Volume 1 Chapitre 1

J'ai l'impression d'avoir beaucoup pleuré dans mon sommeil.

Pourquoi est-ce que je pleurais ? Parce qu'il s'était passé quelque chose de triste ? Ou parce que j'avais refait ce rêve ? La raison ne me venait pas clairement.

Mon visage était trempé de larmes. Quand je voulus les essuyer, une gêne inexplicable me saisit le poignet.

Ma main droite n'atteignait pas mon visage.

Une douleur au poignet. Cette piqûre, au moins, acheva de me réveiller.

Je soulevai péniblement mes paupières, encore engourdie, et tournai les yeux vers la source de mon malaise. Un étrange bracelet métallique, sombre et luisant, enserrait mon poignet droit ; il avait l'air solide, et une chaîne y était fixée — bien loin de ce qu'on pourrait appeler joli. Même moi, je n'aurais pas su trouver ça mignon.

Ça ne me plaisait pas.

Le plus gros problème, c'était la chaîne. Au moindre mouvement de mon bras, elle se tendait aussitôt et me clouait dans ma position inconfortable. Ma main droite, entravée, était tirée au-dessus de ma tête. Je suivis la chaîne des yeux : à son extrémité, un second bracelet l'arrimait au pied d'un lit.

Dans ma conscience encore brumeuse, je finis par comprendre la situation dans laquelle je me trouvais. Je n'étais pas allongée sur le lit, mais à terre, juste à côté. Il semblait qu'on m'avait menottée au pied du lit. Seul mon poignet droit était entravé ; le reste de mon corps pouvait bouger librement.

Je rampai vers le lit, des deux mains et des deux pieds, jusqu'à ce que la chaîne se détende assez pour me rendre un peu de jeu. Les paumes plaquées contre le sol poussiéreux, je me redressai lentement en position assise.

La tête me tourna un instant.

Que s'était-il passé ? Pourquoi m'étais-je évanouie dans un endroit pareil ?

À peine essayai-je de me souvenir que mes images mentales se brouillèrent, comme parasitées. Je cherchai à régler la fréquence et fouillai dans mes souvenirs les plus récents.

La première chose qui me revint, ce fut ce panneau inquiétant. Les mots qui y étaient inscrits surgirent un instant dans mon esprit.

Bienvenue au pittoresque observatoire Sirius.

Ce panneau, qui émergeait de la pénombre du crépuscule, portait — œuvre de je ne sais quel plaisantin — un grand X tracé à la bombe rouge sur les premières lettres de « pittoresque », remplacées par « désespér- ». Sur le moment, je n'y avais vu qu'une farce sans conséquence. Qui avait bien pu faire ça…

Bienvenue au désespéresque observatoire Sirius.

Ah, c'est vrai. Je me rappelais, maintenant. C'était un bâtiment privé appelé l'observatoire Sirius. On disait que, vu du ciel, l'édifice tout entier dessinait une étoile à cinq branches. Chacune des cinq pointes — cinq triangles isocèles aux sommets effilés — abritait une chambre vitrée, et le pentagone régulier du centre formait un grand hall couronné d'un dôme, d'où l'on observait jadis, paraît-il, la Voie lactée. Je m'étais sans doute endormie dans l'une des chambres.

Ma mémoire se rétablissait peu à peu.

Je me souvenais.

Je m'appelle… Yui Samidare, seize ans. Je suis détective.

Avec cinq autres détectives, j'avais été convoquée à l'observatoire Sirius à la demande d'un client important. Pour des détectives, une affaire de ce genre est pour ainsi dire une raison d'exister. Et celle-ci, pleine de mystère, exerçait sur nous un attrait irrésistible.

Pourtant, le commanditaire ne s'était jamais présenté.

À présent, il n'y avait plus de doute à avoir : on avait dû nous tromper. Quelqu'un aux intentions criminelles nous avait fait venir ici, et c'était pour cela que je me retrouvais dans ce mauvais pas.

À mesure que la situation se clarifiait, la peur me gagnait. J'ignorais qui était responsable de tout cela, mais, dans ces circonstances anormales, on m'avait dépouillée de ma liberté. Et l'idée qu'on m'eût manipulée pendant mon inconscience me donnait la chair de poule. Cette personne m'avait-elle fait quelque chose ? Au moins n'avais-je sur le corps ni douleur ni blessure visible : c'était toujours ça.

Je redressai mes lunettes de travers et inspectai la pièce du regard.

Mon sac à dos reposait sur le lit. Autrement dit, ce devait être ma chambre. Les rideaux des fenêtres étaient tirés. Je ne voyais pas l'extérieur, mais le peu de lumière qui filtrait suffisait à dire qu'il faisait sombre dehors. Était-ce encore la nuit ? Ou seulement le blizzard ?

Un télescope était installé dans la pièce. Je ne l'avais certainement pas apporté ; il devait être là depuis le début. Je me rappelais qu'à cause des fortes chutes de neige, je n'avais pas pu observer les étoiles. Je tournai la tête par-dessus mon épaule. Derrière la porte se trouvait le hall central, mais le battant était clos : impossible de voir ce qui s'y passait.

C'était trop silencieux… Et les autres ? Personne ne s'inquiétait donc, dans une situation pareille ? Peut-être étaient-ils menottés à leur lit, comme moi… Ou peut-être n'avaient-ils pas encore repris conscience.

J'ignorais qui avait fait cela et dans quel sombre dessein, mais une chose était sûre : je ne les laisserais pas s'en tirer.

Je devais riposter.

Parce que je suis détective.

Mais avant tout, il me fallait trouver un moyen de me débarrasser de ces menottes. Tant que ma main resterait attachée au pied du lit, je ne pourrais même pas me lever, encore moins résoudre quoi que ce soit. Je remarquai bien une serrure sur le bracelet d'en face, mais je n'avais pas de clé.

Impossible de traîner le lit avec moi…

Hm ?

Les pieds du lit étaient quatre colonnes cylindriques, une à chaque coin. Les menottes étaient passées autour de l'une d'elles. Mais, à bien y réfléchir… si je parvenais à soulever le lit, ne pourrais-je pas tout simplement faire glisser le bracelet par-dessous ? Ce n'était qu'un lit en bois, une place, des plus ordinaires. Il avait l'air assez facile à soulever.

J'empoignai prestement l'un des pieds et tentai de le lever. Je ne suis pas du genre qu'on dirait costaud, mais c'était tout juste suffisant. Il me suffisait de ménager un espace assez grand pour y faire passer le bracelet.

À trois, je hissai le pied du lit de toutes mes forces et dégageai quelques centimètres. Je tirai sur mon poignet et fis glisser le bracelet le long du pied.

Voilà. Qui aurait cru que recouvrer ma liberté serait aussi facile ? La personne qui nous avait piégés ici était-elle assez sotte pour croire qu'une fille ne pourrait pas soulever un lit aussi léger ? Si c'était le cas, j'aurais volontiers remercié son manque de prévoyance !

Je pus enfin me tenir sur mes deux jambes. En me relevant d'un coup, j'eus un léger vertige, mais ça allait. Quelques flexions, quelques étirements, et je me sentis comme neuve. Aucun souci, j'en étais capable.

Les menottes pendant encore à mon poignet, je jetai des regards prudents tout autour de moi en tournant doucement la poignée pour ouvrir la porte du hall central.

Personne.

Je balayai de nouveau la pièce des yeux, par acquit de conscience, et fis un pas dehors.

Une grande table ronde en bois trônait au beau milieu du hall. Il y avait eu là, autrefois, un socle de fer où était monté un immense télescope pour scruter notre galaxie ; on l'avait retiré depuis longtemps, ne laissant qu'un vide étrange à sa place.

Fort heureusement, il ne semblait y avoir personne, et le silence était total, hormis le tintement de mes menottes. Je levai les yeux vers l'horloge analogique au mur : il était passé minuit. À en juger par l'obscurité du dehors, on était déjà le lendemain. J'avais dû dormir d'une traite jusqu'au jour suivant.

Où était tout le monde ? Je songeai à appeler quelqu'un, mais je chassai aussitôt cette idée.

Hein… ? Qu'est-ce que c'est ?

Sous la table ronde dépassaient deux jambes pâles, qui paraissaient être celles d'une enfant. Des mocassins noirs et des chaussettes montantes noires. Je sus aussitôt à qui elles appartenaient.

Kyoko Kirigiri.

À la façon dont ses jambes s'étalaient sur le sol, elle semblait gisante, à plat ventre. Elle ne bougeait pas.

Je contournai la table en remontant son corps du regard, le long de ses jambes, et m'approchai à petits pas. Ses jambes paraissaient très fragiles. Des mollets aux cuisses blafardes, la finesse de ses courbes trahissait toute la jeunesse d'une fillette. Sa jupe, dont les plis nets étaient demeurés impeccables, s'étalait de ses hanches jusqu'au sol froid.

Est-ce qu'elle va bien… ?

Je voulus m'avancer davantage, peut-être la secouer pour la réveiller, mais je me retins.

Elle était étendue, le côté droit du visage tourné vers moi, sa tresse à trois brins rabattue sur sa figure, masquant ses lèvres minces ; ses yeux restaient clos. Sa peau semblait avoir perdu toute chaleur — cette froideur, je l'avais remarquée chez elle dès notre première rencontre. Elle n'avait guère changé, mais de près, elle n'en était que plus saisissante.

Est-elle… morte ?

Non… son dos étroit se soulevait et s'abaissait, imperceptiblement.

A-t-elle simplement perdu connaissance ?

Difficile à dire à cette distance. Cela dit, j'hésitais à me pencher pour vérifier son état… parce que, près de sa petite main, gisait une énorme paire de cisailles maculée de sang.

Des cisailles de jardinier ? Le genre qu'on manie à deux mains. La lame épaisse et tranchante avait l'air capable de sectionner la branche la plus grosse. On s'en sert d'ordinaire pour tailler les arbres, mais… qu'avait-on bien pu trancher avec, pour qu'elles soient couvertes d'autant de sang ?

D'abord, je crus que ce sang était le sien ; mais en l'examinant de plus près, je ne lui vis aucune blessure, et nulle trace de sang sur ses vêtements ni sur le sol où elle reposait.

Alors… à qui appartenait le sang sur ces cisailles ? Elles étaient tombées juste à côté de sa main, et donc… les avait-elle utilisées comme arme du crime ? Cette pensée terrifiante me fit frissonner si fort que je n'eus plus du tout envie de l'approcher.

Qu'était-il arrivé à Kyoko Kirigiri ? À qui était ce sang ? Il fallait que je le découvre !

Pour l'instant, je la laissai où elle était et poursuivis mon chemin à travers le hall. Mon objectif : la chambre la plus proche, dont la porte était déjà entrebâillée. Je l'ouvris doucement.

Contrairement aux pièces obscures que j'avais traversées, les néons étaient allumés dans celle-ci. Mais, comme les autres, ses rideaux restaient tirés : impossible, encore, de voir le dehors.

Du coin de l'œil, je distinguai la silhouette de quelqu'un sur le lit, sous la couverture. Une personne y reposait. Ce devait être l'un des détectives venus ici avec moi. Il avait l'air parfaitement paisible… au point de ne même pas respirer.

Tremblante, je m'approchai du lit d'un pas hésitant. Sa bouche était légèrement ouverte, son regard vide fixait le plafond. Je le reconnus : il s'appelait Eigo Amino, un détective en exercice de trente-cinq à quarante ans. Il ne réagit pas à ma présence.

« Euh… excusez-moi de troubler votre sommeil. »

Je tentai malgré tout de lui parler. Aucune réponse.

Pourtant, je savais déjà qu'il était inutile de l'appeler. Car, dès l'instant où j'avais posé le pied dans la pièce, j'avais senti planer, lourd, comme un parfum de désespoir. L'homme demeurait immobile, les yeux ouverts. Réprimant de toutes mes forces l'envie de hurler, je tendis lentement la main vers la couverture et le découvris peu à peu…

À cet instant, sa tête pivota vers moi.

J'eus un hoquet et fis un bond en arrière, les cheveux dressés sur la nuque. La tête roula jusqu'à ce que le nez s'enfonce dans l'oreiller, puis s'immobilisa de nouveau. En temps normal, il est impossible de tourner la tête de la sorte sans déplacer le corps avec — or rien n'avait bougé sous la couverture. Pas d'un pouce. Toutes les sonnettes d'alarme se mirent à retentir dans ma tête.

Réprimant un haut-le-cœur, j'arrachai entièrement la couverture, et tout devint affreusement clair.

La tête de l'homme était tranchée, séparée de son cou.

Le matelas était imbibé de sang d'un rouge vif, et plus je le fixais, plus j'avais l'impression que mes rétines me brûlaient. Je détournai vivement les yeux de ce spectacle atroce et m'enfuis aussitôt, claquant la porte derrière moi.

Mon corps tremblait malgré moi, et un froid soudain me saisit. La température avait-elle chuté ? Ou était-ce d'avoir découvert le cadavre décapité d'un confrère ? La pièce me paraissait glaciale, et pourtant j'étais trempée de sueur.

Tâchant de me ressaisir, je gagnai en titubant la porte suivante.

Comme la précédente, elle était entrouverte ; par la fente, on apercevait un bout de la chambre. J'y collai un œil et, comme je le craignais, une autre personne reposait sur le lit, enveloppée d'une couverture.

Je ne voulais pas regarder. Je ne voulais plus rien savoir. Mais je devais regarder. Je devais savoir. Si je voulais me prétendre détective, il me fallait affronter la froide réalité, quelle que fût la tragédie, quel que fût le désespoir qui m'attendait…

J'entrai et m'avançai prudemment vers le lit. Rien n'indiquait que la pièce eût été visitée par quiconque. L'homme reposait paisiblement ; s'il n'avait pas été, eh bien, mort, on aurait presque dit un sommeil gracieux.

Il portait des lunettes de soleil gris clair posées sur l'arête du nez, mais même elles ne pouvaient dissimuler l'ombre funeste de la mort sur son visage. Il s'appelait Shiita Enbi. C'était un jeune détective. Ou plutôt — non — il l'avait été, de son vivant.

Je soulevai la couverture et, comme pour Eigo, sa tête était séparée du tronc. Mais, en plus de cela, je découvris un fait des plus déconcertants.

La tête posée sur l'oreiller, le visage tourné vers le haut, appartenait bel et bien à Shiita. Mais le corps… semblait être celui de quelqu'un d'autre. Autant que je m'en souvienne, Shiita était un homme mince et musclé ; or la silhouette sous les draps était celle d'un homme plus âgé, au ventre rebondi. Ce corps-là, je le connaissais…

C'était celui d'un autre confrère, un homme du nom de Kou Inuzuka.

Que se passait-il, bon sang ?! D'un bout à l'autre, cette situation n'avait été qu'une absurdité d'horreur. Les informations tourbillonnaient dans mon crâne à une vitesse qu'il ne pouvait plus suivre. Je me ruai hors de la pièce et me hâtai vers la chambre suivante. Je devinais déjà ce qui m'y attendait.

Sur le lit gisait le corps de Kou Inuzuka.

Restait à savoir si c'était sa propre tête ou bien son propre corps. Et, comme prévu, le corps était inconnu et ne correspondait pas à la tête qui le surmontait. Peut-être appartenait-il au premier détective que j'avais découvert, Eigo Amino… ?

Alors, les morceaux se mirent en place, et une évidence me frappa soudain. Les têtes et les corps des cadavres avaient été intervertis, en cercle.

En regagnant le hall, je me pris dans mes propres bras, autant pour me réconforter que pour me protéger du froid.

Tout cela n'a aucun sens…

Pourquoi… pourquoi en est-on arrivé là ?

Sur les cinq détectives amenés à l'observatoire Sirius, trois étaient désormais morts. Pis encore, leurs corps avaient été échangés et leurs têtes tranchées. Il n'y avait personne d'autre que nous dans ce bâtiment. À notre arrivée, un blizzard violent s'était levé, à peu près au même moment. L'observatoire était totalement isolé : on pouvait tenir pour acquis qu'aucun tiers n'était intervenu.

Eigo Amino. Shiita Enbi. Kou Inuzuka. Yui Samidare. Kyoko Kirigiri.

Trois morts, deux vivantes.

Moi, à l'évidence, je ne les avais pas tués. Ma mémoire avait beau présenter des zones floues, sûrement n'était-elle pas défaillante au point de me faire oublier que j'avais commis un meurtre… Et bien sûr, je ne me serais pas menottée moi-même. Quelqu'un d'autre m'avait entravée. Cette personne allait-elle me tuer, moi aussi ?

Alors, qui… ?

Par élimination, il n'était pas bien difficile de faire le compte. La seule autre survivante de l'observatoire Sirius…

Se peut-il vraiment que… ?

Je retournai en hâte là où je l'avais trouvée. Kyoko Kirigiri gisait toujours, inconsciente, sur le sol froid du hall. Elle n'était pas décapitée ; et au vu de la minceur de son cou comparé à celui de ces hommes plus âgés… non, ce n'était certainement pas parce qu'il aurait été trop dur à trancher qu'elle était encore en vie. Sans parler de l'arme du crime, juste à côté de sa main…

Rien qu'à la regarder, elle dégageait une aura de pure innocence. Cette gamine avait-elle vraiment pu trancher la tête de trois hommes faits ? Plus j'y pensais, plus cela paraissait ridicule, mais…

Quoi qu'il en soit, je gardais mes distances et l'observais de loin. C'était une jolie fille, mais elle avait une présence mystérieuse, énigmatique. Quand elle parlait, j'avais toujours eu le sentiment qu'elle cachait quelque chose, qu'elle dissimulait ses véritables pensées. Elle était devenue détective si jeune, la plus jeune de nous cinq. Y avait-il une raison à cela…

Tandis que je m'interrogeais, un éclat attira mon regard.

…Une clé ?

Il n'était pas difficile de deviner ce qu'elle ouvrait. C'était la clé de mes menottes !

Si la personne qui avait tué les autres détectives était bien celle qui m'avait menottée au lit, n'était-ce pas la preuve qu'elle était la coupable… ?

Si cette clé ouvrait vraiment mes menottes…

Il fallait que je vérifie par moi-même. Et puis, je voulais me débarrasser de ces chaînes encombrantes au plus vite. Mal à l'aise, je m'approchai de la fillette et tendis lentement la main vers la clé, en m'efforçant de ne pas la réveiller. Ses doigts étaient refermés sur la clé comme de petits boutons de fleur blanche, et je commençai à les déplier un à un, avec délicatesse.

Je libérai la clé de sa prise et reculai lentement. Elle ne s'était toujours aperçue de rien. J'introduisis prestement la clé dans la serrure des menottes et la tournai : elles s'ouvrirent.

Le soulagement m'allégea le cœur, mais aussitôt un grand désespoir vint l'accabler. Kyoko était-elle vraiment la coupable ? Que lui était-il arrivé, au juste ? S'était-elle évanouie après avoir tué ces hommes et m'avoir enchaînée ? Peut-être ses forces l'avaient-elles lâchée, à bout. Ou bien était-ce une maladie sous-jacente, une anémie ? Cela expliquerait sa pâleur…

Pour m'assurer que la clé ouvrait bien mes menottes, je déverrouillai le second bracelet. Il se détacha de mon poignet et tomba au sol dans un tintement sonore. Je vis Kyoko tressaillir au bruit.

Elle se réveillait !

Je fis un pas en arrière. Elle était toujours étendue, immobile. Puis ses yeux s'entrouvrirent lentement, fixant le sol une seconde ou deux. Elle se redressa et, en se frottant les yeux des poings, leva vers moi un regard stupéfait. Elle resta un moment dans cette posture confuse, avant que ses yeux ne dérivent vers les cisailles ensanglantées.

Pour un instant, l'expression de la fillette innocente parut se figer. Puis elle tendit la main droite vers les cisailles.

« Ne bouge pas ! » lui ordonnai-je.

Mais sa main ne s'arrêta pas. Je n'avais pas le choix.

Je frappai le sol du pied et me servis de cet élan pour bondir sur elle. J'agrippai fermement son bras gauche et lui passai les menottes au poignet. La tirant par la chaîne, j'attachai l'autre bracelet à l'accoudoir d'un fauteuil tout proche.

Son corps était désormais enchaîné au fauteuil. C'était un petit fauteuil, juste assez large pour une personne. Mais, avec des bras aussi maigres, elle ne pourrait pas le traîner. Et elle ne pouvait plus atteindre les cisailles.

Elle se débattit un peu, puis s'arrêta pour me regarder droit dans les yeux. « Pourquoi faites-vous cela, Yui ? » demanda Kirigiri, parfaitement calme et imperturbable. Malgré la déférence du ton, son regard n'avait pas une once de douceur. Cela dit, c'était bien normal… c'était moi, après tout, qui l'avais autorisée à m'appeler ainsi. Si je n'avais pas su à quoi m'en tenir, jointe à ce vouvoiement si poli, j'aurais presque pu la prendre pour ma véritable petite sœur…

Pour dissiper le chagrin qui s'était insinué dans mon cœur, je secouai la tête et soutins fermement son regard.

« C'est à moi que tu poses la question ? C'est plutôt à moi de demander pourquoi ! » lançai-je avec mépris, en écartant les cisailles d'un coup de pied. « Je croyais m'être enfin fait une amie ! Mais c'est vrai, ça, tu as tué ces trois hommes ?! »

« Tuer… trois… ? » Ses yeux s'écarquillèrent un instant, puis se baissèrent, comme perdus dans ses pensées. « Oh… alors j'étais trop en retard… » Elle resta assise par terre, tête basse. Elle paraissait presque abattue.

« Ne joue pas à l'idiote. Pourquoi les as-tu tués ? Qu'est-ce que tu comptes faire de moi ?! »

« Calmez-vous. Je n'ai tué personne. »

« Comment ça, "je n'ai tué personne" ? Qui d'autre que toi aurait pu faire ça ?! Trois personnes sur cinq ont été assassinées, et nous sommes les seules encore en vie… Moi, je n'ai tué personne. Donc, forcément, c'est toi ! »

« Avez-vous la moindre preuve que vous n'êtes pas la coupable, Yui ? »

« Une preuve ? Le témoin est juste devant toi. » Je me désignai du doigt. « Jusqu'à il y a un instant, j'étais inconsciente. Quand je me suis réveillée, les autres détectives étaient déjà morts. Je n'aurais pas pu les tuer, ça, j'en suis certaine ! Aussi certaine que je suis une lycéenne de seize ans et une Vierge ! »

« Dans ce cas, moi aussi je me déclare témoin. Je plaide l'innocence. »

« Ah non ! Ça ne marche pas, pour toi. Tu avais l'arme du crime, ces cisailles, entre les mains, et tu avais la clé de mes menottes. Voilà des preuves bien tangibles. Tu as quelque chose à objecter ? » Je croisai les bras et la toisai de haut. Affaissée contre le fauteuil, les jambes allongées devant elle, elle gardait la tête levée vers moi sans rompre le contact. À l'évidence, j'avais l'avantage dans cette position, physiquement comme moralement.

« Les cisailles, je viens seulement de les remarquer. Quant à la clé, je n'ai aucun souvenir de m'en être servie… »

« Tu la tenais dans ta main. »

Kirigiri secoua la tête. « On a dû me la faire tenir de force. Il semble qu'on m'ait piégée pendant que j'étais inconsciente. »

« Et qui serait ce fameux "on" ? »

« Qui sait ? Peut-être l'un des détectives arrivés ici avec nous. Cela pourrait même être vous, Yui. »

« Comme je te l'ai déjà dit, ce n'était pas moi. Je suis une victime ! »

« Si vous voulez mon avis, je vous trouve bien plus suspecte que moi, vous qui venez de m'agresser. » Elle leva son poignet gauche menotté.

« Je ne t'ai pas agressée, c'était de la légitime défense. Tu allais ramasser ces cisailles. »

« Si une paire de cisailles ensanglantées traînait par terre, vous voudriez naturellement l'examiner, non ? »

« Euh, non. Jamais je ne ferais ça. »

« Même en étant détective ? » demanda-t-elle en penchant la tête, ses grands yeux braqués sur moi.

La question me coupa net la parole. Je me mordis la lèvre. « Hm… »

« Trois personnes ont été tuées, n'est-ce pas ? Si c'est le cas, alors vous devriez réexaminer ces cisailles pour confirmer qu'il s'agit bien de l'arme du crime. La plaie mortelle correspond-elle à la forme des cisailles ? N'importe qui peut-il s'en servir ? Quelles sont leurs particularités — largeur, longueur, poids ? Il y a tant de facteurs à considérer… »

« Oui, ça, je le sais bien », la coupai-je, la colère perçant dans ma voix. « Mais c'est une mauvaise idée d'y toucher à mains nues, mademoiselle la détective. Tu n'y laisserais pas tes empreintes ? »

« …Oui, je l'admets, j'ai été négligente. J'étais encore un peu somnolente. Pardon », s'excusa-t-elle.

« Ou peut-être que ces cisailles sont déjà couvertes de tes empreintes, et que tu voulais les attraper pour le cacher. »

« On pourrait l'interpréter ainsi. » Elle baissa les yeux vers les cisailles. « Mais nous ne savons toujours pas avec certitude qu'il s'agit de l'arme du crime, n'est-ce pas ? »

« C'est très, très probable. Elles ont tout l'air de l'outil parfait pour décapiter quelqu'un. »

« Décapiter… ? »

« Oui, ils ont tous les trois eu la tête tranchée… Enfin, mais tu le sais déjà, puisque c'est forcément toi qui as fait ça. Même avec des bras aussi maigres, ces cisailles permettraient de couper n'importe quoi sans peine. »

Pendant un moment, elle ne réagit absolument pas à ce que j'avais dit. Elle garda la même expression neutre. Je m'attendais à de la frustration, de l'incrédulité, peut-être même de la tristesse, mais elle resta parfaitement impassible.

« Il semble qu'une chose dépassant notre entendement se soit produite ici… » Les yeux de Kyoko brillaient d'une transparence pure, presque innocente. Presque.

« Pff. Ouais. C'est quasiment incompréhensible », rétorquai-je sèchement. « Une gamine comme toi, tueuse en série… »

« Je le répète : je ne suis pas la coupable. Pourquoi ne comprenez-vous pas, Yui ? »

« Alors qui l'est ? Les autres détectives sont morts. Ils ne font pas semblant, on leur a tranché la tête. Tu crois toujours que c'est moi qui les ai tués ? »

« Non », répondit-elle aussitôt. « J'ai eu beau vous accuser tout à l'heure, je ne pense pas vraiment que vous soyez la coupable. »

Voilà qui était surprenant. Il n'y avait pas d'autre façon de voir les choses ; comment pouvait-elle croire que je n'étais pas la coupable ? Avait-elle quelque chose à gagner à m'écarter de la liste des suspects ?

« Et pourquoi donc ? »

« Vous rappelez-vous ce qui s'est passé quand nous avons tous perdu connaissance ? Il devait être environ huit heures, et nous étions réunis dans ce hall à discuter de ce que nous allions manger, n'est-ce pas ? »

Elle avait raison…

À ce moment-là, nous étions complètement désemparés à cause de la fausse commande. Il faisait nuit noire dehors, et le blizzard nous empêchait totalement de songer à repartir. Nous nous tenions autour de cette table, essayant de décider de la marche à suivre.

Et puis, sans crier gare, la première personne s'était effondrée. On aurait dit un pantin désarticulé. D'un coup, le corps s'était affaissé, immobile… Ensuite, une fumée blanche avait jailli de nulle part et envahi la pièce. J'avais entendu quelqu'un crier « Au feu ! », mais je n'avais rien vu. Je n'avais senti ni chaleur ni élévation de température. Nous paniquions tous, cherchant frénétiquement une issue, et puis j'avais complètement perdu connaissance. Je ne me souvenais de rien de ce qui avait suivi.

« C'était la source de la fumée, n'est-ce pas ? » Kyoko désigna un objet sous la table ronde. Une canette d'aluminium.

« Hein ? Qu'est-ce que c'est ? » Je me glissai sous la table et la récupérai. « On dirait une canette de soda… Mais elle n'a pas d'ouverture pour boire. »

« C'est un fumigène artisanal. Quelqu'un a dû le jeter sous cette table. Par chance, il ne contenait ni gaz lacrymogène ni gaz soporifique, mais il nous a complètement aveuglés. »

J'avais perdu connaissance très vite quand tout avait dégénéré ; je ne me rappelais rien de ce qui s'était passé après. « Qu'est-il arrivé… ? »

« Je n'en suis pas sûre moi-même. Mais quand j'ai vu tout le monde s'écrouler, je me suis empressée de les imiter en faisant semblant de m'évanouir », dit Kyoko.

« Faire semblant ? Comment ça, "faire semblant" ? Tu allais donc parfaitement bien ? »

« Oui. La fumée elle-même n'était pas le problème. Je ne crois pas que nous nous soyons évanouis à cause d'elle, mais à cause d'autre chose. Le premier homme est tombé inconscient avant même que le fumigène ne se déclenche, n'est-ce pas ? Il est possible qu'on nous ait fait ingérer un somnifère. En avez-vous le moindre souvenir ? »

« Euh… un somnifère… ? » Je ne sais pas pour les autres, mais quand j'étais arrivée à l'observatoire Sirius, je ne me souvenais pas avoir accepté de nourriture ni quoi que ce soit de la part de qui que ce fût. Je ne pensais pas avoir été droguée… Mais à la réflexion, je m'étais bel et bien sentie étrangement nauséeuse. J'avais cru que j'étais simplement souffrante… « Peu importe ça, plus important : comment as-tu fait pour ne pas t'évanouir, toi ? »

« Je suppose que c'est à force de m'entraîner sans cesse », répondit-elle sans détour. « Je suis très douée pour pressentir le danger. Même si, en général, ce n'est qu'un mauvais pressentiment. Je ne peux reconstituer ce qui se passe qu'après coup. Mon grand-père dit que j'entends les pas du dieu de la mort. »

Je me rappelais avoir entendu parler de certains grands mathématiciens ; des esprits si doués qu'ils trouvent la solution d'un problème sans jamais recourir à la moindre formule. Il leur faut ensuite défendre leur intuition sans preuve. Kirigiri était-elle l'un de ces génies ?

Non, nous n'avions toujours aucune idée de la façon dont nous avions perdu connaissance. Plus probablement, ce n'était qu'une gamine qui inventait des histoires. Ou alors, c'était la meurtrière, et elle mentait sur ses crimes.

Mais… « un entraînement » ?

« Voyant tout le monde s'évanouir l'un après l'autre, j'ai compris qu'un plan criminel était déjà en marche », poursuivit Kyoko. « J'ai décidé de jouer le jeu, dans l'espoir de prendre le meurtrier. Mais j'ai de nouveau entendu les pas du dieu de la mort. »

« Et alors ? »

« Ces pas étaient ceux du coupable. Il semblait d'un caractère très prudent. Il s'est approché de moi et m'a forcée à respirer une sorte de drogue. Ce n'était pas du chloroforme ; je doute que c'était un anesthésiant… Peut-être un stupéfiant de synthèse. Il m'a couvert la bouche d'un mouchoir, j'ai fait de mon mieux pour ne rien inhaler, mais j'ai quand même perdu connaissance… »

Alors, elle aussi s'est évanouie ?

Hm… Attends… Des cisailles, des cadavres décapités, des somnifères… Tous ces éléments me disent quelque chose…

Non, je connais ces objets.

Est-ce… ? Non, c'est impossible…

Quoi qu'il en soit, il semblait que je m'étais peut-être trompée dans mes accusations. Je décidai d'écouter le témoignage de Kirigiri, pour l'instant.

« Le coupable savait-il que tu faisais seulement semblant ? » demandai-je.

« Non, je ne crois pas. Si mes souvenirs sont exacts, il appliquait ce mouchoir sur chacun de nous. Sans doute pour s'assurer que nous étions tous bel et bien inconscients. »

« Et après ? »

« Même là, j'ai continué de résister à mon agresseur », dit-elle d'un ton égal. Un long silence s'installa entre nous, comme si Kyoko exhibait fièrement son exploit.

« …Et donc ? »

« Et j'ai saisi la main du coupable. »

« …Saisi ? » répétai-je, déçue. « Vraiment ? C'est tout ? »

« Oui. Hélas, je n'ai pu ni mordre, ni griffer, ni laisser la moindre marque sur lui, mais j'ai tout de même senti sa main. Je ne voyais rien à cause de la fumée blanche ; ce contact est donc le seul et unique indice que nous ayons sur l'identité du meurtrier », dit-elle en baissant les yeux vers ses propres mains.

« Et cette main, comment était-elle ? »

« C'était une main d'homme. »

« Vraiment ? Tu en es sûre ? »

« Elle n'avait aucune particularité notable, mais c'était assurément une main d'homme. Rien ne distingue mieux un homme d'une femme que les mains et le bout des doigts. »

« Hm… C'est vraiment vrai, ça ? Tu as déjà tenu la main d'un homme, toi ? »

À ma question, Kyoko parut prise au dépourvu. Elle se figea un instant et garda de nouveau le silence.

Puis elle reprit son enquête, comme pour esquiver la question. « Je n'ai tué personne, mais j'ai étudié les effets psychologiques et physiques que tuer produit sur un individu. Vous comprenez ? Si oui, alors, pour continuer— »

« Hm, c'est une logique plutôt bizarre… Oh, tu n'as jamais tenu la main d'un garçon, Kyoko ? » la taquinai-je, et elle se tut aussitôt.

Cette fois, elle parut franchement agacée. Kyoko détourna brusquement la tête, fixant le mur comme pour m'ignorer. J'avais peut-être un peu trop poussé la plaisanterie. Elle était d'apparence si détachée, dans sa façon de parler comme d'agir, que cette réaction me surprit par sa sincérité. Une pointe de remords me prit, et je décidai de lever un peu le pied sur les taquineries.

« Pardon, pardon, je ne voulais pas te mettre mal à l'aise », m'excusai-je. « Je suis sûre que tu as au moins tenu la main de ton père, non ? Ta logique se tient, alors. Tu peux continuer. »

« …Je l'ai oublié. »

« Hein ? »

« Ce que je ressentais en tenant la main de mon père, je veux dire. Je l'ai oublié. » Kyoko plissa les yeux et, de la main droite, ramena ses mèches mauve pâle devant son visage. C'était la réaction la plus émue qu'elle m'eût jamais offerte.

« A-ah, je vois… » bredouillai-je, cherchant à passer à autre chose. C'était plutôt déprimant. Elle semblait avoir ses propres tourments, mais si nous nous attardions là-dessus, l'enquête n'avancerait jamais. « Donc, ce que tu dis, c'est que… le coupable qui nous a assommés était un homme, c'est ça ? Donc je n'ai pas pu les tuer ? »

Kyoko hocha gravement la tête, le visage toujours dérobé à mes yeux. Parmi tous les détectives venus ici, Kyoko et moi étions les deux seules filles. Si ce qu'elle affirmait était vrai, alors j'étais écartée de la liste des suspects.

« C'est ce que je dis depuis le début », soupirai-je. « Je sais déjà que je ne suis pas la meurtrière, tu n'as pas besoin de le prouver. »

« Je n'en sais rien. Même ce que je viens de vous dire n'est pas une preuve concrète. »

« Quoi ? Tu veux me tenir la main, ou un truc du genre ? » demandai-je, et Kyoko baissa la tête et se mit à marmonner. Elle finit par se tourner vers moi et acquiesça d'un petit signe.

« …Votre main », dit-elle d'un ton hésitant, en tendant sa main droite, paume ouverte.

Elle était sérieuse.

Est-ce un piège ?

Et si elle était vraiment la coupable, et que tout ce qu'elle avait dit n'était qu'un mensonge pour s'attirer mes bonnes grâces ? Et si elle dissimulait une arme et voulait m'attirer à sa portée ? Kyoko Kirigiri — je savais encore si peu de chose d'elle. Nous venions à peine de nous rencontrer, et en ce court laps de temps, tout ce que j'avais réussi à cerner, c'était son aura mystérieuse et sa mauvaise relation avec son père. Même si elle me croyait innocente, je ne pouvais pas en dire autant d'elle.

« D'accord, serrons-nous la main et faisons la trêve. » Pour autant, je m'abstins de l'approcher. « Mais la vraie poignée de main, gardons-la pour quand nous aurons résolu ce mystère. On fera ça une fois que nous serons toutes deux blanchies. »

« Quoi ? »

« Assieds-toi d'abord sur ce fauteuil », ordonnai-je.

Elle se releva du sol et se laissa tomber dans le fauteuil, comme je le lui demandais.

« Maintenant, donne-moi ta main. »

Elle tendit une main prudente. Je m'avançai vers elle d'un pas méfiant et pris sa petite main dans la mienne. Sa main paraissait si fragile, comme faite d'un verre qui se briserait à la moindre pression, que je la tins avec une infinie délicatesse.

Sa main gauche était toujours menottée au fauteuil. Tant que je tenais ainsi sa main droite, elle ne pouvait pas m'attaquer. Nous échangeâmes une poignée de main, et je sentais encore la méfiance irradier de chacune de nous. Nos regards hésitants se croisèrent un instant.

« Alors, vois-tu la vérité, maintenant ? Enfin, on en reparlera plus tard. En tant que détective, moi aussi je dois trouver la vérité », déclarai-je.

« Que comptez-vous faire ? »

« D'abord, il est important que j'inspecte soigneusement ce bâtiment », lui dis-je, sans lâcher sa main. « Je ne te fais pas encore confiance à cent pour cent. Toi aussi tu es détective, alors tu comprends mon point de vue, non ? Mais pour l'instant, ce n'est qu'un soupçon… Si je veux vraiment te confondre, nous devons confirmer autre chose. Il faut découvrir s'il y a quelqu'un d'autre, ici, en dehors de nous cinq, pour savoir si un tiers a pu intervenir. »

« Vous ne l'avez pas encore vérifié ? »

« Euh, eh bien, n-non. Je viens à peine de me réveiller, après tout… » Sa remarque me prit au dépourvu. « Si un sixième invité non convié est bel et bien le coupable, alors je te libérerai. »

« Alors vous devriez commencer cette enquête au plus vite. Si le blizzard efface les traces dehors, nous ne pourrons plus déceler aucun signe d'entrée ou de sortie. »

« J'y vais. »

« N'oubliez pas : s'il y a un tiers, ce doit être un homme. Il rôde peut-être encore dans ce bâtiment, alors soyez prudente », me dit Kyoko, une expression inquiète sur le visage.

« Compte sur moi. Mais je devrai y aller seule. Et il faudra aussi que je te menotte la main droite, au cas où tu serais la meurtrière. Désolée », répondis-je.

Si elle était vraiment la coupable, c'était elle qui m'avait menottée, ainsi que les autres ; elle avait donc peut-être un double de la clé quelque part. Une fois que j'aurais quitté le hall, elle pourrait se libérer ; il était donc nécessaire de lui lier les deux mains.

« Sans rancune ? »

« Sans rancune. À vrai dire, je serais plutôt inquiète si vous ne le faisiez pas », dit Kirigiri, l'air glacé. Seulement… j'avais beau dire que j'allais l'attacher, je n'avais rien sous la main pour le faire.

« Prenez mes rubans », lança Kyoko.

« …C'est sûr que ça ne te dérange pas ? »

Elle hocha la tête. « Pas si cela peut prouver mon innocence. »

Je dénouai les deux rubans de ses tresses à trois brins et enroulai doucement l'un d'eux autour de sa main droite et de l'accoudoir. Ses mains étaient désormais immobilisées ; elle ne pouvait plus rien tenter.

« Bon, je vais commencer à inspecter chaque chambre. Si cet "invité non convié" se trouve vraiment ici, il pourrait tenter de sortir de sa chambre en courant pour se cacher de moi. Mais avec toi en faction dans le hall central, il devra forcément passer par ici, et il sera repéré. »

« Donc je suis chargée de la surveillance ? »

« Eh oui ! Mais souviens-toi, tu as les deux mains liées. Cet homme est très dangereux, c'est un tueur en série, après tout. Alors s'il vient ici, crie aussi fort que tu peux, et je viendrai te sauver le plus vite possible. »

« Vous… me sauverez ? »

« S'il y a vraiment un tiers, c'est que tu es innocente. Je ferai de mon mieux pour te protéger. »

« Vraiment… Mais il sera sans doute bien trop tard, à ce moment-là », nota Kyoko de son habituel ton de « tout cela ne me concerne pas ». « Cela dit, j'aimerais préciser que vous ne pourrez pas prouver logiquement mon innocence, même s'il existe vraiment un tiers. Il se peut qu'il ne se cache pas parce qu'il est le coupable, mais parce que— »

« Chut, rien de tout ça n'a d'importance », la coupai-je. « Si quelqu'un rôde dans le coin, on n'a qu'à le chasser à coups de pied, point. »

« …Sans doute », marmonna-t-elle.

« Ça m'étonnerait que quiconque vienne ici en pleine nuit, au milieu d'une tempête de neige… mais bon, je vais vérifier quand même. »

Je me détournai de Kyoko et entrepris d'inspecter chaque chambre du bâtiment, en commençant par la plus proche. J'ouvris les rideaux et examinai les serrures des trois fenêtres, ainsi que l'état du blizzard au-dehors. Au cours de mon inspection, je constatai que toutes les fenêtres étaient verrouillées de l'intérieur. La tempête faisait toujours rage, et rien d'anormal ne paraissait dehors. Il n'y avait pas non plus d'autre voie d'accès depuis l'extérieur, comme des bouches d'aération : entrer par là aurait été impossible.

Prochaine étape : l'entrée. La porte d'entrée, elle aussi, était verrouillée. J'examinai soigneusement la neige au-dehors, sans trouver la moindre trace de pas ni aucun signe d'une entrée ou d'une sortie.

Je conclus mon enquête. Aucune preuve matérielle d'une quelconque allée et venue, et pas le moindre signe d'âme qui vive, hormis Kyoko et moi.

Je regagnai le hall central, où Kyoko m'attendait toujours dans le fauteuil.

« Malheureusement, il semble qu'il n'y ait personne ici à part toi et moi », l'informai-je.

« Aucune trace de pas dans la neige, dehors ? »

« Non. Même si elles ont pu être effacées par la neige, quelqu'un qui aurait marché là aurait forcément laissé de petits creux. La neige était une page parfaitement blanche. »

Dès lors, ces meurtres ne devenaient que plus déroutants. Ou plutôt, devrais-je dire, plus simples. On pouvait comparer l'observatoire Sirius à une bouteille fermée. La bouteille étant scellée, personne ne peut y entrer ni en sortir. S'il y a trois cadavres et seulement deux personnes vivantes à l'intérieur, alors l'une de ces deux personnes est forcément la coupable.

Ce qui signifiait qu'il n'y avait pas d'autre coupable possible que Kyoko Kirigiri.

Elle leva vers moi de grands yeux, comme si elle s'attendait à ce que je la libère. Une bouffée de compassion me prit, mais je ne pouvais pas la relâcher dans cette situation. À considérer les choses logiquement, elle était indubitablement la coupable. Et pourtant, même moi, j'avais du mal à accepter ce fait. Comment une gamine comme elle pouvait-elle avoir la force de tuer trois hommes faits et de recomposer leurs corps ?

« Je n'y comprends rien… Qu'est-ce que c'est que cette affaire, bon sang ? » lâchai-je malgré moi. « Ce bâtiment bizarre, cette commande bizarre… Mais s'il y a une chose que je comprends, c'est bien que cette lettre noire ne nous a pas amenées ici pour résoudre cette affaire, mais pour nous y faire piéger. »

« …Yui », m'interrompit Kyoko. « De quelle "lettre noire" parlez-vous ? »

« Hein ? La lettre de commande. Elle était accompagnée d'un papier washi noir, non ? Le lieu et l'arme du crime y étaient indiqués. »

« …Montrez-moi cette lettre. »

« D'accord… ? » Je laissai Kyoko sur le fauteuil et retournai dans ma chambre. J'ouvris mon sac à dos et le fouillai, puis en sortis la lettre de commande réclamée. La lettre en main, je revins dans le hall et m'approchai de Kyoko.

« Ouvrez-la », dit-elle d'un ton étonnamment pressant. Son attitude me stupéfia au point que j'obéis sans réfléchir : je tirai le feuillet plié de l'enveloppe noire. C'était un papier washi tout aussi noir, couvert d'une écriture à l'encre blanche.

Kirigiri observa le feuillet, et le sang se retira de son visage. « Yui, ce n'est pas une affaire ordinaire. »

« Hein ? Qu-qu'est-ce que tu veux dire ? »

« C'est très probablement… un jeu. »


  1. papier japonais traditionnel, fabriqué à la main à partir de fibres végétales (mûrier à papier, etc.), réputé pour sa finesse et sa résistance. ↩