L'hôtel Norman se dressait au cœur d'une nature isolée, cerné de toutes parts par de hautes montagnes et de grands arbres. Le bâtiment, de style gothique, exhalait par ses ornements alambiqués et désuets une présence sinistre et menaçante. Une grille hérissée de pointes en fer de lance le ceinturait, et quelques arbres rabougris parsemaient une pelouse morte.
L'hôtel avait ouvert ses portes vingt ans plus tôt. On disait qu'il avait connu une grande popularité auprès des touristes, grâce au luxe de ses chambres et au raffinement de sa table. Mais il n'était resté en activité que cinq petites années avant de fermer définitivement. Peut-être la clientèle se faisait-elle rare dans un lieu aussi reculé — ou peut-être y avait-il d'autres raisons. Toujours est-il que les suicides s'y étaient succédé sans explication parmi les pensionnaires, ruinant la réputation de l'établissement.
Mais ce qui acheva de le discréditer, ce fut une effroyable affaire de meurtre.
Une nuit funeste, l'un des pensionnaires se mit soudain à hurler et à s'en prendre violemment aux autres clients. L'homme fracassait chaque porte à coups de masse, puis défonçait le crâne des dormeurs dans leur lit. Au matin, il avait tué treize personnes en tout.
Après son arrestation, il avoua : « Quelqu'un m'épiait depuis l'intérieur des murs ! J'ai appelé au secours, mais l'autre est sorti et s'est mis à m'étrangler ! Je n'ai fait que me défendre, je n'avais pas le choix ! »
D'après les rapports, l'homme était la proie d'hallucinations tenaces : il était convaincu que quelqu'un, tapi dans les murs, cherchait à le tuer. Il avait forcé la porte de chaque chambre pour abattre son agresseur — ou, plus exactement, les occupants de la pièce voisine. Ses hallucinations ne cessaient pas, et son acharnement à s'en délivrer fut la cause du massacre.
Ce meurtre aussi atroce qu'insensé sonna le glas de l'hôtel. Après une longue cessation d'activité, l'établissement fit faillite, puis tout le personnel s'évanouit dans la nature sans laisser de trace. Une fois ses portes définitivement closes, le bâtiment resta quinze ans à l'abandon. Il avait désormais l'allure d'une antique ruine, lugubre.
Et à présent…
Sous un ciel froid et nuageux se tenaient trois personnes : Kyoko Kirigiri, Suisei Nanamura et moi. Devant nous se dressait l'hôtel Norman, et dans ses murs se jouait la scène du Duel Noir. La porte était close, comme pour dissimuler sa vraie nature, et nous invitait à entrer.
Sitôt qu'il nous eut déposées, le taxi qui nous avait conduites repartit en trombe. Sans doute les gens du coin redoutaient-ils les ruines de cet hôtel, à cause de son sombre passé. Je n'aurais pas été surprise que certains le croient hanté par des esprits malfaisants.
« Pile à l'heure, dix heures tapantes. Un nombre magnifique, si je puis me permettre », fredonna Suisei en consultant sa montre. « Plus que cent vingt heures. »
« Si je calcule bien, l'échéance tombe à dix heures du matin, le jour de l'An », dis-je. « Au pire, il nous faudra peut-être passer le réveillon du Nouvel An à risquer notre vie dans cet endroit sinistre… »
« Alors ne pensez pas au pire. Auriez-vous oublié mon surnom ? "Passion et Vélocité suprême", Allegro Agitato — nul détective ne me surpasse quand il s'agit de boucler une affaire dans les temps. »
« J'ai hâte de voir ça », dis-je avec sincérité. J'étais réellement impatiente de voir un Double-Zéro à l'œuvre.
« Eh bien, entrons. » D'un ample geste du bras, Suisei ouvrit la grille de fer et s'engagea sur l'allée de gravier menant à l'entrée. Kyoko et moi lui emboîtâmes le pas.
À mi-chemin, je remarquai un petit panneau planté au bord de l'allée. Je ne pus m'empêcher d'y regarder de plus près — et le souffle me manqua.
« Kyoko, regarde un peu ça. » Kyoko vint à mes côtés, et nous lûmes ensemble l'inscription gravée sur la plaque de métal.
Bienvenue à l'hôtel Norman Nous comblerons tous vos espoirs.
À première vue, rien que de très ordinaire. Mais à y regarder de plus près, le mot « espoirs » avait été retouché au marqueur rouge : une main y avait accolé un préfixe, le changeant en « désespoirs ».
Bienvenue à l'hôtel Norman Nous comblerons tous vos espoirs désespoirs.
« La même chose s'était produite lors de l'affaire précédente… Qu'est-ce que ça veut dire, à ton avis ? » demandai-je.
« Peut-être une énigme laissée à notre intention par le Comité de rédemption des victimes de la criminalité. Ou peut-être… »
« Ou peut-être quoi ? »
« Juste pour s'amuser », lâcha-t-elle d'un ton sec. Puis elle reprit sa marche, sans daigner poser d'autre question, comme si le panneau ne l'intéressait plus. Bon, on dirait que le sujet est clos.
En franchissant le seuil de cet hôtel, nous mettions toutes notre vie en jeu ; mais pour ceux qui nous observaient, notre terreur n'était qu'un divertissement. Riaient-ils, derrière leurs écrans, de me voir aussi effrayée ?
Ils ne riraient plus très longtemps.
Mais… m'en sortirais-je vivante, cette fois encore ? Je ne jouais plus le rôle du détective, et j'avais perdu l'immunité qui allait avec. Je n'étais plus que la simple accompagnatrice de Suisei. Et nous n'avions eu qu'une journée pour nous préparer. Une élève du dortoir m'avait prêté son ordinateur pour quelques recherches, mais je n'avais rien déniché de plus que la sinistre histoire de l'hôtel. Je m'enfonçais dans ces ruines sans le moindre indice sur les intentions du criminel.
« J'ai remarqué que, parmi les armes du crime, il y avait une voiture et un pistolet. Et bien d'autres encore… Je me demande laquelle le criminel compte utiliser. Toutes, peut-être ? » dis-je à Kyoko.
Pour toute réponse, elle se contenta de hausser les épaules, sans un mot. Elle portait son uniforme habituel et arborait son habituel air impassible, comme si elle s'apprêtait à passer une journée d'école parfaitement ordinaire. Elle n'était ni troublée ni nerveuse, à la différence de moi. Pour une fille aussi jeune, c'était d'un sang-froid admirable.
Après avoir parcouru l'allée jusqu'au bout, nous nous retrouvâmes enfin devant les portes imposantes de l'hôtel Norman. Un double battant muni de deux solides poignées — le genre de porte qu'on ne voit guère dans un hôtel moderne. Peut-être le bâtiment avait-il été modifié par le Comité de rédemption ?
Suisei posa la main sur la poignée.
« À partir d'ici, tout peut arriver. Des pièges, peut-être. Des montagnes de cadavres, peut-être. En franchissant cette porte, vous reconnaissez être prêtes, mentalement, à affronter ce qui nous attend. C'est bien compris ? »
« O-oui ! » réussis-je à répondre, rassemblant une détermination hésitante. Suisei nous adressa un clin d'œil, puis ouvrit la porte à la volée.
À l'intérieur… une pièce d'une exiguïté inconfortable. À nous trois, nous la remplissions déjà à ras bord, ce qui me fit douter de son utilité. Elle ne paraissait même pas convenir à un meuble à chaussures — alors pourquoi diable était-elle là ? Mes interrogations cessèrent dès que j'aperçus une autre porte devant nous. Un sas d'entrée, donc ?
« Ah, nous y voilà », dit Suisei en ouvrant grand le battant. Aussitôt, une vaste perspective se dévoila.
Devant nous s'étendait le hall de l'hôtel. Un grand lustre pendait du plafond, ses bougies diffusant une lumière dorée. La salle était immense, à peu près de la taille d'un gymnase. Un tapis rouge écarlate couvrait le sol, et des canapés et tables basses meublaient les angles. Cet hôtel était censé n'être qu'une ruine, mais il était loin d'en avoir l'air ; on l'aurait dit entretenu de fraîche date.
Nous embrassions la salle du regard, et à peine avions-nous fait nos premiers pas à l'intérieur que—
« Ah— ! Attendez, attendez ! Ne fermez pas la porte ! »
Une voix retentit dans tout le hall. Elle appartenait à un homme aux cheveux d'un blanc argenté, vêtu d'un smoking un brin trop solennel, qui nous désignait du doigt en criant.
« H-hein ? Que se passe-t-il ? » demandai-je. Une bonne quinzaine de mètres nous séparaient.
« La porte ! »
« La porte ? » Je me retournai vers l'entrée que nous venions de franchir. Elle était hermétiquement close. Rien d'anormal en apparence.
« …Pfff, trop tard ! » La main qu'il pointait vers nous retomba, dépitée, le long de son corps. Plusieurs autres personnes, assises sur les canapés, avaient tourné la tête vers nous.
« …Yui », m'appela Kyoko en tirant à plusieurs reprises sur les poignées.
« Oui ? »
« La porte est bloquée. »
« Hein ? » Je m'approchai et tentai à mon tour de l'ouvrir, mais elle refusait de bouger. Il n'y avait pas de serrure pour la verrouiller ou la déverrouiller — un verrou automatique, peut-être ?
« Cette porte ne s'ouvre pas de ce côté-ci. Et maintenant, grâce à vous, nous voilà piégés. Si seulement vous l'aviez laissée ouverte, peut-être y aurions-nous échappé », maugréa l'homme au smoking en s'avançant vers nous. Il était visiblement âgé, de longs cheveux blancs noués en catogan et une longue barbe blanche. Son costume bien coupé respirait l'élégance, comme tout droit sorti d'une photographie d'autrefois.
« Un, deux, trois… ça nous fait dix », annonça un autre homme en se levant du canapé. Il paraissait relativement jeune, la vingtaine, d'une corpulence ordinaire, vêtu d'un costume et d'un nœud papillon. Il avait l'air passablement prétentieux…
« Je suppose que l'un de vous est le détective ? » demanda-t-il en nous pointant du doigt.
« Hein ? Comment l'avez-vous deviné ? » répliquai-je.
« C'est bien ce que je pensais. » Le jeune homme eut un petit sourire, comme frappé d'une révélation. « On dirait qu'on est enfin au complet. »
« Euh… l'un de vous saurait-il ce qui se passe ? »
« Regardez ça. » L'homme au smoking me tendit un bout de papier, couvert d'un mystérieux texte en lettres rouges. Cette note allait-elle m'éclairer sur la situation ?
À nos chers enchérisseurs, Nous vous remercions de votre présence à notre vente aux enchères secrète. Nous espérons que vous vous réjouissez de découvrir les pièces uniques que nous avons spécialement réunies pour vous. Toutefois, un point requiert votre attention : La présence de dix personnes est requise pour que la vente commence. Ni plus, ni moins, sans quoi elle n'aura pas lieu. En outre, l'une de ces dix personnes doit être un détective. Une fois ces deux conditions réunies, la vente débutera à 18 heures le jour même. Dans le cas contraire, elle sera reportée jusqu'à ce qu'elles le soient. Dans l'intervalle, nous prions les invités arrivés en avance de bien vouloir patienter dans le hall. — La Vente aux enchères Ercassam
« Hein ? Quelle vente aux enchères ? » demandai-je, perplexe, et l'homme au smoking eut la même réaction que moi.
« Hmm ? N'est-ce pas pour cela que vous êtes tous ici ? Tenez, n'avez-vous pas reçu ceci ? » Le vieil homme tira quelque chose de la poche de sa veste : une enveloppe d'un noir d'encre, frappée d'un sceau énigmatique.
Ce sceau, je le reconnaissais !
Sur l'enveloppe figurait un saisissant sceau rouge aux étranges gravures — celui du Comité de rédemption des victimes de la criminalité.
« Montrez-moi ça ! S-s'il vous plaît. »
« Ah, bien sûr. »
Je lui arrachai l'enveloppe des mains, sans le vouloir avec un peu trop de brusquerie, et l'ouvris. À l'intérieur, une unique feuille de papier noir.
Invitation Monsieur Mitsuru Toyano'oh, nous avons le plaisir de vous informer que votre demande de participation à la Vente aux enchères Ercassam a été acceptée. Nous vous prions de vous présenter au lieu et à l'heure indiqués ci-dessous. Date : 26 décembre, 17 heures. Lieu : hôtel Norman. Tenue de soirée exigée. La vente se déroulera sur une durée maximale d'une semaine ; veillez à emporter le nécessaire. L'hébergement est gracieusement offert. — La Vente aux enchères Ercassam
Kyoko et moi prîmes un moment pour examiner le carton, puis échangeâmes un regard et un hochement de tête entendus. Ces gens étaient manifestement venus en croyant assister à une vente aux enchères, alors qu'en réalité on les attirait dans un piège : un Duel Noir. Le criminel avait dû recourir à la même ruse que lors de l'affaire précédente — de fausses invitations pour appâter ses victimes.
« Mon anglais n'est pas terrible, mais regardez : si on lit "Ercassam" à l'envers, ça donne "massacre", non ? Autrement dit— cette vente est un piège, conçu pour orchestrer un massacre. »
« Q-quoi ? De quoi parlez-vous ? » demanda le vieil homme, les yeux écarquillés d'incrédulité. « Peut-être que des péquenauds dans votre genre n'en ont jamais entendu parler, mais Ercassam est une maison de ventes réputée, juste derrière Sotheby's et Christie's. Enfin, à ce que je sache ! »
« Comment vous a-t-on remis cette invitation ? » repris-je, ignorant ses protestations.
« J'assistais à une autre vente, plus modeste, quand un agent d'Ercassam a eu l'amabilité de me confier cette enveloppe. On m'a annoncé que des pièces uniques seraient mises aux enchères ici — alors, naturellement, je me devais d'y être. C'est un passe-temps chez moi : je ne résiste pas à la chasse aux trésors cachés dans ces ventes. »
« Hmm… Monsieur Toyano'oh, c'est bien cela ? Vous vous êtes fait avoir », tranchai-je sèchement. « Pourquoi une vente du calibre de Sotheby's se tiendrait-elle dans un hôtel à l'abandon ? »
« Parce que c'est une vente secrète, évidemment ! » cracha-t-il. « Bien sûr qu'une vente secrète se tiendrait dans un endroit aussi isolé et obscur ! Du moins, c'est ce que je croyais… À voir où nous en sommes, vous avez peut-être raison : ce doit être un piège. Nous en débattions justement il y a un instant. »
Outre Toyano'oh et le jeune homme au nœud papillon, plusieurs autres hommes et femmes, vêtus avec recherche, étaient présents. Sans doute se trouvaient-ils dans la même situation, dupés par une lettre malveillante promettant une vente secrète.
L'homme au nœud papillon s'approcha de nous. « Piège ou pas, peu importe. Puisque vous avez refermé la porte, c'en est fini de nous. Nous voilà tous coincés ici, pris au piège comme des sangliers. Et alors qu'on se croyait déjà au fond du gouffre, voilà que vous débarquez tous les trois », railla-t-il avec un accent prononcé.
« Coincés pour de bon… ? On ne peut même pas passer par une fenêtre ? »
« Elles sont toutes condamnées, aucun de nous n'a pu en ouvrir une seule. Même mes muscles n'en sont pas venus à bout… » Il retroussa sa manche pour nous montrer son bras maigrelet.
« Et les autres pièces, elles n'ont pas de fenêtres ? Et la porte de derrière ? » proposai-je.
« Je vous l'ai dit, on est coincés dans ce hall. Il y a quatre autres portes, mais elles sont verrouillées elles aussi. »
« Alors ça fait toute une journée que vous êtes bloqués ici ? »
« Ouais. On a eu de la chance de survivre à la nuit, à tuer le temps comme on pouvait », soupira-t-il en décroisant les bras.
« Eh bien, maintenant que tout le monde est là, ça veut dire que la vente peut commencer, non ? » intervint le vieil homme, les yeux brillants.
« Et si toute cette histoire n'est qu'un grand piège, qui nous dit que la vente n'est pas, elle aussi, un pur mensonge ? » rétorqua le plus jeune.
L'insaisissable expéditeur des invitations était assurément le criminel de ce Duel Noir ; restait à savoir s'il était aussi l'organisateur de la vente. Il se pouvait également que la vente fût une escroquerie totale, inventée de toutes pièces pour attirer tout ce monde ici.
« Et pourquoi serions-nous là, sinon pour la vente ?! » s'écria le vieil homme.
« Et pourquoi me le demander à moi ?! »
Les deux hommes se mirent à se chamailler comme des gamins. Je contemplai distraitement leur prise de bec, cherchant un moyen de désamorcer le conflit.
Suisei s'interposa brusquement entre les deux querelleurs. « Mesdames et messieurs, ressaisissez-vous, je vous prie. » Il marqua une pause ; le silence se fit dans la salle, et tous les regards convergèrent vers lui.
« Une chose est claire : nous sommes tous coincés ici. S'il en est ainsi, nous n'avons qu'une priorité : faire front commun pour trouver une issue. N'est-ce pas ? » Suisei arpentait la salle en cercles, parfaitement maître de lui, parlant comme un comédien menant son public.
« Nous avons tout essayé », soupira Toyano'oh en passant les doigts dans sa barbe. « Rien n'y a fait, malgré tous nos efforts, et nous voilà bloqués ici depuis hier soir. »
« Non, non, c'est simplement que vous n'avez pas encore été contraints de révéler vos vraies capacités. Hélas, aucun de vous n'a pleinement pris la mesure du danger qui vous guette. »
Suisei longea les canapés ; les regards des personnes assises le suivirent tandis qu'il passait entre elles. Il s'arrêta près de la table basse, posée à même le sol, au plateau épais.
Soudain, d'une seule main, il souleva la table. Mais qu'est-ce qu'il fabrique ? me demandai-je. Il la soulevait sans le moindre effort, alors qu'elle paraissait plutôt lourde. Je ne l'aurais pas cru aussi fort.
Il fit quelques pas vers le mur…
Et y fracassa la table !
Le fracas évoqua un accident de voiture ; sous l'impact, de petits éclats volèrent en l'air, tandis que cris et hoquets de stupeur emplissaient la salle.
La table basse arracha une large déchirure dans le mur. Cependant…
« Hmm, on dirait que la paroi intérieure est en ciment », annonça Suisei en enfonçant la main dans le trou tout frais.
« E-espèce d'abruti ! Pourquoi tu saccages tout ?! » Le jeune homme se précipita aux côtés de Suisei. « Ça va pas la tête ?! »
« On dirait que percer le mur ne nous mènera nulle part », dit Suisei en croisant les bras et en s'éloignant de la paroi.
Suisei Nanamura portait décidément bien son surnom de « Passion et Vélocité suprême » : tout ce qu'il faisait était à la fois extrêmement rapide et… disons, passionné.
« Je vois que nos geôliers ont pris grand soin de rendre toute évasion impossible. Dans ces conditions, l'affaire s'annonce ardue. Le criminel n'a pas l'intention de nous libérer tant qu'il n'aura pas obtenu ce qu'il veut », poursuivit Suisei.
« Ouais, c'est exactement ce que je viens de dire ! » ricana le jeune homme. « Et qu'est-ce que tu entends par "le criminel"… ? Tu sais des choses qu'on ignore ? C'est quoi, son histoire, à ce criminel ? »
« C'est une longue histoire. Je préfère la garder pour un autre jour. » Suisei s'installa tranquillement sur un canapé libre et croisa les jambes. « Hmm, il nous reste encore sept heures avant 18 heures… Cela aussi fait sans doute partie du plan du criminel. S'il est une chose que je déteste par-dessus tout en ce monde, c'est bien d'attendre. »
« Vous comptez attendre le début de la vente ? » demandai-je.
« Nous n'avons pas vraiment le choix. Le criminel a déjà tracé la route du jeu, et même moi, j'ignore ce qui nous attend… Notre priorité doit être d'analyser son prochain coup. »
Je me penchai vers Suisei. « Comment pouvez-vous être aussi insouciant… ? » lui chuchotai-je à l'oreille. « Vous n'avez pas songé à prévenir la police de tout ça ? »
« Bien sûr que si. » Suisei fronça les sourcils, contrarié que j'aie seulement osé poser la question. « Mais ceci est un duel entre un détective et un criminel. Je suis bien au-dessus de la triche. »
« Comment pouvez-vous vous soucier de tricherie quand des vies sont en jeu ?! » répliquai-je en sortant mon téléphone de ma poche. Si Suisei voulait jouer les paresseux, c'était à moi de m'en charger… Mais en regardant l'écran, je n'y lus qu'un « Aucun signal ». « H-hein… ? Je suis pourtant sûre d'avoir encore eu du réseau en descendant de la voiture… »
« On dirait que ce bâtiment bloque les signaux », dit un homme assis sur l'un des canapés.
Cet homme-là me mettait mal à l'aise depuis l'instant où je l'avais aperçu. Il portait une casquette de baseball et une paire de lunettes de soleil surdimensionnées, vêtu de pied en cap en tenue de base-ball. Il détonnait comme un cheveu sur la soupe au milieu de ces hommes et femmes en habits de soirée. Difficile de distinguer son visage sous ces grosses lunettes, mais ses traits d'homme d'âge mûr et son expression morose restaient à peine visibles.
« Bloque… ? »
« Les signaux sont brouillés. Pour faire simple, si deux signaux de même fréquence sont émis en même temps, les téléphones s'y perdent et n'ont plus de réseau… C'est un procédé qu'on utilise d'ordinaire dans les cinémas ou les hôpitaux. Les ondes sont invisibles à l'œil nu, après tout. Malheureusement, ce tour a été employé contre nous avant même qu'on s'en aperçoive, hé… » dit-il en remontant ses lunettes.
« Donc nos téléphones sont inutilisables ? »
Il haussa les épaules. « Si on pouvait s'en servir, on n'aurait pas passé la nuit ici. »
Appeler à l'aide était hors de question. Le criminel cherchait-il à gagner du temps pour mettre son plan au point ?
Le jeu avait déjà commencé.
« Tout le monde est venu pour la vente ? » demandai-je en scrutant attentivement chaque visage. Tous acquiescèrent.
« Oui… Mais trêve de cela : nous avons de nouveaux venus, il va falloir faire les présentations. Nous les avons déjà faites, mais recommençons pour les nouveaux », dit le jeune homme au nœud papillon.
« Ah, désolée, nous ne voudrions pas vous déranger… »
« Je vais commencer, je suppose », poursuivit-il.
Yuzen Minase — 25 ans — Travailleur indépendant
« Je m'appelle Yuzen Minase, vingt-cinq ans, et je travaille en indépendant. Je descends d'une vieille famille noble qui possédait des terres à n'en plus finir… mais aujourd'hui, je gagne ma vie en gérant un immeuble que j'ai fait bâtir moi-même. Je vis pour moitié du soutien de ma famille, pour moitié de mes propres économies, mais je sais que le sang noble coule encore en moi. Il ne tardera pas, mon grand retour. »
« Et pourquoi avez-vous décidé de venir à la vente ? » demandai-je.
« Il m'arrive de me faire un peu d'argent de poche grâce aux ventes en ligne… Mon dernier associé m'a recommandé l'endroit et m'a remis cette drôle d'enveloppe. Honnêtement, j'avais des tas de doutes sur cette vente, mais je me suis dit que ce serait une sorte de fête entre initiés et que ça ne coûtait rien d'aller voir. Et résultat, grâce à ma chance légendaire, me voilà coincé ici. Vraiment du grand art. »
Il s'habillait avec ce qui se voulait de l'élégance, mais qui le rendait surtout ridicule. Il devait aimer se présenter comme « un noble de deuxième génération », mais son gros nœud papillon rouge criait « clown » bien plus que « gentilhomme ».
« Si on suit le sens des aiguilles d'une montre, c'est à toi, le vieux », dit Yuzen.
« Qui tu traites de vieux ? » répliqua Toyano'oh, piqué par le sobriquet.
Seiunsai Toyano'oh — 59 ans — Roi de l'évasion
« Je suis Seiunsai Toyano'oh ; j'ai cinquante-neuf ans, et je suis un grand magicien ! »
« Un magicien ? » Je penchai la tête.
« Oh, vous n'en avez pas entendu parler ? Je suis le maître de l'évasion de ce siècle, je ferais pâlir le grand Houdini en personne ! Sous l'eau, la tête en bas, le feu, les accidents de voiture… je m'échappe de n'importe quelle situation avec aisance ! Vous feriez mieux de ne pas sous-estimer mon talent, car je suis le magicien numéro un de tout le Japon ! Mes évasions tiennent du miracle ! »
« Quel soi-disant numéro un se proclame lui-même numéro un ? » objecta Yuzen. « Si tu es si célèbre, tu es sûrement déjà passé à la télé, non ? Alors, si tu es si doué, pourquoi t'es pas encore sorti d'ici ? »
« Hé, un peu de respect ! »
Il faisait nettement plus que ses cinquante-neuf ans, avec sa pilosité argentée et ses airs de sorcier. Cela ne l'empêchait pas de se vanter à tout-va. Était-ce simplement qu'il ne parvenait plus à dissocier son personnage de scène de l'homme qu'il était vraiment ?
« Euh… une question : la lettre ne disait-elle pas "Mitsuru Toyano'oh" ? » dis-je.
« Ah, Mitsuru, c'est mon prénom de naissance, et Seiunsai mon nom de scène préféré. »
Bon, d'accord…
Akio Chage — 42 ans — Spécialiste de l'occulte
« Je suis Akio Chage, quarante-deux ans. Je n'ai rien de bien passionnant… mais s'il fallait trouver quelque chose de notable à mon sujet, je dirais que je m'y connais plutôt bien en complots. » Il inclina la tête, abaissant la visière de sa casquette. Il avait une corpulence ordinaire, hormis une stature relativement haute. Malgré sa tenue de base-ball, il n'avait rien d'un sportif.
« Pourquoi êtes-vous ici ? » demandai-je.
« Je ne peux pas trop en dire, mais… un soir, j'ai vu un OVNI planer au-dessus de mon immeuble de bureaux. »
« H-hein… ? »
« Évidemment, j'ai sorti mon appareil et pris quelques clichés. C'était loin d'être la première fois que je voyais un OVNI, mais l'idée d'enfin obtenir des photos nettes m'a tellement emballé que je me suis un peu emporté. Je m'imaginais déjà à la une des journaux… et puis, soudain, j'ai senti que je perdais connaissance. À mon réveil, deux hommes en costume noir se dressaient au-dessus de moi, à me fixer. »
« Qui étaient-ils ? »
« Aucune idée. Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'ils ressemblaient aux Men in Black. Ils ont volé mon appareil, m'ont sommé de ne parler à personne de ce que j'avais vu, puis m'ont remis l'invitation à la vente. Ils m'ont assuré que j'y "recevrais quelque chose de précieux en guise de récompense", avant de s'évanouir dans la nuit. »
« …Et c'est vraiment vrai ? » demandai-je, le ton teinté de scepticisme.
« Croyez-le ou non, c'est l'absolue vérité. »
« Euh, mais… pourquoi êtes-vous habillé en joueur de base-ball ? » Pour moi, c'était là le plus grand mystère le concernant.
« Hé, c'est ma tenue de soirée, bien sûr. »
« D-d'accord… ? » Était-ce un farceur ? Je ferais mieux de me tenir à l'écart de ce type…
« Bon, à moi ! » lança une voix féminine enjouée.
Meruko Mifune — 22 ans — Ancienne petite fille aux pouvoirs
La voix appartenait à une jeune fille en robe d'été vert tendre, coupe au carré, qui levait la main avec entrain. Son corps était menu et frêle, au point qu'on ne savait trop si elle était adulte ou enfant…
« Je m'appelle Meruko Mifune, et je viens d'avoir vingt-deux ans cette année. Je collectionne les tubes à vide, que j'utilise pour toutes sortes de choses, mais surtout comme haut-parleurs. J'étais super contente de venir ici quand on m'a dit qu'on y vendrait des tubes spéciaux, mais maintenant je suis coincée dans un hôtel abandonné tout flippant… Je suis dans de beaux draps, ça, c'est sûr ! »
Sa personnalité singulière s'accordait à merveille avec son physique singulier. Bien qu'elle fût plus âgée que moi, elle n'en paraissait pas le moins du monde, et sa voix s'accordait à son tempérament enfantin. À vrai dire, elle avait l'air un peu plus jeune que moi.
« Ah oui, on l'a aussi appelée "la fillette aux pouvoirs" il y a une dizaine d'années », ajouta Akio.
« La fillette aux pouvoirs… ? » demandai-je.
« Honnêtement, même moi, je n'y comprends pas grand-chose, mais c'est comme ça que tout le monde m'appelait », confessa Meruko, toujours rayonnante. « Tout a commencé quand j'étais petite : je mangeais un flan, et ma cuillère s'est tordue toute seule. Je ne sais pas trop ce qui s'est passé, mais mes parents étaient surexcités et m'ont fait tordre des tas et des tas de cuillères. Ils ont fini par me faire tordre des cuillères à la télévision… mais je n'ai jamais vraiment compris l'intérêt. Tordre des cuillères, ça paraît bien inutile : ça rend juste le flan plus difficile à manger, haha ! »
« Le public l'a adorée pendant un an ou deux, mais les médias ont soudain retourné leur veste et se sont mis à la traîner dans la boue. On l'a traitée de fraudeuse, de magicienne de pacotille, avec tout un tas d'autres rumeurs », dit Akio en rajustant ses lunettes de soleil. « Ce genre de chose arrive tout le temps : des jaloux qui prennent plaisir à démolir le travail d'une célébrité. C'est triste, vraiment. »
« Vous pouvez encore le faire ? Tordre des cuillères ? » demandai-je en me tournant vers Meruko, une étincelle d'excitation dans les yeux.
Elle pencha la tête et fronça les sourcils d'un air songeur. Après ce qui sembla une éternité de réflexion silencieuse, son expression enjouée reprit vie. « Ah, je peux essayer ! »
« Essayer ? »
« Je suis sûre que je peux. Regardez bien. » Meruko fouilla dans son sac de voyage et en sortit une cuillère en métal. « J'en ai toujours une sur moi, au cas où j'aurais l'occasion d'en tordre une à nouveau. »
« Hmm, mais vous êtes vraiment sûre que ça va marcher, cette fois ? » demanda Akio. Meruko se contenta de le fixer d'un air nerveux. Il avait précisé « cette fois » — j'en déduisis que Meruko avait déjà tenté le coup, en vain.
Meruko tenait la cuillère dans sa main droite, en frottant le milieu du manche avec son pouce. Son expression était grave, les yeux clos, les sourcils froncés.
« Hummm… Hummmmm… »
Nous l'observions attentivement, retenant notre souffle.
« mmAAAA ! » Meruko explosa en un cri étrange et rouvrit brusquement les yeux.
La cuillère… n'avait pas la moindre bosse.
« Ohhh, ça n'a pas marché… » Elle baissa la tête, dépitée. À vrai dire, j'étais aussi déçue qu'elle…
Mikado Shinsen — 30 ans (?) — Homme d'affaires
« J'imagine que c'est à mon tour », dit posément un homme en costume.
Il était grand et mince, les cheveux tirés en arrière avec soin. Il donnait l'impression d'être le plus intelligent et le plus rationnel de l'assemblée — enfin, plus que quiconque ici. De fines rides barraient son front. Mais il me mettait mal à l'aise, allez savoir pourquoi, comme s'il dissimulait des secrets enfouis.
« Y a-t-il une raison qui vous a poussé à venir à la vente, monsieur Shinsen ? » demandai-je.
« Non. La vente ne m'intéresse aucunement. »
« Alors pourquoi êtes-vous ici… ? »
« J'ai eu une prémonition. »
« Une prémonition… ? »
« Le destin, faute d'un meilleur mot. Disons un puissant pressentiment funeste — le songe de l'au-delà. Je ne suis ni devin ni prophète, mais je vois la mort ; la mort passée comme la mort à venir. J'ai ressenti ce pressentiment si familier que j'ai eu envie de passer par ici. »
« Vous… voyez la mort ? »
« Pas la mort à proprement parler ; ce peut être n'importe quel événement effroyable, en vérité. Mais le plus souvent, ce n'est qu'un étrange présage… » Il évoquait une chose aussi sinistre d'un ton si détaché, si posé, comme si cela lui était égal. J'en avais la chair de poule.
« Qu'avez-vous vu, exactement ? »
« Je ne dirais pas avoir vu quoi que ce soit physiquement ; c'est davantage une manifestation qu'une chose que je verrais… Mais s'il fallait la représenter, je dirais que c'est comme une ombre menaçante, sans cesse tapie… et cette ombre prend l'apparence de vos peurs les plus profondes. »
Pendant que Mikado parlait, je remarquai du coin de l'œil Meruko qui tremblait et transpirait. Comme elle, les autres échangeaient des regards dubitatifs. Mais moi, je ne pouvais m'empêcher de croire à ses paroles.
Car je connaissais quelqu'un qui traversait une épreuve semblable.
Kyoko Kirigiri… Elle aussi avait le pouvoir de pressentir la mort et d'autres menaces. Elle disait « entendre les pas du dieu de la mort », mais j'ignorais encore si elle entendait réellement quelque chose, ou s'il s'agissait d'une manifestation analogue à celle de Mikado. Quoi qu'il en soit, elle partageait ce don avec lui — auditif, dans son cas, plutôt que visuel.
De plus, je savais déjà combien son pressentiment était fondé. Cet hôtel abandonné avait jadis été le théâtre de divers drames sanglants, et il allait à présent servir de scène à un jeu de mise à mort, un Duel Noir. Personne n'était en sécurité ici.
« Je prie, pour votre bien à tous, de n'être que paranoïaque. » Mikado baissa la tête et lissa ses cheveux en arrière. Il avait beau s'en défendre, sa description faisait bel et bien de lui une sorte de prophète. Son expression sombre me disait qu'il avait dû être confronté à bien des événements troublants et malheureux par le passé.
« A-t-il seulement le droit d'être ici s'il ne participe pas à la vente ? » s'interrogea Seiunsai ; et comme personne, hormis le criminel, ne pouvait connaître la réponse, nul ne lui répondit.
Sae Yozuru — 21 ans — Veuve
Une femme était mollement avachie sur le canapé. C'était son tour de se présenter, mais elle gardait la tête baissée et les yeux clos, comme endormie. Ses longs et élégants cheveux noirs cascadaient sur ses épaules, et son décolleté comme ses cuisses dénudés avaient quelque chose de troublant. Mais en regardant de plus près, sa tenue se révélait être un habit de deuil.
« Madame Yozuru, c'est à vous », l'appela Mikado. Elle redressa la posture avec lassitude et ramena ses cheveux en arrière.
« Mmh… Merci de m'avoir réveillée. Je crois que mon envie de vivre n'aurait pas tenu si l'on avait dû attendre davantage… » Sae se tourna vers nous, battant lentement des paupières d'un air vaporeux. « De nouveaux invités, hmm… ? Peut-être vais-je tenter ma chance avec la mort, après tout. »
« Nous sommes maintenant au complet, dix personnes », dit Mikado.
« La vente est prête à commencer ? »
« Je le crois. » Mikado détourna les yeux de Sae.
« Ah… Peut-être mon défunt mari pourra-t-il enfin reposer en paix… »
« Oh… » Je cherchai quelque chose de réconfortant à dire, mais les mots refusèrent de se former dans mon esprit.
Sae perçut ma gêne et se tourna vers moi pour parler. « Je m'appelle Sae Yozuru. Mon mari est mort récemment, me laissant seule. Avant de mourir, il m'a légué une invitation à cette vente. »
« Il ne vous en a rien dit, rien expliqué ? »
« Non », répondit Sae en fermant gravement les yeux. « Mon mari était plutôt secret, replié sur lui-même. Je suis venue dans l'espoir d'en apprendre davantage sur lui, sur ses rêves… »
Elle se tut soudain, comme si elle s'était rendormie en pleine phrase. Puis elle se redressa d'un bond et étira les bras. Je remarquai plusieurs cicatrices gravées sur ses poignets, et un élan de compassion me transperça. Je n'y ferais aucune allusion ; elles parlaient d'elles-mêmes.
Six présentations étaient achevées. Ne restait plus que—
Taehime Uozumi — 20 ans — Femme de chambre
La septième et dernière personne était une jeune femme en tenue de domestique. Ses cheveux noirs lui arrivaient juste sous les épaules, et ses longs cils noirs rehaussaient sa peau pâle. On aurait pu prendre sa mise pour du gothic lolita, mais sa simplicité trahissait plutôt une tenue de travail.
« Le commissaire-priseur m'a engagée pour officier ici. Je pourvoirai à vos besoins quotidiens. Je m'appelle Taehime Uozumi, vingt ans. » Sa voix était singulièrement rauque, presque masculine… non que cela posât le moindre problème, bien sûr.
« Vous n'êtes donc pas ici pour la vente non plus ? » demandai-je.
« Non, mais on m'a dit qu'il me restait possible d'y participer. »
« Comment avez-vous accepté cette mission ? »
« Quelqu'un m'a envoyé une lettre. Mon seul rôle est de vous servir, en préparant trois repas par jour et en faisant le ménage de vos chambres. »
Ainsi, le criminel du Duel Noir avait engagé une femme de chambre. Il y avait fort à parier qu'elle avait un rôle crucial à jouer dans son plan criminel.
Heureusement, malgré l'aspect désert de l'hôtel, nourriture et logement propre semblaient assurés. C'était peut-être un peu déplacé de ma part, mais je ne pus retenir un soupir de soulagement. J'avais d'ailleurs apporté quelques en-cas, mon sac bourré de bons biscuits, au cas où les choses tourneraient mal comme la dernière fois.
Les Duel Noirs étaient des jeux de mise à mort impitoyables, exigeant logique et vivacité d'esprit, mais c'étaient aussi des émissions de divertissement. Un jeu a besoin de règles équitables, et les Duel Noirs ne faisaient pas exception. Si le criminel ne visait que la vengeance et rien d'autre, nous éliminer tous ne lui poserait guère de problème : il pourrait empoisonner notre nourriture, nous enfermer dans nos chambres pour nous laisser mourir de faim, ou nous tuer dans notre sommeil avant de prendre la fuite… mais cela n'aurait rien d'amusant comme divertissement. Peut-être affectait-on des détectives à ces jeux pour offrir un défi équitable.
Je parcourus le hall du regard. Tout ce qui se déroulait dans le Duel Noir était filmé par des caméras dissimulées aux quatre coins de la pièce. Diffusion en direct ou mise en ligne sur une quelconque plateforme, peu importait : au bout du compte, des centaines de personnes, peut-être, assistaient à notre calvaire, comme si nous n'étions que des personnages d'une histoire.
« À vous, maintenant, les nouveaux », déclara Yuzen en désignant notre trio.
« Ah, c'est vrai, nous devons nous présenter aussi. Juste, euh… un instant, s'il vous plaît… » Je me précipitai vers Suisei et lui chuchotai à l'oreille : « Je peux expliquer la situation, s'il vous plaît ? »
« Je ne vois pas pourquoi cela me dérangerait. À vrai dire, j'espérais qu'un volontaire m'épargnerait cette peine. »
« Parfait ! »
Yui Samidare — 16 ans — Lycéenne détective — DSC 887
« …Voilà, je crois que c'est tout. En somme, nous sommes des détectives venus tenter de capturer le criminel. » J'avais pris soin de fournir aux autres invités une explication détaillée de nos intentions — enfin, presque détaillée, car j'avais délibérément tu toute mention des Duel Noirs et du Comité de rédemption. Je m'étais dit qu'il valait mieux garder cette information pour plus tard. À la place, je leur avais dit : « Nous avons reçu un avis de crime, et cet avis indiquait qu'un crime pourrait être commis ici. »
« J-je ne suis pas sûr de comprendre… » marmonna Yuzen. « Donc, vous êtes là pour nous sauver ? »
« C'est à peu près ça, oui. »
« On dirait que ça n'a pas très bien tourné pour vous. »
« Euh, haha, oui… On, hum… on ne s'attendait pas vraiment à se retrouver enfermés ici… »
« Et vous vous prétendez détectives ? » Aïe. Les mots de Yuzen me touchèrent étonnamment au vif. Je doute qu'il y ait mis la moindre méchanceté, mais voilà que je me demandais si nous avions bien fait de venir.
« L'avis de crime était peut-être juste un canular ? » suggéra Akio.
« J'aimerais bien, mais non. Le criminel passera assurément à l'action avant le réveillon du Nouvel An », dis-je.
« Maintenant que vous le dites… il reste presque cinq jours avant le Nouvel An », compta Seiunsai sur ses doigts. « Alors on va rester enfermés ici jusque-là ? »
« Oui », dis-je en m'efforçant de faire bonne figure malgré ma propre angoisse. Me montrer ouvertement nerveuse les ferait paniquer eux aussi. « M-mais rassurez-vous, nous ne laisserons rien vous arriver tant que nous serons là. Nous… Ah, je veux dire Suisei, ainsi que Kyoko, la jeune fille là-bas, sont tous d'excellents détectives ! »
« Cette gamine, une détective ? »
Kyoko Kirigiri — 13 ans — Collégienne détective — DSC 917
Kyoko ne répondit pas, gardant les yeux baissés vers le sol, l'air sombre.
« Parfaitement », répondis-je à sa place. « Tant qu'elle est là, le complot du criminel n'a aucune chance de nous échapper ! »
« Hein ? On est censés faire confiance à cette petite ? Franchement, je crois que mes super-pouvoirs seraient plus utiles… » dit Meruko, les jambes se balançant depuis le canapé tandis qu'elle s'évertuait en vain à tordre la cuillère.
« Je vous promets qu'elle a un talent fou. Vous devriez— »
« Si vous le dites… » coupa Yuzen. « N'empêche, comment vous faire confiance ? Vous voulez peut-être faire annuler la vente, et vous êtes juste là pour semer le chaos. »
« N-non, pas du tout ! On est tout à fait dignes de confiance. J'ai le rang 7 sur ma carte de la Bibliothèque des détectives officiellement enregistrée ! Et elle, c'est l'héritière de l'illustre famille Kirigiri— »
« Yui, ça suffit », m'interrompit Kyoko. Elle ramena une mèche derrière son oreille avant de poursuivre : « Vous ne voyez donc pas ? Vous n'êtes pas invincible, cette fois-ci. Nous ne sommes que des invitées, comme tout le monde — de simples élèves, rien de plus. »
« O-oui, c'est vrai… »
« Le véritable détective, c'est lui », annonça Kyoko en désignant Suisei. « Si vous avez besoin d'aide pour quoi que ce soit, c'est à lui qu'il faut vous adresser, pas à nous deux. »
« Kyoko, attends. Tu ne peux pas tout reporter sur lui… »
« C'est pourtant la vérité, non ? Après tout, c'est lui qui détient l'immunité du détective. »
L'immunité du détective… elle faisait allusion à l'une des règles du Duel Noir. Le détective y jouant un rôle si essentiel, il est interdit de le tuer. Il était la seule personne ici dont la sécurité fût garantie.
Suisei Nanamura — 37 ans — Grand détective — DSC 900
« Absolument ! Remettez-vous-en entièrement à moi », proclama Suisei. D'un bras levé et d'un claquement de doigts, il attira tous les regards, comme sur commande. Malgré leur méfiance initiale, nul ne pouvait résister à l'envie de s'arrêter pour l'écouter dès qu'il s'agissait de Suisei. Ce devait être là le pouvoir du charisme à l'œuvre…
« Alors, qu'est-ce que tu nous proposes, monsieur le détective ? » railla Yuzen.
« Nous suivons le plan prévu et attendons l'ouverture de la vente », répondit-il.
« Donc on est censés rester enfermés dans cette pièce jusqu'à 18 heures ? »
« Si vous vous ennuyez à ce point, peut-être seriez-vous partant pour une partie de basket ? Ce hall ne manque pas d'espace, et nous pourrions former deux équipes de cinq. Bien entendu, je ne perds jamais, même au basket, alors ne vous faites pas trop d'illusions. »
« Du basket ? On n'a pas vraiment de panier, ni de ballon, d'ailleurs. » Yuzen renâcla. « Ça fait toute une journée qu'on poireaute ici. On va bientôt perdre le peu de raison qu'il nous reste. »
« Alors peut-être devriez-vous bouger. Je doute que rester assis sur un canapé toute la journée soit bon pour la santé. Qui plus est, si vous tuez le temps en vous activant, vous créez l'illusion qu'il passe plus vite que d'ordinaire. Une conclusion tirée de la théorie de la relativité. Cela vaut la peine d'essayer, je dirais. »
« Hein ? Tu es incompréhensible. De quoi tu parles, à la fin ? »
Il semblait que la communication entre Suisei et Yuzen ne fût possible que le jour où les poules auraient des dents…
Tandis que la prise de bec se prolongeait, le temps s'égrenait lentement, minute après minute. Débiter n'importe quelle ânerie qui vous passe par la tête est, après tout, un moyen efficace de tuer le temps.
« Vous êtes tous arrivés ici hier, c'est ça ? » demandai-je sans m'adresser à personne en particulier. « Qu'avez-vous mangé pendant toute la nuit ? »
« Il y a des vivres séchés stockés dans le placard de la réception », répondit la femme de chambre, Taehime. « Il y en a juste assez pour tenir une semaine à nous dix, alors chacun a veillé à ménager les réserves. »
« Vous disiez que le commissaire-priseur vous avait engagée ? Avez-vous reçu des ordres, ou quelque chose dans ce goût-là ? »
« Une seule phrase : "attendez sur place". À part ça, je n'avais aucune consigne à suivre, hormis la note en lettres rouges que je viens de vous montrer. »
« Hmm… Tout cela est si étrange… » murmurai-je en croisant les bras.
Ce Duel Noir était décidément singulier. Le criminel laissait l'affaire se dérouler à un rythme si nonchalant. Je n'arrivais même pas à imaginer ce qu'il tramait.
Je passai devant les canapés et rejoignis Kyoko.
« Tu as appris quelque chose, Kyoko ? » lui demandai-je.
« Rien pour l'instant, malheureusement », soupira-t-elle en haussant les épaules. « C'est comme l'a dit Suisei : nous n'avons d'autre choix que d'attendre. »
Kyoko s'assit sur le canapé, sans se soucier d'aller glaner des informations auprès des autres. Décidément, elle n'était pas douée pour communiquer…
Soudain prise d'agitation, je partis explorer le hall par moi-même.
Comme Yuzen l'avait mentionné plus tôt, plusieurs portes s'ouvraient dans diverses directions, mais toutes étaient hermétiquement closes, sans la moindre serrure. Elles paraissaient fort robustes. Je crois qu'on ne pouvait les défoncer qu'à la hache, au marteau ou à l'aide d'autres outils.
Je vérifiai ensuite le comptoir de la réception. Exactement comme Taehime l'avait dit, les tiroirs regorgeaient de vivres séchés. Par chance, nous ne risquions pas la famine de sitôt. Outre les rations, il y avait cinq cartons d'eau minérale, contenant chacun vingt-quatre bouteilles.
Derrière le comptoir était accroché un panneau, faisant office de plan de l'hôtel.
Selon le panneau, une salle d'observation se trouvait au cinquième étage. Mais comme nous étions tous enfermés dans le hall, je ne pouvais pas aller y jeter un œil.
À l'intérieur du hall se trouvait une petite pièce exiguë. Elle semblait faire office de bureau, sans doute l'ancienne salle du personnel de l'hôtel désormais à l'abandon. Seuls quelques bureaux la meublaient.
Mais en cherchant mieux, je découvris une autre petite porte. Persuadée qu'elle ne s'ouvrirait pas, j'en tournai tout de même la poignée — et elle céda sans résistance.
C'étaient les toilettes. Ah, Dieu merci. Je commençais à m'inquiéter de ce côté-là…
À peine avais-je fait un pas hors des toilettes que je fus brusquement et violemment repoussée à l'intérieur. Mon mystérieux agresseur referma alors la porte derrière lui et la verrouilla.
« H-hé ! » J'étais enfermée !
« Silence. » Une voix charmante et rauque résonna à mes oreilles.
C'était Taehime Uozumi, la femme de chambre.
« Q-qu'est-ce que vous faites ?! » exigeai-je de savoir à voix basse.
L'air était chargé de tension tandis que nous nous serrions dans ces toilettes exiguës, presque collées l'une contre l'autre.
« Je ne vais pas vous faire de mal. » Taehime tira quelque chose de la poche de son tablier. C'était…
Une carte d'enregistrement de la Bibliothèque des détectives !
Taehime Uozumi — DSC 756
« Q… Hein ? »
« Je suis détective, moi aussi », révéla-t-elle.
« Ouah… Euh… »
« Montrez-moi votre carte. J'ai besoin de vérifier. »
« Ah, d-d'accord. » Je sortis ma carte de l'étui que je gardais sur moi.
« Je vois. Merci, vous pouvez la ranger. » J'obéis sans un mot. « Personne, hormis vous, bien sûr, ne sait que je suis détective. J'ai cru un moment que le détective mentionné dans cette lettre, c'était peut-être moi, mais il semble que je me sois trompée. Heureusement, je ne me suis pas emballée et je n'ai pas révélé mon identité avant votre arrivée à tous les trois. »
« Donc vous menez une enquête sous couverture ? »
« On peut dire ça, oui. J'ai trouvé ce tablier en arrivant ; la lettre m'enjoignait de le porter. Ce n'est vraiment pas mon style… » Taehime rajusta l'ourlet de travers de son tablier.
« Vous êtes venue enquêter sur le Duel Noir, vous aussi ? »
« Hmm ? Aucune idée de ce que c'est. »
« Alors sur quoi diable enquêtez-vous… ? »
Dans le système de classification de la Bibliothèque des détectives, le premier chiffre indique la spécialité du détective. Le 7 renvoie au crime artistique.
« Ma spécialité, c'est la fraude, généralement les faux en tout genre », m'apprit-elle.
« La contrefaçon, hein… ? »
« Cela fait des mois que je file Seiunsai. »
« Seiunsai ? Le… le vieux grand-père, là ? » demandai-je.
« Méfiez-vous de lui. Il est loin d'être un tendre. C'est un escroc notoire, qui a soutiré des sommes colossales à ses victimes. »
« Un escroc ? »
« Oui. Il se donne des airs de magicien faiseur de miracles, alors qu'en réalité, ce n'est qu'un voleur qui écoule des contrefaçons. Quand j'ai découvert qu'il assisterait à cette vente, j'ai vite contacté le commissaire-priseur et me suis fait passer pour une femme de chambre. Ce que je n'avais pas prévu, c'est que la vente elle-même soit un piège… Vous parliez d'un avis de crime ; était-ce vrai ? »
« Oui… »
J'entrepris de lui expliquer le Duel Noir en détail. J'espérais pouvoir sans risque lui en dévoiler autant, étant donné qu'elle était détective elle aussi.
« Ainsi, une organisation criminelle est désormais impliquée… » Taehime porta une main à sa bouche, semblant plongée dans ses pensées. « Il est possible que Seiunsai soit le criminel. »
« Ça simplifierait grandement la résolution de l'affaire… Avez-vous remarqué quoi que ce soit de suspect chez lui ? »
« Non… rien que j'aie pu remarquer. »
« Si Seiunsai est vraiment le criminel, il est probable qu'il soit déjà venu ici. Il a sans doute aussi fait toutes sortes de préparatifs pour le Duel Noir… » dis-je.
« Cela fait un mois que je le surveille comme le lait sur le feu. C'est assurément la première fois qu'il vient ici. Cela dit, il a pu commencer ses préparatifs avant que je ne me mette à le pister », dit Taehime.
« Oui, c'est possible… »
« Quoi qu'il en soit, Seiunsai est mon affaire à moi ; alors tâchez de ne pas me gêner. C'est tout ce que je voulais vous dire. »
« J-j'ai compris. Pas d'interférence de mon côté. »
« Si l'une de nous découvre une information utile, convenons de nous en faire part mutuellement », dit Taehime en me tendant la main droite. J'acquiesçai et serrai dans la mienne sa main féminine et douce. « Si on nous voyait sortir d'ici ensemble, cela pourrait paraître suspect aux autres. Allez-y la première. »
J'acquiesçai de nouveau et sortis des toilettes. En regagnant le hall, je m'efforçai de dissimuler la tension qui couvait sous la surface. À mon arrivée, tout le monde m'ignora. Peut-être n'avaient-ils même pas remarqué mon absence ?
Mon cerveau ne faisait que saturer un peu plus à mesure que j'arpentais la salle en rond. Voilà qu'un autre détective déguisé prenait part au Duel Noir, et qu'un voleur se faisait passer pour un magicien… Y avait-il un lien ? Ou n'était-ce vraiment qu'une coïncidence ?
Après m'être épuisée à force de tourner en rond et de ressasser mes pensées, je soupirai et me laissai tomber sur le canapé, à côté de Kyoko.
« Comment s'est passée votre enquête ? » demanda Kyoko, une lueur de doute dans les yeux.
Le cœur lourd, j'admis ma défaite et secouai la tête, la honte montant en moi. Kyoko changea de position, remonta les genoux contre son menton et les entoura de ses bras, me fixant d'un air qui disait « Je vous l'avais bien dit ». Une pointe d'agacement s'alluma en moi, mais je ne pouvais lui en vouloir bien longtemps, avec son adorable petit minois.
Je choisis de ne pas révéler la véritable identité de Taehime. Nous étions toutes deux détectives, après tout, et il m'aurait paru malvenu de dévoiler l'enquête secrète d'autrui.
Presque une heure s'était écoulée depuis notre arrivée.
Il nous restait encore de longues heures.
La vente aurait-elle seulement lieu un jour ?
Et que pouvait bien nous vouloir le criminel… ?