Quand nous regagnâmes le dortoir, il était déjà plus de dix-huit heures et le soleil s'était entièrement couché. Avant d'atteindre ma propre chambre, je croisai une pensionnaire d'une autre piaule. En découvrant Kirigiri endormie sur mon dos et le garçon en gilet de costume, elle écarquilla les yeux.
« Yui… tu t'es trouvé de drôles de centres d'intérêt, ces derniers temps. »
« Fais comme si tu n'avais rien vu. »
Une fois dans ma chambre, je déposai Kirigiri, que je portais sur le dos, et l'allongeai sur le lit. Une marque atroce subsistait sur son cou pâle. Elle avait sans doute frôlé la mort pour de bon. La pauvre…
Lico, lui, parcourait ma chambre d'un œil curieux.
« Tiens donc… alors c'est ça, une chambre de dortoir de filles. »
« Arrête de fouiner ! »
D'un coup de pied, je poussai sous le lit les vêtements et les sous-vêtements qui traînaient çà et là.
« Lico, assieds-toi là un instant. »
« Bien. »
Lico s'assit bien sagement à genoux sur le plancher, un grand sourire aux lèvres.
« Quand Kirigiri sera réveillée, j'aurai un tas de questions à te poser… mais d'abord, dis-moi une chose. C'est vrai que tu es Rei Mikagami ? »
« Si vous entendez par là qu'il y a des gens qui m'appellent ainsi, alors oui. Mon vrai nom, je ne m'en souviens pas. Comme je vous l'ai déjà dit, mes parents sont morts très tôt, et quand j'ai repris conscience, j'étais dans un orphelinat. »
« Et le Rei Mikagami enregistré à la Bibliothèque des détectives, c'est…? »
« C'est moi. »
« Mais tu… euh… tu es de classe Triple-Zéro, non ? Tu te rends compte que c'est prodigieux ? Tu en as seulement conscience ? »
« J'en ai conscience, oui. C'est bien pour ça que je me retrouve traqué par toutes sortes de gens. »
« Tu as quel âge, maintenant ? »
« Douze ans, je crois. »
« Hein ? Attends une seconde, il y a quelque chose qui cloche dans le calcul… À quel âge t'es-tu inscrit à la Bibliothèque des détectives ? »
« Vers sept ans, je crois. Il me fallait une carte de la Bibliothèque pour résoudre une certaine affaire, alors je m'y suis inscrit. »
« Autrement dit, un gamin de sept ans est devenu Triple-Zéro en cinq ans à peine, le temps d'arriver à douze ans ? »
« Pour être exact, j'avais déjà mes trois zéros vers neuf ans. »
Voilà donc ce qu'on appelle un génie…
Il m'avait fallu trois ans pour ne gravir qu'un seul rang ; tel autre, à force de monter ses affaires de toutes pièces pour les résoudre, n'en avait grimpé que six… C'était sans doute parce que Rei Mikagami était passé Triple-Zéro en un clin d'œil, sitôt inscrit, que le Comité de rédemption des victimes de la criminalité n'avait pas réussi à percer son identité. Cela dit, la vraie raison tenait probablement davantage à son extraordinaire talent pour brouiller les pistes.
« Les affaires que j'ai résolues sous le nom de Rei Mikagami, la Bibliothèque des détectives les consigne toutes, immanquablement. Je me demande bien qui m'observait, et depuis où. »
« Sûrement les types du Comité, qui matent ça depuis leurs séances d'exhibition, le “Closed Circuit” ou je ne sais quoi. »
« Le Comité n'a rien à voir là-dedans. »
« Hein ? Mais la Bibliothèque des détectives et le Comité de rédemption sont de mèche en coulisses, non ? »
« Non. Ils ne sont pas liés. »
« Menteur, c'est faux, ça… parce que de toute façon, quoi qu'on en pense… »
« La Bibliothèque des détectives, fidèle à son principe fondateur, respecte scrupuleusement l'idée d'être “une base de données dénuée de toute idéologie”. En ne s'associant à aucune organisation, elle garantit la neutralité des détectives qu'elle répertorie. »
« Ce fameux principe, justement, ce n'était jamais que des paroles en l'air, non ? »
« Qui sait. »
Lico sourit et pencha la tête.
« Ah, là, tu t'es dit que ça n'avait aucune importance, pas vrai ? Tu as essayé de botter en touche. »
« Fufu, pardon. C'est que la Bibliothèque des détectives, au fond, ça ne m'intéresse pas beaucoup », dit Lico avec un rire d'enfant.
« Au moins, le Comité et la Bibliothèque n'entretiennent aucune relation de réciprocité. Si je devais résumer, je dirais que le Comité se contente d'exploiter la Bibliothèque de façon unilatérale. »
« …Ah bon ? »
« D'ailleurs, si le Comité et la Bibliothèque ne faisaient qu'un, ne serait-il pas étrange que le dossier de leur chef, Mikado Shinsen, ait été entièrement effacé ? Ceux de tous les autres sont restés intacts. »
« Ben ça, c'est parce que… si le dossier du chef d'une organisation criminelle pouvait être consulté à tout moment, ce serait fâcheux pour eux, non ? »
« Vous croyez ? Si le Comité pouvait manipuler à sa guise les rangs et les dossiers, à quoi bon laisser Shinsen se faire remarquer comme “le seul homme dont le dossier a été effacé” ? N'est-ce pas un peu trop voyant ? »
« Ah, c'est vrai… »
« Autrement dit, on doit en conclure que le Comité n'a aucun pouvoir d'intervention sur les rangs ni sur le contenu des dossiers. Plus précisément, je pense que, dès le départ, le Comité n'a jamais eu l'intention de placer la Bibliothèque sous sa coupe. Le Duel Noir comporte une dimension de spectacle, avec sa part de pari ; il faut donc garantir que les détectives convoqués dans la partie sont classés par une organisation neutre. En ce sens, pour le Comité aussi, la Bibliothèque des détectives se doit de rester neutre. Rien ne refroidit davantage le public qu'un match truqué. »
Le plaisir que le public tire du Duel Noir, c'est sans doute de regarder de vrais crimes. Avec, bien sûr, ici et là, une mise en scène destinée au spectacle.
« Mais cette fois-ci, le Duel Noir m'a délibérément choisie comme détective, non ? Tu appelles ça neutre, toi ? »
« Du moment qu'on ne dépasse pas les limites de la fourchette de coûts, sélectionner tel ou tel détective à sa guise n'a rien d'inéquitable. »
« Ça ne me satisfait pas pour autant, tout ça. »
Je jetai les douze lettres de défi par terre.
« Si l'on considère que cette partie engage le maintien ou non de Ryuzoji dans l'organisation, alors c'est bien peu cher payé. Sa valeur en tant que détective n'est pas assez légère pour se jouer sur douze malheureuses feuilles de papier. »
« Tu prends le parti de monsieur Ryuzoji, on dirait. »
« Oui. J'ai beaucoup de respect pour lui. »
« Et tu es du côté de qui, au juste ? Du Comité ? Ou du mien ? »
« On dirait une question d'amoureuse. »
Lico esquissa un sourire gêné, comme s'il s'amusait à jouer les amoureux. Je savais qu'un poison se cachait dans ce sourire-là. C'en était presque effrayant : je risquais à tout moment de me laisser prendre, étourdiment.
« Au moins, je veux croire que tu n'es pas un ennemi. »
« Si vous voulez bien le croire, j'en suis heureux. »
Lico souriait, l'air sincèrement ravi.
Ce garçon était un détective de rang Triple-Zéro, et pourtant il ne tirait pas la moindre vanité de ses brillants états de service. Il suivait son cœur et se passionnait pour la résolution des énigmes… Je me doutais bien qu'il devait être ce genre de personne ; n'empêche, j'ignorais toujours pourquoi il travaillait comme homme à tout faire de Ryuzoji, posté au plus près du Comité. Il y avait décidément trop de mystères autour de lui. Beaucoup de choses que je devais lui soutirer.
Comme je cherchais par quoi commencer, Kirigiri, sur le lit, se redressa en gémissant. Elle toussa, le souffle douloureux.
« Ça va, Kirigiri ? Tiens, bois un peu d'eau. Tu es sûre que tu n'as pas besoin d'aller à l'hôpital ? »
« Oui… aucun problème. »
Elle me répondit d'une voix éraillée, puis but une gorgée d'eau à la bouteille. Ce n'était sans doute pas que sa gorge : elle devait être blessée un peu partout. Pourtant, elle s'efforçait de faire bonne figure. M'inquiéter davantage risquait, au contraire, de froisser sa fierté. Je décidai de reprendre là où nous nous étions arrêtées.
« J'étais justement en train de l'interroger. »
Je désignai Lico, sagement agenouillé.
« Figure-toi que… ce garçon, c'est Rei Mikagami. »
« Je m'en doutais », dit Kirigiri en se massant la gorge.
« Tu le savais déjà ? »
« Je le soupçonnais, c'est tout. Quand vous me l'avez présenté, Yui, vous avez seulement dit que c'était un ami ; et pourtant, allez savoir comment, il connaissait mon nom. »
« Je les avais peut-être appris, votre visage et votre nom, chez Ryuzoji ? » répliqua Lico, le sourire intact.
« En ce cas, vous auriez dû être pour le moins surpris de me voir. Car, du point de vue de Ryuzoji, je suis la proie qu'on traque en ce moment même : ma seule présence en ces lieux aurait dû être impossible… Quoi qu'il en soit, ce qui m'a convaincue que vous n'étiez pas n'importe qui, c'est de vous avoir vu réagir face aux tueurs. »
« Vu la situation, je ne pouvais guère me permettre de cacher mon jeu. Cela ressemble peut-être à une excuse, mais une fois écartés les tueurs réunis dans le grand magasin, je comptais bien tout avouer. C'est la vérité. »
« Mouais, c'est ça. »
Je lorgnai Lico du coin de l'œil.
« Et d'abord, comment as-tu atterri chez monsieur Ryuzoji ? »
« Si je ne baigne pas en permanence dans l'insolite, je me réduis en cendres et je meurs. »
Lico eut un sourire paisible. Il y avait, dans ce sourire, une gravité trop sincère pour qu'on pût la prendre pour une plaisanterie.
« Voilà pourquoi je m'étais infiltré dans le château de Ryuzoji, l'endroit du monde où se concentre la plus grande densité de mystères. Hélas, si le nombre était irréprochable, la qualité, elle, était si médiocre que j'en étouffais. »
« Tu as la cervelle bien difficile, toi. »
« Décidément, plutôt que de rester en un seul endroit, il semble que voyager me convienne mieux. Quelque part dans ce monde, il doit forcément exister un something mysterious qui m'attend », dit Lico avec le sourire d'un gamin à la veille des grandes vacances.
Un détective qui poursuit le mystère à l'état pur — c'est là, sans doute, une autre façon d'exister en tant que détective. Comparé à ceux qui sont entravés par l'idée de protéger ceci, de sauver celui-là, il était infiniment libre et limpide.
« Est-ce que monsieur Ryuzoji sait que tu es Rei Mikagami ? »
« Je crois qu'il l'ignorait au moment où il m'a engagé. Et jusqu'à hier, il en était au stade du soupçon : je pouvais être Rei Mikagami, sans plus. Ce soupçon, aujourd'hui, va sûrement se muer en certitude. »
« Pourquoi ? Monsieur Ryuzoji nous surveillait depuis quelque part ? »
« Non. Je pense qu'une partie des tueurs avaient été engagés par Ryuzoji », dit Lico, impassible.
« Hein, m-mais pourquoi ? »
« Pour me tuer, bien sûr — ou, plus exactement, pour vérifier que je suis bien Rei Mikagami. Au final, j'ai laissé tous les tueurs en vie, sains et saufs ; le rapport ne tardera donc pas à remonter jusqu'à Ryuzoji. »
« “Rei Mikagami se montrera à la gare de Meyura” : cette information aussi a forcément été divulguée par Ryuzoji », dit Kirigiri, assise au bord du lit.
« A-attends une minute, qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi monsieur Ryuzoji ferait-il une chose pareille ? »
Kirigiri considéra mon affolement d'un air impassible et entreprit de m'expliquer :
« Tout avait été arrangé d'avance. Pour commencer, Ryuzoji a répandu une fausse information et envoyé à destination les tueurs qu'il avait recrutés — sans leur dire la vérité, cela va de soi. En même temps, il vous a imposé de force un Duel Noir, Yui, vous mettant dans une situation telle que, pour le résoudre, vous deviez vous rendre à la gare de Meyura. Il s'est ainsi ménagé un prétexte tout naturel pour y envoyer Lico vous prêter main-forte. Que les tueurs tombent sur Lico était dès lors dans l'ordre des choses. »
« Tout ça devient de plus en plus embrouillé. Si c'est vrai, alors ces douze lettres de défi n'étaient qu'un piège depuis le début, monté juste pour démasquer Rei Mikagami ? »
À y réfléchir ainsi, le jeu auquel Ryuzoji s'était livré avec moi — me faire choisir entre l'enveloppe noire et l'enveloppe blanche — prenait un sens bien plus profond. C'était une épreuve, destinée à vérifier si j'étais quelqu'un qui ferait tout ce qu'il voudrait… autrement dit, au moment où Mikagami voudrait tuer ces tueurs, Ryuzoji avait besoin de quelqu'un sur place pour l'en empêcher.
« Voilà qui éclaire pourquoi il gardait à ses côtés, comme homme à tout faire, quelqu'un qu'il n'employait que depuis six mois : c'était sans doute pour mettre au jour ma véritable identité. »
Lico avait l'air de parler de quelque chose qui ne le concernait en rien.
« Franchement… c'est à cause de toi que je me suis fait mener en bateau d'un bout à l'autre. Dire que tout ça n'était qu'un piège pour forcer Mikagami à sortir du bois… Enfin… bon, si ces lettres de défi ne sont que des leurres, ça me soulage. »
Je poussai un long soupir de soulagement.
« Sauf que c'est précisément en cela que Ryuzoji est redoutable : il ne fonctionne pas ainsi », dit Lico avec un haussement d'épaules.
« Ces lettres de défi ne sont pas des leurres. Elles sont bien réelles. Et c'est là que réside la raison pour laquelle on surnomme Ryuzoji le génie de la pensée parallèle et du multitâche. Il a l'art de charger une seule et même action de plusieurs significations à la fois, simultanément, en parallèle. »
« Hein… alors le Duel Noir a vraiment commencé ? »
« C'est cela même. »
…Mon cerveau ne suivait plus la cadence.
Combien de mèches Ryuzoji avait-il bien pu allumer aux quatre coins du pays ? Et lui, sans bouger de sa place, pouvait tout faire sauter d'une simple pression sur l'interrupteur qu'il tenait en main. Se faire l'ennemi du détective en chambre, c'était donc cela : une chose aussi terrifiante.
« Le Duel Noir ne fait que commencer ; il reste encore largement de temps », dit Lico, le sourire insouciant.
Il restait environ cent soixante et une heures. De quoi voir venir — ou bien pas assez du tout : les deux à la fois.
« Au fait, Lico. Connaissez-vous le contenu de ce Duel Noir ? » demanda Kirigiri en fixant Lico d'un regard acéré.
Lico secoua la tête de droite et de gauche.
« Lorsque Ryuzoji travaillait, en principe, on ne me laissait pas entrer dans sa pièce. Et même quand je l'observais œuvrer à ses côtés, parmi toutes les affaires qu'il menait de front, parvenais-je seulement à distinguer laquelle relevait du Duel Noir…? »
« Vous y êtes parvenu, n'est-ce pas ? »
« Hein ? »
« Vous l'avez percé à jour. Quelqu'un comme vous, forcément. »
« Qui sait. »
Lico pencha la tête en souriant, l'air de faire l'innocent.
« Réponds franchement, Lico. »
Je le pressai.
« Tu es du côté de qui, au juste ? »
« Je n'en sais trop rien. »
Lico écarta les mains.
« Tu n'en sais rien sur quoi ? Il y a quelque chose que tu ne comprennes pas, toi ? »
« La gauche ou la droite, A ou B, l'ami ou l'ennemi… La raison qui pousse à tracer ainsi des lignes, et celle qui pousse à se ranger d'un côté ou de l'autre, m'échappent. N'est-ce pas du pareil au même, dans un cas comme dans l'autre ? C'est parce que les gens aiment tracer des lignes que ce monde a connu d'innombrables guerres… »
« Malheureusement, on n'a plus le temps de philosopher. Lico, ça, au moins, tu le comprends, non ? »
« Vous avez besoin de moi ? »
« J'ai besoin de toi. S'il te plaît, prête-moi main-forte. »
« En ce cas, j'ai une condition. »
« Une condition… ? D'accord, vas-y. »
« Embrassez-moi. »
« …Hein ? »
« Un baiser magique, qui accomplit des miracles. »
« N-ne dis pas de bêtises. »
« Sur la joue, ça ira. »
« S-sur la joue ? Juste la joue ? »
« Yui, vous n'avez tout de même pas l'intention d'accepter une condition pareille ? »
« É-évidemment que je ne vais pas accepter ! »
« Quel dommage. Dans ce cas, je m'en retourne. »
« A-attends ! »
J'arrêtai Lico, qui s'apprêtait à se lever.
« D'accord, d'accord, c'est bon. Assieds-toi, Lico. »
« Yui, vous êtes sérieuse ? »
« Qu'est-ce que tu veux que je fasse. Une bise sur la joue, c'est une simple politesse. »
« En ce cas, prenez un air un peu plus enjoué », dit Lico en levant les yeux vers moi.
« Écoute, que les choses soient claires : un baiser magique, c'est ce qu'un prince offre à une princesse… Ce que je vais faire, moi, ce n'est qu'un simple… »
« Je sais, c'était pour rire. »
Lico leva les mains en signe de reddition.
« Je n'ai pas besoin de magie. Depuis le début, je suis de votre côté, mademoiselle Yui. »
« Espèce de… »
J'eus une furieuse envie de rouer de coups le gamin devant moi, mais je me retins. Si je ne maîtrisais pas ma colère, j'avais perdu d'avance.
« D'abord, pour savoir si je connais le contenu de ce Duel Noir, la réponse est non. Je n'en connais ni le contenu ni les solutions. Réfléchissez : Ryuzoji m'a toujours soupçonné d'être peut-être Rei Mikagami. Comment aurait-il pu confier ses secrets à quelqu'un comme moi ? »
« Eh bien dans ce cas, il fallait l'expliquer dès le départ. »
« Tant que j'y suis, autant tout vous avouer : si je m'étais infiltré chez Ryuzoji, ce n'était pas seulement par soif de mystères. En réalité, j'enquêtais sur le Comité de rédemption des victimes de la criminalité. »
« …Et pourquoi tu n'en as pas parlé plus tôt ? »
Ah, c'est exaspérant.
« Sans doute parce que j'espérais que vous le devineriez de vous-mêmes… Quoi qu'il en soit, depuis un an environ, les gens qui m'approchent se sont brusquement multipliés. Tous des détectives dépêchés par le Comité. J'ai fini par comprendre qu'un certain Mikado Shinsen cherchait à me rallier — et que, si je refusais, il comptait me tuer. »
Il semblait donc que le Comité, lui aussi, comptât se servir de Mikagami. En toute logique, quand on cherche à renforcer sa puissance, on choisit naturellement des individus au rang élevé.
« Voilà pourquoi je me suis infiltré dans le château de Ryuzoji : pour sonder un moment les mouvements du Comité. À dire vrai, si le Comité avait su éveiller mon intérêt, je les aurais rejoints. »
« Tu n'as vraiment aucune ligne de conduite, dis donc… »
« C'est que je n'ai aucune doctrine sur la manière d'être détective », dit Lico avec un sourire espiègle.
Et il l'admet lui-même, en plus.
« Seulement, le Comité reste, en définitive, un fabricant d'énigmes. J'ai beau aimer les mystères, je n'ai aucune envie de rédiger moi-même les sujets d'examen ; j'ai donc perdu tout intérêt pour le Comité. Plutôt que cela, je préférerais de loin être le détective convoqué par le Duel Noir pour en résoudre les énigmes ; seulement, avec trois zéros, il semble qu'on ne soit guère appelé… »
Plus les coûts engagés dans le Duel Noir sont élevés, plus le rang du détective convoqué l'est aussi. Or convoquer un détective de rang Triple-Zéro exigerait des frais considérables ; et, psychologiquement, jamais ou presque un criminel n'irait empiler une somme pareille.
« En conclusion : je veux bien vous aider, toutes les deux, dans ce Duel Noir. Je veux résoudre cette énigme. Permettez-moi, je vous en prie, de vous prêter main-forte. »
« Aaah, sérieusement, si tu l'avais dit dès le début, on aurait gagné du temps ! » dis-je en me grattant la tête.
« Avec toi, on ne sait jamais si tu es sincère ou retors. »
« Vous êtes d'une belle simplicité, mademoiselle Yui. »
Il avait dit cela d'un air innocent ; je lui assenai une bonne taloche sur la tête — enfin, seulement en imagination ; dans les faits, je me retins.
« Bref, je compte sur toi. Ça nous arrange bien que tu nous donnes un coup de main. »
Je tendis la main pour la serrer à Lico, mais il se contenta d'un large sourire sans la prendre.
« …Qu'est-ce qu'il y a ? »
« C'est vraiment prudent, de m'accepter aussi facilement ? »
« Qu'est-ce que tu vas encore inventer ? »
« Mademoiselle Kirigiri, elle, ne semble pas m'accorder une telle confiance. »
Cette fois, le problème venait d'elle.
Kirigiri fixait toujours Lico d'un regard acéré — presque mauvais, pourrait-on dire.
« Qu'est-ce qu'il y a, Kirigiri ? Tu n'arrives pas à faire confiance à Lico ? »
« Mikado Shinsen… » murmura-t-elle.
« Cet homme est capable de prendre l'apparence de n'importe qui. »
À ces mots, je tressaillis.
Le détective Variationniste, expert en travestissements et déguisements — Mikado Shinsen.
« Je vois : vous vous demandez si je ne serais pas Mikado Shinsen ? »
« Ça, ça m'étonnerait franchement », dis-je sans attendre.
« Parce que, quoi qu'on en dise, Lico est nettement plus petit. Plus petit que Kirigiri, même, tu te rends compte ? Le Shinsen qu'on a vu à l'hôtel Norman était au minimum plus grand que moi. Aussi doué soit-il pour le déguisement, se rapetisser à ce point, c'est impossible. »
« À l'inverse, se faire paraître plus grand, c'est tout à fait possible », répliqua Kirigiri.
« C'est peut-être vrai… mais comme, dans les faits, c'est Lico qui est le plus petit, ça n'a aucun sens de le soupçonner, non ? »
« Non. Et si l'apparence actuelle de Lico était la vraie, et que le Shinsen vu à l'hôtel n'était que le déguisement ? De fait, le Shinsen qui s'était présenté à l'hôtel ce jour-là portait bien un déguisement quelconque. »
« En théorie, c'est possible. »
Lico ne le nia pas.
« S-si c'est comme ça, alors moi aussi, je pourrais être Shinsen déguisé en moi ! »
« Vous, Yui, vous êtes forcément l'authentique. »
« Comment peux-tu en être aussi sûre ? »
« …P-parce que… c'était doux. »
Kirigiri détourna le visage.
Alors, si elle m'a sauté au cou pour me serrer dans ses bras hier, c'était pour vérifier mon identité…
« Lico, trouve quelque chose à répondre, toi. »
« C'est difficile, ça. C'est ce qu'on appelle la preuve diabolique. On aura beau en discuter, on n'aboutira jamais qu'à une seule réponse : “Lico est peut-être Mikado Shinsen, ou peut-être pas.” »
« Tu recommences à tout compliquer. Tu n'as qu'à dire “non, je ne le suis pas”, point. »
« Non. Je ne suis pas Mikado Shinsen. »
Pourtant, le regard acéré de Kirigiri ne se radoucit pas le moins du monde.
« Kirigiri, tu ne le crois pas ? »
« À vrai dire, je le crois à soixante pour cent environ. »
« Voilà un chiffre bien délicat. »
Lico haussa les épaules avec un sourire résigné.
« Et sur quoi reposent ces soixante pour cent ? »
« La voix. Vous n'avez pas encore mué, alors que Shinsen, lui, avait nettement une voix d'homme adulte. »
« C'est vrai, ça ! Aussi doué soit-il pour le déguisement, passer à volonté d'une voix d'avant la mue à une voix d'après, ça, il ne le peut pas. »
Non… ou bien Shinsen en serait-il capable ?
Cette idée me traversa l'esprit, mais je n'y prêtai pas davantage attention.
« Vous me croyez, maintenant ? »
« Je vous l'ai dit, dès le départ je vous crois à soixante pour cent. »
« Alors faites la paix : une bonne poignée de main, tous les deux. À soixante pour cent de votre énergie habituelle, ça suffira. »
Kirigiri tendit la main de mauvaise grâce, et Lico la lui serra avec déférence, tout sourire.
« Voilà, vous êtes amis maintenant. Ah, c'est vrai, serre-moi la main à moi aussi : on ne l'a pas fait, tout à l'heure. »
Je tendis la main à Lico, qui y répondit de bonne grâce. Sa main était aussi petite que celle d'une fille ; impossible, vraiment, que ce fût celle de Shinsen.
« Bon, on va enfin pouvoir avancer. »
J'alignai sur le sol les douze lettres de défi.
Toutes ces lettres correspondaient à des affaires censées se produire prochainement. Peut-être même certaines avaient-elles déjà eu lieu, à l'heure qu'il était. Et nous devions résoudre ces douze affaires, sans exception.
Je déployai ma baguette télescopique et poursuivis, tel un général haranguant ses troupes, face à Lico, sagement agenouillé à terre, et à Kirigiri, assise au bord du lit.
« Pour venir à bout de ce Duel Noir, il est exclu que nous agissions tous les trois ensemble : nous n'y arriverons jamais. Il faut nous répartir le travail et avancer dans nos investigations. Jusque-là, pas d'objection ? »
Lico et Kirigiri hochèrent la tête en signe d'accord.
« Par chance, douze divisé par trois, ça fait quatre affaires chacun : on peut répartir ça équitablement… »
Tout en parlant, je sentis le vertige me gagner. Quatre affaires ? Résoudre une seule affaire mettait déjà ma vie en jeu, et il faudrait maintenant que j'en règle quatre en même temps, toute seule ?
« Commençons par repérer les lieux choisis comme théâtres des affaires, puis regroupons par paquets de quatre celles qui sont géographiquement proches. »
« Excusez-moi, professeur. »
« Qu'est-ce qu'il y a, Lico ? »
« En réalité, nous ne sommes pas obligés de nous rendre sur chaque scène de crime. Une fois les affaires survenues, nous pouvons tirer parti des informations de la police pour en connaître toutes les données de base, n'est-ce pas ? Mieux vaudrait procéder à la manière du détective en chambre. »
« Ça reviendrait à laisser sciemment se commettre les crimes annoncés, non ? Ça, c'est absolument hors de question ! »
La lettre de défi est aussi une annonce de crime. Pour peu que le détective fasse travailler ses méninges, il est possible de prévenir l'affaire avant qu'elle ne survienne.
« Malgré tout, je crois qu'il sera impossible de toutes les résoudre. »
Kirigiri secoua lentement la tête.
« Dans le pire des cas, on risque de se retrouver immobilisées tout le temps restant dans un seul et même endroit. Comme la dernière fois, à l'hôtel… Cette fois-ci, il y a même un paquebot de croisière dans le lot. Une fois en mer, on ne pourra sans doute plus revenir par ses propres moyens. »
« O-oui… c'est vrai. »
« Si l'on tient compte de cela, mieux vaudrait répartir les affaires selon les coûts plutôt que selon les lieux. On les classe par ordre de coût, on commence par les moins chères, et ensuite, libre à chacun de procéder du plus cher au moins cher, ou l'inverse — comme il veut. »
« Alors commençons par ranger ces lettres de défi par coût… »
« Dites, on peut se dépêcher un peu ? »
Lico écarta les deux mains, l'air de s'ennuyer déjà.
« Si vous me laissez tout faire, je vous règle toutes ces affaires dans les temps. »
« Même toi, tu ne pourrais pas faire une chose pareille. »
« Si, je le peux. »
L'expression de Lico restait lumineuse et enjouée.
S'il s'agissait de lui, c'était peut-être vraiment possible.
…À dire vrai, en comptant la famille Kirigiri, ce Duel Noir opposait depuis le début, dans les deux camps, des détectives de rang Triple-Zéro. Ryuzoji avait dû prévoir de longue date que Lico — Mikagami — entrerait dans la partie du côté des détectives. L'ennemi, dans l'esprit de Ryuzoji, ce n'était pas moi, mais Mikagami. Ou peut-être aussi Kyoko Kirigiri : elle avait beau être une débutante, au rang encore modeste, eux ne semblaient pas la voir ainsi.
À bien y réfléchir, ma propre implication dans une bataille pareille commençait à n'être plus que franchement déplacée.
Ne ferais-je pas mieux de tout leur laisser…
« Laquelle donnera l'affaire la plus extraordinaire ? »
Tel un chiot à qui l'on vient de donner un jouet, Lico choisissait ses lettres de défi, les yeux brillants, prêt à frétiller de la queue d'un instant à l'autre.
« Sans deux ou trois morts, les énigmes manquent de profondeur. N'est-il pas probable que les affaires les plus coûteuses soient des meurtres en série ? Et la façon dont ces armes vont être employées, voilà aussi un point du plus haut intérêt, haaa, haaa… »
Il s'échauffait.
…Décidément, ça n'allait pas du tout.
En tant que détective, il n'était entravé par aucune contrainte, parfaitement libre ; mais, dans le même temps, tout sens moral et tout sens de la justice lui faisaient défaut. Son seul intérêt était de résoudre l'énigme et de mettre au jour la vérité des affaires mystérieuses. Quant à leurs conséquences, il s'en moquait éperdument.
Je ne pouvais pas tout lui laisser.
Mais je n'avais, moi, aucun talent pour résoudre les affaires.
S'il pouvait seulement me céder une parcelle de son talent, j'irais sauver des gens dans le monde entier…
« …Je sens que je perds soudain toute confiance en moi. »
Je repliai ma baguette et m'affalai sur place.
« Yui, les affaires n'ont même pas encore commencé. »
« Je sais bien… »
C'était rageant d'être la seule à se révéler parfaitement inutile.
Mais si je baissais la tête maintenant, alors là, je ne vaudrais vraiment plus rien. Au moins, je devais regarder devant moi, la tête haute.
« Kirigiri, quoi qu'on en dise, je continue de penser que nous devons nous rendre sur les lieux pour sauver des gens. C'est une bataille qui engage l'honneur du détective. »
« Yui… »
Kirigiri me dévisagea, l'air soucieux.
À ses yeux, je devais ressembler à une mauvaise élève qui se crispe avant un examen — un spectacle, sans doute, assez navrant.
Et pourtant, je devais avancer. En croyant à l'espoir qui m'attendait au bout du chemin.
« Dites, Yui, et si nous faisions comme ceci ? » dit Kirigiri en touchant le bout de sa tresse à trois brins.
« Je suis d'accord pour qu'on se répartisse les affaires, mais plutôt que de nous séparer chacun de notre côté, que diriez-vous, vous et moi, de former une équipe à deux ? C'est plus… rassurant, d'être ensemble. »
Elle avait eu du mal à prononcer la dernière phrase.
M'associer à Kirigiri ne ferait que l'encombrer — voilà ce que j'allais dire, mais je me ravisai.
Soudain, je compris.
Dans le Duel Noir, de par la nature même du jeu, le rôle du détective ne peut être éliminé. Cette fois, le détective, c'est moi : le criminel n'a donc même pas le droit de me blesser.
C'est vrai — il existait au moins une chose dont, moi aussi, j'étais capable.
Devenir le bouclier qui te protège.
« C'est entendu, Kirigiri. Toi, tu te concentres sur tes déductions. Récolter les indices, envoyer valser les criminels, ce genre de choses, je m'en charge entièrement. »
« Et moi, je reste tout seul ? »
Lico s'immisça dans la conversation.
« Les affaires dont on s'occupe, on va les partager moitié-moitié entre toi et nous. Soit six chacun. Comme ça, par rapport à une division en trois, tu auras deux énigmes de plus à résoudre. Ça te va ? »
« Dans ce cas, ça me convient », dit Lico avec un sourire radieux.
Au fond, il était peut-être plus simple qu'on ne l'aurait cru.
« Bon, je continue. »
Je ramassai les douze lettres de défi.
« Pour ce qui est de savoir qui s'occupe de quelle lettre… »
« Elles ont toutes l'air si intéressantes que j'hésite. »
« Lico, ne dis pas “intéressantes”. Des gens risquent de mourir. »
« Pardon. »
Lico s'excusa de bonne foi.
« Mais comme choisir nous ferait perdre du temps, pourquoi ne pas les attribuer au hasard ? »
« Hmm, c'est vrai. »
À en juger par les seules lettres de défi, impossible de dire quelles affaires se produiraient réellement ; à ce stade, faire le difficile ne rimait sans doute pas à grand-chose.
« Alors, je mélange. »
Lico empoigna les douze lettres de défi, les leva au-dessus de sa tête et les lança en l'air. Et là —
« Hop ! »
Tirées de la veste qu'il avait pliée et posée à terre, il avait, sans que je m'en aperçoive, glissé six fléchettes entre ses doigts, comme un jongleur ; d'un seul revers de la main, il les projeta toutes les six.
L'une d'elles frôla mes yeux, et je me rejetai en arrière par réflexe.
Tac, tac : dans un bruit sec et léger, les fléchettes se plantèrent un peu partout sur les murs et le plafond de la chambre. Et chacune avait épinglé une lettre de défi. Une adresse proprement surhumaine. En y regardant de plus près, l'une des fléchettes s'était fichée dans mon manteau, suspendu au portemanteau.
« Kyaa — qu'est-ce que tu fabriques ! »
« Les lettres qui ont été transpercées, c'est moi qui m'en charge. »
Sans prêter la moindre attention à mes paroles, Lico, tout joyeux, retirait les fléchettes une à une.
Je rassemblai les lettres de défi éparpillées sur le sol. Puis, assise à côté de Kirigiri, je passai en revue avec elle les six lettres dont nous avions la charge.
Première lettre :
Lieu : bar « Goodbye » — 20 millions de yens
Arme du crime : couteau de poche — 5 millions de yens
Arme du crime : charybdotoxine — 30 millions de yens
Arme du crime : corde — 3 millions de yens
Technique : chambre close — 20 millions de yens
Coût total : 78 millions de yens
Deuxième lettre :
Lieu : Musée des instruments de torture de l'Europe occidentale médiévale — 30 millions de yens
Arme du crime : vierge de fer — 30 millions de yens
Technique : chambre close — 80 millions de yens
Coût total : 140 millions de yens
Troisième lettre :
Lieu : manoir hanté de Takeda — 30 millions de yens
Arme du crime : dōtanuki — 20 millions de yens
Technique : chambre close — 100 millions de yens
Divers : élastiques — 1 million de yens
Coût total : 151 millions de yens
Quatrième lettre :
Lieu : institut Kareobana — 30 millions de yens
Arme du crime : bougie — 20 millions de yens
Technique : chambre close — 150 millions de yens
Coût total : 200 millions de yens
Cinquième lettre :
Lieu : institut Libra pour jeunes filles — 200 millions de yens
Arme du crime : barre de fer — 3 millions de yens
Technique : chambre close — 150 millions de yens
Coût total : 353 millions de yens
Sixième lettre :
Lieu : Institut de développement des facultés gémellaires — 50 millions de yens
Arme du crime : couteau de poche — 5 millions de yens
Technique : la chambre close ultime — 500 millions de yens
Divers : chaînes — 3 millions de yens
Divers : cadenas — 3 millions de yens
Coût total : 561 millions de yens
(par ordre de coût croissant)
« Eh, dis donc, Lico, on a de notre côté un truc qui devrait te plaire. Ça te dirait, un échange ? »
Je parlais de la lettre de défi la plus chère. Un coût élevé signifiait une affaire compliquée, et je voulais l'éviter autant que possible.
Mais Lico secoua la tête.
« Ne me faites pas miroiter des choses aussi tentantes, je vous en prie, ouhouhou… »
Lico refusait en se tortillant.
« Si l'on se met à réfléchir à quoi échanger, on n'aura jamais assez de temps. Tenons-nous-en à cette règle. Sinon, je ne pourrai bientôt plus contenir mon envie. »
Il s'extasierait probablement devant une simple photo de Stonehenge ou des pyramides… J'aurais bien voulu essayer, mais ce n'était pas le moment de s'amuser.
« Seule cette lettre à cinq cents millions porte, comme Technique, la mention “chambre close ultime”. »
Kirigiri considérait toujours les choses avec le même sang-froid.
« Je me demande à quoi peut bien ressembler une chambre close qui coûte cinq cents millions de yens. »
« D'ailleurs, est-ce que des coûts pareils relèvent seulement de mon rang à moi ? »
Je savais qu'il fallait 1,3 milliard pour convoquer un détective de rang Double-Zéro ; et moi, qui ne possédais pas le moindre zéro, je devais m'attaquer à une affaire à cinq cents millions de yens ?
Avec cinq cents millions de yens, on pouvait tout faire. Pour peu qu'on ait l'argent, l'éventail des manières de tuer s'élargissait à l'infini. Si c'était l'argent du criminel lui-même, passe encore ; mais cet argent, c'était le Comité de rédemption des victimes de la criminalité qui le tendait, sous des dehors charitables. C'est peut-être là que résidait toute l'horreur de ce Duel Noir.
« Bon, puisque la répartition des rôles est réglée, je vais bientôt rentrer. »
Lico se leva, les lettres de défi à la main.
« Tu rentres déjà ? »
« Oui. J'ai tellement hâte d'ouvrir les portes des chambres closes. »
« Au fait, tu rentres où, au juste ? »
« Aujourd'hui, je retourne chez Ryuzoji. »
« Hein ? Mais monsieur Ryuzoji et toi, vous êtes ennemis désormais, non ? Il va te laisser entrer ? »
« Ryuzoji n'est pas si étroit d'esprit. Et puis je ne serais pas mesquin au point de lui tomber dessus par surprise dès qu'il a le dos tourné. D'ailleurs, j'ai encore du travail là-bas. »
« Du travail ? »
« Recevoir les informations de la police et vous les transmettre, c'est mon métier d'origine. N'hésitez pas à me contacter en cas de besoin : je vous ferai parvenir les renseignements. »
« On dirait un espion. Monsieur Ryuzoji va vraiment te donner les informations, dans ces conditions ? »
« Ne vous en faites pas pour ça : c'est un homme juste. »
De fait, le doute n'avait guère de place. S'il avait seulement voulu se débarrasser de moi, les moyens n'auraient pas manqué ; or il m'avait loyalement défiée en combat. Cet excès d'équité était sans doute l'une des raisons qui faisaient de lui un sauveur.
« Bon, alors mettons-y tout notre cœur, chacun de notre côté. »
« Oui. On compte sur toi, Lico. »
Nous nous séparâmes devant l'entrée du dortoir.