Chapitre 44. Les endroits où il doit être

Seol Jihu ne se souvenait plus comment il était rentré dans sa chambre. Il monta les escaliers en titubant et ouvrit la porte d’entrée avec un visage sans émotion.

Sous la fenêtre teintée d’une couleur orangée, la lumière du crépuscule dessina une longue silhouette et projeta une ombre sur son vieil ordinateur portable.

Seol Jihu s’appuya contre le mur et ferma sa machine. Il se sentit soudain idiot en repensant à l’époque où il était occupé à faire tous ces calculs.

… Juste un peu.

Ce serait un mensonge s’il disait qu’il n’avait pas certaines attentes. Cependant, le fossé entre la réalité et son imagination s’avéra trop grand pour qu’il puisse le combler. La réalité était froide et dure, comme si elle se trouvait à l’opposé de son imagination.

Sa vieille habitude refit surface ; il sortit une cigarette et se mit à souffler de la fumée bleue.

Tousse. Tousse.

Il eut la gorge irritée. Ses yeux piquaient. Peut-être à cause de cela, les larmes qu’il avait retenues commencèrent à couler.

[Tu penses que je vais encore me faire avoir par tes mensonges ?]

Comment pourrait-il en vouloir à quelqu’un…

[… Les courses de chevaux ? Ou les paris sportifs ?]

Ou comment pourrait-il blâmer quelqu’un ?

[S’il te plaît, prends-le, si tu es vraiment honnête.]

La vue du monde entier semblait avoir tourné à 90 degrés. Sa tempe heurta le sol et Seol Jihu regarda la pièce inclinée en silence, hébété.

Sa tête était trop chaotique pour ressentir la douleur. Sa respiration était également instable.

Tout lui paraissait anormal. C’était comme si tout lui disait qu’il ne devrait pas être là.

Je n’ai plus ma place ici.

Au moment où cette pensée lui vint à l’esprit, ses yeux flous et déconcentrés retrouvèrent un peu de leur clarté perdue.

Il avait découvert un endroit où aller il n’y a pas si longtemps, n’est-ce pas ?

Le Paradis.

En effet, si c’était cet endroit…

Sa main fouilla dans ses poches jusqu’à ce qu’il trouve un petit bout de papier.

Il le manipula un moment. Il voulait le déchirer tout de suite, mais… il attendait encore qu’une certaine femme lui passe un coup de fil.

Maintenant qu’il se regarda, son état n’était pas très bon non plus. Le corps de Seol Jihu trembla sous l’effet du froid soudain qui s’insinuait dans ses os. Il se dit qu’il irait mieux après avoir dormi un peu.

Sniff.

Il renifla légèrement en rampant sur le sol et en creusant sous les couvertures usées.

Dans cette pièce glaciale, rien que le silence de mort lui tenait compagnie.

… Je me sens seul.

Il tira la couverture sur sa tête et ferma tranquillement les yeux.

D’autre part…

— Le numéro que vous avez composé n’est pas disponible pour le moment. Veuillez laisser votre message après le bip…

« Et pourquoi ce type ne décroche pas son téléphone ?! »

Kim Hannah éteignit son téléphone avec colère et fronça les sourcils de mécontentement.

« Il a peut-être pris ses cliques et ses claques et s’est barré ? Non, il n’avait pas l’air si stupide que ça… »

Elle se lécha les lèvres et réfléchit encore un peu, avant d’empoigner son sac à main pour quitter sa résidence.

« Tu penses que je ne pourrai pas te retrouver parce que tu t’es caché ? »

Kim Hannah arriva devant sa maison. Elle appuya sur la sonnette et frappa à la porte, mais tout était étrangement silencieux.

Il est absent ?

Kim Hannah ferma les yeux et se concentra. Elle sentit alors clairement son aura venir de l’intérieur. Son expression s’effondra en un instant.

Toc, toc !!

« Hé ! Ouvre la porte ! Je sais que tu es là ! Seol Jihu ! »

La voix de Kim Hannah s’éleva alors qu’elle frappait à la porte. Elle commença même à se mordiller la lèvre inférieure.

Oh, il jouait donc les durs à cuire, c’est ça ?

Bouillonnante de colère, elle saisit la poignée et la tourna avec force.

« Peut-être que je n’aurais pas dû lui donner l’argent ? »

… Mais la porte s’ouvrit sans opposer de résistance.

… Elle n’était pas verrouillée depuis tout ce temps ?

Au lieu d’être surprise, elle se sentit soudain idiote d’avoir perdu les cinq dernières minutes à rester devant la porte en faisant de petites choses stupides. Kim Hannah entra en regardant autour d’elle, mais se couvrit le nez en vitesse alors que la nausée l’assaillait vicieusement.

Une émanation vraiment dégoûtante, formée par la combinaison de cigarettes éventées, de nourriture pourrie, de vêtements qui n’avaient pas été lavés depuis longtemps, ainsi que d’autres odeurs non identifiables, attaqua ses sens.

Lorsqu’elle jeta un coup d’œil à l’état de la pièce, elle aperçut un spectacle tout bonnement répugnant. Les mégots de clopes empilés sur une assiette lui firent penser à un hérisson, par exemple.

Kim Hannah eut envie de vomir et se dirigea rapidement vers l’évier de la cuisine, avant d’écarquiller les yeux sous le choc.

« Blergh… »

Finalement, elle se mit à vomir. Pour quelqu’un qui, comme elle, était obsédé par son hygiène telle une maniaque, cette pièce était une poubelle qui la dégoûtait et la rendait mal à l’aise.

« Blergh, bleeeergh… »

Elle continua à vomir plusieurs fois avant de regarder derrière elle, les yeux pleins de larmes. Ce ne fut qu’à ce moment-là qu’elle aperçut Seol Jihu endormi sur le sol, une couverture dissimulant tout son corps.

« S-Sale bâtard ! »

Kim Hannah se dirigea d’un pas enragé vers l’endroit où il se trouvait.

« Hé, réveille-toi ! »

Avec la pointe de ses pieds, elle repoussa la couverture, mais se figea ensuite.

« Uuu… uuuuu… »

Elle l’entendit gémir de douleur. Il respirait difficilement. Ses cheveux étaient trempés de sueur et collaient à son cuir chevelu, et elle aperçut de grosses gouttes de transpiration sur son cou.

« C’est quoi ce bordel… ? »

La colère de Kim Hannah se calma en un instant. Elle s’accroupit, posa sa paume sur son front et prit sa température. Il était en ébullition.

« … »

Elle n’avait aucune idée qu’il était souffrant, elle se sentait donc stupide et s’excusait de l’avoir soupçonné.

« … Idiot. Comment ne pourrait-on pas tomber malade en dormant dans une chambre comme celle-ci ? »

Elle se déclara vaincue et soupira doucement. Elle jeta un nouveau coup d’œil à l’endroit et secoua la tête.

« Ehew… Tu allais si bien au Paradis, alors pourquoi es-tu comme ça sur Terre ? »

Elle se dit à elle-même comme si elle ne pouvait pas s’en empêcher et se redressa.

« Même s’il fait froid, il faut le supporter un moment. Je vais commencer par aérer. Je risque aussi de tomber malade dans cette pièce si je ne fais rien tout de suite. »

Elle ouvrit la fenêtre au maximum et retroussa ses deux manches. Comme si elle s’apprêtait à faire un effort après une longue période d’inactivité, elle étira son dos et détendit les muscles de son cou.

« D’accord, voyons… Par où commencer ? »

Seol Jihu fit un rêve. C’était une sorte de rêve qu’il n’avait pas fait depuis longtemps. Mais c’était un plaisant.

Yoo Seonhwa était venue le voir et commença à le soigner. Elle le gronda également pour le chaos de sa chambre. Elle le traîna dans un coin et se mit à éliminer le désordre.

Pendant que la machine à laver faisait son travail, elle alla acheter du liquide vaisselle, du désodorisant et d’autres produits d’entretien. Elle lessiva ses vêtements, puis rangea la cuisine, savonna toute la vaisselle sale, jeta les déchets en décomposition, nettoya le réfrigérateur, passa la serpillière, essuya les vitres et désinfecta même la salle de bains.

Elle investit les heures suivantes à transformer complètement sa résidence. Puis, disant qu’elle avait faim, elle prépara des ramens. En la voyant debout dans la cuisine, sa queue de cheval se balançant doucement, Seol Jihu se sentit tout attendri. C’était comme s’il avait remonté le temps, à l’époque où tout allait bien.

S’il y avait bien une chose qu’il ne comprenait pas, c’était qu’elle portait un tailleur. Pourquoi n’était-elle pas en uniforme ? Yoo Seonhwa n’avait jamais revêtu de tailleur jusqu’alors…

Soudain, son nez perçut une odeur épicée, mais délicieuse. La salive commença à s’accumuler sur le bout de sa langue.

Seol Jihu avala son début de bave tandis que la somnolence le quittait et qu’il clignait plusieurs fois des yeux.

Ce n’était pas un rêve ?

Il leva rapidement le haut de son corps.

« Oh, regardez-moi ce type ! »

Un ton de voix un peu particulier, plutôt guindé, lui parvint. Kim Hannah plissa les yeux et le fixa tout en portant le plateau contenant des ramens.

« Tu peux sentir la nourriture comme un chien renifleur, pas vrai ? »

« Kim Hannah ?! »

« Si t’es réveillé, viens manger. »

« Que fais-tu ici ? »

« Je te l’ai dit, non ? Si tu ne décroches pas mon appel, je débarquerai chez toi. »

Kim Hannah répondit sans détour.

Seol Jihu examina son environnement d’un air hébété. Sa mâchoire faillit s’effondrer lorsqu’il réalisa que son local à poubelles avait été transformé en un lieu de vie impeccable.

Mon appartement était-il aussi spacieux ?

Il aperçut des assiettes bien rangées sur les étagères, et le sol semblait briller comme du marbre. Une odeur inconnue, mais plaisante flottait également dans l’air. Cet appartement avait largement dépassé le stade de l’endroit agréable à vivre, et entrait directement dans la catégorie ‘My Sweet Home’.

« … Tu envisages de démarrer une nouvelle carrière ? »

« De quoi tu parles ? »

Kim Hannah répondit à sa question avec aigreur.

Seol Jihu se massa le front.

« Alors, c’était toi… »

Il pensait pourtant que c’était Yoo Seonhwa…

« C’est vrai, idiot. Sais-tu combien de sacs poubelles j’ai… Attends un peu. Pourquoi t’as l’air déçu ? »

« N-Non, pas du tout. Tu te trompes. Je te suis reconnaissant. Réellement. »

Il tressaillit et nia rapidement en agitant les mains. Kim Hannah renifla une fois.

« Tant mieux. Tu ferais mieux de te sentir redevable. Comment peut-on envisager de dormir dans un endroit pareil ? C’était probablement plein de germes et d’autres choses. Euh ! »

Elle frémit comme si le simple fait de l’imaginer lui donnait des frissons et posa le plateau sur la petite table. Elle lui jeta alors un coup d’œil furtif.

« Tu ne veux pas ? J’ai fait cuire deux paquets, tu sais ? »

De la vapeur chaude s’éleva de la marmite. Et après qu’une paire de baguettes en bois eut été placée devant lui, il n’y avait plus moyen de refuser. En y réfléchissant, il n’avait rien mangé depuis le matin.

Il avait donc faim. Il décida de ce fait d’y remédier avant de penser à autre chose.

Sluuurp.

C’est bon.

Les nouilles étaient parfaitement moelleuses et la soupe elle-même était à peine épicée, les oignons fraichement hachés ajoutant une couche d’arrière-goût vivifiant.

Kim Hannah se mit à glousser en voyant le jeune homme se concentrer sur l’aspiration des ramens sans mot dire.

« Tu aimes ? »

« Oui. »

« Eh bien, j’ai quelques talents quand il s’agit de faire des ramens. Quoi qu’il en soit, profites-en. »

« D’accord, merci. »

Ils se concentrèrent sur le repas pendant un moment. Et bien sûr, les nouilles furent terminées assez rapidement.

« Ce n’est pas vraiment assez pour nous deux, n’est-ce pas ? »

Kim Hannah se lécha les lèvres et, le visage insatisfait, regarda Seol Jihu en train de déguster une cuillerée de soupe de ramen.

« Que dirais-tu d’un peu de riz pour accompagner la soupe ? »

« Oui, ça me dit bien… Ah, mais il n’y a pas de… »

« J’ai déjà pris du riz instantané. Je les ai eus quand je suis allée acheter des sacs poubelle supplémentaires. »

Kim Hannah alla à la cuisine et sortit des paquets de riz instantané. Elle avait dû les faire réchauffer à la supérette, car ils étaient plutôt froids au toucher.

Ils versèrent le riz dans la soupe de ramen et partagèrent le reste du repas entre eux.

Une fois son estomac rempli, il se sentit rassasié et un peu endormi. Même s’il venait de se réveiller, ses paupières semblaient peser des milliers de tonnes. Kim Hannah eut un sourire narquois en le voyant dans cet état.

« Tu n’es plus un enfant, mais tu t’endors parce que tu es rassasié ? »

Elle emporta alors le plateau avec la vaisselle vide, avant d’apporter un sachet de médicaments.

« Hé, laisse-moi faire. »

« Ce n’est pas la peine. Tu es encore malade. J’ai acheté des médicaments, alors prends-les et repose-toi. Nous en reparlerons demain. »

Seol Jihu ferma la bouche. Ce qu’il haïssait le plus était les aiguilles, et la deuxième était de prendre des médicaments. C’était peut-être lié à un traumatisme d’enfance.

Kim Hannah fredonnait en faisant la vaisselle, mais elle se mit en colère lorsqu’elle découvrit qu’il n’essayait même pas de prendre un seul médicament. Elle le força à avaler quelques pilules, et après cela, elle dit qu’elle lui parlerait demain, puis elle se retourna pour s’en aller. Il se faisait tard et elle avait aussi besoin de se détendre.

« Je vais y aller. Repose-toi, d’accord ? Et ne t’avise pas de ne plus répondre à mon appel. »

Au moment où elle s’apprêtait à partir, elle sentit qu’il lui prenait soudain la main.

« Kim Hannah. »

« Quoi ? »

« Ne pars pas. S’il te plaît. »

« … T’as dit quoi ? »

Kim Hannah ne put s’empêcher de sursauter en entendant le ton suppliant de sa voix.

C’était déjà le milieu de la nuit, alors…

Une pensée qui disait que venir ici était peut-être une erreur lui traversa l’esprit.

« Je… »

« Hé. »

Kim Hannah se retourna pour lui faire face et affirma fermement sa position.

« Tu es un Invité et je suis ton Invitante. »

« Je sais. »

« Si tu le sais, tu ne devrais pas te comporter ainsi. Ne penses-tu pas que tu manques d’égards ? Est-ce que j’ai l’air si facile pour toi ? »

Elle commença à s’énerver. Seol Jihu la regarda fixement en clignant des yeux sans arrêt, comme pour montrer qu’il n’avait aucune idée de ce dont elle parlait, avant que sa voix fatiguée ne sorte de sa bouche.

« Je veux rentrer. »

« … Hm ? »

« Maintenant, je veux rentrer. »

Kim Hannah cligna des yeux à son tour. La peau de son cou rougit sous l’effet de l’embarras pendant un bref instant. Le moment où elle confirma l’étrange ferveur dans les yeux du jeune homme…

« Allons-y. Tout de suite. Nous avons les moyens, non ? »

… Ses propres yeux se rétrécirent jusqu’à devenir une fente.

Je n’y crois pas. Est-ce possible… ?

En fait, elle avait eu l’impression que quelque chose de bizarre se préparait. Elle avait également trouvé étrange que le jeune homme soit inhabituellement silencieux pendant le repas.

Ce qui l’inquiétait au départ, c’était que Seol Jihu ne souhaite pas retourner au Paradis après être revenu sur Terre. Cependant, la vérité s’avéra être l’exact opposé de cela.

Il ne s’était même pas écoulé une journée entière que Seol Jihu voulait déjà repartir au Paradis.

La preuve la plus convaincante était son visage, qui était maintenant plein de vigueur dès qu’il mentionnait le retour. Elle avait l’impression que la façon dont il lui tenait la main était comme quelqu’un qui s’accrochait à la seule bouée de sauvetage qui lui restait. Kim Hannah commença à penser que…

… Que ce n’était pas bien.

… Que c’était dangereux.

De temps en temps, on trouvait des individus comme ça, des gens qui avaient été séduits par les charmes du Lost Paradise et qui avaient abandonné leur vie sur Terre. C’était un peu comme mettre le cheval avant la charrue.

Ces Terriens périssaient très tôt, dix fois sur dix. Ils s’enivraient de l’adrénaline que leur procuraient les batailles du Paradis et finissaient par chercher des missions de plus en plus dangereuses.

Les autres Terriens appelaient ce genre de personnes les drogués du Paradis.

Normalement, Kim Hannah aurait accueilli favorablement son désir de retourner au Paradis, mais Seol Jihu n’était pas un simple Contracté ni un pion jetable après avoir été utilisé une ou deux fois.

Non, c’était un Terrien qui pourrait changer en un soutien digne de confiance et un partenaire important à l’avenir. En fait, il était plutôt comme une pierre précieuse brute qu’elle devait entretenir avec soin.

Elle souhaitait que Seol Jihu trouve un équilibre entre ses deux vies, ici et là-bas ; elle ne désirait surtout pas qu’il devienne dépendant du Paradis.

De plus, il n’y était allé qu’une seule fois, et il avait écoulé la plupart de son temps dans la Zone Neutre ; il était rare de voir quelqu’un vouloir retourner au Paradis après avoir vécu si peu de choses.

Quelque chose a dû se passer ici.

En se remémorant l’histoire de Seol Jihu, elle pouvait penser à plusieurs événements qui auraient pu se produire.

« Tu ne peux pas. »

Kim Hannah lui opposa un refus ferme.

« Mais pourquoi pas ? »

« Au minimum, tu dois d’abord finaliser le contrat. »

« Donne-le-moi. Laisse-moi le signer tout de suite. »

« Tu crois que ce sera fini parce que tu l’auras signé ? J’ai beaucoup de choses à te dire, et d’ailleurs, tu n’es pas curieux au sujet de certains sujets, toi aussi ? Qu’en est-il de tes projets d’avenir ? »

« … Je le découvrirai une fois sur place. »

L’ardeur de Seol Jihu se calma beaucoup après avoir entendu sa voix énervée.

« De toute manière, tu ne peux pas. Je souhaite dormir aussi ! Sais-tu à quel point je suis fatiguée d’essayer de ranger cet endroit ? »

Seol Jihu oublia ce qu’il comptait dire maintenant, son expression étant celle de l’excuse.

« Repose-toi un peu. On dirait que tu vas t’endormir d’une seconde à l’autre de toute façon… De plus, quand il sera temps pour nous de rentrer, je t’y forcerai même si tu ne le veux pas. »

« … Ok. »

Finalement, Seol Jihu agita le drapeau blanc.

Peu de temps après…

La lumière de la pièce s’éteignit.

Une expression compliquée se dessina sur le visage de Kim Hannah alors qu’elle observait Seol Jihu endormi et sa respiration régulière.

Elle se tint devant l’entrée et réfléchit un moment avant de s’installer à une certaine distance de lui. Elle drapa la veste autour d’elle comme une couette.

Elle craignait qu’il ne s’enfuie au Paradis sans qu’elle le sache. Ses sens aiguisés la tireraient du sommeil même s’il n’y avait qu’une infime perturbation, alors elle s’y fia et décida de rester.

En tant que protectrice, elle devait à tout prix l’empêcher de s’évader au Paradis.

Vraiment, c’était un homme difficile à gérer.

Kim Hannah le fixa un long moment avant de fermer les yeux et de laisser échapper un bâillement.

Kim Hannah se réveilla la première à l’aube, s’assura que Seol Jihu dormait toujours et prit tranquillement une douche. Elle avait d’abord prévu de se laver légèrement, mais elle avait transpiré beaucoup trop la veille en nettoyant cette chambre pourrie, alors il n’y avait rien à faire.

Elle ne voulait pas le réveiller, donc elle emporta ses vêtements dans la salle de bain, mais le bruit de l’eau avait dû le réveiller de toute façon ; le temps qu’elle finisse, Seol Jihu était assis et se frottait les yeux.

Le soleil du matin avait déjà dépassé l’horizon lorsqu’il termina sa toilette.

Elle sortit alors le jeune homme de chez lui et l’emmena dans un petit restaurant situé dans une ruelle oubliée, afin qu’ils puissent prendre un petit déjeuner.

En attendant que le repas arrive, elle exigea qu’il lui retrace tout ce qui s’était passé hier. Seol Jihu n’était pas très enthousiaste à l’idée de les révéler, mais il lui raconta quand même tout. Après avoir entendu son histoire, ses réactions furent pour le moins dramatiques.

« Q-Quoi ?! Tu as dépensé plus de ₩100 millions hier ?! »

« … »

« Comment peux-tu être aussi stupide ? Es-tu au moins la même personne ?! T’es bien le survivant qui a fini premier au classement ?! »

« … »

« Hé, toi !! Je t’ai dit de prendre en compte la différence de temps, n’est-ce pas ?! Qu’est-ce qu’ils imagineraient si un accro au jeu comme toi se présentait après un mois de silence avec ₩5-60 millions à la remorque, prétendant avoir abandonné le jeu complètement à l’improviste ?! Ah ? »

Kim Hannah était à deux doigts de perdre la boule, et elle sauta presque de son siège. Elle pensait qu’il utiliserait l’argent à bon escient, c’était pour cela qu’elle en avait déposé sur son compte au départ. Un type qui était si réfléchi et capable de résoudre toutes ces tâches difficiles assez facilement au Paradis, fit un 180 dès qu’il revint sur Terre. Elle avait du mal à croire qu’il était aussi bête.

« T’es un idiot… tu as vraiment fait ça… »

Kim Hannah se massait la nuque en s’enfonçant dans le désespoir.

« … Ce n’est pas comme si je ne comprenais pas ce que tu ressens, d’accord ? Mais, dans ce cas, tu aurais dû te présenter avec 2 à 30 millions ou quelque chose comme ça. Tu dois progressivement renouer tes anciens liens en t’excusant d’abord, en disant que t’as arrêté de jouer pour de bon, que tu travailleras dur pour les rembourser, mais que tu es trop occupé et que tu les appelleras plus tard, etc, etc… Quoi, tu pensais que tu pourrais retrouver leurs bonnes grâces en une seule fois ? Vos relations se sont brisées il y a des années, tu te souviens ? »

Son flot continu d’opinions correctes poussa Seol Jihu à se gratter sans mot dire l’arrière de la tête. Même s’il avait dix bouches, il n’aurait toujours pas de justifications à offrir pour l’instant.

« Haaaaaah… »

Kim Hannah cracha de longs gémissements, encore et encore, avant de lui lancer un regard noir.

« Ça ne peut plus durer. »

« ? »

« Bien que tu n’aies pas encore signé le contrat, dès que tu le feras, j’invoquerai le privilège du protecteur. »

« Le privilège du protecteur ? »

« Tu veux te réconcilier avec ta famille. N’est-ce pas ? »

Seol Jihu hocha la tête comme si c’était évident.

« Je n’ai pas l’intention de m’immiscer dans la façon dont tu vis ta vie privée, mais j’interviendrai dans cette affaire, d’accord ? »

Le repas arriva alors, si bien que l’insatisfaction de Kim Hannah dut faire une pause.

« Mangeons. Nous parlerons en même temps. »

Kim Hannah prit un peu de soupe avec sa cuillère et continua.

« Maintenant, écoute. Parmi mes subordonnés, il y a un type qui est allé là-bas alors qu’il n’était qu’un étudiant. Il s’en est bien sorti, s’est créé une jolie petite carrière, est devenu célèbre et a fini par être repéré par Sinyoung. Il s’est même marié il n’y a pas si longtemps. »

« On se marie même de ce côté-là ? »

« Bien sûr, il y a des gens qui le font, mais ce n’est pas ce que je veux dire. »

Kim Hannah fit un geste de la main pour souligner que ce n’était pas de cela qu’elle souhaitait parler.

« Quoi qu’il en soit, il a épousé une fille qui n’est pas impliquée dans ce monde, tu vois ce que je veux dire ? Alors, que penses-tu qu’il se soit passé ? »

« Je me demande. N’est-ce pas un peu, genre, dangereux ? Il pourrait être découvert, non ? »

« Tu crois ? Tu sais, sa vie actuelle se déroule plutôt bien. Il vient travailler le matin et se rend de l’autre côté, y passe quelques jours et revient, mais il n’est qu’en fin d’après-midi ici. S’il devait être retardé de ce côté, il lui dirait simplement qu’il a fait des heures sup. Et s’il a besoin d’encore plus de temps, il lui apprendrait tout bonnement qu’il part en voyage d’affaires. »

« Mais sa femme pourrait se présenter à l’entreprise, n’est-ce pas ? »

Kim Hannah haussa les épaules.

« Et alors ? Quel est le problème ? Il suffit de lui montrer que son mari travaille au bureau. »

« Et si elle arrive à l’improviste ou s’il y a une urgence ? »

« Même ces cas ne posent pas de problème. S’il arrive quelque chose à son ménage ou à sa famille, l’entreprise en sera immédiatement informée. Nous lui dirons qu’il travaille en dehors des bureaux, et en même temps, un de nos gars sera transféré de l’autre côté et le ramènera. »

« Tu es vraiment consciencieuse dans la gestion de ton personnel, n’est-ce pas ? »

« C’est la force de mon entreprise. Et c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je m’occuperai de toi. »

Seol Jihu hocha la tête et approuva. Le ton de la voix de Kim Hannah était un peu combatif, mais il ne voyait pas d’inconvénient à l’écouter. Au lieu d’interférer, il avait l’impression qu’elle allait plutôt l’aider.

« En tout cas, ce que tu dis, c’est que tu vas invoquer le privilège du protecteur, n’est-ce pas ? »

« C’est exact. En fait, je n’ai même pas besoin d’invoquer ce privilège. C’est l’une des responsabilités que les gens comme moi, ceux qui ont reçu le droit de recruter, doivent assumer. »

« Un droit de recrutement ? »

« C’est exact. Tu crois que ces droits nous sont accordés gratuitement ? Naturellement, nous avons des responsabilités et des devoirs à accomplir. »

Kim Hannah commença à grignoter les rouleaux de kimbap avant de se raviser en voyant l’expression vide du jeune homme. Puisqu’il était si remarquablement capable au Paradis, elle pensait parfois qu’il avait déjà compris la plupart des événements par lui-même et passait sous silence certaines choses.

« Même si on parle de droits, ce n’est pas si impressionnant. C’est comme si nous pouvions utiliser les tampons, et déterminer si tu es impliqué dans ce monde ou non — c’est tout, je suppose ? »

« Tu peux faire ça ? »

« Bien sûr. Sans cela, pourquoi t’aurais-je cru à l’époque ? Juste parce que tu as juré sur le nom de ta mère ou quelque chose comme ça ? »

« Ok, alors comment le sais-tu ? »

« Donne-moi ta main. »

Seol Jihu lui présenta sa paume droite. Mais elle secoua la tête.

« Pas ta main droite, mais celle où j’ai planté ce tampon. »

Seol Jihu ouvrit sa paume gauche et pencha la tête. De son point de vue, ce n’était qu’une main sans rien dessus et il n’y observait rien de spécial.

Cependant, Kim Hannah ne devait pas le visualiser de la même façon, car elle hochait la tête d’un air serein.

« Oui, je le vois très bien maintenant. C’est sûrement dû au fait que tu es une Marque d’or. »

« Tu vois quelque chose sur ma main ? »

« Oui. Il y a trois façons de distinguer ceux qui sont impliqués dans ce monde de ceux qui ne le sont pas. »

Elle lécha la baguette et déploya son index, son majeur et son annulaire.

« Premièrement, tu reconnais le visage d’une personne. Même toi, tu peux le faire. Deuxièmement, tu peux jeter un coup d’œil sur la Marque de l’autre. Mais l’inconvénient de cette méthode, c’est qu’on ne sait pas exactement où se situe la Marque. Parfois, on peut la trouver dans un endroit bizarre. »

Seol Jihu était un peu curieux de connaître ce que pouvaient être ces endroits.

« La dernière consiste à sentir l’“aura”. »

« L’aura ? »

« Il y a cette aura distinctive émise par les Marques. Il faut en être proche et se concentrer pour la sentir. »

Seol Jihu devint profondément intrigué alors qu’ils commençaient à discuter d’un sujet lié au Paradis.

« Ah, je me suis égaré. Quoi qu’il en soit… »

Kim Hannah fit claquer sa langue et sortit le contrat ainsi qu’un stylo de sa poche intérieure.

« En résumé. Je veux que tu équilibres ta vie ici et ta vie là-bas, tout comme le subordonné dont je t’ai parlé. »

« C’est… »

« Écoute. Je vis de ce côté depuis bien plus longtemps que toi. J’ai aussi rencontré beaucoup plus de gens que toi. Bon sang, je suis quelqu’un qui séduit les autres pour qu’ils entrent dans cet endroit. »

Soudain, le ton de sa voix devint plus faible au milieu de son discours.

« Je vais être honnête avec toi. Depuis que j’ai commencé à travailler comme courtière, je n’ai jamais imaginé que je dirais ces mots à haute voix.

Kim Hannah prit une grande gorgée d’eau, ajusta ses lunettes et poursuivit.

« Je suis convaincue après avoir vu comment tu as agi la nuit dernière. Tu n’en as peut-être pas besoin quand tu es de l’autre côté, mais lorsque tu es ici, il te faut une gestion stricte. »

« … »

« Plus important encore, je ne resterai pas les bras croisés à regarder l’homme que j’ai invité devenir dépendant de ce côté et patauger comme un imbécile. C’est compris ? »

Kim Hannah prit la parole jusqu’ici et plaça le contrat devant Seol Jihu.

« Si tu me comprends et que tu te sens capable de le faire, signe le contrat. »

Seol Jihu resta silencieux, avant de prendre le stylo. Et juste au moment où il tira le contrat vers lui…

« N’oublie pas. »

Sa voix était tranchante.

« L’endroit où tu dois être est ici. »