendis ses pas s’éloigner, puis le bruit solitaire de la porte qui se refermait.
… Il est parti…