Volume 1 Chapitre 2

Il rêvait d'être dévoré par des flammes furieuses.

Quand il se réveilla en sursaut, la sueur froide qui perlait à son front lui avait trempé les joues. À moins que ce ne fussent des larmes ? Il s'essuya machinalement le visage de la main droite.

C'était la salle d'attente d'un hôpital. Sur fond d'instrumental feutré, des infirmières allaient et venaient, traînant derrière elles une odeur de désinfectant. Son numéro n'était toujours pas apparu sur l'écran.

« Ça risque de prendre des heures », dit le vieil homme assis sur la chaise voisine.

Il se contenta de quelques réponses évasives. S'il engageait vraiment la conversation avec ce genre de vieillard, il n'en sortirait jamais. Il se détourna de lui et fit mine de pianoter sur son téléphone.

« Vous faites de la rééducation ? Ça ne doit pas être facile », insista le vieil homme.

« Non, je viens juste chercher des médicaments pour une douleur à la jambe », répondit-il à voix basse, sans lever les yeux de son écran, histoire de bien lui signifier qu'il n'avait aucune envie de parler.

« Les médicaments coûtent cher, n'est-ce pas ? Et les aides de l'État ne suffisent pas. Pas de quoi couvrir des blessures comme les vôtres », reprit le vieil homme d'une voix douce.

Il releva la tête et se tourna vers lui.

Le vieil homme portait un feutre rabattu sur les yeux et un costume qui paraissait coûteux. À la commissure droite de ses lèvres courait une vieille cicatrice verticale. Quand il souriait, la cicatrice se déformait.

« Qui êtes-vous ? » le rabroua-t-il d'un ton agressif. « Comment savez-vous tout ça sur moi ? Vous êtes journaliste ? »

« Un tiers bienveillant, voilà tout. » La cicatrice se tordit de nouveau. « Quelqu'un qui compatit, qui résonne avec ce que vous vivez. »

« Ah, un prêcheur, c'est ça ? Allez embêter quelqu'un d'autre. J'en ai plus qu'assez de vous autres qui escroquez les faibles. »

« Non, nous n'avons rien à voir avec une quelconque religion. Ni avec les médias, d'ailleurs. »

« Alors qui êtes-vous, à la fin ?! » finit-il par crier.

« Nous sommes ceci. » Le vieil homme lui tendit une carte de visite d'un noir profond.

« Le Comité de rédemption des victimes de la criminalité… ? »

« C'est cela. Nous n'avons par ailleurs aucun lien avec le gouvernement : voyez-nous comme une organisation indépendante à but non lucratif. J'espère que vous le comprendrez. »

« C'est un truc dans le genre secte, c'est ça ? Vous vous faites passer pour un groupe de thérapie ou un séminaire de soins, vous appâtez les gens avec des airs attentionnés, et vous leur soutirez illégalement de l'argent au nom de "frais d'inscription". Désolé, le vieux : va falloir trouver des proies plus faciles. »

Il balaya l'offre d'un revers de main et fit mine de se lever de sa chaise pour partir.

C'est alors que—

« Vous ne voulez pas vous venger ? »

Le murmure du vieil homme lui glaça l'échine.

« …Qu'est-ce que vous venez de dire ? » Malgré lui, il se figea et fit volte-face.

« Les ténèbres tapies au fond des êtres nous intéressent au plus haut point. Et vous, vous portez en vous des ténèbres profondes, d'une rare densité. » Le vieil homme effleura le bord de son chapeau comme pour le rajuster, sans pour autant dégager son regard de l'ombre. « Vous menez une vie qu'on pourrait à peine qualifier d'heureuse. Pourtant, autrefois, vous viviez sans souci du lendemain. Une existence des plus ordinaires : vous ne causiez de tort à personne, vous aviez un emploi honnête, et certains vous aimaient. Mais il y a cinq ans, un crime a été commis. Il vous a tout arraché, sans ménagement, sans raison, sans rien vous laisser… Aviez-vous commis la moindre faute ? Non. Vous étiez innocent — ou, à tout le moins, vous n'aviez rien fait qui méritât de voir votre existence réduite en cendres. »

La voix du vieil homme ébranla son cœur. Chose troublante, elle sonnait presque comme sa propre voix intérieure.

« Ce que nous offrons n'a rien d'un traitement physique. Cela, nous le laissons aux proies plus faciles.. Nous aidons les autres à reconquérir la vie qu'on leur a prise. Notre organisation a le pouvoir de vous rendre tout ce qu'on vous a volé. »

« Reconquérir… ma propre vie ? »

« Vous en avez le droit… non, le devoir. Vous le devez aussi à ceux qui ont péri dans ce crime odieux. »

Le vieil homme déployait, d'un ton assuré, un talent de persuasion capable de ranimer l'esprit éteint de cet homme résigné. Ses paroles lui donnaient à croire qu'il était bel et bien « le protagoniste spolié ».

Les projecteurs n'étaient pas encore éteints pour lui.

Et ils ne brillaient pas pour éclairer les autres, mais pour illuminer son propre avenir…

Mais il esquissa un sourire amer et chassa cette chimère.

« Depuis ce jour-là, bien des gens ont défilé devant moi. Police, procureurs, avocats, médecins, agents d'assurance… et aucun n'a su me sauver. Et voilà que, maintenant, j'attire aussi les belles âmes de votre espèce. J'en suis écœuré. S'il y a quelqu'un à qui je dois quelque chose, ce sont les médecins : eux, au moins, m'ont permis de tenir de nouveau debout. Mais c'est tout. Aujourd'hui, je ne suis qu'un cadavre en sursis. L'espoir que j'avais au cœur est mort ce jour-là, avec le reste. »

Il tourna le dos au vieil homme et quitta son siège.

« Je vous attendrai dans le parc, dehors. Si notre "rédemption" vous intéresse, venez donc m'y trouver. »

La voix du vieil homme le suivit dans son dos ; puis sa silhouette s'effaça en direction de la petite boutique.

Son implication dans ce crime n'avait été qu'un effroyable coup du sort.

Cinq ans plus tôt, près de chez lui, des incendies criminels s'étaient succédé. Les caméras de surveillance des environs n'avaient jamais capté le coupable, et ce criminel insaisissable tenait tout le voisinage dans la terreur.

Les départs de feu s'étaient enchaînés des jours durant — de simples petits foyers, au début. Mais une nuit, l'un d'eux dégénéra soudain en un immense brasier ; peut-être la sécheresse de l'air y fut-elle pour quelque chose. Deux maisons d'habitation furent réduites en cendres, et l'une d'elles abritait sa famille. Lui, sa femme et leur petit garçon de deux ans : tous trois subirent de graves brûlures, mais lui seul eut la chance d'en réchapper.

D'autres incendies suivirent encore, mais sous la conduite d'un certain détective, l'affaire fut rapidement résolue. En reliant les lieux des sinistres, on obtenait le tracé d'une étoile : ce fut là que le détective concentra son attention. Au centre de cette étoile vivait un astrologue qui gagnait sa vie à tirer des horoscopes.

Le détective se rendit aussitôt chez lui — mais l'homme était déjà mort, brûlé au point d'en être méconnaissable.

À côté du corps, il avait laissé un mot d'adieu au contenu insensé : « J'ai allumé ces feux pour corriger l'orbite des étoiles. » L'affaire se conclut ainsi, sur le suicide du suspect ; il n'y avait plus lieu d'enquêter.

Lorsqu'il apprit le sort réservé au coupable, il sombra dans un abîme de désarroi. La lame qu'il avait aiguisée sur la meule de la haine devait un jour transpercer le cœur de l'assassin de sa famille ; mais, privé de cible sur qui décharger sa fureur, il ne lui restait plus qu'à mijoter dans sa rage. Plus de coupable à haïr. Et plus le courage d'affronter le regard de sa femme et de son fils défunts.

Cinq années passèrent. Son corps s'était largement remis de ses blessures, mais au fond de son âme, il était mort. On l'avait remercié de son emploi, et il survivait tant bien que mal grâce aux indemnités de l'État. Il poursuivait cette existence dénuée de sens, persuadé que sa vie resterait à jamais creuse et sans but.

Jusqu'à ce que le mot « vengeance », prononcé par le vieil homme, lui résonne aux oreilles.

Ce fut comme un rai de lumière perçant des ténèbres d'encre.

Jusque-là, personne n'avait su trouer cette obscurité. Personne n'avait mesuré la profondeur de ses ténèbres. Car ce qu'il cherchait si désespérément, ce n'était pas à dissiper cette nuit, mais un signe pour le guider à travers elle.

« Ah, je savais que vous viendriez », dit le vieil homme. Sa cicatrice se tordit au coin de sa bouche.

C'était une journée ensoleillée. Dans le parc, de jeunes mères poussaient des landaus, des gamins tapaient dans un ballon. Des voix joyeuses bruissaient tout autour. Assis sur un banc où la lumière dorée filtrait entre les feuilles, le vieil homme se fondait dans le décor.

« Je me dis qu'à seulement écouter, je n'ai rien à perdre », lâcha-t-il en s'asseyant à côté de lui.

« En effet. Contrairement aux avocats et aux thérapeutes, nous ne facturons pas une simple conversation. »

« Alors, qui êtes-vous, au juste ? »

« Une organisation qui œuvre à la rédemption des victimes prises au piège de crimes malheureux. »

« Arrêtez de tourner autour du pot. Concrètement, c'est quoi ? Vous allez m'aider en vous chargeant de la vengeance à ma place ? »

« Hmm, vous vous méprenez. Comme je vous l'ai dit, notre but est de vous accorder la rédemption. Si ce principe vous inspire le moindre doute, je vous conseille d'y réfléchir à deux fois, tant qu'il est encore temps. »

« Vous ne parlez vraiment pas clairement, le vieux. Bon : qu'est-ce que vous pouvez faire pour moi ? »

« Nous pouvons vous révéler l'identité du véritable coupable. Celui-là même qui vous a réduit à la situation où vous êtes aujourd'hui— »

« Quoi ? Le véritable coupable ? » Les mots du vieil homme étaient inconcevables. L'hypothèse ne l'avait jamais effleuré. L'incendie n'était-il pas l'œuvre de cet astrologue qui avait perdu la raison ? « Qui est-ce ?! Qui est ce véritable coupable ?! »

« Un instant, je vous prie. » Le vieil homme leva une main pour l'arrêter. « Je peux vous le dire, mais à une condition. »

Nous y voilà. Il se tint sur ses gardes. Cette fameuse condition, n'était-ce que de l'argent ?

« Et quelle est-elle ? »

« Ce véritable coupable, nous voulons que vous vous vengiez de lui. »

« Me venger— »

« Oui. Vous devrez assouvir votre vengeance sur le véritable coupable, et le faire mourir. »

« Vous voulez dire que je dois le tuer ? »

« En effet. »

Pour un échange aussi sanglant, l'endroit avait quelque chose d'ironique : un coin de ce parc paisible et tranquille. Personne n'épiait leur conversation.

« Votre organisation a dû enquêter sur moi en détail, le vieux. Dans ce cas, vous devez déjà connaître ma réponse, non ? Pas question que je refuse une offre pareille. »

« Voilà des paroles rassurantes. » Le vieil homme inclina sèchement la tête.

« Alors ? Qu'est-ce que vous attendez ? Dites-moi qui est le vrai meurtrier ! »

« Avant cela, il est dans notre intérêt que vous compreniez exactement nos intentions. »

Il semblait que le discours sinueux dût se poursuivre encore un moment. — De fait, il ne saisissait toujours pas pourquoi cette mystérieuse organisation l'encourageait à se venger.

« La vengeance— nous préférons l'appeler "rédemption". C'est-à-dire votre rédemption — et que les choses soient claires : nul autre que vous ne sera autorisé à l'accomplir. Êtes-vous d'accord ? »

« Donc c'est moi qui le tue, de mes mains ? Évidemment que je suis d'accord. C'est ce que je veux depuis le début. »

« Alors poursuivons. La rédemption repose sur trois éléments essentiels. Savez-vous lesquels ? »

Les inflexions glaçantes du vieil homme lui nouèrent la nuque, mais il continua de lui donner la réplique. « Comment voulez-vous que je le sache ? Je découvre tout ça à l'instant. Si vous me les expliquiez, ça m'aiderait. »

« Bien sûr. Le premier élément, c'est la Détermination. Mais celui-là, j'imagine qu'il ne vous pose aucun problème, n'est-ce pas ? »

« En effet. »

« Le deuxième élément, c'est l'Argent. Dans notre société, rien ne se fait sans argent. Et pour mener à bien une entreprise de cette envergure, il en faut une somme à la hauteur. En avez-vous assez ? »

« …Non. »

« Ce n'est rien. Nous sommes tout disposés à financer votre rédemption. Quant au montant, il n'y a aucun plafond. »

Un financement sans plafond ? Les choses prenaient un tour de plus en plus louche.

« Et le troisième et dernier élément : les Techniques. Pour commettre un meurtre, les techniques appropriées sont indispensables. La plupart des gens — vous y compris — sont des novices. Mais nous pouvons vous fournir les Techniques voulues pour frapper sans vous faire prendre. Grâce à elles, vous réaliserez le crime parfait. »

« Tout ça est sacrément minutieux… »

« Seulement— » Le vieil homme marqua une pause, la tête baissée, comme s'il s'apprêtait à révéler un point capital. « Ces Techniques ont un prix. »

« Quoi ? »

« Vous devrez nous acheter la totalité des Techniques. »

« Ha ! Je le savais ! » railla-t-il. « Au fond, tout ce que vous cherchez, c'est à plumer les plus faibles. » Le front barré de rage et de dépit, il prit appui des deux mains sur le banc, prêt à filer. « Finalement, ce n'est pas si compliqué : c'est juste une grosse arnaque ! »

« Calmez-vous, je vous en prie. Comme je viens de le dire, c'est nous qui vous fournirons des fonds illimités. Vous pourrez vous servir de cet argent pour acheter nos Techniques. »

« …De quoi vous parlez ? »

« Je veux dire qu'au moment d'accomplir votre rédemption, vous n'aurez pas à débourser le moindre centime. »

« Je ne comprends pas. Si vous me donnez de l'argent à volonté, alors à quoi bon mettre un prix sur ces Techniques ? »

« C'est là le point le plus essentiel de la rédemption. La rédemption, c'est le grand retournement de toute une vie… Cela se doit d'être spectaculaire. Rien à voir avec la fiction ou les documentaires. »

« Où voulez-vous en venir ? »

« Je veux dire qu'un certain nombre de spectateurs attendent votre grand retour avec impatience. Aimez-vous parier aux courses ? Votre dossier ne fait état d'aucun penchant pour le jeu, aussi vous est-il sans doute difficile de comprendre ce genre de personnes. Il existe par le monde quantité de gens que les chevaux, lancés au galop vers la première place, émeuvent jusqu'aux larmes. Eh bien, c'est exactement pareil : certains prennent plaisir à regarder des âmes assoiffées de vengeance sprinter vers le crime parfait. »

« Qu'est-ce que… qu'est-ce que ça veut dire ? »

« En clair… il existe de braves gens que tous les loisirs de ce monde ont fini par lasser. Leur ultime plaisir, c'est précisément le grand retournement — la rédemption — qu'accomplissent des êtres comme vous, qui portent une part d'ombre au cœur. »

Les paroles du vieil homme le laissèrent pantois. Il avait l'impression d'avoir mis le pied dans un monde où il n'aurait jamais dû s'aventurer. Il comprenait à peu près ce que le vieil homme racontait, mais de là à ce qu'une telle chose existât vraiment…

« Vous comptez— transformer ma vengeance en jeu ? »

« En gros, c'est assez proche de ça. » Le vieil homme baissa la voix et eut un petit rire. « Attirer des sponsors en offrant un contenu de qualité… accepter leurs financements pour offrir un contenu plus abouti encore… voilà comment s'établit notre rédemption. »

« Autrement dit, il y a derrière vous des types qui ont trop d'argent et de temps à perdre, c'est ça ? »

« Vous voyez juste. Mais ce détail n'explique que l'origine des fonds. Notre véritable but reste de vous offrir la rédemption. Nos investisseurs partagent simplement les mêmes intérêts que nous. De plus, les plus grands noms de bien des secteurs s'intéressent de près à la rédemption — ce qui nous profite aussi sur le plan financier. »

Était-ce bien vrai ? Peut-être cette « rédemption » dont parlait le vieil homme n'était-elle qu'une façade, et ne voyaient-ils réellement dans l'acte de vengeance qu'un simple divertissement.

Quoi qu'il en fût, à ses yeux, cela n'avait aucune importance. La façon dont il tuerait le coupable n'était qu'un détail — un mince obstacle sur la route de son but ultime : reprendre sa vie.

« Est-ce qu'il y aura sans arrêt des caméras braquées sur moi, comme dans ces documentaires ? »

« Non, vous n'avez aucun cameraman à craindre. Je vous expliquerai les règles à ce sujet plus tard. »

« Très bien. Alors finissons-en : dites-moi enfin qui est le véritable coupable. »

« Pas si vite. Je n'ai pas fini de vous expliquer. »

« Quoi encore ? » Il ne put retenir un soupir excédé.

« Il me reste un point très important à aborder. Vous recevrez vos fonds et la mission de tuer votre cible ; mais vous contenter de la tuer serait d'une affligeante platitude. Imaginez : votre cible se promène seule, de nuit ; vous en profitez pour la surprendre par-derrière et lui fracassez le crâne d'un objet contondant. On pourrait appeler ça une vengeance, mais en aucun cas ce ne serait la véritable rédemption. »

« Ça veut dire quoi, ça ? »

« La rédemption ne s'obtient qu'au prix d'une épreuve. Seules de rudes épreuves permettent d'accéder à la vraie rédemption. »

« …Quoi ? »

« Laissez-moi être plus précis. » Le vieil homme s'éclaircit la gorge et se redressa pour lui faire face. « Comme je l'ai dit, vous devrez acheter les Techniques que nous vous proposerons. Imaginons-les sous forme de cartes. Nous en possédons quantité, taillées sur mesure pour le crime parfait. Des cartes telles que l'arme du crime, des cartes précisant le lieu, des cartes pour mettre en scène un crime impossible… Leur prix varie selon leur efficacité et leur utilité. Vous achetez ces cartes, puis vous composez un "Deck" en vue de la rédemption à venir. »

« Je ne comprends pas bien ce que vous voulez dire… »

« Prenons en exemple notre précédente rédemption. Dans cette affaire, le vengeur nous a acheté l'"École" comme carte de lieu. Il a également pris une "batte métallique" comme carte d'arme, et la "chambre close" comme technique pour échapper aux soupçons. »

« "Chambre close" ? Ça s'achète, ce genre de chose ? »

« De nos jours, il n'est rien qu'on ne puisse acheter pour peu qu'on y mette le prix. Quoi qu'il en soit, dans cette affaire, l'"École" coûtait quarante millions, la "batte métallique" trois millions, et la "chambre close" cent millions : soit un total de cent quarante-trois millions. Le tout libellé en yens. »

« Attendez un peu — ces prix n'ont aucun sens. Pourquoi une "batte métallique" coûterait-elle trois millions de yens ? On en trouve dans n'importe quel magasin de sport pour moins de dix mille. »

« Comprenez bien que les armes que nous fournissons ont une tout autre valeur. Une arme achetée dans une boutique de sport au coin de la rue vous trahirait en un rien de temps : sa forme, son modèle précis, l'emplacement du magasin, les caméras de surveillance à l'intérieur… autant d'éléments qui vous feraient condamner. Par chance pour vous, les armes que nous préparons ne présentent aucun de ces inconvénients. »

« Ah… je vois. »

« Le point suivant est crucial, alors écoutez-moi bien. Pour en revenir à cette épreuve dont je parlais… nous vous offrons l'occasion de vous venger mais, dans le même temps, nous convoquons aussi un détective chargé de remonter jusqu'à vous. »

« Un détective… ? »

« Vous avez bien entendu. Ce détective sera choisi en fonction du coût total de votre Deck. Plus la somme est élevée, plus le rang du détective convoqué est haut. À l'inverse, vous pouvez réduire la dépense, et le rang du détective baissera d'autant — mais les Techniques mises en œuvre risquent alors d'être insuffisantes pour votre crime. »

« C'est quoi, ce délire ? Vous êtes en train de me dire que vous allez engager quelqu'un pour me faire prendre ? »

« Nous estimons qu'on ne saurait atteindre la vraie rédemption que sur la base d'un affrontement loyal. Seul un face-à-face avec un détective, dans l'épreuve, procure une rédemption pure et le sentiment d'accomplissement. Si vous ne pouvez souscrire à ce principe, c'est que nos valeurs divergent, et je devrai alors informer mes supérieurs de la fin de notre arrangement. »

« Je me fiche pas mal de ce que peut penser votre organisation… Mais c'est vrai que recourir à des moyens minables ne me procurerait sans doute pas ce sentiment de délivrance. » Il haussa les épaules. « En somme, je dois mener ma vengeance à la loyale, c'est ça ? »

« Exactement. Je ne m'étais pas trompé sur votre compte. Comprenez-le bien : ce que nous cherchons vraiment, ce n'est pas la réussite de votre vengeance, mais que vous franchissiez avec succès l'épreuve du détective. Est-ce clair ? »

« Ouais, c'est clair. »

« Parfait ! Récapitulons donc la marche à suivre. D'abord, vous utilisez les fonds que nous fournissons pour acheter nos Techniques. Ensuite, vous agencez vos acquisitions en un Deck, jusqu'à former un scénario viable, et vous passez à l'exécution. Sachez que le détail de votre Deck sera également transmis au détective convoqué, sous la forme d'une lettre de défi. »

« Hé, attendez — une lettre de défi ? Vous comptez annoncer mon crime au détective censé m'attraper ? Ça me met dans une position désastreuse, non ? »

« Nous tenons simplement à ce que le défi soit aussi loyal que possible pour les deux parties. Sans loyauté, on ne saurait parler de défi. Concevez donc votre Deck en gardant tout cela à l'esprit. » La cicatrice du vieil homme se tordit avec son sourire. « Votre nom, votre adresse et tout autre renseignement personnel resteront strictement confidentiels. Seul l'agencement de votre Deck sera dévoilé au détective. »

Quoi qu'il en soit, cela ne le désavantageait-il pas malgré tout ? Valait-il mieux surveiller la somme dépensée en Techniques pour n'affronter qu'un détective de rang inférieur ? Ou dépenser le plus possible pour mettre au point le crime parfait ?

« Ensuite, nous insérons une petite puce dans l'enveloppe contenant la lettre de défi : à l'ouverture, elle émet un signal électrique. Dès l'instant où le détective ouvre l'enveloppe, ce signal marque le début du défi. Pour l'emporter, vous devez tuer votre cible et faire en sorte que votre crime demeure non élucidé pendant exactement cent soixante-huit heures. Le délai écoulé, votre rédemption est accomplie. Vous percevrez alors, à titre de compensation, l'exacte somme dépensée pour concevoir votre Deck. Puis nous activerons notre programme de protection, afin que vous échappiez à toute poursuite. Mieux encore : si vous le souhaitez, vous pourrez effacer votre passé et repartir d'une page blanche. »

« C'est… c'est vraiment possible, ça ? » Recommencer une nouvelle vie… c'était là ce qui le marquait le plus. Si une telle chose était réellement réalisable…

« C'est possible. »

Ces seuls mots suffirent.

« Et si je perds, qu'est-ce qui se passe ? » demanda-t-il.

« Vous ne devriez pas vous soucier de ce genre de chose… mais il ne serait pas loyal de ma part de vous le taire. Cela dit, c'est à peu près ce que vous imaginez. D'abord, les conditions de défaite. Si le détective parvient à résoudre l'affaire et à vous désigner comme coupable dans les cent soixante-huit heures suivant l'ouverture de l'enveloppe, vous avez perdu. Tout lien avec nous est aussitôt rompu. Vous serez arrêté par la police, poursuivi comme un criminel ordinaire, et nous ne lèverons pas le petit doigt pour vous. Inutile, du reste, d'aller parler de nous à la police : cela ne vous mènerait à rien. Comprenez-le bien. »

« Donc les perdants ne vous servent à rien. »

« Nous sommes une organisation qui apporte la rédemption », répondit le vieil homme. « Notre rédemption a beau être parfaite, certains demeurent incapables de l'atteindre. Ceux-là n'ont tout bonnement pas la force d'âme nécessaire pour la recevoir. »

« D'autres sanctions, en cas d'échec ? »

« Pour ce qui est de votre Deck, si vous échouez, vous devrez nous rembourser l'exacte somme que vous y aurez consacrée. »

« Ha. C'est donc ça. Mais désolé, c'est impossible : vous aurez beau vous démener, je n'ai pas le moindre sou à vous donner. »

« Dans ce cas, nous vous ferons souscrire au préalable diverses assurances. Les bénéficiaires seront des personnes de confiance que nous désignerons. »

« Donc, si j'échoue, mieux vaut pour moi crever que de me faire prendre ? »

« Seulement si vous êtes hors d'état de rembourser. »

« Vous savez déjà que j'en suis incapable. »

« Nous ne reculons devant aucun moyen pour recouvrer notre dû », dit le vieil homme, le visage de glace. « Si vous voulez éviter cela, il vous faudra battre le détective. »

« Alors dites-moi : y a-t-il autre chose que je doive savoir ? »

« Une dernière règle, la plus importante de toutes… Il vous est formellement interdit de tuer le détective. Vous êtes libre de tuer qui bon vous semble, mais le détective convoqué, lui, doit survivre. Quoi qu'il arrive, si le détective vient à mourir dans les cent soixante-huit heures, votre rédemption sera réputée échouée. »

« Même s'il meurt par accident ? »

« Oui. Et blesser gravement le détective, de quelque façon que ce soit, est tout autant proscrit. »

« Vous êtes plutôt stricts. »

« Quel intérêt y aurait-il à regarder un défi sans adversaire ? »

Se débarrasser du détective d'entrée de jeu ne marcherait donc pas non plus. Après tout, cette organisation tenait à le voir rivaliser avec lui.

« Quant aux autres détails du règlement, je vous les communiquerai une fois votre défi arrêté. » Le vieil homme se tourna de nouveau vers lui. « Ce noble défi pour reconquérir votre vie— nous l'appelons le "Duel Noir". Pour peu que vous parveniez à vaincre le détective, un avenir tout neuf s'ouvrira à vous. Qu'en dites-vous ? »

La réponse à cette question était, peu ou prou, arrêtée depuis le début. « Nous pouvons vous révéler l'identité du véritable coupable.» Ces mots-là lui interdisaient d'ignorer pareille occasion. Si le monstre responsable de son malheur était encore en vie, impuni, il lui était impossible de le laisser courir : et la seule justice qui vaille, c'était la mort.

« Si je ne dis pas oui, vous ne me révélerez jamais la vérité sur les incendies d'il y a cinq ans ? »

« Non, jamais. »

C'était un appât.

Un appât, à n'en pas douter, destiné à le soudoyer pour l'entraîner dans ce « jeu » — mais un appât d'une séduction sans pareille. Pour lui, qui n'était plus que la coquille vide de ce qu'il avait été, cet appât pouvait avoir le goût d'une rédemption.

S'il refusait cette offre, sans doute le regretterait-il toute sa vie. Il se reprocherait à jamais de n'avoir pas saisi sa chance, et de continuer à traîner une existence vide et dénuée de sens.

Dans ce cas, alors, devait-il simplement… tenter le coup ?

Son unique autre choix, après tout, c'était de vivre comme un mort en sursis.

« Cette lueur dans votre regard me plaît », ricana le vieil homme, les épaules secouées par sa respiration rauque. « J'ajouterai une chose — j'ignore si elle vous sera de quelque utilité, mais laissez-moi vous livrer nos statistiques. Sur l'ensemble des Duels Noirs que nous avons organisés à ce jour, le taux de réussite des détectives s'élève à vingt-huit pour cent. Vingt-huit, pas un de plus. Autrement dit, près de sept sur dix de ceux qui ont eu recours à nos Techniques sont allés au bout de leur crime parfait. »

« C'est exact, ces chiffres ? »

« Détectives ou non, leur talent n'est pas toujours à la hauteur de leur rang. Certains, à la réception de leur lettre de défi, ne flairent même pas la nature criminelle de l'affaire et dorment tout du long. Ce sont les plus chanceux, cela dit… »

Avec seulement trente pour cent d'échecs, ce truc pourrait vraiment me décrocher le gros lot ? C'est aussi simple que ça ?

…Oui. Je vais me battre. Ce sera ma victoire.

« Il semble que votre décision soit prise. Par acquit de conscience, nous vous accordons une nuit. Si, demain, après avoir laissé cette nuit de clair de lune vous rafraîchir les idées, vous n'avez pas perdu l'envie de relever le défi, alors revenez ici à dix heures. Vous en sentez-vous capable ? »

Il hocha la tête.

« Vous l'aurez compris, j'imagine : vous ne soufflerez mot de tout cela à personne. Ni à la police, ni même à une connaissance. Au moindre mot, vous n'entendrez plus jamais parler de nous. »

« Compris. »

« Alors, à très bientôt. »