Volume 2 Chapitre 3

Les redoutables dix-huit heures approchaient, inexorablement.

Assise auprès de Kyoko, je tuais le temps en lisant un roman de poche : Meurtres dans le décagone, une intrigue policière où un groupe d'étudiants, réunis sur une île déserte, se faisaient assassiner un à un. Étrangement, malgré la noirceur du livre — et celle, tout aussi épaisse, de la situation —, je me sentais étonnamment en paix. Sans doute avais-je éprouvé tant de frayeur ces derniers temps que j'en étais devenue insensible.

En face de nous, Suisei se tenait jambes croisées, parfaitement immobile et silencieux, comme en méditation. Chez un homme aussi excentrique, ce calme avait quelque chose d'incongru.

Non loin de lui, quatre personnes — Seiunsai, Yuzen, Akio et Meruko — jouaient aux cartes. Au Daifugō, plus précisément. À en juger par leur babil, ils s'amusaient ferme.

Mikado, lui, lisait un ouvrage savant, sans doute trop ardu pour moi. Son expression posée, presque illuminée, dégageait une singulière sérénité d'esprit.

Sae restait avachie sur le canapé, la tête basse. Dormait-elle ? De temps à autre, elle marmonnait des bribes incohérentes dans un souffle, ce qui, à vrai dire, avait quelque chose d'inquiétant.

Quant à Taehime, elle s'affairait au comptoir de la réception, sans doute pour tenir son rôle de femme de chambre. Dire que j'ignorais qu'elle était détective, elle aussi… Voilà qui ne faisait que compliquer les choses. Et si d'autres encore mentaient sur leur identité ?

Je remarquai Suisei jeter un coup d'œil à sa montre. Je l'imitai et consultai l'heure sur mon téléphone.

Plus que cinq minutes.

Les joueurs de cartes se firent visiblement nerveux, suspendant leur partie dans l'attente.

« Plus très long, maintenant », chuchotai-je à Kyoko. Elle hocha la tête et renoua sa tresse à trois brins.

L'heure fatidique était enfin venue.

Clac !

Un bruit imprévu retentit dans le hall à l'instant précis où l'horloge marqua dix-huit heures. Les autres semblaient l'avoir entendu aussi. Je balayai la salle du regard, cherchant d'où provenait le son.

Suisei se leva du canapé. « Une porte vient de s'ouvrir », annonça-t-il. « Suivez-moi, tout le monde. » Il se dirigea vers la source du bruit — plus précisément, vers un solide double battant.

Nous lui emboîtâmes docilement le pas, et il posa la main sur la poignée.

« C'est ouvert », dit-il. Et il poussa la porte d'un geste vigoureux.

La vente allait enfin commencer.

Qu'est-ce qui nous attendait… ?

La porte révéla ce qui paraissait être la salle à manger. Une grande table trônait au centre, recouverte d'une nappe blanche. Dix chaises étaient alignées, cinq de chaque côté, et un service de vaisselle et de couverts était déjà dressé.

Le plafond était si haut qu'il semblait monter jusqu'au deuxième étage. Au-dessus de nous, des coursives en balcon faisaient le tour de la pièce, permettant d'embrasser tout le rez-de-chaussée d'en haut. En face, deux escaliers conduisaient à ces balcons, la table dressée entre eux. Hélas, je ne pouvais apercevoir le moindre coin de ciel : les fenêtres étaient hermétiquement condamnées. Un autre lustre nous surplombait, éclairant la salle. Aucune présence, hormis la nôtre, bien entendu.

Nous pénétrâmes ensemble dans la salle, scrutant les lieux avec prudence. Deux choses retinrent notre attention, à gauche de l'entrée. La première : un grand panneau lumineux. Des chiffres rouges y défilaient en temps réel.

111:57:48

Le dernier nombre décroissait sans relâche — 48… 47… 46… Les autres restaient perplexes, mais je fis vite le rapprochement.

C'était le temps restant du Duel Noir.

À côté du panneau se dressait une petite cabine, de la taille d'une cabine téléphonique, munie d'une porte sur sa façade : on pouvait y entrer.

« Qu'est-ce que c'est… ? » demanda Yuzen.

« Attention, c'est peut-être dangereux. N'y entrez pas à la légère… », le prévins-je. Je vis Meruko se mettre à trembler et s'éloigner à petits pas de cette cabine sinistre.

Au-delà, contre le mur, une cheminée garnie de bûches. Si nous avions besoin de chaleur, il était bon de savoir qu'elle était là. Par chance, l'hôtel disposait déjà du chauffage, et nous n'en aurions pas l'usage de sitôt.

« Soyez les bienvenus, je vous prie. »

Une voix synthétique résonna soudain dans la salle. On aurait dit une diffusion retransmise quelque part dans l'hôtel.

« Q-qui est là ? » cria Yuzen, l'œil affolé.

Nous avions beau chercher, nous étions seuls.

« Je suis ici, par ici. » On entendait quelqu'un, mais on ne voyait personne. La voix semblait diffusée — peut-être l'individu se trouvait-il dans un studio ?

« Je suis là, levez donc un peu les yeux. »

Nos têtes se tournèrent vers le balcon du deuxième étage. Là, accroché au mur, un immense portrait : celui d'un étranger — un homme à la peau claire, pour être exacte, aux cheveux châtains. D'ordinaire, ces tableaux représentent un personnage de marque ; or l'homme dépeint ici n'avait rien de remarquable. La tête légèrement de biais, il nous fixait droit dans les yeux.

« Voilà, c'est ça ! » fit la voix, et la bouche de l'homme se mit à remuer en cadence.

« Aaaah ! » hurlai-je. Le tableau parlait ! « K-Kyoko ! Regarde ! Regarde ! Le tableau a bougé ! » paniquai-je en tirant sur sa veste.

« Bonjour. Je suis Norman, un tueur mort voici un demi-siècle. »

Un tueur ? Pourquoi accrocher le portrait d'un tel personnage dans une salle à manger ? Et pourquoi ce tableau parlait-il ? Suis-je en train de rêver ?

« Ce n'est pas un portrait, mais un écran à cristaux liquides. Vu sa taille, il vaut dans les vingt-cinq mille yens. » Sans que je m'en aperçoive, Suisei était déjà sur le balcon, examinant minutieusement le portrait — ou, selon ses propres mots, l'écran à cristaux liquides. Sa vélocité ne cessait de m'épater.

« Ah, ce n'est qu'un écran… », soupira Yuzen, soulagé.

« Euh, je comprends pas trop… Ça veut dire quoi ? » demanda Meruko en penchant la tête, les yeux ronds de curiosité.

« Que l'image affichée sur l'écran parle. Une simple animation, sans doute, qui synchronise les lèvres du portrait avec la voix », expliqua Suisei.

« J'comprends toujours pas, mais ça fait peur, alors je reste loin ! » déclara Meruko en reculant d'un pas hésitant.

« N'ayez aucune crainte. Je suis mort depuis un demi-siècle, et je ne suis plus qu'un tableau, rien d'effrayant là-dedans. D'ailleurs, l'heure de la vente a sonné ! Tout le monde est prêt ? »

« Non, non, attendez, attendez ! Je suis pas prêt, moi. Tu nous fais poireauter une éternité, et là, on enchaîne direct sur la vente ? Mais t'es qui, au juste ?! » s'écria Yuzen.

« Commençons donc par les présentations. » Le tableau parlant, Norman, fit fi de nos protestations et poursuivit. Le criminel le manœuvre-t-il depuis l'autre côté de l'écran ? « Avant cela, j'ai prévu des sièges pour chacun. Si vous vous installiez ? »

Nous échangeâmes des regards incertains, tous figés sur place. Devant l'étrangeté de la scène, nos sens semblaient s'être émoussés.

« Je ne le répéterai pas. Vous feriez mieux de vous asseoir », dit Norman.

Nous cédâmes et choisîmes nos places au hasard. À partir de la droite du portrait, du côté le plus proche du hall, nous prîmes place dans l'ordre suivant : Taehime, Kyoko, moi, Seiunsai et Yuzen ; en face, du côté du balcon, Suisei, Sae, Akio, Meruko et Mikado.

« Encore une fois, je vous souhaite à tous la bienvenue à cette vente aussi palpitante que mystérieuse. Permettez-moi à présent de me présenter : le tueur défunt Norman. Tout le plaisir est pour moi. »

Des applaudissements jaillirent de nulle part, comme un bruitage d'émission télévisée. Nous y vîmes une invitation et nous mîmes à applaudir, déconcertés par cet environnement insolite.

« Maintenant que mes invités sont au complet, laissez-moi vous dire quelques mots sur la vente à venir. »

Nous levâmes les yeux vers le portrait, en silence.

« Tout d'abord, si vous avez de l'argent liquide sur vous, veuillez le sortir et le poser sur la table. L'argent comptant est proscrit à cette vente. »

Des grognements et des récriminations emplirent aussitôt la salle, tandis que je tirais mon porte-monnaie sans un mot. Je n'avais guère qu'environ deux mille yens et quelques pièces : je ne perdais pas grand-chose. J'obéis aux instructions de Norman et déposai mes économies sur la table.

Kyoko, assise à côté de moi, n'avait qu'une carte de crédit et ne posa rien. C'était d'ailleurs elle qui avait réglé le taxi un peu plus tôt ; peut-être ne lui restait-il vraiment rien. Un à un, chacun prit son temps pour étaler ses économies sur la table.

« Mon argent… », murmura Sae.

« Vous allez bien ? » demandai-je. Pour toute réponse, elle s'effondra contre la table et se pressa les tempes du bout des doigts.

« J'ai déjà à peine de quoi vivre… je veux mourir… je veux juste en finir… »

« Moi aussi, je suis d'accord ! Même si c'est un prêt de la banque, c'est mon argent ! Pourquoi je peux pas garder mes deux cent mille yens, hein ?! » objecta Yuzen.

« Alors, tout le monde est prêt ? Oh, j'allais oublier : pas de triche ! Veuillez fouiller votre charmant voisin pour vérifier qu'il ne dissimule aucune somme. Mesdames, si la perspective d'être fouillées par un gentleman vous incommode, fouillez-vous entre vous. Vous avez cinq minutes : ne les gaspillez pas ! »

Nous nous dévisageâmes un instant, ne sachant qui devait commencer. Finalement, nous nous levâmes et entreprîmes de nous inspecter mutuellement, en séparant le groupe par sexe, comme Norman l'avait suggéré.

« Eh, le vieux ! » s'exclama Yuzen. « T'as planqué ton fric dans ton caleçon ! »

« Quoi ? N-non, c'est… un souvenir de ma défunte mère ! » bredouilla Seiunsai.

« Arrête ton cinéma. Tu vas gâcher la vente pour tout le monde si tu continues à mentir ! »

« Bon, bon, d'accord. »

Seiunsai ne cessait d'empiler des billets sur la table, et quand il s'arrêta enfin, le total avoisinait le demi-million de yens. C'était décidément un escroc…

Notre fouille terminée, nous constatâmes que personne d'autre ne cachait d'argent sur lui.

« Merveilleux ! Vous voilà tous sur la même ligne de départ », déclara Norman, un brin trop guilleret. Malgré toute l'explication sur l'animation, je ne parvenais toujours pas à me faire à l'idée d'un tableau parlant. C'était si… déroutant. « Pour la suite : femme de chambre, voudriez-vous rassembler l'argent de chacun ? »

Taehime obtempéra et tendit son tablier à deux mains, lui donnant la forme d'un sac, puis y fit glisser d'un seul geste jusqu'au dernier billet.

« Ah… mon argent… », gémit Sae, d'une voix prête à se briser.

« Hé, faites attention ! Il y a cinq cent cinquante-trois mille deux cent quarante-cinq yens là-dedans ! » cria Seiunsai. Taehime ne daigna pas relever ses jérémiades.

« À présent, femme de chambre, approchez-vous de la cheminée. »

La cheminée ? Ça n'annonçait rien de bon.

« Bien. Maintenant, jetez tout l'argent dans la cheminée ! »

Taehime hésita un instant, le regard allant de la cheminée au tableau… puis, comme on le lui ordonnait, elle y jeta tous les billets sans un mot.

« Sur le manteau de la cheminée, vous trouverez une boîte d'allumettes et un bidon d'essence à briquet. Servez-vous-en pour allumer le feu. »

« Holà, holà, holà ! Arrêtez ! » Yuzen se dressa d'un bond. « Mes deux cent mille ! »

« Hein ? Les vôtres ? Vous n'aviez pas dit que c'était un prêt de la banque ? » pouffa Meruko.

« Boucle-la, tête de citrouille ! C'est pas toi avec tes trois cents yens que ça touche ! Moi, j'ai deux cent mille ! Et toi, Norman ou je sais quoi, c'est quoi ton problème ?! Tu sais combien de temps il faut pour amasser une somme pareille ?! Pourquoi tu y mets le feu ?! Détruire de l'argent, c'est un crime ! »

« O-oui, je suis contre, moi aussi ! »

« Ah… mon argent… je veux mourir… »

« Tête de citrouille ? Hé, c'est qui que vous traitez de tête de citrouille ?! »

« Serait-ce une machination du gouvernement ? »

Notre petit groupe vira au tumulte, mais Taehime ne s'arrêta pas pour autant. Bientôt, elle mit le feu à l'argent.

« Hé, arrêtez, arrêtez ! » Yuzen se précipita vers elle et la saisit par l'épaule. « Ah, je vois ce qui se trame. T'es le larbin de ce cinglé de Norman, c'est ça ? T'es de mèche avec ceux qui nous ont coincés ici ! »

« Non », répliqua sèchement Taehime. D'une tape, elle écarta sa main et s'éloigna.

Le feu crépitait, des braises s'envolaient à mesure que l'argent fondait avec le bois. Et voilà mes deux mille yens partis en fumée…

« C'est pas vrai… », fit la voix peinée de Seiunsai, qui résonna dans la salle.

« Allons, ne soyez pas si abattus. Cette monnaie n'est que de la petite monnaie pour cette vente ! Rien de quoi pleurer », lança Norman.

« Espèce d'ordure… », gronda Yuzen en fusillant le portrait du regard.

« Bien, poursuivons. Vous tous qui êtes assis, tendez les jambes aussi loin que possible. Sentez-vous quelque chose ? »

Nous obéîmes. J'allongeai les jambes et, curieusement, je sentis bel et bien quelque chose sous mes pieds.

La curiosité l'emporta et je jetai un œil sous la table. Un énorme sac de randonnée s'y trouvait. J'eus toutes les peines du monde à le traîner au-dehors, tant il était lourd…

« Q-quoi ?! C'est quoi, ça ?! » Yuzen, comme à son habitude, fut le premier à s'écrier.

Il y avait dix sacs en tout, un pour chacun de nous. J'ouvris le mien.

À l'intérieur, une liasse de billets bien empaquetée — des coupures de dix mille yens, pliées en une épaisse brique enveloppée de plastique. Et il n'y en avait pas qu'une : il y en avait des centaines.

« Chaque sac contient cent millions de yens. Il devrait y en avoir dix, un pour chacun de vous. »

Jamais de ma vie je n'avais vu pareille montagne d'argent…

« C-cent… cent millions … ? » bredouilla Yuzen, le sanglot dans la voix. À vrai dire, je ne valais guère mieux que lui. Mes mains tremblaient d'incrédulité tandis que je serrais le sac.

Taehime déchira les scellés des liasses. « C'est authentique », annonça-t-elle après avoir inspecté les billets.

« Tout cela vous appartient désormais. Cent millions chacun, un sac par personne. Vous pourrez vous servir de cet argent lors de la vente à venir. Ce serait sans intérêt que seuls les riches puissent y participer, n'est-ce pas ? Je vous ai offert ce modeste cadeau pour que la vente soit équitable pour tous. »

« M-merci ! Merci infiniment ! » Yuzen s'inclina respectueusement devant le portrait.

Ah, mais oui ! La lettre de défi que Suisei nous avait montrée mentionnait de l'argent comptant. Ces sacs devaient être ce à quoi elle faisait allusion.

« Je veux vivre ! Je veux enfin revivre ! » Le visage de Sae rayonnait comme jamais. « Avec une somme pareille, je peux vivre éternellement ! Oh, je veux me remarier, avoir des enfants ! Je veux fonder une famille ! » Elle s'était métamorphosée en une tout autre personne…

« Mais si rien de ce que vend cette vente ne m'intéresse ? Même avec tout l'argent du monde, ça ne me servira à rien si je ne veux rien acheter », soupira Meruko en posant les coudes sur la table.

« J'ai peine à croire que vous donniez tout cet argent comme ça », dit Mikado en croisant les bras. « Je me demande ce que la vente proposera, au juste. »

« Maintenant que vous êtes tous prêts, venons-en au cœur du sujet. Soyez attentifs et retenez bien mes paroles, car je ne me répéterai pas ! » prévint Norman.

Je sortis mon carnet de mon sac, prête à noter toute information utile.

« Une vente se tiendra chaque jour à dix-huit heures, jusqu'à ce que le compteur sur le mur atteigne zéro. Veillez à être ponctuels, sous peine d'être exclus de la vente. »

Je calculai que l'échéance tombait dans cinq jours, à dix heures du matin. En comptant aujourd'hui, il y aurait donc cinq ventes en tout.

« N'oubliez pas : vous ne pourrez quitter cette maison de vente avant qu'elle ne soit terminée. Mais rassurez-vous, la vente sera des plus divertissantes pour tous. De surcroît, nourriture et eau seront fournies : nul ne souffrira de la faim. »

Nous écoutâmes en silence les troublantes consignes de Norman. Il le fallait bien — comme il l'avait dit, il ne se répéterait pas.

« À présent, l'instant tant attendu : l'objet mis aux enchères. C'est fort simple : vous n'aurez qu'un seul article sur lequel enchérir tout au long de votre séjour. Et c'est le même article à chaque vente, alors inutile de vous morfondre si vous perdez une enchère. Si l'on échoue une première fois, on persévère, n'est-ce pas ? »

Le même article à chaque fois ? Je commençais à m'inquiéter de ce que Norman nous réservait.

« Et maintenant, le grand dévoilement… Qu'ai-je donc préparé pour vous ? Eh bien, roulement de tambour, s'il vous plaît : le droit de devenir détective ! Plus connu sous le nom de “Droit du détective !” »

« Quoi ?! » Des voix incrédules et des protestations suivirent aussitôt l'annonce de Norman. Meruko et Seiunsai étaient particulièrement véhéments. Sans doute le « Droit du détective » était-il à mille lieues de ce qu'ils espéraient… En revanche, Suisei et Kyoko demeuraient parfaitement impassibles.

« Commencez-vous à comprendre ? »

Le portrait vira soudain à une expression démente, une ombre noyant ses traits comme si on l'éclairait par en dessous. Ce visage ténébreux était bel et bien celui d'un tueur… Meruko poussa un cri aigu, tandis que je peinais à réprimer le frisson qui me parcourait.

« Ce n'est pas une vente ordinaire, mais une vente au massacre ! »

« Que se passe-t-il ?! » s'écria Seiunsai, mais Norman ignora les questions de l'assemblée. Avant même que je puisse ciller, le portrait reprit son apparence d'origine.

« Oh, étourdi que je suis, je ne vous ai pas encore révélé la vraie nature de cette vente. Dans cette maison même, un tueur se cache. Non, ce n'est pas moi — je suis mort, et coincé dans un tableau. Ce tueur a tout loisir de vous éliminer à n'importe quel instant, mais, par chance pour vous, il n'est pas pressé. Il ne tuera qu'une seule d'entre vous par nuit, et seulement la nuit. »

Le criminel commençait enfin à montrer les crocs. Je sentais ma tête tourner rien qu'à tenter de saisir la situation dans laquelle on m'avait jetée.

« Ce tueur, aussi effrayant soit-il, a une faiblesse : le détective. Il lui est interdit de tuer le détective et, pour ne pas se trahir, il ne tuera jamais devant le détective. »

« Q-qu'est-ce que tu racontes ? Un tueur ? Un détective ? » Deux personnes en particulier, Yuzen et Meruko, peinaient à suivre les explications de Norman. Leurs visages trahissaient leur égarement, et ils n'en tiraient aucune fierté. Les autres, eux, comprenaient à peu près le sens de ce sinistre discours.

« Ce n'est pourtant pas si difficile… Si vous remportez le “Droit du détective”, vous êtes immunisé pour la nuit. Autrement dit, celui qui gagne l'enchère ne peut être tué cette nuit-là. »

« Q-quoi… C'est quoi, ça… ? » Yuzen avait blêmi.

« C'était de cela qu'il s'agissait, dans votre avis de crime ?! » m'accusa Seiunsai en pivotant brusquement vers moi. Je secouai énergiquement la tête.

« Le “Droit du détective”… ? Mais c'est quoi, ce truc ?! Je dois enchérir pour le droit de rester en vie ?! Je vais mourir si je l'ai pas ? Non, non, je mourrai pas ! Je veux pas mourir ! »

« Je veux pas mourir ! » se lamenta Meruko.

« Je veux vivre ! J'ai tant d'argent maintenant, je peux pas mourir ! »

« La CIA serait-elle derrière tout ça… ? Ou, non… la NASA ? »

Une vente où l'on adjugerait le droit de vivre… le « Droit du détective »… Que mijotait le criminel ? Comme dans tout Duel Noir, il est interdit de tuer les détectives. C'est ce que nous avions baptisé l'immunité du détective. Et voilà que le criminel voulait mettre cette immunité aux enchères…

Pourquoi diable ?

Puisque n'importe qui pouvait acheter le droit de devenir détective, sans le moindre talent ni la moindre expérience, peut-être le but du criminel était-il de priver le détective de son immunité…

Je ne… je ne les laisserai pas faire !

« Calmez-vous, tout le monde, je vous en prie. » Je me levai, m'efforçant de paraître posée tandis que tous les regards convergeaient vers moi. J'attendis que le silence se fasse. « Inutile de vous disputer le “Droit du détective” ! »

« Pff. Et pourquoi ça ? C'est tuer ou être tué, ici, non ? » Yuzen me toisait, les yeux pleins de doute.

« Non, pas d'inquiétude ! Norman a bien dit que le tueur ne peut pas frapper devant le détective, non ? Donc le détective n'a qu'à rassembler tout le monde et nous protéger ! »

« Oh… c'est vrai… », renifla Meruko.

J'étais soulagée d'avoir redonné courage à au moins une personne, mais les autres restaient sceptiques. Pourquoi ne me faisaient-ils pas confiance… ?

La priorité absolue ne devrait-elle pas être de nous protéger les uns les autres ? Sinon, à quoi bon acquérir le « Droit du détective » ?

« Il est naturel qu'en tant que détective, vous souhaitiez protéger autrui. Mais considérez la chose de notre point de vue », intervint Mikado. « Si l'on suit votre raisonnement, cela revient à remettre nos vies entre les mains de quelqu'un d'autre. Ce n'est pas une chose aisée. »

« Je… », bafouillai-je, perdant le peu d'assurance qui me restait. « N'empêche que, si nous nous faisons tous confiance, alors… »

« Nous venons à peine de nous rencontrer, n'est-ce pas ? Votre optimisme est tout à votre honneur, mais il n'y a guère de confiance sur quoi s'appuyer. Aucun de nous ne sait rien de vous. Votre plan pourrait se retourner contre nous de mille façons : le détective pourrait échouer à nous protéger, voire être lui-même le tueur. Je ne dis pas cela pour vous accabler, mais pour notre sécurité à tous. Vous comprenez ? »

« Oui… » Mes yeux se baissèrent vers le sol. « Je me suis emballée… Je suis désolée. »

« Plus important : qu'est-ce que ce délire ?! Une sinistre blague ?! Jamais entendu pareille ânerie de ma vie ! C'est de la folie pure… » Yuzen s'était remis à invectiver Norman.

Si cette vente au massacre était bel et bien le Duel Noir conçu par le criminel… alors nous étions dans de beaux draps, ça ne faisait aucun doute.

« Au fait », poursuivit Norman, « le “Droit du détective” n'est valable qu'une seule journée. Si quelqu'un le remporte le lendemain, il lui est aussitôt transféré. »

Ce qui voulait dire : pour rester détective, il fallait remporter chaque vente, sans exception.

« Vous comprenez, à présent ? Bon, je l'espère, mais certains, hélas, ne sont guère doués pour écouter. Pour les plus lents d'esprit, permettez-moi de résumer tout cela en trois règles. Tant que vous les aurez assimilées, vous aurez une chance de survivre. »

Règle 1 : Le « Droit du détective » est mis aux enchères chaque jour.
Règle 2 : Le tueur élimine une personne chaque nuit, mais le détective en est temporairement à l'abri. De plus, le tueur ne peut frapper devant le détective.
Règle 3 : Le « Droit du détective » n'est valable que jusqu'à la vente suivante.

« J'aimerais une confirmation de votre part », dit Suisei en levant la main. « Il serait des plus fâcheux que vous changiez soudain les règles en cours de route. Pouvons-nous compter sur vous pour les maintenir telles quelles ? »

Norman resta muet.

« Hé ! Réponds ! » brailla Yuzen. Mais Norman ne réagit pas davantage. « T'as entendu ?! Je t'ai dit de répondre ! »

« C'est inutile », l'interrompit Suisei. « J'ai compris. »

« Hein ? T'as compris quoi… ? »

« En toute logique, le criminel devra lui aussi se plier aux règles. Cela tient à leur nature même. Soit une sanction l'attend s'il les enfreint, soit il prend trop de plaisir à ce jeu pour le gâcher. »

« Un jeu… ? Quel jeu ? »

« Avez-vous terminé ? » demanda Norman. « Si oui, il me reste une chose à annoncer. Laissez-moi vous communiquer notre emploi du temps quotidien ! Préparez-vous à tout noter, d'accord ? »

7 h — Réveil
18 h — Début de la vente
22 h — Extinction des feux

« Hum, pas la peine de noter, après tout. C'est facile à retenir. Ah, et autre chose : le dîner ne sera préparé que ce soir. Passé aujourd'hui, à vous de vous faire à manger ! »

Le dîner, hein ? Je me demandais si Taehime allait nous concocter quelque chose… Ou bien était-ce déjà prêt ? Quoi qu'il en soit, je n'avais pas l'intention d'y toucher. Je ne tenais pas à risquer l'empoisonnement.

« Non, rien n'est empoisonné non plus, alors inutile d'en faire toute une histoire », dit Norman, comme s'il avait lu dans mes pensées.

Certes, la lettre de défi ne mentionnait aucun poison, mais cela n'excluait pas la possibilité. La lettre ne recensait que ce qui avait été fourni par le Comité de rédemption des victimes de la criminalité : rien ne disait que le criminel n'avait pas apporté ses propres armes.

« Bonne nouvelle : puisque vous séjournerez ici un certain temps, de confortables chambres vous attendent. Mais elles ont elles aussi leurs règles, alors écoutez bien. Premièrement, de vingt-deux heures à sept heures, chaque chambre sera entièrement verrouillée. Verrouillée de l'extérieur, et verrouillée de l'intérieur. »

Verrouillée de l'intérieur… ? N'était-ce pas, ni plus ni moins, de la séquestration ?

« C'est la règle, alors veuillez vous y conformer. Deuxièmement, assurez-vous d'être dans votre chambre pour vingt-deux heures. Se trouver dehors à cette heure est formellement interdit, et quiconque enfreindra le couvre-feu sera sévèrement puni. Toute infraction sera considérée comme un renoncement à la vente, et vous bannira des ventes suivantes. Si vous ne voulez pas en arriver là, respectez le couvre-feu ! »

Ainsi, nous serions enfermés dans nos chambres toute la nuit, sans rien pouvoir y faire. Charmant.

« Une dernière chose. J'ai beau avoir dit que les chambres seraient verrouillées la nuit, une certaine personne, elle, possède un passe-partout. »

Un passe-partout… ? Est-ce que… ?!

« Oui, cette personne, c'est le tueur. »

« H-hé, où est la justice là-dedans ?! Seul le tueur peut circuler à sa guise ?! » protestai-je.

« Allons, inutile de paniquer. Le tueur peut effectivement aller et venir la nuit, mais il n'a rien d'exceptionnel à cet égard. Souvenez-vous du détective. Celui qui aura remporté le “Droit du détective” recevra, lui aussi, un passe-partout. »

J'avais donc raison… La seule personne capable de nous protéger, c'était le détective. Le tueur serait impuissant en sa présence.

Autrement dit, le détective peut empêcher tout meurtre, à condition d'atteindre la cible avant le tueur.

Oui, c'était là le droit — non, le devoir — qui incombait au détective.

« Oh, mais le détective a lui aussi un couvre-feu. Vous perdrez sur-le-champ le “Droit du détective” si vous n'êtes pas dans une chambre à vingt-deux heures, alors veillez-y. Cela dit, devoir être dans une chambre à vingt-deux heures ne signifie pas y rester ensuite. Nul ne peut sortir de sa chambre sans passe-partout, mais le détective, lui, peut déverrouiller les portes. En clair, vous êtes seulement tenus d'être dans une chambre à l'instant où sonnent vingt-deux heures ; après quoi, libre à vous d'agir à votre guise. »

Mon carnet n'avait déjà plus de place. J'étais sidérée par la complexité de ce Duel Noir… Le criminel avait pris un malin plaisir à ajouter mille et une règles à ce jeu. Peut-être était-ce cette complexité même qui m'inspirait cet inébranlable sentiment d'effroi…

« Lorsque ce panneau atteindra zéro, tous les survivants pourront repartir avec l'argent qui leur reste ! Qu'en dites-vous ? Magnifique règle, n'est-ce pas ? »

Donc, si l'on survivait cent dix heures sans rien dépenser, on quittait les lieux avec cent millions de yens ? C'était…

« Oh, vous voulez un nouveau résumé des règles ? Bon, c'est de bonne guerre, je suppose. Comme je suis d'une grande générosité, reprenons tout cela… »

Règle 4 : Les chambres sont verrouillées de 22 h à 7 h. Chacun doit se trouver dans sa chambre à l'heure du couvre-feu.
Règle 5 : Le tueur comme le détective disposent d'un passe-partout.
Règle 6 : Les survivants conservent l'argent qu'il leur reste.

« N'est-ce pas tout simplement merveilleux ? Cette vente au massacre vous a-t-elle déjà conquis ? Vous pourrez jouer à un jeu palpitant tout en empochant de l'argent à la fin… Quels veinards vous faites ! »

« Des veinards ? Des veinards ?! Tu es complètement cinglé ! » cracha Yuzen.

« Bon, je suppose que nous pouvons enfin en venir au principal : la vente. Chaque enchère se déroulera selon une méthode dite à bulletin secret. Vous voyez cette cabine, là-bas ? Une fois la vente ouverte, chacun y entrera à son tour pour déposer sa mise de façon anonyme. Le montant misé par chacun restera inconnu jusqu'à la proclamation des résultats, et vous devrez miser au moins un million de yens. Manipulez les billets avec délicatesse pour ne pas briser les scellés. Tout argent misé est définitivement perdu : dépensez le vôtre avec sagesse. Sur ce point, sachez que tout argent misé sera gaspillé si vous ne remportez pas l'enchère. »

« Voilà bien les règles d'enchère les plus injustes qu'on m'ait jamais servies… Si l'on ne gagne pas, on se retrouve avec moins qu'au départ. » Le regard de Seiunsai balaya l'assemblée. Ses yeux avaient désormais quelque chose de différent : la résolution de l'emporter.

« Et au cas où il y aurait égalité, l'argent misé sera perdu et l'enchère reprendra de zéro. Mieux vaut éviter pareille situation, c'est une perte de temps et d'argent. Personne ne tient à voir s'envoler son précieux pécule, n'est-ce pas ? »

Je baissai les yeux vers le sac que je serrais dans mes bras. Allais-je vraiment devoir participer à une enchère pour adjuger le droit d'être détective ? Le métier de détective était un art, un mode de vie. L'acheter me paraissait… immoral.

« La fin de l'enchère sera signalée par une sirène. Gardez à l'esprit que si personne n'entre dans la cabine dans les dix minutes suivant le précédent enchérisseur, la vente se clôt automatiquement. »

Ainsi, dès lors qu'une seule personne se lançait, nous n'avions d'autre choix que de suivre…

« Oups, nous y avons passé bien du temps, n'est-ce pas ? J'aimerais lancer la vente sur-le-champ, mais… c'est l'heure du dîner ! Je ne saurais vous priver de votre unique repas préparé, voyons. Je suis si bienveillant ; un festin saura, j'en suis sûr, vous mettre à l'aise. Femme de chambre, voudriez-vous venir me voir ? »

Taehime hésita un instant, un pli soucieux au front. Mais elle se ravisa vite et gravit l'escalier jusqu'au balcon, comme Norman le lui demandait. Sans doute craignait-elle de trahir son identité de détective en refusant — ce qu'une femme de chambre obéissante n'aurait jamais fait.

Taehime vint se placer devant le portrait de Norman. « Je vais donc préparer le dîner de ce soir. »

À l'instant suivant, le portrait de Norman reprit son rictus de tueur dément. Et soudain —

Une violente détonation, comme une petite explosion.

Qu'est-ce que… Qu'est-ce que c'était ?

Le corps de Taehime se tordit et se convulsa de façon contre nature, telle une danse grotesque de dessin animé. Nous ne pouvions détacher les yeux de cet étrange spectacle…

Puis le même bruit retentit de nouveau. Et je compris enfin ce qu'il était.

Un coup de feu !

Taehime ne put soutenir plus longtemps son propre poids ; s'affaissant contre la rambarde du balcon, elle trébucha.

Elle bascula vers nous et s'écrasa sur la table, sur son propre sac d'argent, dans un craquement sinistre. Le visage tourné vers le plafond, ses mains tremblantes pressées sur son ventre. Le sang teintait son tablier d'un rouge profond, qui jurait avec son visage exsangue : deux trous béants lui déchiraient l'abdomen. Ses yeux grands ouverts étaient déjà sans vie.

« Taehime ! » m'écriai-je, mais à l'instant où je tendis la main vers elle —

Son corps tout entier s'embrasa.

Taehime se mua en une boule de feu ardente et, malgré mon désir de la sauver, je ne pus que reculer en chancelant devant cette scène atroce. Taehime, naguère pleine de vie, était désormais parfaitement immobile. Une fumée noire et une odeur immonde envahirent la salle.

Nous ne pouvions qu'assister, impuissants, à cette scène effroyable, sans rien pouvoir contre ce brasier. Je n'arrivais pas à m'arracher à ma terreur pétrifiée. Mes pensées elles-mêmes s'étaient figées.

« Il faut éteindre le feu ! » lança Suisei. « Couvrez-la de vos vestes pour étouffer les flammes ! »

Sa voix me tira de ma stupeur et, comme il l'ordonnait, je jetai ma veste sur le feu. Suisei, Kyoko et moi fûmes les seuls à réagir ; tous les autres regardaient, sans bouger.

Les flammes commencèrent à faiblir une fois les trois vestes posées sur le corps de Taehime, privant le feu de son oxygène. Suisei rabattit les vestes à coups répétés, et le feu mourut peu à peu. Il fallut une dizaine de minutes pour l'éteindre.

Je pris un instant pour me ressaisir, puis je reportai les yeux sur le cadavre de Taehime : un petit corps, calciné d'un noir écœurant. Je ne sais pourquoi j'avais regardé ; je savais déjà ce que j'allais voir. Peut-être m'accrochais-je à un dernier espoir…

« Au menu de ce soir : femme de chambre rôtie ! » ricana Norman, sans le moindre cœur. Son portrait reprit son apparence de jeune homme quelconque.

« A-affreux… C'est affreux… ! » sanglota Meruko, les yeux rivés sur Taehime, tremblants.

« C-c'est forcément un complot national ! » s'écria Akio.

Même Sae, pourtant si indifférente d'ordinaire, écarquilla les yeux, frappée de mutisme.

« La noble femme de chambre s'est sacrifiée pour vous offrir le dîner. Quelle charité. Hélas, elle ne pourra plus participer à la vente à venir… ou heureusement, peut-être ? Cela fait toujours un concurrent de moins. »

« Comment as-tu pu… ?! » Yuzen tomba à genoux, au bord des larmes.

« Si, jusqu'à présent, vous n'avez vu dans cette vente qu'une farce ou une plaisanterie, j'espère vous avoir dessillé les yeux. Aucun de vous ne prenait la chose au sérieux ; il m'a donc fallu tuer quelqu'un pour vous le faire comprendre. À bien y penser, je n'avais plus tué personne depuis ma mort ! J'espère que vous voilà convaincus… »

« V-vous n'aviez pas besoin de tuer quelqu'un ! » hurla Seiunsai, les yeux fixés sur le cadavre de Taehime.

« Je veux plus participer à la vente ! Je veux rentrer chez moi ! Je vous en prie, laissez-moi rentrer ! » brailla Meruko. Yuzen se joignit bientôt à ses pleurs. Akio, lui, psalmodiait une étrange incantation, marmonnant tout seul.

Nous étions tous au bord du gouffre. Avant cet horrible incident, nous avancions déjà à l'aveuglette dans le noir. Mais à présent que nous étions contraints d'en être témoins — ce corps calciné de Taehime —, nous nous noyions littéralement dans cette obscurité. Plus aucun retour en arrière n'était possible.

« Oh, et pour être clair, la mort de la femme de chambre constitue une exception à la règle du "une personne par nuit". Elle n'a pas été tuée, mais cuisinée. Et, bien entendu, les morts ne peuvent participer à une vente, n'est-ce pas ? Aussi, par souci d'équité, son argent sera détruit. Peu importe qui s'en charge : que quelqu'un jette son sac dans la cheminée. »

Suisei prit cette tâche à sa charge et dégagea le sac coincé sous le corps de Taehime. Sans surprise, il était déjà réduit en cendres, l'argent à l'intérieur transformé en poussière. Suisei n'en obéit pas moins aux ordres de Norman et jeta le sac dans la cheminée.

Et, comme s'ils n'avaient jamais existé, l'argent et l'âme de Taehime furent dévorés par les flammes.

Les participants à la vente venaient de passer de dix à neuf, en l'espace de quelques heures.

« Allez ! Il est temps de lancer la toute première vente. Chacun devra avoir déposé sa mise avant le couvre-feu de vingt-deux heures. Après cela, vous ne me reverrez plus : je ne suis guère important pour cette vente, de toute façon. Je vais retrouver ma mère. Oh, mais ne vous en faites pas, vous continuerez d'être guidés. Simplement, plus par moi. Bonne chance ! » Et sur ces mots, Norman s'évanouit du cadre, l'écran à cristaux liquides virant au noir.

Je fixais le cadavre, le regard vide.

Taehime…

Sans même nous en rendre compte, nous nous étions laissé entraîner dans ce piège. J'aurais dû m'y attendre : quelqu'un était condamné à mourir dès l'instant où nous avions mis le pied ici.

C'est cela, un Duel Noir.

J'avais sous-estimé le criminel. J'avais sous-estimé ce que signifiait risquer ma vie en venant ici.

J'étais abasourdie. Comment une vie pouvait-elle être ôtée aussi vite ?

Ici, la mort rôdait sans cesse, tapie au coin de l'ombre.

Mes jambes tremblaient sans que je puisse rien y faire, peu à peu gagnées par l'engourdissement.


  1. « Meurtres dans le décagone » (十角館の殺人, 1987), premier roman de Yukito Ayatsuji : sur une île isolée, les membres d'un club d'étudiants amateurs de romans policiers sont assassinés un à un. Œuvre fondatrice du courant « shin-honkaku » japonais, ouvertement inspirée d'« Ils étaient dix » d'Agatha Christie. ↩