Volume 3 - Après le rideau — Le lys trop grand pour la vallée

Laissant de côté pour l’instant la question de savoir s’il est plus fou de traiter les gens comme des objets ou les objets comme des gens, il est parfaitement clair lequel des deux est le plus gênant — aussi vais-je omettre tout ce qui s’est passé après cela. Et, quelque temps plus tard.

Je me trouvais dans un certain hôpital de la banlieue de Kyoto. Complètement guéri en une semaine — tel était le pronostic qu’on m’avait donné. Comment on en était arrivé là, en fait, je ne vais pas vous le dire. La seule chose que je dirai, c’est que si le plus faible veut traîner avec la plus forte, ça ne vient pas gratuitement ; il y a un prix à payer. Mais si ce prix n’est rien de plus que quelques os cassés, j’appellerais ça une bonne affaire. Je suis censé partir en voyage avec Kunagisa au début du mois prochain, alors du moment que je sors de l’hôpital d’ici là, je serai content.

La vie à l’hôpital n’est vraiment pas si ennuyeuse. Je venais à peine de commencer à lire ce livre que Miiko m’avait prêté quand Aikawa s’était montrée la première fois, et du moment qu’il y a assez de place pour étendre mes jambes et dormir un peu, un endroit en vaut à peu près un autre, en ce qui me concerne. Du moment que ce n’est pas, eh bien, un endroit anormal.

Aikawa vint me rendre visite la veille du jour où je devais sortir de l’hôpital. Cette fois, elle ne frappa pas. Sa lubie personnelle de frapper aux portes semblait avoir pris fin. Elle portait le même tailleur rouge vif que d’habitude, mais si elle s’en était fait faire un neuf ou si elle avait simplement un placard plein de doubles, je ne saurais vous le dire.

« Yooo, désolée pour le silence radio et de t’avoir fait attendre ! T’as qu’à prononcer mon nom et je débarque, pousse-toi, Beethoven ! Bon sang, une chambre individuelle, hein ? Monsieur roule sur l’or, à ce que je vois. »

« Je ne supporte pas de dormir dans la même chambre qu’un inconnu, c’est tout. Rien que l’idée que quelqu’un que je ne connais pas me regarde dormir me donne la chair de poule. Ce n’est pas donné, mais qu’est-ce que vous voulez. »

« Hmmm. Eh ben, dans ce cas, j’ai une excellente nouvelle pour toi », dit Aikawa en lançant négligemment une enveloppe sur le lit. Une grosse. Je n’avais pas besoin de demander pour savoir ce qu’il y avait dedans.

« Voilà ta part du gâteau pour m’avoir aidée, cette fois-ci. »

« Merci quand même, Jun, mais je n’ai pas besoin de votre argent. Avec Hime-chan dans l’état où elle est, vous n’avez sans doute pas gagné grand-chose sur ce boulot, alors celui-là, c’est la maison qui offre. »

« Quel stoïque tu fais. Mais ce genre de chose, ça doit se faire dans les règles. On dit qu’un homme sans argent, c’est comme un homme sans tête, tu sais ? »

« Et alors ? Qui se soucie d’une tête, elle finira de toute façon décapitée, ou étranglée, ou suspendue au plafond. Je suis à peu près sûr que cette expression veut juste dire que l’argent n’est pas si important que ça. »

« Bah. Vise-moi l’humble berger. »

Ricanant d’un air sardonique, Aikawa s’assit sur la chaise pliante disposée pour les visiteurs venus prendre des nouvelles. Je ne croyais pas une seconde qu’elle soit venue prendre de mes nouvelles, mais je ne pouvais pas lui dire de ne pas s’asseoir.

« N’empêche, te réquisitionner sans rien te donner en échange, ça irait contre mon code moral. Voyons. OK, j’ai trouvé, je vais te faire une imitation de Hikari dans une position compromettante. »

« S’il vous plaît, non. »

« Ah, non, arrêtez ! Pas ça ! Je vous en prie, pas encore ! Vous ne pouvez pas ! Arrêtez, j’ai dit ! »

« C’est vous qui devez arrêter ! »

« T’es vraiment furax ! » Même Aikawa en fut surprise, et elle leva les mains en signe de reddition. « Ouah, ça, c’est un choc. Au temps pour moi, je savais pas qu’elle était si sacrée pour toi… Je suis désolée. Pardonne-moi, s’il te plaît. J’avais tort. »

Ces excuses furent prononcées avec la voix de Maki.

Vous m’avez foutrement bien cerné, hein.

« Pourquoi êtes-vous vraiment ici ? »

« Pour rien. T’espérais pas que je vienne ? Après tout, t’es toujours aussi ignorant qu’au début. Alors je suis venue répondre à tes questions. »

« Ah-ha… Eh bien, j’ai pour principe de ne pas trop m’enfoncer dans les choses qui ont l’air de sentir mauvais. Mais je vais quand même demander. » Toujours incertain des véritables intentions d’Aikawa, je commençai par : « Qu’est-ce qui est arrivé à Hime-chan, ensuite ? »

« Tu commences par la question la plus difficile, hein, mon pote ? Bon, d’accord. Voilà ce qui est arrivé à Himecchi. » Sans demander, Aikawa prit une pomme dans ma corbeille de friandises de convalescence et croqua dedans. « Ce pistolet électrique a fait son œuvre. Elle a perdu la mémoire, et maintenant elle est dans un hôpital secret. »

« Ah… »

« Son corps est en piteux état, aussi. Il commençait déjà à s’user à cause de tout l’entraînement qu’elle avait subi dans cet endroit, et encaisser autant de dégâts par-dessus le marché ? Des brûlures sur tout le corps. Les doigts directement reliés à ces fils — particulièrement moches. Ça a été un peu atténué par ses gants, qui avaient sept couches d’isolant, mais même si elle peut tenir un crayon, elle peut pas tenir des baguettes. Tu connais ce genre de trucs ? La loi d’Ohm, les lois de Joule, et tout ça. »

« Alors il y aura de sérieuses séquelles, hein — » Malgré le fait qu’Aikawa ait apporté ce pistolet électrique dans le but de prendre Hime-chan sans lui faire de mal. N’empêche, elle s’en tirait bien mieux que si elle avait affronté la contractante de front.

« C’est justement ce qui rend les choses si dures », dit Aikawa. « Perdre la mémoire, ça veut dire qu’elle a sans doute oublié avoir tué Noa Origami et le reste du personnel, sans parler de Shiogi Hagihara et de Tamamo Saijo… Et ça veut peut-être même dire qu’elle a complètement oublié le Lycée Haut-et-Court lui-même. Et tant que ses doigts blessés seront pas guéris, elle pourra pas utiliser le Zigzag. Tu sais ce que ça veut dire, hein ? »

L’idée me traversa l’esprit que c’était sans doute pour ça qu’elle avait enlevé le limiteur du pistolet électrique : pour sceller temporairement le Zigzag lui-même, ainsi que les souvenirs abominables qui s’y rattachaient. Ce n’était peut-être rien de plus que mon propre sentimentalisme narratif, cela dit.

« Ça va être dur », poursuivit Aikawa. « Ça fait pas disparaître ce qu’elle a fait. Les gens liés à ceux qu’elle a tués vont pas l’accepter. La famille Origami, Rule, ils se bousculent pour trouver la personne derrière tout ça. »

Ce n’est pas parce que le coupable oublie le crime que celui-ci disparaît, et cela ne veut pas dire qu’elle peut s’en tirer sans être punie. Quels que soient les tenants et les aboutissants, elle doit assumer la responsabilité de ses actes. Évidemment.

« En plus, si je devais “faire comme si rien de tout ça était arrivé” et laisser Ichihime s’en tirer, j’ai l’impression que tu perdrais le respect que t’as pour moi. »

« Ce n’est pas quelque chose que je m’attendais à vous entendre dire. Vous vous souciez même de la façon dont les autres vous voient, Jun ? »

« Qua ? Si t’étais juste une personne parmi d’autres, je m’en ficherais complètement. »

Elle eut un sourire désagréable. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais j’eus l’impression qu’elle se moquait de moi, alors je me contentai de hausser les épaules et posai une autre question.

« Comment est-ce que tout ça s’est terminé, au bout du compte ? »

« Le Lycée Haut-et-Court est maintenant fermé, dans les faits. Exactement comme Ichihime l’espérait. Les élèves… je me demande ce qu’elles vont devenir. Ça a l’air d’être encore en suspens. Et ça s’est pas encore su que c’était nous trois, les coupables. »

Je suis complice, maintenant ?

« T’en fais pas, j’ai quelques fers au feu… La famille Origami me doit une faveur, alors pas d’inquiétude de ce côté-là. Reste le problème de Rule. Rien dont tu doives t’inquiéter, ils te laisseront tranquille. Ichihime, par contre… J’ai envie de les lancer sur une fausse piste, mais je me demande aussi si je devrais. »

« Alors même vous, vous avez des moments de doute, Jun. »

« Bien sûr. C’est pas comme si j’en voulais, évidemment. Sa mémoire pourrait revenir, et son doigt pourrait guérir. Je me dis aussi que c’est pas une bonne idée de trop fourrer mon nez là-dedans. Ce serait une autre histoire si elle m’avait vraiment demandé de dissimuler les meurtres. »

Elle ne l’avait pas fait — sans doute parce qu’elle ne pouvait pas faire pleinement confiance à Aikawa. Ce qui n’était la faute ni d’Aikawa ni de Hime-chan, c’était juste comme ça. Comme moi, j’imagine que Hime-chan était fondamentalement incapable de faire confiance aux autres. Mais elle continuait quand même de compter sur eux pour l’aider — et, comme dans cette situation, elle avait concocté un plan à moitié cuit et avait fini prise dans sa propre toile. Même si ce n’est peut-être pas tant de la peur ou de l’appréhension — que de la vanité et de l’aspiration.

« Mais pourquoi Hime-chan voulait-elle tuer la Directrice… non, vouloir fermer l’académie, au départ ? Quel était son plan initial ? »

« D’abord, y a un truc pour lequel je veux m’excuser. » Aikawa rapprocha sa chaise de moi et se pencha tout près. « Au début, je t’ai dit un truc du genre : “Ichihime elle-même pourra te donner les détails… cette gamine saura t’expliquer correctement.” C’était un mensonge, désolée. »

« Ça, c’est sûr. »

Il suffisait de lui parler une minute pour le savoir. Hime-chan était totalement incapable de donner une explication correcte de quoi que ce soit. Quels que soient les mensonges et les façades dont elle ait pu se servir pour masquer sa véritable nature, ça, au moins, je pouvais l’affirmer avec certitude.

« Son japonais était pas terrible, pour commencer. Y avait aucune chance qu’elle donne une explication correcte. »

« Je me suis dit que tu ferais du meilleur boulot si tu connaissais pas les détails. Je m’attendais pas à ce qu’Ichihime elle-même te trompe activement… Elle t’a dit pourquoi elle était si nulle avec les mots ? »

« Voyons voir. Elle a dit qu’elle avait été élevée en Amérique. »

« Ah ouais ? C’est pas pour ça, cela dit. » Aikawa me tapota la tempe du doigt. « Son lobe frontal. Une lésion a posteriori de son centre du langage. »

« … »

« Tu sais à quoi sert le lobe frontal ? C’est la partie du cerveau qui contrôle la personnalité, l’ego, et notre capacité à communiquer avec les autres. Cette partie du cerveau d’Ichihime a été endommagée. C’est pour ça qu’elle a des problèmes de langage. Elle le reconnaît même pas quand ça arrive. »

« Reconnaître… »

La reconnaissance du langage.

Ou non, était-ce son circuit de reconnaissance des mots ?

« À cause de ça, les conversations avec elle déraillent toujours quelque part. C’est un peu comme un Japonais et un Chinois qui discuteraient en coréen, d’une façon ou d’une autre, ça colle jamais tout à fait. »

Une impression un peu en zigzag, gloussa Aikawa.

« C’est pour ça — que je suis à peu près sûre qu’on saura jamais la vraie motivation d’Ichihime, même si on lui pose la question. Vu que toute compréhension mutuelle est difficile, pour commencer. Ce qu’elle pensait quand elle s’est abandonnée à ces actes restera un éternel mystère. »

« C’est vrai de tout le monde, cela dit, non ? »

Deux personnes ne peuvent jamais se comprendre complètement. C’est simplement une question de savoir si l’on arrive ou non à se convaincre qu’on le peut, si l’on arrive ou non à se leurrer en croyant que c’est possible.

Pour sûr, acquiesça Aikawa. « Alors je vais devoir m’en tenir à débiter de vagues approximations fondées sur mes meilleures hypothèses. Je soupçonne qu’elle avait tout prévu depuis le début. Elle m’a insérée dans ses machinations en m’impliquant, en me mettant de son côté, et en me jetant de la poudre aux yeux. Elle s’est occupée de la Directrice et du reste du personnel en premier, avant de donner l’alerte sur sa propre évasion… Oh, et pour info, ils ont découvert une tonne de cadavres démembrés dans la salle des profs. De quoi faire à peu près trente-sept personnes. »

« — »

Je savais déjà qu’elle les avait tués, mais entendre le chiffre réel prononcé à voix haute suffit à me couper le souffle. Trente-sept personnes — plus Shiogi et Tamamo et Noa Origami, ça fait quarante. Monsieur Plus Humain n’en avait même pas tué le tiers le mois dernier.

Pour être parfaitement honnête, une fois que le nombre de victimes de meurtre dépasse la douzaine environ, je cesse d’être capable de porter un jugement de valeur normal. Bien au contraire, en fait : une certaine admiration pour Hime-chan commença même à monter en moi, pour avoir réussi ça à l’intérieur d’un espace clos comme leur école. Ce qui, je le sais, est totalement déplacé.

Une personne dans la pièce close du bureau de la Directrice, trente-huit en tout dans la pièce close du bâtiment des professeurs — et quarante en tout dans la pièce close du Lycée Haut-et-Court.

Un espace clos. Impossible de savoir de l’extérieur ce qui se passe à l’intérieur. Parce que c’était une zone de guerre — parce que c’était une zone de guerre close.

Ça avait sans doute été du gâteau.

Les pièces closes sont des pièces closes précisément parce qu’elles sont fermées, mais qui aurait cru que ça pouvait faire une telle différence — selon qu’elles sont fermées pour garder les choses à l’intérieur, ou pour les garder à l’extérieur.

C’est pour ça que c’est arrivé, pour ça qu’elle a fait ces choses-là.

Peut-on approuver ce comportement ?

Eh bien, le peut-on ? Monsieur Produit Défectueux ?

« Son Zigzag était à l’origine destiné au contrôle des foules. C’est pas une technique d’assassinat, c’est pour entraver les gens. Pour ligoter quelqu’un, un truc comme un fil est finalement plus efficace qu’une corde. Alors elle les a entravés, puis elle les a découpés à la tronçonneuse. Voyons voir, quoi d’autre. Elle s’est servie du talkie-walkie pour contacter Hagihara sur la fréquence réservée de la Directrice et l’informer qu’“Ichihime Yukariki s’est évadée”. Son plan a été découvert à peu près au moment où tu t’es infiltré dans l’école, et pas parce qu’elle s’est trahie. C’est elle-même qui le leur a révélé. »

« Elle s’attendait à ce que ce soit vous. »

« Mais je t’ai envoyé devant moi. Ce qu’Ichihime a géré aussi bien qu’elle pouvait… mais ça a rendu les choses un peu plus précaires pour elle. Elle pouvait pas utiliser le Zigzag devant toi, alors quand elles vous ont pris par surprise, tous les deux, elle s’est fait capturer. »

Était-ce… pour ça que Hime-chan avait tant insisté pour rester dans cette salle de classe ? Mais j’agissais déjà alors même qu’elle essayait d’y opposer son veto. J’étais définitivement un élément inattendu pour elle.

« Et je suis allée faire un brin de causette avec la Directrice, exactement comme elle avait deviné que je le ferais… Cette partie se serait passée pareil, que tu sois là ou pas. Avec sa fuite déjà révélée, j’étais encore plus sûre d’aller voir Noa que si ça s’était pas encore su. Haha, cette petite saleté lisait vraiment dans mes pensées. »

« Alors Hime-chan avait elle-même un certain talent pour l’imitation vocale et la lecture des pensées. »

« Bien sûr. Même si c’est pas comme si elle était ma disciple ou quoi que ce soit. Alors on était ensemble — et c’est crucial — on était ensemble quand on a découvert le corps de la Directrice. Ensuite, elle pouvait jouer le rôle de la victime, accusée à tort du crime. »

« Mais c’est un jeu dangereux… »

« Ce danger jouait aussi en faveur d’Ichihime, j’imagine. Pareil que de se cacher sous le bureau. Plus elle en faisait, moins je la soupçonnerais. J’ai bien pensé que la façon dont Noa avait été tuée ressemblait au Zigzag… mais c’était peut-être un faux, une imitation ? Ça m’a donné toutes sortes de trucs à ruminer pour perdre mon temps. »

« Alors vous connaissiez “Zigzag”. »

« Ouaip. Je t’en ai pas parlé, vu qu’Ichihime avait l’air de vouloir garder ça secret. À part le fait que c’était son atout, je pensais pas que c’était le genre de chose qu’elle voudrait que tout le monde sache. Mais comment t’as compris que c’était une tisseuse ? La mort de Tamamo, c’était une chose, mais la personne qui avait tué la Directrice avait pas besoin d’en être une. »

« Tout s’est éclairci simultanément pour moi. Comme une réaction en chaîne. J’imagine qu’une fois que je comprends une chose, tout se met en place. Je suis comme ça : un est tout, et tout est un. À l’inverse, ça veut dire que tant que je n’ai pas compris, je ne comprends rien du tout… Quelque chose l’a déclenché, cela dit. Hime-chan a essayé de brouiller les pistes, mais ça semblait juste peu naturel que quelqu’un se promène avec tous ces fils sans être une tisseuse. Elle n’avait peut-être pas d’autre choix que d’utiliser ses fils si elle voulait tuer Tamamo sans que je me rende compte que c’était elle… N’empêche, c’était imprudent. »

Même si elle ne me prenait peut-être tout simplement pas au sérieux. Sur ce point, je dois admettre que Hime-chan n’était pas si folle que ça, finalement. Si je n’avais pas remonté le fil à partir de la solution de la pièce close, je n’aurais sans doute jamais compris.

« Il y avait aussi le fait que Shiogi était si foutrement prudente. Ses “tactiques” étaient bien trop élaborées pour s’occuper d’une simple ratée. Genre, pourquoi ne pas simplement compter sur sa supériorité matérielle ? La réponse, évidemment, étant qu’essayer de submerger “Zigzag” sous le nombre serait la pire stratégie possible. »

« Hmmm. »

« En plus… il y a quelque chose de louche dans l’idée qu’une ratée essaie d’embobiner la seule et unique Jun Aikawa. Un utilisateur de l’absurdité comme moi ne ferait pas un bien grand ennemi pour la plus forte du monde, et une simple “Ichihime Yukariki” non plus, même si elle pouvait être son amie. Et “Zigzag” était la seule place probable restant sur la liste que Hime-chan pouvait occuper. »

Et — par-dessus tout.

L’indice le plus important venait de ma conviction qu’aucun des personnages autour de moi ne pourrait jamais être simplement mignon, ou faible, ou pitoyable, et rien de plus.

« Eh ben, voilà. Mais la partie sur le fait d’être une ratée, c’était pas un mensonge, tu sais. À part ce seul talent… elle avait rien d’autre pour elle. »

« Évidemment, le fait que vous le connaissiez veut dire… que le Zigzag est un talent qu’elle a acquis avant d’entrer à l’académie… n’est-ce pas, Jun. »

« Bien vu. C’était il y a cinq ans. J’avais une amie qui était une tisseuse ratée, surnommée “Zigzag”. C’était pas un compliment, à l’origine, tu me suis ? Bref, on a fait un certain boulot ensemble, toutes les deux. À cette occasion, on a secouru Ichihime Yukariki, alors âgée de douze ans… et depuis, Ichihime nous idolâtre toutes les deux. Moi, je faisais pas trop attention à elle, mais… »

Était-ce aussi à ce moment-là qu’elle avait subi la lésion du lobe frontal ? Mais ce n’était pas la question que je devais poser. Il n’y avait plus qu’une seule chose à demander.

« Cette personne ne s’appelait pas Yuma Shisei, par hasard ? »

« Hein ? » Aikawa leva les yeux, surprise. « Tu la connais ? C’est pas comme si elle était si connue que ça. »

« Non… pas vraiment. Bref, elle… »

« Ouaip. C’était le maître d’Ichihime. » Aikawa eut un sourire cynique. « Et une ancienne prof du Lycée Haut-et-Court. Grâce à ce lien, Ichihime a commencé à aller dans un collège affilié à l’endroit, et nous y voilà. Bon, revenons à nos moutons. Voyons, j’en étais où ? Ah oui. Sa décision de devenir notre co-suspecte. Encore une fois, elle a visé juste : elle s’est dit que même avec la porte verrouillée, je trouverais un moyen d’entrer de force… Bon sang, ça a toujours été une petite futée sournoise. Tu en sais plus que moi sur ce qui s’est passé ensuite, alors je m’arrêterai là. »

« Elle ne voulait pas qu’on pense que c’était elle qui avait tué la Directrice… Mais qu’en est-il de la montagne de cadavres qu’elle avait laissée dans la salle des profs ? »

« Elle a dû se dire que je supposerais que si c’était pas elle qui avait tué la Directrice, c’était forcément quelqu’un d’autre qui avait tué tous les autres aussi. Mais c’est là qu’elle est allée trop loin. Une fois que t’étais parti avec Ichihime, qu’est-ce que je pouvais faire d’autre, bordel, que venir vous chercher, alors j’ai quitté le bureau de la Directrice, moi aussi. Mais j’ai décidé de faire un saut à la salle des profs pour dire rapidement bonjour. Je suis descendue à l’étage du dessous… et putain de merde. Aussi anormal que soit le Lycée Haut-et-Court — Ichihime Yukariki était la seule personne là-bas qui pouvait faire ça toute seule. »

Était-ce — à ce moment-là que tout était sorti au grand jour ? Ses crimes mis à nu non par la suspicion mais par la confiance. Mais elle n’aurait jamais pu laisser le personnel en vie. Auquel cas la stratégie de Hime-chan était ratée depuis le début.

… Ou alors.

Non, ce n’est sans doute pas comme ça que ça s’est passé. Sans doute Aikawa — n’avait-elle pas compris la vérité dans un sens réel avant d’entendre la conversation entre Hime-chan et moi dans le couloir. Quoi qu’elle-même puisse en penser, je suis à peu près sûr que c’est comme ça que ça s’est passé.

Elle est ce genre de personne.

« Mais qu’il s’agisse de la pièce close ou de quoi que ce soit d’autre, je n’arrive pas à croire que ça aurait été opaque. Pour qui que ce soit d’autre que vous, Jun. »

« J’étais la seule qu’elle avait besoin de tromper. Sinon, elle aurait eu aucune raison de te tuer… ou si ? T’es vraiment un fils de pute agaçant. »

« …Mais si elle ne vous avait jamais fait venir à l’école au départ, vous n’auriez jamais rien découvert. Choisir de vous tromper activement au lieu de garder un secret qui pourrait ou non être révélé… C’est ce qui s’appelle “se prendre dans sa propre toile”. »

« Le truc, c’est qu’elle a fait une promesse, il y a longtemps. Quand elle est devenue la disciple de Shisei. Qu’elle utiliserait jamais le Zigzag pour tuer. »

« Mais cette technique… oh. À l’origine, elle était destinée à entraver les gens, à l’autodéfense, hein ? »

C’était donc pour ça qu’elle avait dû cacher la vérité à Aikawa, en particulier. Ce n’était sans doute pas la seule raison, mais cela contribuait à expliquer ce point. Un mobile de meurtre est toujours un enchevêtrement compliqué de fils différents, difficile à mettre en mots… mais il semblait qu’on pouvait dire sans risque que l’un de ces fils était le maître de Hime-chan, Yuma Shisei, et un autre Jun Aikawa.

« Mais l’académie lui permettait pas d’honorer cette promesse… c’est pour ça qu’elle aurait jamais dû aller dans une école pareille, pour commencer. Elle est déjà morte, laisse tomber… gamine stupide. »

Mais Yuma Shisei — savait ce qui arriverait.

« Quand je pense à la Directrice, cela dit, ou à Shisei, c’est pas comme si je comprenais pas. En fait, tu sais quoi ? Laisse tomber, je comprends pas. »

« Mais — je vais le dire franchement, Jun : vous êtes trop gentille. Où était votre lecture des pensées, sur ce coup-là ? Rétrospectivement, de qui d’autre cette pièce close aurait-elle pu être l’œuvre, sinon de Hime-chan — »

« C’est pas comme si toi, t’avais compris tout de suite. »

« Mais moi, je suis juste incompétent. »

Et ce n’était, au départ, jamais à moi de résoudre cette énigme.

« Bah. Sans vouloir faire mon Maeda Keijiro Toshimasu, faire confiance et être trahie, je trouve ça plus agréable que soupçonner et rester en sécurité. »

Il n’y avait aucune trace visible de remise en question dans le sourire indomptable d’Aikawa. Elle ne semblait même pas avoir de regrets, non, ni même être blessée.

« Jun, vous ne pensez vraiment pas que ça mérite une forme de remise en question ? »

« Pas du tout. Le fait que je tienne à Ichihime a rien à voir avec ce qu’elle a fait. Haha, c’est pour la même raison que je suis même pas fâchée que t’aies été sur le point de nous trahir, Iitan. »

Elle savait.

« Espèce de sale petit fourbe. Essayer d’embobiner Ichihime comme ça dès que ta vie était en jeu. Viens donc vivre avec moi — c’est quoi, ce délire ? Tu venais de la trahir cinq minutes plus tôt. »

Elle savait tout.

« Je… n’avais pas l’intention de la trahir. »

Au bout du compte, le fait qu’Aikawa soit « trop gentille avec ses amis » découlait d’une surestimation du reste du monde de sa part. Parce qu’elle-même était la meilleure d’entre les meilleurs, elle ne pouvait pas comprendre des choses comme la faiblesse de Hime-chan et la mienne. Et même si elle pouvait la comprendre, elle ne pouvait pas accepter ce genre de compromis.

« Que je sois trop gentille ou pas, je peux pas balayer ses sentiments. N’importe qui finirait comme ça s’il était coincé dans une école meurtrière comme le Lycée Haut-et-Court. N’importe qui voudrait faire ce qu’elle a fait. C’est juste qu’Ichihime était la seule à avoir les compétences pour le mener à bien, c’est tout. »

« Les compétences… »

« Ce drôle de petit corps qu’elle a, c’est la preuve de sa mauvaise éducation. Elle pèse même pas trente-deux kilos. T’es ami avec Kunagisa, tu dois comprendre. Même si leurs circonstances sont un peu différentes. »

« … »

« Je dis pas que tu dois avoir de la sympathie pour elle ou quoi que ce soit. Mais lui jette pas la pierre juste parce qu’il se trouve que tu détestes les gens qui te rappellent toi-même. »

« Je n’ai aucune intention de lui jeter la pierre. Toute cette histoire ne me regarde pas, du début à la fin. Si vous ne m’aviez pas impliqué, je n’en aurais jamais rien su. »

« Contente que tu voies les choses comme ça. »

Quoi qu’il en soit, Hime-chan… n’aurait sans doute pas pu sortir de là par ses propres moyens. Le Zigzag était sans conteste une technique utile, mais fondamentalement défensive. Sauf dans les cas où elle pouvait tendre un piège et attendre en embuscade, comme elle l’avait fait pour Shiogi, ce n’était pas différent de l’utilisation d’un couteau ordinaire. Sans l’effet de surprise, il était possible d’éviter le Zigzag même sans être Aikawa. C’est pour ça que — et oui, c’était la même chose que la stratégie d’Aikawa — elle avait frappé le cœur en premier. Même si cela avait peut-être aussi impliqué une certaine part de ressentiment. Demander l’aide d’Aikawa après son massacre en bloc du corps enseignant…

« Mais… ça ne tient pas debout. Si elle voulait simplement s’évader, le mieux aurait été de tout vous laisser, Jun. Ça aurait été largement suffisant. J’imagine que son objectif principal devait être de tuer la Directrice, après tout. Si la mort de la personne qu’elle considérait comme son maître avait quelque chose à voir avec le changement de direction, il est même possible qu’elle se soit inscrite à l’école dans l’intention de la tuer depuis le début. »

« C’est pas sans rapport… mais je crois que tu réfléchis vraiment trop. »

S’il ne s’était agi que du meurtre, Hime-chan s’en serait très bien sortie toute seule. C’était pour la fuite après le meurtre qu’elle avait besoin de l’aide d’Aikawa. Elle obtiendrait la coopération d’Aikawa pour fuir la scène de son crime, puis s’arrangerait pour qu’Aikawa ne la soupçonne jamais. C’était un plan complètement contradictoire, en zigzag — mais était-ce là toute l’étendue de la stratégie de Hime-chan ?

« Qui sait, peut-être qu’elle voulait que je comprenne que c’était elle, la meurtrière. Peut-être qu’elle éprouvait du remords, ou du repentir, un truc du genre ? Aussi débile que ça puisse être. »

Ouais… cela semblait le plus probable. Atteindre tous ses objectifs, et en prime, que ce soit Aikawa qui la juge. C’était un récit si convaincant que même quelqu’un comme moi avait du mal à l’écarter. Si l’on doit être tué quoi qu’il arrive — que ce soit au moins par une force plus grande que soi.

Un désir confus né du désespoir.

On ne choisit pas ses amis, alors elle voulait au moins choisir l’ennemi qui la détruirait.

« Elle nous a trompés pour être démasquée… mais c’est d’une irresponsabilité sans nom, Jun. »

« La responsabilité, hein ? Quelle drôle de notion. »

« Ouais. Je… ne la comprends pas vraiment. »

« Nan, moi non plus. Peut-être que tout ce qu’elle voulait, c’était s’amuser un peu avec moi. Là, tout à la fin. »

Tout à la fin ?

Elle n’avait jamais eu l’intention de survivre, jamais eu l’intention de réussir à garder ça caché… J’ai du mal à le croire, mais cela ne veut pas dire que ce n’est pas vrai. Puisque je n’ai jamais pu comprendre les sentiments de Hime-chan, même à la fin. De la même façon que je ne peux toujours pas comprendre les sentiments d’« elle », même aujourd’hui.

— Même y penser est inutile.

L’histoire des perdants ne sera jamais racontée.

Les soldats meurent au combat, et les tacticiens meurent dans la confusion.

Et les tisseurs se prennent dans leurs propres toiles.

Au bout du compte.

Hime-chan n’était pas une remplaçante d’« elle ». Ça, au moins, me semble clair. Il en aurait fallu plus que ça — pour détruire Tomo Kunagisa.

« Bon, avec autant d’hypothèses, y en a forcément une de juste », dit Aikawa. Pendant un moment, ma chambre d’hôpital tomba dans le silence. Elle finit la pomme, trognon compris, et tendit de nouveau la main vers la corbeille. « Hm — c’est le genre de truc que tu manges ? »

Elle sortit de la corbeille un Rubik’s Cube 5 × 5 × 5, exactement de la taille d’une pomme.

« Non, c’est quelque chose que Kunagisa a laissé quand elle est venue me rendre visite. C’était censé m’aider à passer le temps, mais je n’arrive jamais à les résoudre, j’ai beau essayer, alors je l’ai laissé là-dedans. »

« Elle est venue te voir ? Je croyais qu’elle arrivait pas à prendre les escaliers toute seule, sauf chez elle ? »

« Elle a dit qu’un vieil ami appelé “Hiichan” ou quelque chose comme ça l’avait amenée. »

« Oh, alors c’est pour ça que t’es de si mauvais poil, Iitan… » Aikawa résolut le cube tout en disant cela, sans jamais baisser les yeux sur ses mains, puis le remit dans la corbeille de fruits. « Bref. »

À son attitude apparemment apathique, je sus que nous en venions enfin à la véritable raison de sa visite, et je me préparai.

« Cette fois-ci, j’ai sondé les profondeurs de ta nature particulière, et je t’ai complètement cerné. »

« Ma nature, vraiment ? Eh bien, Shiogi m’a traité de “non-acteur” ou quelque chose comme ça. »

« Ouais… ça me paraît assez juste. Le fait est que je le regrette un tout petit peu. De t’avoir mêlé à ça, je veux dire. Je crois que c’était peut-être une erreur. Tu trouves pas ? Si t’avais pas été là, au moins Shiogi Hagihara et Tamamo Saijo seraient encore en vie. Ichihime voulait tuer le moins d’“élèves” possible, vu qu’elles étaient dans le même bateau qu’elle. Le “corps enseignant” était là parce qu’il le voulait — mais les “élèves” avaient pas le choix. »

Shiogi avait dit quelque chose comme : « il n’y a pas d’endroit qui me convienne mieux qu’ici », mais — je crois pouvoir le dire sans risque. Qu’il y en avait un. Shiogi et Tamamo ne le savaient tout simplement pas. Elles n’arrivaient tout simplement pas à trouver d’autres objectifs ou d’autres motivations. Et je n’ai tout simplement pas été capable de leur en fournir, c’est tout.

« Mais me reprocher leur mort, c’est aller trop loin. Ça n’a rien à voir avec moi, si ? »

« T’es constamment entouré de calamités, et les gens meurent constamment autour de toi. Toi — comment dire, tu donnes aux gens l’impression qu’ils peuvent pas se poser. Tu les rends anxieux. Alors les gens autour de toi sont poussés hors de leur zone de confort — et du coup, ils baissent leur garde. C’est exactement pour ça que je me suis servie de toi pour cette mission — mais cet aspect de ta nature fait pas la différence entre amis et ennemis. Ichihime s’est fait prendre dedans, elle aussi. Elle a tué Tamamo pour ta sécurité, et elle a pas tué Shiogi parce qu’elle avait “découvert la vérité”, elle l’a tuée pour te sauver ; tu t’étais laissé capturer pour que Hime-chan puisse s’échapper, et Shiogi te tenait coincé comme un rat — ça paraît pas plus plausible ? Ichihime voulait seulement cacher son crime à moi, son amie. Et, pièce close ou pas pièce close, une fois les cadavres découverts, elle allait être soupçonnée quoi qu’il arrive. »

« Je vois. J’imagine que c’est une autre façon de voir les choses. »

« Quelqu’un qui secoue les gens rien qu’en étant là, qui fait perdre aux autres le sens d’eux-mêmes rien qu’en étant là… Les individus comme toi sont pas si rares que ça. Quand ils sont là, on n’arrive pas à se poser, on s’irrite, les choses se passent pas comme d’habitude… La psychologie a une façon d’expliquer ces gens-là : en termes de “défauts”. Les gens qui t’observent ont des manques similaires, alors ils commencent à avoir l’impression qu’on leur montre les leurs du doigt, et ça les secoue. Certains décident que ce sentiment, c’est de l’amour, et d’autres décident que c’est de l’hostilité. Les premiers veulent compatir avec toi, tandis que les seconds te détestent parce que tu leur ressembles. Et toi, t’es le haut de gamme dans ce domaine. T’as aucune personnalité, alors tu ressembles à personne — mais il te manque tellement de choses que tu ressembles à tout le monde. Ce qui agit sur leur esprit non conscient ; ta non-action consciente les sape. Et en plus de ça, tu l’exploites habilement. Tu repousses les choses sans dresser la moindre défense, tu t’insinues sans la moindre protection ancrée en toi. Tu laisses les autres passer, tu dévies, tu évites, tu esquives. Tu te sers de l’absurdité pour t’enfuir, fuir, t’échapper. Même s’ils arrivent pas à se poser quand t’es là — personne peut te toucher. C’est à peu près comme être à côté d’un fantôme ou d’un démon. C’est pour ça que la machine se détraque autour de toi, et que les interrupteurs des gens finissent par basculer. C’était pareil en avril, et en mai. »

« Je l’ai dit à Shiogi aussi, mais… vous me surestimez. » Je secouai lentement la tête. « Je n’ai rien de spécial. Je me contente d’errer sans jamais savoir ce qui se passe. »

« S’il y a un bon côté… », poursuivit Aikawa sans se démonter, ignorant totalement ma tentative de me justifier, « c’est que t’as aucun but. Pour être parfaitement honnête, tu me fous un peu les jetons. Si tu développes la moindre forme d’intentionnalité… Si tu commences à te diriger quelque part, qui sait de quoi tu seras capable, bordel ? Quand ça arrivera, les seuls qui pourront échapper à ton influence, ce sera des gens comme Zerozaki, qui te sont absolument identiques. Tous ceux qui sont un tant soit peu différents… vont dérailler, jusqu’au dernier. Ce sera tellement pire que maintenant, tu entraîneras les gens autour de toi dans ton orbite, et les accidents échapperont à tout contrôle. »

Bien sûr — comme avant.

Quand j’ai détruit Tomo Kunagisa.

« On dirait un peu un roman d’horreur. »

L’expression d’Aikawa ne changea pas devant ma plaisanterie —

Elle releva d’un coup le doigt…

« Alors je me dis que ce serait pas une si mauvaise idée de te tuer tout de suite. »

Et le rabattit sèchement en disant cela.

« — »

Rien — ne se passa.

Rien… ne se passa.

« C’est une plaisanterie cruelle. »

« Une plaisanterie ? T’as dit plaisanterie ? » Aikawa feignit une surprise exagérée. « C’est ça, c’est ça. Continue à te raconter ça. »

« … »

« Haha. Si t’étais plus là, qui me servirait mes chutes ? » Puis, cyniquement : « D’acc, mon pote, je me tire. » Se levant, elle replia la chaise et la remit là où elle l’avait trouvée. Et, pour faire bonne mesure, elle prit une autre pomme dans la corbeille. « Jusqu’à ce que les fils du destin se croisent à nouveau. Que ton avenir te réserve la plus excellente des infortunes, et une misérable excuse de bonne fortune. »

Elle se dirigea vers la sortie de la chambre.

Ma dernière question s’adressa à son dos.

« Pourquoi Hime-chan — »

« Hein ? Pourquoi Hime-chan quoi ? »

« Pourquoi pensez-vous que Hime-chan m’appelait comme ça ? »

« Allez, c’est pas difficile. Ou alors est-ce que tu », Aikawa me retourna la question, « comprends pas pourquoi elle t’a caché la vérité sur le Zigzag ? Problèmes mentaux mis à part, ça l’aurait pas dérangée que tu saches que c’était une tisseuse, et pourtant elle a joué la simple ratée jusqu’à la dernière seconde. Tu comprends pas pourquoi elle a vraiment fait ça ? »

« Non, je ne comprends pas. » Bien que ce soit ma propre question, je baissai la tête et détournai les yeux de ceux d’Aikawa. « Ce n’était pas juste qu’elle voulait que je la sous-estime ? En jouant la lycéenne idiote, elle pouvait endormir ma méfiance. »

« T’y es pas du tout, crétiiin. Bah, en gros, elle vous a confondus, tous les deux. Monsieur Quelqu’un, qui ressemble à personne et peut donc ressembler à n’importe qui. Elle t’a projeté », ricana Aikawa. « De la même façon que toi, tu l’as projetée sur Tomo Kunagisa. Tu parles de navires qui se croisent dans la nuit, bordel. »

Tout comme je voyais Tomo Kunagisa en Hime-chan.

Hime-chan voyait quelque chose en moi ?

« Vous croyez que je la reverrai un jour ? »

« T’en fais pas. Je vous remettrai ensemble bientôt, que ça te plaise ou non. »

Et sur ce, la contractante disparut de ma vue. Comme toujours, en jetant mon esprit dans la confusion. Si elle n’avait peut-être pas fait ce qu’elle faisait d’habitude, à savoir résoudre plus avant quelque chose que j’avais déjà résolu, elle m’avait laissé toute une nouvelle foule de préoccupations.

Bon sang… la Princesse de l’Allusion, l’Impératrice de l’Insinuation, Sa Majesté la Reine du Sous-Entendu. Merci bien, de me laisser avec une pleine brassée de présages ambigus et peut-être fallacieux. Tamamo, c’était une chose, mais j’aurais voulu souligner que la raison pour laquelle Shiogi s’était fait tuer, c’était peut-être qu’Aikawa était partie se changer.

« Alors le coup de “l’absence de personnalité”, ça veut dire que les gens ont le droit de dire tout ce qu’ils veulent ? Tout le monde attend trop de moi… Lâchez-moi un peu, à la fin. »

Même si je ne suis rien de plus qu’un garçon de dix-neuf ans introverti et sans imagination, peut-être un peu trop bavard.

Pendant que je réfléchissais à cela, l’infirmière entra avec un plateau-repas, presque comme si elle avait pris le relais au départ d’Aikawa. Ou, plus probablement, Aikawa avait senti l’infirmière approcher et était partie en conséquence. Elle est comme une ninja.

« Cette canon super cool avec le sens de la mode d’une utilisatrice de Stand, qui sortait de ta chambre ? Je l’avais jamais vue. Elle est venue te rendre visite à l’hôpital, Ii-Ii ? » demanda l’infirmière avec un vif intérêt, en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule vers la porte. « C’est ta grande sœur, Ii-Ii ? Ta cousine ? »

Elle semblait persuadée que nous étions de la même famille.

« Oh… c’est ma petite amie. »

« Quoiii ? »

Elle n’essaya même pas de cacher son scepticisme.

« Vous voyez, elle est follement amoureuse de moi. C’est un vrai problème, elle débarque même ici. J’espérais au moins avoir un peu de temps pour moi pendant mon séjour à l’hôpital. »

« C’est ça, c’est ça. J’ai p-i-i-i-gé. »

L’infirmière ne croyait clairement pas un mot de ce que je disais.

« Elle n’en a peut-être pas l’air, mais quand on est tous les deux, c’est vraiment quelque chose. Elle fait littéralement tout ce que je lui dis. »

« Mais oui, mais oui, b-i-i-i-en sûr. Veinard, va. Ii-Ii, quel tombeur de ces daaames. »

Elle disposa des assiettes en plastique sur la table tout en disant cela.

« Mamour mamour~♪ bisou bisou~♪ »

Qu’est-ce qui prend à cet hôpital, d’embaucher une infirmière avec autant de personnalité ? Je commençais à être un peu agacé (en plus de quoi je me sentais vidé), alors je décidai de changer de sujet.

« Excusez-moi, madame l’infirmière, mais vous lisez des romans policiers ? »

« Infirmière praticienne », me corrigea-t-elle. Ça me paraissait être la même différence qu’entre une experte en tactique et une experte tactique, mais j’imagine qu’elle était du genre pointilleux. « Bien sûr, j’en lis, por qua ? »

« Parce que c’est l’heure du quiz. » Je pris l’enveloppe qu’Aikawa avait laissée derrière elle et, tout en en examinant le contenu, je poursuivis : « Disons qu’il y a une pièce quelque part. La porte est équipée d’un scanner biométrique de la main, si bien que, de l’extérieur, seul le propriétaire de la pièce peut la verrouiller ou la déverrouiller. Un jour, vous et vos deux amis, vous trois, vous rendez dans cette pièce. La porte est verrouillée et elle ne s’ouvre pas, alors vous la forcez, et à l’intérieur, vous découvrez le cadavre démembré du propriétaire de la pièce. »

« Ahh, un meurtre en pièce close. Ça me rappelle des souvenirs. » L’infirmière sourit. « Une empreinte de main, hein… Ça fait très Lupin. »

« Alors, comment le coupable a-t-il accompli cet exploit impossible ? »

« Voyons voir. Ah-ha, j’ai trouvé. Celle-là, elle est facile. » Après avoir fini de disposer mon repas, l’infirmière se tourna vers moi. « Le meurtrier a démembré le corps à l’intérieur de la pièce, puis il a pris une des mains et s’en est servi pour verrouiller la pièce de l’extérieur. Démembrer tout le corps, c’était du camouflage, parce qu’en fait, le tueur n’avait besoin de trancher qu’une main. Autrement dit, la “clé de la pièce”, c’était juste la paume, et juste après la mort, le scanner y réagirait encore comme à quelque chose de vivant. Héhé, c’est ce qui s’appelle donner un coup de main. »

« … »

« On serait tout chamboulé s’il y avait un cadavre démembré juste là, devant nous, alors on remarquerait pas au premier coup d’œil qu’il manquait un petit morceau. Ouais. Donc le coupable est forcément l’un des trois qui ont découvert le corps. Ça devrait être la dernière personne à être entrée dans la pièce, pas vrai ? Il ou elle pouvait sortir la main tranchée de l’endroit où elle était cachée, une pochette ou un truc du genre, et la poser dans un coin de la pièce pendant que les deux autres étaient encore sous le choc à la vue du corps. Ouah, c’est un sacré tour tape-à-l’œil. »

« … »

En écoutant la réponse de l’infirmière, je gardai le regard fixé sur le contenu de l’enveloppe. Des liasses et des liasses de billets — et une seule photo. C’était la photo que Hime-chan avait dû récupérer dans mes vêtements en même temps qu’elle avait pris le plan du campus.

La photo de Hime-chan arborant ce sourire franc et sincère.

« Je vous remettrai ensemble bientôt — »

Je comprends maintenant, Mademoiselle la Contractante.

Vous m’avez foutrement bien cerné — hein.

Vous saviez exactement ce qu’il fallait faire.

Je ne sais pas ce que ressentait Hime-chan quand elle me l’a prise. Je ne sais pas, mais j’en ai une petite idée. On pourrait appeler ça un souvenir. Un souvenir de la première rencontre entre Aikawa et Hime-chan. Un souvenir qu’on appelle le passé, si différent de l’avenir — et qui, contrairement à l’avenir, ne sera jamais ambigu.

« Hmm ? Allez, quoi, je réponds à ton petit quiz débile, et toi tu restes planté là à fixer une photo comme si tu voulais la manger à la place du repas que je t’ai apporté ? C’est qui, Ii-Ii ? Ta petite amie ? »

« Elle a l’air d’être ma petite amie ? » Comment diable cette infirmière me voit-elle ? « Non. C’est… juste une amie. »

« Tu la regardais quand même avec pas mal d’affection. Comme on regarde sa fille, ou une sorte de disciple. »

« Ah oui ? Eh bien, peut-être. »

M’arracher cette photo était le seul tour pur que Hime-chan m’ait joué, sans rapport ni avec le crime ni avec le meurtre. Un acte dénué de malveillance. Hime-chan la voulait pour elle, alors elle me l’avait prise. Auquel cas, il faudrait qu’elle vienne me voir pour la récupérer. Je ne savais pas où elle était maintenant ni ce qu’elle faisait — pas plus que je ne savais ce qu’Aikawa comptait faire d’elle… Mais avec de telles chances, renoncer et admettre que je m’étais fait avoir ne semblait pas si mal.

Hime-chan ne pourrait jamais prendre sa place — mais, bon, il y avait beaucoup de choses que je voulais lui apprendre de toute façon.

Ouais, comme la façon d’utiliser l’absurdité, par exemple.

Ce dont Hime-chan avait besoin, c’était d’un contre-exemple — comme moi.

« Hmm. Bon. Bref, je me fiche de tout ça. Et ma réponse au quiz ? J’ai bon, pas vrai ? Allez, Ii-Ii, dis-le-moi, à la fin. »

L’infirmière se pencha sur moi pour me scruter attentivement. Je la chassai d’un geste désinvolte de la main avant de répondre. Même si vous n’avez pas besoin que je vous dise si elle avait raison ou non, bien sûr ; ça va sans dire. Aussi vaste que soit le monde —

Il n’y a qu’une seule personne au monde assez gentille pour ne pas réussir à résoudre un quiz aussi simple.

La gentille la plus forte du monde.

« Vous avez totalement tort. Quelle horrible personne vous faites, à soupçonner vos amis comme ça. »

« Et toi, tu racontes vraiment que des conneries. »

« Peut-être. »


Postface

La volonté d’autrui peut parfois être incompréhensible, et parfois envahissante, voire franchement condescendante, mais est-ce seulement mon imagination, ou toute conviction assez nette pour mériter l’étiquette de « volonté » exerce-t-elle une pression nette sur les gens qui entrent en contact avec elle ? Bon, la plupart du temps, ce n’est sans doute que mon imagination, mais si l’on essaie de remplacer « volonté » par « pression », ça fonctionne étonnamment bien dans bien des cas. Et, à l’inverse, si vous examinez n’importe laquelle de vos propres actions parfaitement innocentes, vous découvrirez que même celles-là exercent une influence involontaire sur les gens qui vous entourent, ce qui est honnêtement assez choquant. Se considérer comme le centre de l’univers est le comble de la folie, mais de la même façon, faire tout ce qui vous chante comme si vos actes n’avaient absolument aucun effet sur le reste du monde pourrait bien être le fond de la folie. Si l’on admet que notre monde résulte des collisions de diverses pressions les unes avec les autres, alors il faut dire qu’il existe dans un équilibre extrêmement précaire, comme un ballon qui éclatera si on le pique avec une aiguille — ou peut-être est-ce comme marcher sur des toiles d’araignée —, et c’est précisément pour cette raison que la volonté d’un seul individu peut faire s’effondrer cet équilibre. Ce n’est vraiment pas une exagération dénuée de sens, bien sûr, mais cela dit, on n’a que très rarement l’occasion d’observer le genre de personne plus grande que nature qui reste insensible à ces pressions, aussi devrais-je y réfléchir à deux fois avant de faire comme si je savais de quoi je parle.

Ce volume est le troisième chapitre de la série Zaregoto. Comme vous pouvez le constater, il n’a ni thème ni thèse, et on n’y trouvera rien qui ressemble à une volonté entre ses pages. Le charlatan qui se fait appeler l’Utilisateur de l’absurdité raconte simplement tout selon ce qui l’arrange, laissant dans son sillage une traînée de contradictions et de fausse logique. C’est une histoire de non-action, pour ainsi dire, libre de tout attachement terrestre. L’affirmation devient négation, la fuite devient reddition, le respect devient mépris. Un utilisateur de l’absurdité ne pourrait de toute façon jamais rien enseigner à personne, aussi ai-je été tenté d’intituler le sous-titre « Le Disque rayé de l’utilisateur de l’absurdité », mais je me suis retenu au dernier moment. Ce volume marque un tournant dans la série Zaregoto — voilà qui bouclerait joliment les choses si c’était vrai, mais malheureusement, ce n’est pas le cas. Les mots continuent simplement de venir comme toujours, marchant tout droit sur la route de la bêtise. Alors, dans cet esprit, c’était Suspension : Lycée Haut-et-Court — la Disciple de l’utilisateur de l’absurdité.

Avec ce livre, la collection de poche NISIOISIN atteint enfin trois volumes, et j’ai un peu l’impression d’avoir atteint la fin du premier niveau. Pour arriver jusqu’ici, j’ai reçu une aide bienveillante de toutes parts, à commencer par l’illustrateur, take, et les gens formidables du département livres de poche de Kodansha, et ces temps-ci, je ne vis plus que pour rembourser ces dettes. Et bien sûr, je suis aussi reconnaissant d’avoir l’occasion de rembourser mes lecteurs en continuant à écrire ces romans, alors merci infiniment à tous. À la prochaine.

NISIOISIN


  1. Maeda Keijirō Toshimasu (Maeda Keiji, mort au début du XVIIᵉ siècle) : guerrier de l’époque Sengoku, figure archétypale du kabukimono excentrique et généreux, popularisée par le roman Ichimuan fūryūki de Keiichirō Ryū (1989) et par son adaptation en manga, Hana no Keiji (1990-1993). ↩