Le lycée que je fréquente est un établissement pour filles — collège et lycée réunis — fort de cent cinquante ans d'histoire. C'est une école de missionnaires, réputée pour l'éducation des jeunes filles de bonne famille ; mais, avec le temps, sa dimension religieuse s'est étiolée. Aujourd'hui, seules les vieilles briques de la chapelle et des bâtiments scolaires trahissent encore ce passé missionnaire.
En principe, l'école interdit les emplois à temps partiel ; mais il suffit d'en faire la demande à la direction pour obtenir, avec un peu de chance, une dérogation. Reste que, depuis l'ouverture de l'établissement, je crois bien être la seule à avoir jamais sollicité une licence de détective.
À l'origine, je ne voyais même pas le métier de détective comme une profession ou une carrière. Pour moi, ce n'était qu'une manière d'être, ou un don ; je n'étais donc pas certaine qu'il y eût un sens à réclamer une licence de détective à mon école. Mais la sœur — qui est aussi la directrice — s'en réjouit. Sans doute parce que, à ses yeux comme à ceux des autres religieuses, être détective n'est ni une manière d'être ni un don, mais quelque chose qui s'apparente à du bénévolat.
Bref, je suis l'unique détective de mon école — ce qui me vaut aussi quelques privilèges. On m'autorise par exemple à porter ma tenue de détective lors de mes missions officielles ; et, par souci de commodité, elle me permet de troquer la jupe réglementaire contre un short clair, au lieu de la jupe que portent toutes les autres élèves. Cela me vaut, chez les aînées, autant de rancœur que de soutien.
Comme je fais passer mon travail de détective avant tout, je ne m'embarrasse d'aucune activité annexe — pas de club, rien. Mais je ne suis évidemment pas toujours sur une affaire ; alors, le plus souvent, après les cours, je rentre directement passer mon temps au dortoir.
Depuis mon entrée à l'école, je vis dans ce dortoir. Une petite chambre individuelle de quatre tatamis et demi — à peine sept mètres carrés —, cuisine, salle d'eau et toilettes comprises. Voilà la réalité, dans une école pour filles de la haute. Bien des élèves envient la vie au dortoir ; mais je crois qu'elles changeraient d'avis en apprenant à quel point le règlement y est strict — plus, même, que dans une famille ordinaire.
C'est en décembre, l'hiver de ma première année de lycée, que je découvris dans ma boîte aux lettres personnelle, au dortoir, une mystérieuse enveloppe noire. Une enveloppe d'un noir profond, au format B5, sans timbre ni adresse ; mais mon nom y était imprimé en blanc, bien lisible — la lettre m'était donc forcément destinée, non ? Je la ramassai et entrai au dortoir.
« Ah, Yui, te voilà ! » me lança dans le couloir une autre fille, qui logeait dans une chambre voisine. « C'est quoi, ça ? Encore une lettre d'amour ? »
« Sûrement pas. » Je souris d'un air gêné et examinai l'enveloppe de plus près. D'un noir d'ébène, sinistre — rien d'une lettre d'amour. Et si ç'en était une malgré tout, alors son auteur devait être ou bien d'un romantisme théâtral, ou bien franchement inquiétant…
J'avais déjà reçu deux lettres d'amour. La première venait d'une fille menue et vive comme un écureuil, membre du club de travaux manuels de la classe voisine. Je l'avais évidemment éconduite — je n'avais pas le choix. Aujourd'hui encore, il m'arrive de la surprendre qui m'épie de loin, à l'abri des bâtiments. La seconde était d'une grande poésie, mais son auteur n'avait pas signé : je n'ai jamais su de qui elle venait. J'aurais sans doute pu pousser l'enquête avec mes talents de détective, mais je ne m'en suis pas donné la peine.
Une fois dans ma chambre, je me laissai tomber sur mon lit moelleux sans même prendre la peine de suspendre mon manteau. Je me retournai face au plafond et ouvris l'enveloppe sous la lumière du néon. À l'intérieur : un feuillet et une autre enveloppe noire, plus petite, marquée d'un cercle. Je commençai par le feuillet blanc.
Lettre de commande
À Mademoiselle Yui Samidare,
En cette fin d'année si chargée, je forme des vœux pour la prospérité de vos affaires.
Je me nomme Yoshizono Oe et j'agis pour le compte d'un certain client. Par la présente, je sollicite respectueusement votre concours afin de résoudre les difficultés auxquelles mon client se trouve confronté. Veuillez m'excuser de ne pouvoir, ici, vous révéler son identité.
D'après mon client, un événement grave menace de se produire dans sa propriété, l'« observatoire Sirius ».
Nous tiendrons une réunion au lieu indiqué ci-dessous ; sous réserve de l'accord du client, nous vous communiquerons alors le détail de l'affaire.
Lieu du rendez-vous : gare de Hatesaki
Date et heure : le 12 décembre, à quinze heures.
Une avance d'un million de yens vous sera versée, et un million supplémentaire à l'accomplissement de la mission ; tous les autres frais nécessaires seront pris en charge.
Nous comptons sur votre présence.
L'agent Yoshizono Oe
Présentée comme une lettre de commande, elle n'en laissait pas moins une impression vague et déroutante. À cause, sans doute, du nom du client passé sous silence, et du contenu réduit à « mon client a un mauvais pressentiment ». J'avais beau y flairer quelque chose de frivole, presque mensonger, sa solennité appuyée n'en sonnait pas moins étrangement vrai.
Cela faisait près de trois ans que j'avais été officiellement nommée détective, et c'était la première fois que je recevais ce genre de commande. Plus j'y réfléchissais, moins j'en saisissais le sens — et c'est précisément pour cela qu'elle éveillait en moi une curiosité sans pareille, comme aucune affaire jusqu'ici.
Le feuillet était du papier blanc le plus ordinaire, et le texte avait été composé sur traitement de texte. En analysant la police, j'aurais pu déterminer le logiciel employé ; en cherchant encore, le type d'encre, voire la marque de l'imprimante. Mais je ne voyais aucun intérêt à identifier le programme exact.
Je laissai le feuillet de côté et tirai la petite enveloppe noire. À l'intérieur, un feuillet de washi noir, plié, couvert de caractères blancs tracés au pinceau.
« C'est quoi, ça ? » murmurai-je en relisant le feuillet noir encore et encore. La situation devenait de plus en plus étrange. À en juger par les mots employés, le texte semblait suggérer à mots couverts le contenu de la commande tenu secret dans l'autre feuillet. Un jeu d'associations d'idées ? Voulait-on me faire deviner les détails de l'affaire ? Et que signifiaient ces chiffres jetés là au hasard ?
Peut-être était-ce une énigme destinée à éprouver mes talents de détective.
Oui — ce client singulier cherchait à coup sûr à me mettre à l'épreuve. Il avait délibérément fait intervenir un tiers pour me remettre la lettre, sans doute afin d'écarter d'emblée les détectives amateurs, incapables d'en déchiffrer le contenu.
J'avais le pressentiment qu'il allait se passer là quelque chose d'important. Le problème, c'était le temps : la réunion n'était fixée que le surlendemain. En adressant une demande en bonne et due forme à l'école, je pourrais peut-être obtenir un jour de congé — soit. Mais aurais-je le temps de résoudre l'énigme d'ici là… ?
Le temps pressait.
Je bondis de mon matelas et me ruai hors du dortoir, jusqu'au lycée. À l'intérieur de l'école, il existe une salle informatique où l'on peut utiliser librement les ordinateurs. Comme je ne possède pas de machine personnelle et que mon téléphone n'a pas accès à Internet, c'était l'endroit le plus efficace pour me documenter.
Quelques minutes de marche suffisent pour rejoindre l'école depuis le dortoir. À l'intérieur résonnaient les rumeurs des élèves — certaines aux activités de club, d'autres qui n'étaient pas encore rentrées. Je les dépassai en hâte, droit vers la salle informatique.
Quand j'ouvris la porte, plusieurs élèves faisaient glisser leurs mains sur les claviers, dans un silence ponctué seulement du petit cliquetis des touches. Nous échangeâmes quelques regards furtifs, puis je m'installai devant un poste.
Ma première idée fut de chercher « observatoire Sirius ». À ma surprise, je trouvai rapidement ce que je cherchais.
L'observatoire Sirius se révélait être une résidence privée appartenant à un certain Ryuichiro Kiba. D'après ce que je découvris, cet homme avait fait fortune en jouant un rôle de premier plan dans la sidérurgie, durant la croissance économique de l'après-guerre. Devenu trop âgé pour diriger ses affaires, il avait englouti tout son capital dans la construction de son propre observatoire, où il vivait reclus. À propos d'observatoires, la plupart des gens s'imaginent qu'ils appartiennent forcément à des universités ou à des instituts de recherche ; mais nombre de passionnés d'astronomie en font édifier pour leur usage personnel. L'observatoire Sirius semblait être l'un de ces cas. Le fruit d'un passe-temps.
Alors, ce client mystérieux, était-ce vraiment Ryuichiro Kiba ? S'il avait partie liée avec la sidérurgie, ce devait être un homme considérable, de très haut rang. Peut-être sa renommée et sa fortune expliquaient-elles qu'il ne pût afficher cette commande au grand jour.
Je creusai encore les informations le concernant, sans rien trouver de marquant, ni le moindre casier judiciaire qui le compromît. Internet ne me livrait que des renseignements limités, réduits à l'essentiel.
Devant ce maigre succès, je rentrai au dortoir pour la journée.
Le lendemain, en cours, je ruminais la lettre de commande au point de presque ne plus entendre la leçon du professeur — malgré l'approche des examens. Dans cette salle bondée d'élèves, j'éprouvais un étrange sentiment d'isolement, comme si j'étais seule, dans un univers tout autre que celui de mes camarades.
À la pause déjeuner, je poursuivis mes recherches sur la famille Kiba à la bibliothèque. Celle de l'école est plutôt ancienne — certains ouvrages sont même plus vieux que n'importe quelle bibliothèque. Hélas, ma pause-repas fut trop courte pour dénicher quoi que ce fût de précieux. Je décidai de reprendre l'enquête après les cours.
L'après-midi, en regardant par la fenêtre, je remarquai un paysage plus maussade qu'à l'ordinaire. Je devinais une journée de neige à ces nuages sombres qui s'attardaient à l'est, et une vague de froid attendue à moins quarante degrés s'avançait depuis le nord. Pas étonnant que j'eusse les lèvres si sèches…
Pendant la récréation, je passai un peu de baume sur mes lèvres en contemplant, l'air absent, le plan du rendez-vous noté dans mon carnet. C'était pour le lendemain.
Les cours terminés, je finis par mettre la main sur l'information que je cherchais. À la bibliothèque, je tombai sur un vieux numéro d'un mensuel d'astronomie, vieux de dix ans. Il avait attiré mon œil avec les mots « observatoire Sirius ». Un court article de quatre pages, qui relatait la visite d'un observatoire privé — celui-là même, justement —, illustrations à l'appui.
Je photocopiai l'article et le rapportai au dortoir. J'étais assez fière de moi. Même si ce n'était qu'un document préparatoire, j'avais appris là quelque chose de plutôt précieux. Il était possible que cela n'eût aucun rapport avec la commande proprement dite, mais il était rassurant de savoir que je pourrais répondre à toutes les questions qu'on me poserait pendant l'entretien.
Ce soir-là, je veillai à tout préparer. Je glissai dans mon sac mon carnet et mes diverses fournitures, ainsi que, par précaution, des vêtements de rechange. J'étais fin prête. Une seule chose me restait en tête : le temps. Un bulletin météo annonçait une tempête de neige dès le lendemain matin.
Le jour venu, je sollicitai une dispense de l'école et me rendis à la gare de Hatesaki. À mon arrivée, une légère neige flottait déjà des nuages. Autour de moi s'étendaient des rizières, desséchées et flétries par le froid. Bien qu'on fût en plein jour, il faisait sombre et lugubre, hormis la lueur vacillante, çà et là, des maisons alentour.
Quatorze heures. Une heure trop tôt par rapport à l'horaire convenu ; mais dans cette gare, les trains ne passent que deux fois par heure. J'avais dû trop redouter de manquer le mien et j'étais arrivée bien en avance. Outre moi, deux personnes seulement descendirent du train, dans cette gare sans personnel.
Je gagnai la salle d'attente, faute de mieux. La petite pièce ne contenait que deux bancs côte à côte, avec, au centre, un poêle cylindrique allumé. Je m'assis aussitôt sur le banc face au chauffage et réchauffai mes mains glacées.
Tandis que j'étais là, les deux hommes descendus du même train entrèrent dans la salle d'attente et s'assirent en silence. Ils jetèrent un œil à l'horloge, sans doute pour vérifier l'heure, puis se mirent à inspecter la pièce. Dans cette gare close, perdue au bout du monde, trois désœuvrés sans rien à faire se trouvaient réunis. Quelle que fût cette situation, elle n'avait, à tout le moins, rien de naturel.
« Excusez-moi… » Je rassemblai mon courage pour prendre la parole. Honnêtement, j'avais plutôt peur. Après tout, je n'étais qu'une lycéenne dans une pièce sinistre, prise au piège avec deux inconnus. « L'un de vous deux serait-il Yoshizono Oe ? » demandai-je d'une voix timide. Les deux hommes eurent la même réaction de surprise, échangèrent un regard, puis se tournèrent de nouveau vers moi.
« Tiens… Alors comme ça, mademoiselle, vous êtes détective vous aussi ? » dit l'un d'eux. Il avait les cheveux soigneusement séparés sur le côté, portait un long manteau par-dessus son costume et une cravate serrée au cou. Il avait tout du col blanc, sans rien de remarquable dans sa mise. Dans un bureau, il se serait fondu à la perfection dans le décor affairé. Tant il était quelconque.
« Ne me regardez pas comme ça. Figurez-vous que je suis détective, moi aussi. » Il pointa le pouce vers sa poitrine. « Et vous, je suppose ? » demanda-t-il en retournant la question à l'homme assis en face de lui.
L'autre portait des lunettes de soleil. Je distinguais à peine ses iris bouger derrière les verres gris foncé. Cheveux courts, carrure athlétique, il portait un gilet noir sous un trench-coat vert, et une plaque d'identité militaire en pendentif. Sans trop savoir pourquoi, je le trouvais singulièrement étrange. Il se contenta d'incliner la tête en silence.
« Trois détectives ici… et toujours pas d'agent », lâcha l'homme en costume d'un ton théâtral, les bras croisés.
« Euh… de… de quoi parlez-vous ? » Ma voix tremblait de nervosité. « Je ne suis pas la seule à avoir reçu cette lettre de commande ? »
« On dirait bien que non », répondit l'homme en costume avec un rictus. « Il nous reste un bon moment avant l'heure du rendez-vous. Qui sait combien de personnes vont encore débarquer ? »
Ainsi… apparemment, je n'étais pas la seule détective à avoir reçu cette lettre. Ce devait être pareil pour tous : hormis le nom du destinataire, le contenu pouvait s'appliquer à n'importe qui. Si le client voulait éprouver chaque détective, le plus efficace était d'en rassembler plusieurs pour l'entretien.
Les deux hommes se mirent en quête d'une façon de tuer le temps. L'homme en costume écoutait quelque chose au casque en feuilletant un manuel d'anglais, un truc sur la conversation, comme un homme d'affaires lambda. Pendant ce temps, l'homme aux lunettes de soleil jouait avec une pièce de monnaie étrangère, et me faisait sursauter chaque fois qu'il pouffait, comme au souvenir de quelque chose.
Ne supportant plus cette atmosphère exiguë et inconfortable, je sortis m'asseoir sur le banc, dehors. Mon souffle se cristallisait en petits nuages de buée dans l'air froid. Apparemment, il ne faisait que neiger de plus belle. Une fine couche de neige commençait à s'accumuler peu à peu sur mes cheveux, mes épaules et mon short ; et si je ne l'avais époussetée de temps à autre, je me serais à coup sûr changée en bonhomme de neige en un rien de temps.
Une trentaine de minutes plus tard, un autre train s'arrêta sur le quai. Une seule personne en descendit — un homme entre deux âges — et franchit le portillon. Le visage rouge, la silhouette enrobée, la veste fripée et les cheveux en bataille. Difficile d'imaginer en lui notre mystérieux agent.
Comme prévu, il entra à grands pas dans la salle d'attente. Par la fenêtre derrière moi, je vis les trois hommes bavarder entre eux. Au bout d'un moment, il ressortit seul et s'approcha de moi.
« Une lycéenne détective, hein ? » L'homme me sourit largement. « Je trouve qu'une jeune fille comme vous ne devrait pas gâcher ses plus belles années à un boulot aussi ingrat. » Il s'assit à côté de moi, et je sentis aussitôt le relent d'alcool. Était-il vraiment ivre en plein après-midi ? Je m'écartai gauchement de lui, cherchant à mettre de la distance entre nous. « Allons, ne soyez pas si effarouchée. »
« Euh… vous êtes détective vous aussi ? » demandai-je.
« Vous me preniez pour quoi d'autre ? » dit l'homme en écartant les bras. Pour ma part, ce n'était qu'un vieil ivrogne comme un autre. « Remarquez, je peux pas vous en vouloir d'être méfiante. On a tous nos imprudences de jeunesse. Mais comment voulez-vous être une détective digne de ce nom si vous manquez à ce point de sens de l'observation ? »
« Hein ? De… de sens de l'observation ? »
« Laissez-moi vous montrer. » L'homme prit un instant pour me jauger de la tête aux pieds avant de reprendre. « Pour le Noël dernier, vous avez sûrement assisté à la messe toute seule, pas vrai ? Mais les cantiques vous ont mortellement ennuyée, alors vous avez filé à la moitié, vous avez acheté un tas de gâteaux et vous les avez engloutis dans votre chambre. Vous avez même mis le bazar dans votre dortoir. Du début à la fin, votre Noël a été d'une parfaite solitude. »
« C-comment vous savez ça ?! » m'écriai-je sans le vouloir, sur un ton vexé. Le plus déconcertant, c'est qu'il avait presque tout juste. La seule vraie différence, c'est qu'à l'époque j'avais peu d'argent : au lieu de plusieurs, je n'avais acheté qu'un seul gâteau au chocolat. « Vous me suivez, ou quoi ?! »
« Non, non, ça, c'est ce qu'on appelle l'observation », dit-il, un sourire suffisant aux lèvres. « D'abord, à votre uniforme, j'ai deviné que vous étiez élève de cette fameuse école de missionnaires. Pas sorcier d'en conclure qu'une école pareille organise une messe de Noël. Mais on m'a dit que le nouveau règlement est plutôt souple : donc, vous n'êtes pas obligée d'y assister, n'est-ce pas ? »
« Bon… et comment vous saviez que j'étais seule ? »
« Vous avez un short pour le moins original. Pour le travail de détective, hein ? Et même si vous aviez cours aujourd'hui, vous n'y êtes pas allée. Vous avez fait passer votre métier et cette commande avant l'école : avec une telle passion, je doute que vous ayez beaucoup de temps pour des amis — encore moins pour un petit ami. Les jours spéciaux comme Noël, la plupart des gens les passent avec leurs proches. Vous, en revanche, vous n'avez personne. »
…De quoi je me mêle.
N'empêche qu'il n'a pas tort.
« Pour vous, les cantiques et compagnie, ça n'a aucun intérêt. Vous trouvez ça carrément insupportable, pas vrai ? Vous avez laissé tomber et vous êtes sortie en courant acheter du gâteau. Et je vois que vous êtes gourmande, avec tous ces bonbons et ces chocolats qui dépassent de votre sac », pouffa l'homme en désignant mon dos. Je décrochai le sac de mon épaule et, à ma surprise, la fermeture éclair était entrouverte, exposant les friandises que j'avais emportées. Soudain confuse, je m'empressai de rabattre les bonbons dans leur poche. « Vous vivez en dortoir. C'est l'évidence même. Si vous viviez avec votre famille, votre mère vous ferait à coup sûr toute une histoire pour ce col froissé et cet ourlet effiloché. »
À chaque petit défaut qu'il relevait, je me sentais de plus en plus mal à l'aise — et, en même temps, profondément glacée. S'il connaissait toutes ces broutilles, y avait-il encore quoi que ce fût que je pusse lui cacher ?
C'est donc ça, être détective ?
C'était la première fois que je rencontrais vraiment un autre détective. Son talent m'avait prise totalement au dépourvu. Un vieil ivrogne, certes, et pourtant je me sentais bien en dessous de son niveau.
« Ah, vous me témoignez un peu de respect, maintenant, hein ? » L'homme tira de la poche de sa veste une petite bouteille de whisky et la déboucha. « Au fait, vous n'avez pas trop froid à rester dehors comme ça ? Vous voulez pas rentrer avec moi ? »
« Oh… non, ça va, je vais attendre ici », déclinai-je doucement. Il manqua de renverser sur lui la moitié du whisky qu'il s'enfilait.
« Ah, d'accord. Comme vous voulez. C'est bientôt l'heure du rendez-vous, de toute façon, alors ça va. Moi, je rentre, je suis trop vieux pour geler ici… » Il regagna la salle d'attente en titubant, traînant derrière lui une lourde valise…
L'heure du rendez-vous, fixé à quinze heures, approchait enfin. J'aperçus un break blanc qui roulait le long du sentier des champs. Il fendait les épaisses nappes de neige en se rapprochant vite de moi.
Le véhicule s'arrêta devant la gare. Un homme en costume ouvrit la portière et descendit du siège conducteur. Il me remarqua le premier et s'avança vers moi.
« Êtes-vous l'une des personnes qui attendent monsieur Yoshizono ? » demanda-t-il.
« Oui, et vous êtes… ? »
« Je travaille pour une compagnie de taxis. Monsieur Yoshizono m'a chargé de vous conduire à l'endroit qu'il a indiqué. »
Ainsi nous n'allions toujours pas rencontrer l'agent ? Une inquiétude me gagna à mesure que j'en envisageais les conséquences. Le temps ne cessait d'empirer, et ceux qui m'accompagnaient n'étaient que des hommes plus âgés…
« Montez, je vous prie. »
À la demande du chauffeur, je montai à contrecœur dans le break. Je m'installai sur la banquette arrière et posai délibérément mon sac à côté de moi, pour que personne ne pût s'asseoir trop près. Les hommes de la salle d'attente remarquèrent à leur tour le véhicule garé dehors et sortirent l'un après l'autre. D'abord l'homme en costume, puis l'homme aux lunettes de soleil. Le vieil ivrogne en dernier — peu regardant sur sa place. Il s'assit juste derrière le conducteur, sa valise occupant le siège voisin.
Le chauffeur remonta dans le véhicule et s'installa au volant. « Désolé, nous allons devoir patienter un peu avant de partir. La voiture est-elle trop froide ? Une boisson chaude, peut-être ? » Il se mit à distribuer du café en canette à la ronde. Mon corps était si gelé que je ne le croyais plus capable de l'être davantage ; je serrai donc le café avec gratitude entre mes paumes.
« Pourquoi attendre ? » demanda l'homme en costume. « Dépêchez-vous de démarrer. »
« Il n'est pas encore quinze heures. »
« Il n'y a plus personne dans la gare. »
« Il y a encore un train qui arrive à quatorze heures cinquante-huit », murmura l'homme aux lunettes de soleil, comme pour lui-même.
« Personne d'autre ne viendra. Et s'il y avait quelqu'un, il serait en retard », répliqua l'homme en costume.
« Allons, allons, un peu de patience. Vous en voulez une gorgée ? » Le vieil ivrogne tendit sa bouteille de whisky.
« Je ne bois pas. » L'homme en costume repoussa la bouteille, ouvrit sa canette de café et en but plutôt une gorgée. Puis il tira une cigarette de sa poche de poitrine et entreprit de l'allumer.
« Navré, mais il est interdit de fumer ici », dit le chauffeur.
« Sérieusement ? » L'homme en costume éleva la voix, agacé, et remisa la cigarette à contrecœur. De la banquette arrière, j'observais ces adultes grincheux en sirotant tranquillement mon café chaud.
À cet instant précis, un train s'immobilisa devant le quai. Mais je ne distinguai aucun passager au-dehors, et l'intérieur m'était caché par le bâtiment de la gare, qui masquait la rame de deux voitures. Il ne fallut pourtant pas longtemps avant qu'elle ne reparût, filant à travers la neige.
Alors, quelqu'un était-il descendu de ce train ?
À l'instant exact où il fut quinze heures, une jeune fille surgit au portillon. Elle paraissait toute petite et frêle.
Qui est-ce ?
Elle semblait presque transparente, sa peau pâle et ses cheveux clairs se fondant quasiment dans le paysage enneigé. Un fantôme… ? Non, impossible, voyons. Sa frange finement coupée ondulait doucement dans la brise — preuve qu'elle n'était pas le fruit de mon imagination. Elle se tenait, silencieuse, dans ce coin abandonné et désolé du monde. Le décor lui convenait à merveille ; et pourtant, comparée à tous les autres, elle détonnait étrangement.
Son regard se posa sur le break. Surveillant prudemment ses pas, elle trottina vers nous à petites foulées, le crissement de la neige à sa suite, un sac noir serré dans ses deux mains.
C'était elle, la cinquième détective ? Devais-je vraiment le croire ? Si je m'en étonnais tant, c'est que ses vêtements — le chemisier à fronces et le blazer noir — étaient l'uniforme caractéristique de la section collège de mon lycée. Une élève de première année du collège, à en juger par la couleur mauve du ruban sur sa poitrine.
Elle resta plantée devant la voiture, se hissant sur la pointe des pieds pour tenter de jeter un œil à l'intérieur. Trop petite pour y parvenir, toutefois.
Le chauffeur descendit du break. « Vous attendez vous aussi monsieur Yoshizono ? » demanda-t-il, et elle acquiesça d'un petit hochement de tête. « Montez, je vous prie, nous vous attendions. »
À l'invitation du chauffeur, elle monta dans la voiture. Elle ne parut guère surprise d'y trouver d'autres personnes. À l'inverse, les trois hommes restèrent bouche bée, sans voix, devant l'apparition de la petite détective. Je ramassai mon sac pour lui faire de la place. Sans un mot, elle s'assit, son sac sur les genoux.
« Bon, eh bien, il est temps d'y aller. » Le chauffeur appuya sur la pédale. Le break, avec ses cinq détectives à bord, s'engagea enfin sur le chemin — et, désormais, il n'y avait plus de retour en arrière.
La voiture remontait la route de montagne, ensevelie sous d'épaisses couches de neige. Pas un bâtiment, pas même âme qui vive en vue.
« Dis donc, toi », chuchotai-je à la fille assise près de moi. « Tu comprends pourquoi on est dans cette voiture ? » Elle tourna le cou vers moi et inclina légèrement la tête.
« Tu es détective toi aussi ? » demandai-je, et elle acquiesça. « Sérieux ? Je n'avais jamais entendu parler d'une collégienne détective dans notre école… »
« Sans doute parce que je viens à peine d'être transférée », dit-elle enfin. Ses grands yeux me fixaient, et je les sentais presque me transpercer. Ses joues pâles étaient rougies par le froid du dehors, ce qui lui donnait l'air de rougir. Trop mignonne !
« Ah, tu es une nouvelle, alors… Mais je ne m'attendais vraiment pas à trouver une fille de mon école sur la même affaire que moi… Drôle de coïncidence. »
« Drôle de coïncidence, en effet », fit le vieil ivrogne en se contorsionnant pour se pencher vers nous.
« Hé, le vieux, arrête d'embêter les gamines. Et ne plaisante pas sur les détectives invités à boire le thé chez les flics, on pourrait y perdre notre crédit », intervint l'homme en costume. « Franchement. Deux gamines, un poivrot et un type louche… Qu'est-ce qui se passe, ici ? Je suis dans une caméra cachée, ou quoi ? »
« T'es bien bavard, bleusaille », rétorqua le vieil homme, dont l'expression se fit soudain plus grave. « Ça fait plus de vingt-cinq ans que je suis détective. Je ne suis pas qu'un simple poivrot. »
« Eh bien, regarde un peu. Ça devrait t'aider à dessoûler. » Le plus jeune eut un rictus, et exhiba fièrement de sa poche une carte qui ressemblait à un permis de conduire.
Eigo Amino — DSC 367
« Eigo Amino, c'est mon nom, et mon numéro de Detective Shelf Classification est le 367. Et toi, le vieux ? T'es seulement inscrit ? »
« Hmph. » Le vieil ivrogne renifla. Il fouilla chacune de ses poches, comme s'il avait perdu quelque chose. Il finit par trouver ce qu'il cherchait et brandit une carte étincelante sous le nez d'Amino.
Kou Inuzuka — DSC 943
« Le… le 943… ? Vous… Non, c'est impossible… Numéro 9, rang 3 ? C'est pour de vrai ? »
« Et comment. Je ne fais pas dans la contrefaçon », dit Kou en tirant une longue gorgée de sa bouteille de whisky.
« J-je suis vraiment désolé ! J'ignorais que vous étiez d'un rang si élevé… Pardonnez-moi pour toutes mes insolences ! » Amino se recroquevilla. J'avais entrevu un petit coin du monde sordide des adultes.
Cela dit, je dois reconnaître que je ne l'avais pas vu venir. Si ce vieil ivrogne était réellement rang 3, alors c'est qu'on ne juge décidément pas un livre à sa couverture.
« C'est quoi, le rang 3 ? » demanda la fille assise à côté de moi.
« Tu ne sais pas ? »
« Non », dit-elle en plissant les yeux. « Est-ce vraiment si important ? »
« Pour nous autres détectives, oui. » Je tirai de mon portefeuille ma carte d'inscription à la Bibliothèque des détectives pour la lui montrer.
Yui Samidare — DSC 888
« Tu n'as pas une carte comme ça, toi ? »
« En fait, je viens de m'inscrire. » Elle ouvrit un carnet sorti de son sac et en extirpa une carte glissée entre les pages.
Kyoko Kirigiri — DSC 919
« Ouah, tu es un numéro 9… ? Tu as choisi une voie bien sombre, pour une collégienne… », dis-je, à la fois impressionnée et un peu inquiète.
Tous les détectives qui choisissent de s'inscrire à la Bibliothèque des détectives reçoivent une carte numérotée. La Bibliothèque des détectives — c'est là que sont conservés, sur ses rayonnages, les dossiers d'environ soixante-cinq mille cinq cents détectives, où figurent toutes leurs informations. Le public est libre de consulter ces dossiers, si bien qu'on peut se renseigner sur à peu près n'importe quel détective. En cas de pépin, on a toujours la possibilité de se rendre à la Bibliothèque des détectives. On y trouve quantité de praticiens chevronnés, ravis de prêter main-forte, et l'on peut même consulter leurs dossiers pour connaître les affaires qu'ils ont déjà traitées.
À la bibliothèque, l'inscription ne présente toutefois qu'un seul grand avantage : tant qu'on y est inscrit, on attire davantage de commandes. Une sorte d'intérim, en somme. Cela dit, le principe de base est que « la Bibliothèque des détectives n'est qu'une base de données, et non une entreprise » : elle ne fournit donc ni recommandation ni mise en relation avec des clients.
Puisque les informations sont publiques, les détectives inscrits perdent l'essentiel de leur anonymat. Par chance, les affaires en cours ne sont pas divulguées, ce qui limite la casse. On n'y consigne que les renseignements pertinents : les antécédents et les données très personnelles restent cachés, eux aussi.
La Bibliothèque des détectives possède son propre système de classement, qui répartit chaque dossier sur des étagères précises. Ce système porte le nom de DSC (Detective Shelf Classification), où chaque détective se voit attribuer un numéro à trois chiffres.
Le premier chiffre, le plus large, désigne le domaine de spécialité du détective. Prenons le 367 d'Eigo : son premier chiffre est 3. Les « 3 » s'occupent en général de criminalité financière — ce qu'on appelle aussi crime économique ou criminalité en col blanc : détournements de fonds, escroqueries, etc. Les « 9 », comme Kou ou Kyoko, enquêtent sur les homicides. On pourrait dire que ce sont les vedettes du monde des détectives. Mais on m'a dit que ce travail est très dangereux : beaucoup de détectives y échouent, et certains y laissent même la vie.
Le chiffre du milieu, le deuxième, reprend le premier domaine pour en préciser encore la spécialité. Pour Eigo, le 6 signifie qu'il excelle dans les affaires d'espionnage économique. À sa manière de s'habiller, on dirait bien qu'il pourrait être lui-même un espion industriel.
Et ensuite —
« Le dernier chiffre indique le rang du détective. Tout le monde commence au rang 9 ; comme tu viens à peine de t'inscrire, ton rang est donc 9. Plus on gagne en talent, plus le chiffre baisse. Mais le rang 3 est très difficile à atteindre : alors, même si Kou a juste l'air d'un vieux bonhomme, c'est en réalité un détective ultra-chevronné. Ah, et puis le 0, c'est le rang le plus élevé qu'on puisse obtenir. Ce zéro-là prouve qu'on est un maître dans son domaine. »
Les détectives qui portent un 0 dans leur classement jouissent d'un grand respect parmi leurs pairs. On les appelle les Zéros, ou rangs Zéro ; et s'ils continuent de gravir les échelons, ils peuvent même décrocher un 0 au chiffre du milieu. Cela représente la maîtrise totale de toutes les sous-spécialités. Ces détectives-là, on les appelle les Double-Zéro : pour la plupart, c'est le sommet de l'art. S'ils vont encore plus loin, le premier chiffre de leur classement passe lui aussi à 0, signe qu'ils ont parfait absolument toutes les catégories. Une fois ce niveau atteint, ils sont quasiment tenus pour des légendes et rejoignent les Triple-Zéro.
La Bibliothèque des détectives existe depuis quinze ans, et seuls quatre détectives ont jamais été recensés comme Triple-Zéro.
« Donc, si j'atteignais le rang 0, cela voudrait dire que je serais reconnue en tant que détective ? » demanda Kyoko, les yeux pétillants d'une innocence d'enfant qui a déniché un trésor.
« Ouais, c'est à peu près ça… mais je te préviens : ce n'est pas exactement une partie de plaisir. En fait, je me suis inscrite à ton âge, et il m'a fallu trois ans pour atteindre mon rang », dis-je.
« File-moi ça. » Eigo m'arracha la carte d'entre les doigts. « Q-quoi ?! Déjà rang 8, au lycée ?! Peu importe, tu ne seras jamais à mon niveau. Idiote de lycéenne détective… » Il semblait d'une humeur passablement agitée.
Cela dit, je l'avoue, je ne m'y attendais pas. Si ce vieil ivrogne était vraiment rang 3, alors décidément, l'habit ne fait pas le moine.
« Et toi, le type louche ? T'as pas une carte ? » Kou interpella l'homme aux lunettes de soleil. Celui-ci ne dit rien. Il se contenta de sortir sa carte en silence.
Shiita Enbi — DSC 245
« Q-quoi… ? Rang 5… Vous êtes mieux classé que moi ? » Eigo en trembla. Le rang d'un détective est certes révélateur de son talent, mais je ne pense pas qu'il faille en faire toute une affaire, comme lui.
« On dirait que tout le monde a une carte », marmonna Shiita.
« Quand on cherche à confier une affaire à quelqu'un, c'est logique de se tourner vers des détectives inscrits », dit Kou avec un large sourire. « Sauf que, si j'étais le commanditaire, je débusquerais autant de Triple-Zéro que possible. »
« C'est vrai. Mais peut-être qu'ils cherchent plus de diversité, alors ils ont pris des détectives de tous les rangs », répondit Eigo. Il venait de changer du tout au tout son attitude envers Kou. Comme il travaille dans l'espionnage d'entreprise, peut-être a-t-il appris à s'adapter.
« Hmm… tu n'as pas tort. Chacun a sa spécialité, je suppose. Et puis, notre hôte a tout l'air d'un sacré original », dit Kou.
« Oh ? Vous savez qui nous a engagés ? » demanda Eigo.
« Et comment. N'importe quel détective digne de mon rang devine aussitôt l'identité d'un commanditaire. »
« Alors, qui est-ce ? »
« Ryuichiro Kiba. Le bonhomme est célèbre dans la pègre. Nous nous rendons en ce moment même à l'observatoire privé qu'il a fait construire de ses mains. Pas vrai, chauffeur ? » Kou insista, mais le chauffeur resta muet. Peut-être lui avait-on enjoint de ne répondre à aucune question…
« J'ai vu mention d'un "observatoire Sirius" dans la lettre de commande », dit Eigo. « Je me demande de quoi il retourne. Vous le sauriez peut-être, maître Inuzuka… »
« Tu te renseignes jamais avant de te présenter à une commande, bleusaille ? Remarque, un type comme toi, ça n'y peut rien. Bon, laisse-moi t'expliquer… » Étonnamment, Kou n'était pas trop agacé par les questions d'Eigo. Au contraire, il s'y prêtait de bon cœur.
« Vu d'en haut, l'observatoire Sirius a la forme d'une étoile à cinq branches. Le pentagone central est coiffé d'un dôme — c'est là, paraît-il, qu'on installe le télescope pour scruter l'espace », expliqua Kou avec fierté. J'avais moi-même vérifié ce qu'il décrivait. Si même moi, de tous les gens, j'avais pu trouver ces renseignements dans un simple magazine d'astronomie, alors peut-être que les autres détectives faisaient mine de ne rien savoir. « Sirius est l'étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien, et l'un des sommets du célèbre Triangle d'hiver. Mais cette étoile, en réalité— »
« En réalité quoi ? » s'enquit Eigo.
« …Elle a l'air d'une seule étoile, mais en vérité, il y en a deux — c'est ce qu'on appelle une étoile double. »
« S-sérieusement ?! »
« La très brillante s'appelle Sirius A, et la petite, Sirius B. Sirius B est masquée par l'éclat de Sirius A : on ne l'a découverte qu'après l'invention du télescope. »
« Donc, si l'observatoire s'appelle Sirius… Est-ce que l'observatoire lui-même est aussi formé de deux structures ? »
« Bien vu, Eigo. L'observatoire Sirius est calqué sur les étoiles elles-mêmes : il se compose de deux bâtiments en forme d'étoile, un grand et un petit. Le grand, Sirius A, est le bâtiment principal. Le petit, Sirius B, est à l'écart, et fait office de hall d'entrée. Rien qu'à voir l'observatoire, on comprend que le type qui l'a bâti est un cinglé fini. »
« Incroyable ! Tout à fait digne d'un détective de rang 3 ! Seul quelqu'un de votre talent aurait fait des préparatifs aussi minutieux ! »
« Oui, oui. » Kou eut un rire arrogant.
Kou poursuivit son laïus. Je connaissais déjà tout ce qu'il débitait, tiré du magazine que j'avais lu ; je me contentai donc de regarder le paysage blanc et neigeux par la fenêtre en feignant d'écouter.
Cela faisait sans doute un peu plus d'une heure que le break avait quitté la gare. Au-dehors, la neige ne faisait que redoubler, blanchissant la forêt. Au cœur de la route de montagne, les branches enneigées formaient une arche au-dessus de nous. Le break s'arrêta brusquement.
« Hé, chauffeur, qu'est-ce qui se passe ? » demanda Kou.
« Nous y sommes », répondit le chauffeur en se retournant vers nous. Je regardai par la fenêtre : pas le moindre bâtiment en vue, rien que des arbres tout autour de la route.
« De quoi vous parlez ? Arrêtez de plaisanter ! » s'écria Eigo.
« Vous voulez qu'on fasse le reste à pied ? » demanda Shiita à voix basse.
« C'est ce que monsieur Yoshizono a demandé, oui. Selon ses instructions, je vous dépose ici, et le nécessaire sera fait pour votre retour. »
« Il n'y a aucune raison de nous larguer au milieu de nulle part ! Vous allez aussi importuner maître Inuzuka ! » se plaignit Eigo. « Oh, je vois le tableau. Je vous paierai un supplément, d'accord ? Conduisez-nous juste à l'observatoire Sirius, et vous pourrez remettre votre compteur à zéro. »
« Désolé, mais je ne peux accéder à cette demande. »
« Vous osez refuser ? Pour quelle compagnie travaillez-vous ? Dites, maître Inuzuka, comment on devrait régler son cas, à ce type ? Je pense qu'on devrait lui donner une bonne leçon sur ce qu'il en coûte de manquer de respect à des détectives… »
« Du calme, bleusaille. Peut-être que ce client tient simplement à ce que personne d'autre que nous, les détectives, n'approche son précieux observatoire. En tant que détectives, c'est notre métier de comprendre les intentions de nos clients. » Kou sourit, satisfait de lui, et ramassa son sac. Il ouvrit la portière et posa le premier ses pas sur la neige immaculée.
Au moment de descendre, Eigo se tourna vers le chauffeur et cracha avec hargne : « Vous avez bien failli y laisser la peau. »
Puis, muet comme toujours, Shiita le suivit et descendit à son tour. Il rajusta ses lunettes de soleil de travers et passa un petit sac de voyage à l'épaule.
« Allez, on y va », encourageai-je doucement Kyoko.
Kyoko se leva, son sac dans les deux mains, mais s'arrêta net. Elle regarda le chauffeur et demanda : « Comment Yoshizono Oe vous a-t-il contacté ? »
« Comment ça… que voulez-vous dire par "comment" ? » répondit le chauffeur.
« L'avez-vous rencontré en personne ? »
« Non, pas en personne. Je n'ai discuté avec lui que par téléphone. Le break aussi m'a été fourni pour cette seule mission. »
« À quoi ressemblait sa voix ? »
« Sa voix… Eh bien… Je peux seulement dire que c'était une voix d'homme tout à fait ordinaire. »
« Je vois », fit Kyoko, qui descendit de la voiture, parfaitement détachée.
Que signifiait cette conversation ? Cherchait-elle à percer l'identité de l'agent ? Quoi qu'il en fût, le chauffeur semblait prendre ses ordres très au sérieux.
Je fus la dernière à descendre. Une fois la voiture vide, elle fit impitoyablement demi-tour sur la route enneigée et s'éloigna au loin, ne laissant derrière elle que des traces de pneus. Nous étions abandonnés en pleine montagne.
« On va avoir de sérieux ennuis si on n'atteint pas cet observatoire avant la tombée de la nuit », dit Kou en ouvrant les paumes, comme pour recueillir les flocons.
Shiita partit en tête. Soudain, il s'enfonça dans la neige jusqu'aux genoux et vacilla, mais retrouva presque aussitôt son aplomb.
« Attention, la neige est profonde par ici », nous avertit-il par-dessus l'épaule. J'avais le sentiment que, de toute la bande, c'était lui le plus fiable — physiquement comme moralement. Son numéro de classement était 245 — crime politique, terrorisme, rang 5 : un détective spécialisé dans la lutte antiterroriste. Il avait un caractère renfermé et mélancolique, ce que j'attribuais à la nature de son travail. Il traînait toujours un pied en marchant. Une blessure rapportée du terrain ?
« Bref… on n'a qu'un seul chemin, alors continuons », dis-je. Kou et Eigo m'approuvèrent du regard et emboîtèrent le pas à Shiita.
« On y va, Kyoko. » Je lui donnai une légère poussée dans le dos, mais elle ne bougea pas.
Elle se tourna vers moi, un petit pli soucieux au front. « J'ai entendu des pas. »
« Des pas ? » Je jetai un œil par-dessus mon épaule. Je ne percevais aucun bruit dans le paysage alentour ; peut-être la neige les étouffait-elle. Je reportai mon regard sur elle en inclinant la tête.
Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire, mais, quoi que ce fût, cela la mettait visiblement sur les nerfs. Son expression se durcit tandis qu'elle fixait le dos des hommes, devant nous.
« Je ne peux pas les abandonner… », murmura-t-elle avant de se remettre en marche.
« Ah, attends une minute ! » Je me précipitai à sa suite. J'avais l'impression que, si je la quittais des yeux ne fût-ce qu'une seconde, je la perdrais dans la neige. Je la rattrapai vite et passai devant, me retournant pour lui parler. « De quoi tu parlais, à l'instant ? »
« Ça ne t'inquiète pas ? » demanda Kyoko, le regard droit devant.
« M'inquiéter de quoi ? »
« De cette étrange lettre de commande. »
« Eh bien… je mentirais en disant que ça ne m'inquiète pas un peu, mais… »
« Je me demande… ce "Yoshizono Oe" existe-t-il seulement ? »
« Hein ? » J'inclinai la tête.
« Yoshizono Oe… en modifiant un peu la prononciation… cela se lit U. N. Owen. »
« Pas possible… U. N. Owen ? Non, ce n'est qu'une coïncidence, forcément ? »
C'était un nom tiré d'un célèbre roman policier, Ils étaient dix. Dans cette histoire, dix personnes sont assassinées l'une après l'autre sur une île isolée, toutes attirées là par une lettre d'un mystérieux expéditeur : U. N. Owen. Un jeu de mots sur l'anglais unknown, « inconnu ».
« Même si l'agent était U. N. Owen, quel intérêt y aurait-il ? Veut-il rejouer Ils étaient dix pour de vrai ? Mais alors, pourquoi inscrire délibérément un nom pareil sur la lettre ? Le mystère ne risquerait-il pas d'être éventé avant même d'avoir commencé ? »
« On dirait pourtant qu'il ne l'est pas encore. » Kyoko désigna d'un geste les hommes qui marchaient devant nous.
« Non… tu te fais des idées, c'est sûr ? »
« J'espère », dit-elle en haussant les épaules. Avait-elle déjà percé la vérité derrière cette singulière commande ?
« Pour le moment, on devrait juste rester groupés. Si on se retrouve livrés à nous-mêmes dans cette montagne, on mourra de froid avant même d'avoir pu accepter la commande », dis-je.
Kyoko acquiesça à contrecœur et me suivit. Ses pas étaient minuscules, et je voyais bien qu'elle peinait à suivre ; je ralentis donc l'allure pour elle.
« Tiens, je suis curieuse », repris-je. « Pourquoi as-tu choisi de devenir détective ? Tu n'es qu'au collège, après tout. Tu as forcément une raison ? »
« …Je n'ai pas choisi. »
« Hein ? »
« Je suis née détective. »
« Hé hé, tu joues les dures à cuire, ou quoi ? » dis-je, mi-amusée, mi-sérieuse. Mais honnêtement, elle était plus mignonne à croquer que dure à cuire. Pourtant elle restait on ne peut plus sérieuse, sans l'ombre d'un sourire. « C'est une affaire de famille, le métier de détective, chez toi ? »
« Oui », dit Kyoko en chassant un peu de neige tombée sur sa tête.
« Ohhh… Alors tu es genre l'héritière de la lignée ? »
« Oui », répéta-t-elle, mais cette fois avec une pointe de fierté.
« Ça ne te rend pas un peu triste, quand même ? »
Elle leva les yeux vers moi, et cette fois je pus presque entendre son expression dire : triste de quoi ?
« Même si c'est une affaire de famille, pourquoi vouloir devenir détective ? C'est un métier sérieux. Il existe plein d'autres voies, non ? Tu pourrais être idole, infirmière, pâtissière… et puis, tout le monde me répète que ce n'est pas un métier de filles. »
« Je ne me suis jamais vraiment demandé si je le voulais ou non », répondit-elle sèchement. « Pour moi, vivre et faire le détective, c'est une seule et même chose. »
« Ça a l'air d'un sacré fardeau… C'est ta famille qui t'a appris ça ? »
« Oui », affirma-t-elle, comme une évidence. À son expression, elle n'en éprouvait pas le moindre doute. En revanche, dans ses yeux sans défaut, je devais sûrement passer pour une vraie mauviette. Son éducation dépassait de loin mon entendement.
Kyoko continuait de me dévisager, comme si elle voulait me poser une question. « Oui ? » fis-je ; aussitôt, elle détourna vivement la tête, fuyant mon regard, avant de lâcher :
« …Et toi ? »
« Hein ? Tu veux savoir pourquoi je suis devenue détective ? Eh bien, évidemment, je voulais juste… être du côté de la justice… je crois. Ouais ! C'est tout l'enjeu d'être détective. »
Mon ton enflammé ne provoqua chez elle aucune réaction particulière. Au contraire, elle me fixa d'un air perplexe, comme si j'étais quelque étrange créature exotique.
« Pourquoi tu me regardes comme ça ? Je suis sérieuse. »
« Hmm… vraiment ? »
« Qu'est-ce qui te prend ? C'est toi qui as posé la question, et maintenant tu fais comme si tu t'en fichais. D'ailleurs, tu es ma cadette d'école, non ? Alors tu pourrais me témoigner un peu plus de respect. Pas besoin d'honorifiques ni rien, mais tu pourrais être un peu plus polie, tu sais… »
« Par exemple ? »
« Euh… » Je réfléchis un instant. « Eh bien, on a trois ans d'écart : je suis plus une grande sœur qu'une simple aînée d'école. Alors… tu peux me traiter comme ta grande sœur. Ça te va ? »
« Grande sœur ? »
« Non, non, pas besoin de m'appeler comme ça… Tu peux juste m'appeler Yui. "Grande sœur", c'est un peu gênant… »
« Grande sœur Yui. »
« Hé, a-arrête ! C'est gênant ! Appelle-moi juste Yui. »
« Peu importe comment je t'appelle », soupira Kyoko. « Arrêtons de discuter et avançons. On va se laisser distancer, grande sœur Yui. »
« Tu le fais exprès ! » Je me tortillai d'instinct pour cacher mon visage. Si ça continuait, ça deviendrait à coup sûr un souvenir honteux à ressasser, les nuits d'insomnie. Et ça allait causer tant de malentendus…
Kyoko reprit seule sa marche en avant. Je continuai de protester avec acharnement tout en la suivant en hâte.
En regardant la route devant moi, je vis les trois autres hommes arrêtés, rassemblés, plongés dans leurs pensées. Kyoko et moi les rejoignîmes au pas de course, et nous découvrîmes un grand panneau qui se dressait au-dessus de nous.
Bienvenue au désespéresque observatoire Sirius
Le mot « pittoresque » était barré à la bombe rouge, et remplacé par « désespéresque ». On aurait dit une sorte de farce. Qui avait bien pu faire ça… ? Étrangement, aucun de nous ne prêta la moindre attention à ce message de mauvais augure. Sans doute parce que nous avions atteint un lieu autrement plus important : l'observatoire Sirius. Sur le panneau, une flèche, rouge elle aussi, indiquait la direction d'un sentier étroit.
« Cette flèche, c'est aussi une farce ? » demanda Eigo en se serrant les bras autour du corps.
« Je doute que notre client cherche à nous nuire. » Kou était étrangement détendu. « Même si on fonce droit dans un piège, pas besoin de s'inquiéter pour le chauffage : j'ai du whisky en pagaille ! » dit-il en tapotant son sac.
« Et pour les gamines ? »
« Réchauffez-les avec votre chaleur corporelle », répondit Kou avec un sourire répugnant.
Rang 3 ou pas, je n'éprouvais pas une once de respect pour Kou. Un détective devrait être un gentleman bienveillant et honnête… Mais c'est peut-être mon seul préjugé qui parle. Quoi qu'il en soit, il avait beau être rang 3, j'étais certaine qu'un détective de rang 2 ou 1 lui était de loin supérieur. Sans parler des détectives de rang 0, dont la maîtrise devait friser l'inhumain…
Les hommes dépassèrent Shiita et s'engagèrent sur le sentier. Si nous tardions trop et que la nuit tombait, nous risquions tous de nous perdre sans espoir. Cernés par une forêt de conifères, nous longions cette route ensevelie sous la neige. Il devenait de plus en plus difficile d'y voir, et le vent rugissait de plus en plus fort à mes oreilles. Seuls bougeaient, dans cette immobilité, les arbres qui ployaient et nos pieds qui avançaient.
Les autres détectives ne cherchaient même pas à ralentir pour Kyoko et moi, et ne cessaient de creuser l'écart. Nous étions réduites à pister leurs empreintes dans la neige pour les suivre. Mais, soudain, Kyoko pointa quelque chose devant nous.
« Regarde, grande sœur Yui, de la lumière. » Je levai la tête et, à travers la neige aveuglante et brouillée, j'aperçus une faible lueur dans un bâtiment, pas très loin. Attends, c'était quoi, ça ?
« Tu m'appelles encore comme ça… »
Kyoko ignora mon agacement et continua d'avancer.
…Tant pis, laisse tomber…
Le bâtiment se dressait sur une esplanade surélevée, et la lumière aux teintes chaudes rebondissait, se reflétait sur le sol, teintant de rouge la neige blanche. Cette lumière jaillissait des panneaux de verre. L'ensemble prenait vraiment l'allure d'une étoile, irradiant un éclat éblouissant dans la pénombre nocturne. Mais le vent et la neige hurlants déformaient ma vue et la tordaient en une sorte de mirage.
Nous étions enfin arrivés à l'observatoire Sirius.
L'observatoire était exactement tel que Kou l'avait décrit — enfin, tel que le décrivait le magazine d'astronomie : une structure jumelle en forme d'étoile. De notre point de vue, cela dit, l'ensemble paraissait moins étoilé que pareil à deux grands murs.
Ce fut le petit bâtiment qui nous accueillit en premier — le Bâtiment B. D'après mes recherches, il servait de hall d'entrée indépendant. Les murs sont entièrement vitrés, si bien que je voyais à travers, de part en part. Derrière, j'apercevais aussi le Bâtiment A qui scintillait à m'éblouir.
Nous nous hâtâmes vers les portes automatiques, qui s'ouvrirent pour nous accueillir. Nous touchions enfin au havre qui nous abriterait du blizzard déchaîné. Je me tapotai la poitrine, et elle était si froide que mon cœur lui-même en frissonnait. Sitôt entrés, un escalier descendait vers le sous-sol. La porte au pied des marches devait donc être la véritable porte d'entrée.
« Cet endroit est ridicule », pesta Eigo en lissant ses cheveux, emmêlés par la tempête. « On doit vraiment traverser un tunnel souterrain juste pour atteindre le vrai bâtiment ? »
« Peut-être qu'ils voulaient pouvoir aménager des chambres dans toutes les directions, ce qui les a obligés à opter pour une entrée moins conventionnelle », dis-je. J'avais l'air plutôt futée, mais à vrai dire je ne faisais que réciter ce que j'avais lu dans le magazine.
« Quoi qu'il en soit… on dirait que personne n'est venu nous accueillir », dit Kou en descendant l'escalier. Il se posta devant les doubles portes d'entrée, un interphone à côté. Kou écrasa le bouton de la paume, mais les portes ne bronchèrent pas. « Les lumières sont allumées, mais on dirait qu'il n'y a personne… »
« Peut-être qu'ils sont sortis régler autre chose ? »
« Pour autant que je puisse voir, il n'y avait aucune empreinte dans la neige. Aucune trace de pas vers l'extérieur, personne qui soit sorti », dit Kou.
« Ah, vous avez parfaitement raison ! » s'extasia Eigo, les yeux brillants d'admiration.
« D'abord Ryuichiro qui se volatilise, et maintenant l'agent aussi. Qu'est-ce qui se trame, ici ? » Kou s'appuya contre la porte, qui s'entrebâilla dans un grincement. « Tiens ? La porte est ouverte. »
Shiita colla son visage à l'entrebâillement et jeta un œil à l'intérieur. « Je ne perçois aucun mouvement », dit-il. « Restez tous ici. » Il plongea dans la pièce et, après quelques secondes, lança un « C'est bon ! ». Après ce signal pour le moins théâtral, nous nous engouffrâmes tous à sa suite.
« Il n'y a personne ? Ce client est impossible », ronchonna Eigo.
Nous parcourûmes le passage souterrain, long d'une vingtaine de mètres. Quand on entend « passage souterrain », on imagine d'abord un tunnel sombre et humide ; mais celui-ci était différent. Des lumières étaient encastrées au plafond tous les quelques mètres, ce qui me rappelait l'allée d'une salle de cinéma. Au bout du tunnel se dressaient d'autres doubles portes, identiques. Pas de serrure ; il suffisait de tirer légèrement la poignée pour les ouvrir.
Nous franchîmes l'entrée du bâtiment principal.
Cette fois, nous gravîmes un escalier. Une lumière aveuglante se déversait d'en haut. Nous montions tous aux aguets vers cette clarté, un brin sur la défensive, redoutant quelque visiteur inattendu.
« Alors, c'est ça, l'observatoire Sirius ? » dit Kou en contemplant la salle, émerveillé.
La première chose qui nous frappa, ce fut le plafond. Il avait la forme d'un dôme, entièrement tapissé d'un matériau semblable à un miroir. C'était cet hémisphère réfléchissant qui produisait l'éclat que nous avions vu.
« C'est quoi, ça ? J'ai l'impression d'avoir été jeté dans une espèce d'expérience de savant fou », murmura Eigo.
« Ça me rappelle L'Enfer des miroirs de Ranpo. Là aussi, tout n'était que miroirs — sauf que c'était une sphère complète. » Kou eut un rictus. « Vous saviez que les miroirs concaves comptent parmi les inventions astronomiques les plus importantes ? Presque tous les grands télescopes en utilisent. »
En regardant le dôme, je vis nos reflets tordus et déformés. Non seulement la pièce était inversée de gauche à droite, mais aussi sens dessus dessous. Dans ce miroir déformant, nous nous contemplions d'en haut, le visage difforme. J'en eus la nausée.
« Ce miroir est vraiment spectaculaire. On dirait une porte ouverte sur un autre monde, gueule béante, qui nous fait signe de quitter le nôtre. Bon sang, Ryuichiro Kiba est un sacré poète. » Kou prit soudain des airs de poète en herbe, étrangement ému par la structure.
D'après ce que je savais pourtant, le miroir concave du plafond n'était en fait que recouvert d'un placage d'aluminium. Ce dôme leur servait à la fois d'isolant et de source de lumière, puisque la salle centrale n'avait pas la moindre fenêtre. La supposition de Kou était donc fausse : Ryuichiro n'était pas vraiment un poète, ce n'était qu'une source de chaleur et de lumière des plus pratiques.
Une fois tous en haut de l'escalier, je pus enfin embrasser du regard l'ensemble de la salle principale. Elle avait la forme d'un pentagone, percé d'une porte sur chaque côté. C'était une étoile à cinq branches : forcément, il y avait cinq portes assorties. En plein centre se trouvaient une table ronde en bois et, à côté, un petit fauteuil.
Un fauteuil est en général conçu pour qu'une seule personne s'y installe confortablement. Il existe un type de détective qu'on appelle le détective en chambre : celui qui résout une affaire sans même se rendre sur les lieux du crime. Il reste simplement là où il est. J'imaginais un grand détective de ce genre, calé dans ce fauteuil capitonné soutenu par de fins pieds de bois, le poing au menton, en pleine réflexion.
Et cela semblait être tout ce que contenait la salle. Pourtant, il manquait quelque chose…
« Hein… ? Où est le télescope que j'ai vu sur les photos… ? » demandai-je, les bras croisés.
« Il y a un an et trois mois, Ryuichiro Kiba a été condamné à une amende pour fraude fiscale… », intervint Shiita. « Le télescope lui a été saisi en règlement de ses impôts impayés. Ils ont sans doute effacé toute trace de son existence. C'est tout l'État, ça… Ils ont toujours été ainsi. Ils se moquent éperdument des lieux où ils passent… »
« C-comment vous savez tout ça ? » demandai-je, un peu sidérée.
« Vous le sauriez aussi, si vous aviez enquêté », répondit-il calmement. « Par ailleurs, il y a deux mois, l'ensemble a été mis en vente. Une société informatique nouvellement créée l'a racheté, mais elle a tout l'air d'une coquille vide. Je n'ai jamais réussi à en percer les secrets. »
« Pourquoi vous n'en avez pas parlé plus tôt ? » le harcela Eigo, la voix empoisonnée de mauvaise humeur.
« L'information n'est-elle pas notre fonds de commerce, à nous autres détectives ? Seuls les imbéciles distribueraient leur marchandise gratuitement, non ? » Les mots de Shiita abattirent Eigo aussi sec qu'une balle de fusil.
« Si ce que dit Shiita est vrai, ça signifie que cet observatoire n'appartient plus à Ryuichiro Kiba », renifla Kou, le visage assombri par la déception.
« Donc… si cette commande n'a rien à voir avec Ryuichiro… alors… qui est exactement le client ? » demanda Eigo, les sourcils froncés.
Personne n'avait de réponse à cette question.
« Q-qui que soit le client, on n'aura qu'à attendre que l'agent se montre. Yoshizono, je crois que c'était son nom… Si le commanditaire dissimule son identité à ce point, c'est qu'il jouit peut-être d'une sacrée réputation », dit Eigo.
Nous échangeâmes des regards inquiets, puis nos yeux se mirent à errer sans but dans la salle. Aucun de nous ne pouvait ignorer ces grains d'angoisse qui enflaient dans nos cœurs, et je sentais notre malaise commencer à déteindre les uns sur les autres…
« C'est peut-être un peu impoli, mais le propriétaire n'est plus là, alors ça ne mange pas de pain d'explorer. » Kou ne renonçait pas encore — un effet secondaire du rang 3, je suppose. Il ouvrit l'une des portes voisines et jeta un œil à l'intérieur.
« Hé, Kyoko, on enquête nous aussi ? » lui demandai-je.
« On enquête plus efficacement seul », répondit-elle froidement avant de s'enfoncer plus avant dans la salle principale. J'avais commencé à la considérer comme une amie, mais elle, visiblement, ne me voyait pas ainsi. J'avais l'impression de me faire sermonner par une gamine de trois ans ma cadette…
Un peu dépitée, je poursuivis seule. Je m'approchai d'une chambre au hasard et entamai mon inspection.
La chambre était exactement telle que l'article la décrivait. Une pièce triangulaire ; mais, comme un placard occupait le côté droit et une salle de bains le côté gauche, il serait plus juste de parler d'un pentagone irrégulier, à la manière d'un blason. Le lit était placé juste contre le placard, et, en face, une commode et un mini-réfrigérateur.
Près de la moitié de chacun des côtés du triangle était vitrée, sans doute conçue comme une sorte de fenêtre. Mais quand je tirai les rideaux pour regarder dehors, je ne vis que le blizzard tourbillonnant et les arbres ployant dans la forêt. De toute façon, je doute que la vue soit bien spectaculaire, même sans neige ou en plein jour. Ces fenêtres sont faites pour observer les étoiles, pas le sol.
Dans un coin de la pièce, vers la pointe du triangle, se dressait un télescope. Bien moins gigantesque que celui confisqué dans la salle centrale, il était probablement à usage personnel. Cela dit, je remarquai qu'il restait nettement plus grand que la moyenne. Il devait avoir une large ouverture — et une étiquette de prix tout aussi large.
Après avoir ouvert les rideaux, je tentai un coup d'œil dans l'oculaire du télescope. Hélas, il n'y avait qu'une obscurité floue et tachetée, pas la moindre étoile. Au prix d'un petit effort, je parvins à modifier l'angle du télescope et à le braquer vers l'intérieur de la pièce. En regardant dedans, je voyais la porte ouverte donnant sur la salle centrale, mais je ne distinguais pas grand-chose, tant c'était flou.
« Déjà en train de lambiner, hein ? »
Un monstre géant surgit soudain dans la lentille. Je laissai échapper un bref couinement et reculai d'un bond loin du télescope. Kou se tenait dans l'encadrement de la porte.
« Arrêtez de hurler, les autres vont se faire des idées ! » me gronda Kou. Sans surprise, Eigo se précipita dans la pièce dès qu'il le put.
« Il s'est passé quelque chose ? » demanda-t-il.
« Non, rien d'anormal par ici. » Kou se frotta le front de la paume, dans une tentative, je suppose, de paraître inoffensif. « On dirait que toutes les chambres sont bâties à l'identique. C'était bel et bien conçu pour l'astronomie. »
« Pour sûr. Sans ce temps de chien, on pourrait même découvrir une nouvelle étoile », pouffa Eigo.
« Je parie que oui ; les télescopes ici sont fantastiques. Fabriqués en Allemagne, deux cents millimètres de diamètre, pas moins. Et de type Newton, en plus. Tiens, regarde : il n'y a pas de lentille dans le tube, hein ? Si tu regardes d'assez près, tu peux voir le miroir concave au fond. »
« Exact ! En plus, contrairement aux télescopes ordinaires, le viseur est sur le côté du tube. J'en ai utilisé un dans une autre chambre tout à l'heure, et je distinguais tout juste le Bâtiment B. » Eigo se prêtait avec entrain au laïus de Kou.
« Oui, oui, les télescopes ordinaires dont tu parles, ce sont les bien plus courants télescopes réfracteurs. Ceux-là utilisent leur lentille pour former une image nette. Ils sont en général beaucoup plus faciles à manier pour un amateur : c'est une simple ligne droite, de la lentille jusqu'à l'étoile.
Kou continua de pérorer sur les télescopes, la voix pâteuse et avinée. Je perdis le peu d'intérêt qui me restait et fouillai le placard et la salle de bains, sans rien trouver de notable.
« En revanche, un télescope réflecteur comme celui-ci s'achète à moindre prix avec une plus grande ouverture, puisqu'il n'utilise pas une lentille classique, mais un miroir concave. L'image se réfléchit sur le miroir, rebondit sur un autre miroir interne, et l'oculaire se trouve donc sur le côté plutôt qu'au bout du tube. Une invention digne du nom de Newton, vraiment. »
« Vous en connaissez un rayon en astronomie, maître Inuzuka… »
« C'est que j'étais au club d'astronomie au lycée, ha ha ! »
…Donc ses connaissances datent de vingt ans.
Faisant la sourde oreille à leur conversation, j'ouvris le réfrigérateur. À l'intérieur, quelques bouteilles d'eau minérale et de soda, ainsi que deux canettes de bière. Je pris l'eau minérale pour vérifier la date de péremption : elle avait encore de la marge. Cela signifiait que ce réfrigérateur avait été récemment réapprovisionné.
Je décidai de quitter la pièce et de laisser Kou et Eigo à leur bavardage. Dans la salle centrale, Shiita était adossé à la table, les bras croisés.
« Tu as trouvé quelque chose ? » lui demandai-je.
« Non… rien. »
« J'ai vérifié la chambre là-bas, mais il n'y avait pas grand-chose. Pas de codes secrets, pas de livres aux pages arrachées… Rien, en fait. »
« Eh bien, on ne nous a pas amenés ici pour une chasse au trésor… », soupira Shiita.
Puis Kou et Eigo revinrent dans la salle. « On a soulevé tous les draps, regardé dans tous les télescopes, ouvert toutes les douches… Rien d'anormal. Et toujours aucune trace de notre mystérieux client, bien sûr. »
Kyoko sortit alors d'une des chambres en secouant la tête.
« Hmm, pas de chance… »
« On fait quoi, maintenant, maître Inuzuka ? » demanda Eigo. « On ne peut pas repartir à pied dans ce blizzard. Mon téléphone… Ouais, plus de réseau. Et il n'y a aucun autre téléphone ici, donc impossible d'appeler qui que ce soit. »
« Allons, il est bien trop tôt pour repartir. Après tout, l'agent peut encore se montrer », dit Kou, son habituel sourire insouciant aux lèvres.
« L'agent va vraiment se montrer… ? » Eigo commençait enfin à nourrir un soupçon de doute.
On nous avait tous délibérément réunis ici : était-ce le plan d'un crime à venir ? Un piège… ?
« On peut arrêter de penser à cette lettre de commande ? » murmura Shiita.
« Ouais, je suis d'accord avec Shiita », dit Kou. « Le plan du client, c'est peut-être justement de nous pousser à penser ainsi. Il y a des chances que l'entretien ait déjà commencé. C'est une épreuve de patience. Si vous voulez réussir le test, vous devez vous en tenir strictement aux instructions du client. Pas vrai ? »
« Ce serait bien que ce soit le cas… », souffla Eigo, grave.
« Quoi qu'il en soit, plus moyen de faire demi-tour. Dans le pire des cas, il faut se préparer à passer la nuit ici. Après tout, il y a bien assez de chambres pour tout le monde, non ? »
« Vous comptez dormir là ? »
« Tu comptes repartir tout seul, Eigo ? Dans ce cas, ça me fait un rival de moins. Dommage que je n'aie plus de béni-oui-oui, cela dit. » Kou sourit sans le moindre souci et traversa la salle. « Je prends cette chambre. » Sans se soucier de demander la permission à quiconque, il choisit sa chambre et referma la porte derrière lui.
Sur ce, Shiita lui emboîta vite le pas et entra dans une chambre voisine, refermant la porte en silence.
« Il y a vraiment un problème avec ces deux-là. » Eigo abattit sa fine mallette sur la table dans un bruit sourd. « Si j'avais su que ça tournerait comme ça, j'aurais fait bien plus de préparatifs avant de venir. Je n'ai apporté que ça. Je n'ai même pas de vêtements de rechange. »
Kyoko et moi ne pûmes lui accorder qu'un regard compatissant.
« Vous comptez rester, vous aussi, les filles ? » nous demanda-t-il.
« On n'a pas vraiment le choix… Impossible de sortir par ce temps, du moins jusqu'au matin », répondis-je.
« Hé, et si on sortait tous les trois voir s'il y a quelqu'un dans les environs ? J'ai un très mauvais pressentiment sur cette commande. À trois, on pourrait trouver de l'aide. Vous ne croyez pas qu'on devrait déguerpir d'ici au plus vite ? »
« J'ai un mauvais pressentiment moi aussi, mais rester ici vaut mieux que partir. Vous attraperiez la mort à courir dehors dans ce blizzard, en pleine nuit… »
« Vous le regretterez. On ne peut pas savoir ce qui est mieux tant qu'on n'a pas essayé soi-même ! » railla Eigo avec arrogance ; il rafla sa mallette et fonça dans l'une des chambres. Il claqua la porte si fort que je sentis les vibrations ébranler le sol.
« Eh bien, c'est la galère, hein ? » Je me tournai vers Kyoko. Impossible de deviner ses pensées. Ses yeux étaient totalement vides et son visage livide. Elle fixait les murs, absente. « Ça va ? »
« Oui. »
« Tu as pris de quoi te changer ? »
« Inutile de t'inquiéter. Je peux tenir au moins une semaine sans changer de vêtements. »
« Eh bien, je crois que tu devrais quand même t'inquiéter un peu… »
J'avais comme un vague pressentiment que ce genre de chose arriverait, alors j'avais veillé à emporter des vêtements de rechange. Quand j'avais vu ces photos de l'observatoire Sirius dans le magazine, je m'étais doutée qu'on pourrait avoir à y passer la nuit. Ma prédiction s'était réalisée. Peut-être Kou avait-il raison : peut-être était-ce une sorte de test pour l'entretien.
« Dans quelle chambre veux-tu rester ? Si tu as peur, ça ne me dérange pas de partager », dis-je. Elle hésita un peu et, après un long moment d'indécision entre les deux portes, en désigna une.
« Ouah, quelle folle coïncidence, j'allais prendre celle-là aussi ! Du coup, je suppose qu'on doit la partager. » À ces mots, Kyoko fit volte-face vers moi en fronçant les sourcils. « Je plaisante, je plaisante ! Je ne le pensais pas vraiment. Je peux prendre l'autre chambre. »
Sans un mot, Kyoko me tourna le dos et entra dans la chambre. Était-elle fâchée contre moi ?
Je gagnai la dernière chambre disponible. Les draps avaient été arrachés du lit, et la porte de la salle de bains laissée grande ouverte. Kou ou Eigo avait dû oublier de remettre de l'ordre après avoir fouillé la pièce. Je soupirai, refis mon lit et posai mon sac dessus.
Je risquai un œil par la fenêtre : toujours rien qu'un tourbillon trouble de blanc et de noir. Quand donc le blizzard allait-il cesser ? S'il ne se calmait pas d'ici le lendemain matin, alors… nous ne resterions peut-être pas ici une nuit ou deux. Soudain anxieuse, je décidai de jeter un œil dans le réfrigérateur. Comme dans la chambre précédente, il n'y avait que du jus et de la bière. Pas la moindre trace de nourriture.
Je crains que cela ne nous pose un problème. Je doute qu'il y ait des vivres stockés ailleurs ; et si nous devions passer plusieurs nuits ici, ne finirions-nous pas par mourir de faim ? Je jetai un œil dans mon sac. J'avais du chocolat et un sachet de bonbons, mais combien de temps quelques friandises et un peu d'eau pourraient-ils nous faire tenir… ?
Je pris conscience que nous étions peut-être dans une situation bien plus dangereuse que je ne l'avais cru. Je m'assis sur le lit, à me tourmenter un moment dans mes propres pensées.
Ma conscience me semblait étrangement embrumée. Sans doute parce que j'avais marché si longtemps dans cette tempête de neige, sans même un parapluie. Une fièvre, par-dessus tout le reste, n'aurait rien d'amusant.
Je m'effondrai en arrière sur le matelas et tirai mon téléphone de ma poche. Pas de réseau. J'avais accepté ce fait depuis un moment déjà. Mais, malgré tout, j'étais contrariée. Nous étions piégés dans ce bâtiment bloqué par la neige, et aucun de nous n'avait de réseau. Sans compter qu'on ne savait toujours rien de cette lettre de commande…
Mais qu'est-ce qui se passe, à la fin ?!
Qui nous avait amenés ici, et pourquoi ? Plus j'essayais d'y réfléchir… plus la tête me tournait.
Je décidai de gagner la salle principale pour tenter de chasser mon angoisse. Il n'y avait là qu'une seule personne, immobile comme une statue, le regard fixé sur le mur.
« Hein ? Qu'est-ce que tu fabriques ? » demandai-je. Kyoko se tourna vers moi et ouvrit la bouche, comme si elle voulait dire quelque chose. Juste en face d'elle, un placard encastré dans le mur, la porte grande ouverte. « Oooh, c'est quoi, ça ? »
L'intérieur du placard était garni d'étranges interrupteurs. Le panneau de commande semblait porter des instructions, mais dans une langue étrangère. De l'allemand, peut-être ? Quoi qu'il en soit, je n'y comprenais rien. Un bouton rouge particulièrement frappant attira mon œil. La portion de mur qui l'entourait était striée de bandes noires et jaunes — un signal de danger.
« C-c'est… un bouton d'autodestruction ? »
« C'est le bouton qui commande l'ouverture et la fermeture du dôme du plafond », répondit Kyoko avec une pointe de curiosité. « Il y a aussi les instructions pour manœuvrer les télescopes. »
« Tu lis l'allemand ? »
« Juste un peu. Je suis allée plusieurs fois en Allemagne. »
C'était super impressionnant. Mes seuls examens d'anglais suffisent à me donner la migraine.
« Bon, allez, on tente le coup », dis-je avec un sourire.
« Ah— ! »
J'appuyai sur le bouton sans songer à demander l'avis de Kyoko. J'entendis un grand bruit, comme un moteur qui démarre. Je levai la tête vers le plafond : une brèche s'élargissait dans le miroir concave. Ce qui se dévoila par la fente n'était pas quelque second monde étrange, mais le ciel nocturne, sombre et sans couleur.
Une rafale de vent froid et neigeux s'engouffra aussitôt dans la salle, et la neige accumulée sur le dôme s'effondra sur nous. Nous fûmes enveloppés par l'air glacial de l'hiver.
« Ouah, froid, froid ! » J'écrasai de nouveau le bouton, affolée, mais le dôme continuait de se contracter. « A-attends, comment on l'arrête ?! »
« Tu dois relever ce levier, puis appuyer encore sur le bouton. »
Je fis comme elle me disait, et le dôme se referma lentement. Il lui fallut moins d'une minute pour se clore entièrement, laissant les derniers flocons dériver doucement jusqu'au sol.
« Hé ! C'était quoi, ce bruit, à l'instant ? » Eigo passa la tête par sa porte et balaya nerveusement la salle du regard.
« C'était le plafond, il s'est ouvert », répondis-je.
« Le plafond ? » Eigo sortit de sa chambre pour lever les yeux vers le dôme. Il me décocha un regard chargé, j'imagine, d'une parfaite incrédulité agacée.
« Tiens, je vois que vous êtes tous là. » À cet instant, Kou sortit lui aussi de sa cachette.
« Maître Inuzuka, où étiez-vous ? » demanda Eigo.
« Oh, ce n'est pas mon genre de rester en place. J'espérais mener une petite enquête un peu plus poussée dans le bâtiment… »
« Notre précédente fouille ne suffisait pas ? »
« J'ai une théorie : il y aurait une sorte de passage secret dans le bâtiment. Je voulais en vérifier la justesse. »
« Je doute fort qu'il y ait quoi que ce soit de ce genre ici… »
« Ces gamines n'ont-elles pas trouvé un interrupteur secret qui ouvre le plafond, il n'y a pas cinq minutes ? Sers-toi de ta tête. Aucune trace de quiconque entrant ou sortant, et pourtant les lumières étaient allumées et la porte d'entrée ouverte. Tout ça ne t'éveille pas le moindre soupçon ? »
À ma grande surprise, je donnais raison à Kou sur ce point. J'acquiesçai.
« Cette fois, fouillez à fond. On va se répartir en groupes de deux. Si on enquête tous ensemble, on laissera forcément des coins de côté. »
Nous appelâmes Shiita, qui sortit de sa chambre, l'air ensommeillé. À peine eut-il posé le pied dehors qu'il chancela et parut sur le point de s'effondrer. Il se rattrapa de justesse à la table, se frottant le front de la main.
« Ça va ? » demandai-je. Il se contenta d'un hochement de tête absent.
Nous nous répartîmes en groupes. Je décidai de faire équipe avec Kyoko. Nous étions de la même école ; en plus, elle était adorable, et son talent de détective admirable. Surtout, je me serais sentie horriblement coupable de laisser une fillette toute seule. Kyoko ne s'opposa pas à ce binôme.
« Du coup, on dirait qu'on est l'Escouade des Vieux… »
Avant même que Kou ne pût finir sa phrase, Amino s'interposa précipitamment. « Je vais avec les filles. Mieux vaut un adulte pour veiller sur elles. » Il s'avança à mes côtés.
« Tu as raison sur ce point. Je vous laisse à tous les trois, alors, et je continue avec Shiita. »
Nous nous séparâmes dans la salle et entamâmes notre enquête.
« Bon, allons-y, vous deux. » Amino marchait en tête, s'autoproclamant chef du groupe.
Nous repassâmes par le passage souterrain pour rejoindre le Bâtiment B. La seule chose que renfermait le hall d'entrée, c'étaient les marches que nous venions de monter. Pas la moindre décoration. Presque tous les murs des pièces sont vitrés : impossible d'y installer le moindre interrupteur.
« Seigneur, ayez pitié… Je vous laisse mener l'enquête, toutes les deux. Prévenez-moi quand vous aurez fini. » Amino s'adossa à la rampe de l'escalier, tira une cigarette et un briquet de sa poche de costume, et fuma comme si l'enquête ne le concernait en rien.
Ah, alors il n'était venu que pour se la couler douce. Décidément, les adultes sont fourbes… J'avais beau mourir d'envie de lui dire ses quatre vérités, l'enquête primait. Je le laissai provisoirement à ses occupations et inspectai la porte automatique.
Les traces de notre passage étaient encore imprimées dans la neige, dehors, mais elles s'effaçaient peu à peu sous la tempête. Aucune empreinte fraîche d'un autre intrus en vue. Comme nous ne trouvions rien dans le Bâtiment B, nous décidâmes de regagner le passage souterrain.
« On verrouille la porte ? » demandai-je à notre prétendu chef. Mais Eigo s'en moquait éperdument ; je la verrouillai donc moi-même.
Nous longeâmes le passage. Kyoko, à petits pas, frappait le sol et les murs comme s'il s'agissait de portes. Je suivis son exemple et menai ma propre fouille tout le long du tunnel.
Nous atteignîmes la porte d'entrée du Bâtiment A sans le moindre indice. Kyoko se redressa, l'air absent. Rajustant l'ourlet de sa jupe, elle secoua la tête.
« Évidemment. Comment y aurait-il une chambre secrète, de toute façon ? » dit Eigo en écrasant sa cigarette dans un cendrier de poche. « Ce n'est pas ce genre d'impression que me donne cet endroit… C'est plutôt… Une sorte de… » Eigo marmonna pour lui-même, incohérent, en gravissant l'escalier d'un pas lourd. Il s'arrêta net, levant des yeux chancelants vers le plafond. « Bon sang… Pourquoi je suis… si étourdi ? »
Quand nous revînmes dans la salle principale, Kou et Shiita fouillaient encore les chambres, et c'était à présent la mienne qu'ils inspectaient.
« H-hé ! Vous ne pouvez pas fouiner dans la chambre des gens sans permission ! » réprimandai-je les deux hommes, affolée, mais ils restèrent indifférents à mes protestations. Ils continuèrent de fureter dans la salle de bains et sous le lit.
« Du calme. Personne ne fouille dans tes affaires. »
Après un moment de recherche sans but, les deux ressortirent de la chambre.
« Ouais, rien de notre côté non plus. Structurellement, il ne pourrait y avoir de passage caché que sous le sol. Hélas, on n'a rien trouvé de suspect », conclut Kou.
Nous étions tous réunis autour de la table, le même air épuisé sur le visage. Nous n'avions aucune idée d'où commencer, et nous avions tous des questions sur le bout de la langue ; mais nous savions pertinemment que nous n'y trouverions aucune réponse.
« Et si… il n'y avait jamais eu de commande, au départ ? » lança Shiita. « On est tombés droit dans un piège. Quelqu'un a choisi quelques détectives au hasard dans la Bibliothèque des détectives, rédigé de fausses lettres de commande, et nous a amenés dans cet observatoire désert. Le prétendu client est en réalité un criminel qui prend une sorte de plaisir sadique à tout cela. »
« Un piège… », répéta Kou, le ton grave. Son visage blêmit à ses propres mots.
« Si l'agent ne s'est pas montré d'ici demain matin, je m'en vais », dit Shiita en étirant le bras.
« D'accord, mais… on ne sait pas combien de temps va durer ce blizzard. Pour ce qu'on en sait, ça pourrait durer une semaine. Alors, en cas de pépin… qu'est-ce qu'on mange ? On n'a trouvé aucune nourriture pendant notre fouille. »
« Donc… on ferait mieux de rationner ce qu'on a… » Shiita prit appui sur ses mains, dans ce qui ressemblait à une lutte désespérée pour soutenir son propre poids.
Je jetai un œil à l'horloge à aiguilles. Vingt heures. Un jour normal, j'aurais déjà fini mon dîner, à traîner dans mon dortoir.
« Bon, on devrait se reposer pour ce soir… » Kou se détacha de la table en titubant.
Soudain, un grand bruit sourd retentit dans toute la salle. Je fis volte-face et découvris qu'Eigo, debout l'instant d'avant, avait disparu de sa place. Je contournai la table en courant pour mieux voir : Eigo gisait face contre terre.
Que venait-il de se passer… ?
Quelque chose de sinistre se tramait. La situation avait beau réclamer l'urgence, j'étais complètement tétanisée. Je ne pouvais ni bouger ni songer à ce qu'il fallait faire. Mon cerveau me semblait noyé dans un épais brouillard. Et puis je commençai à voir, moi aussi, un épais brouillard.
Non — c'était de la fumée !
« Au feu ! »
Impossible de dire qui avait crié.
Un incendie ?
Il faut que je fuie. Il faut que je fuie !
Mais mon esprit comme mon corps me semblaient lourds, comme accablés d'un poids. J'étais engloutie par l'épaisse fumée blanche. Je me sentais fondre en elle…