Un chat jaune jeta un œil depuis le fourré, au bord du trottoir.
Lentement, il quitta l’herbe qui ondulait sous le vent et s’avança sur la route, agitant sa longue queue tandis qu’il tournait vers moi un regard plein d’attente. Mais son expression se mua bientôt en vigilance, puis en peur. M’ayant vue sautiller joyeusement sur la route dans sa direction, il avait dû croire que j’allais le piétiner, et il détala vers les buissons, pris de panique.
Mais je m’en fichais complètement. Le soleil brillant sur moi, le vent faisant voleter ma jupe, je poursuivais mon joyeux sautillement le long de la route. Je me trouvais dans le quartier est de L'Académie du Pic de l'Espoir, près de la cour, où s’alignaient autour de moi quantité d’installations flambant neuves, ainsi que plusieurs autres encore en construction. Tandis que je cheminais sur l’allée entre les bâtiments, mes sauts y dessinant comme des points de couture, je ne prêtais aucune attention ni aux chats crasseux ni aux camarades que je croisais, tous en train d’étudier ou de fraterniser autour de moi. Et je ne tirais aucun plaisir de la légère caresse du soleil après un long moment passé enfermée. Non, je sautillais sur la route sans rien d’autre en tête que ma destination.
Non pas que je sois du genre à sautiller partout sans réfléchir. J’avais une très bonne raison.
Je vais rencontrer le garçon que j’aime le plus au monde !
Cette raison était peut-être bonne, peut-être pas, mais quoi qu’il en soit, aucun élève sain d’esprit n’irait sautiller sur les allées du campus d’une école aussi prestigieuse que L'Académie du Pic de l'Espoir. Aussi n’était-il pas surprenant que les autres élèves qui passaient par là me regardent bizarrement, mais… cela n’avait rien à voir avec moi.
Rien au monde n’aurait pu m’empêcher de sautiller. Ni une fille en pleurs, ni un couple en pleine dispute, ni une personne en fauteuil roulant coincée dans une impasse… pas même un étudiant anémique qui se serait effondré. Une seule pensée mouvait mon corps : je veux voir celui que j’aime, et je veux le voir vite !
Je sautillais sur les chemins et grimpais les marches, sans me soucier le moins du monde de la façon dont ma jupe voletait à mesure que je traversais la cour.
Tout en continuant sur la route, je…
« … Hein ? »
Je m’arrêtai net.
« … Mais où est-ce que je vais, déjà… ? »
Je regardai autour de moi, désorientée, et réalisai que je ne reconnaissais aucun des repères alentour. Mon cœur se mit à cogner violemment.
Non, tout va bien… Je me calmai et sortis un carnet du sac à dos que je portais. Sur la dernière page du carnet, la phrase suivante était écrite :
« Tu cherches l’Institut de neurosciences, au troisième étage du bâtiment de biologie, dans le quartier est de L'Académie du Pic de l'Espoir. »
Un vent frais de soulagement me parcourut le corps. Ouais, c’est ça ! Le bâtiment de biologie !
… Hum, mais où est-il, ce bâtiment de biologie, au fait ?
Mon cœur se remit à cogner lourdement.
Tout va bien. Pas besoin de s’inquiéter… Je feuilletai le carnet à la hâte, comme par instinct, et mes yeux s’arrêtèrent sur une page où figurait le croquis grossier d’une carte. Au-dessus, on avait écrit :
« Ceci est un plan du quartier est de L'Académie du Pic de l'Espoir. »
Bien joué, moi ! Sans réfléchir, je pris une pose victorieuse.
Je grimpai sur le rebord surélevé de la fontaine qui ornait le centre de la cour, comparant les bâtiments alentour avec ceux du plan. Bâtiment de littérature, bâtiment de mathématiques, bâtiment de physique… arts, sport, langues, faculté… tandis que de froides gouttelettes venues de la fontaine n’arrêtaient pas de m’éclabousser les cuisses, je cherchai désespérément ma destination, le bâtiment de biologie, comme si je n’y avais jamais mis les pieds.
« Je crois bien… que c’est là ? »
Mes yeux s’arrêtèrent sur un bâtiment carré, reconnaissable à sa façade vert clair, dont l’aspect semblait correspondre à ce qui était dessiné dans le carnet.
Parfait !
Je sautai du rebord de la fontaine et me mis à courir. Quelques garçons des environs me regardèrent, surpris. Peut-être ma jupe s’était-elle envolée une seconde pendant mon bond énergique… mais cela n’avait rien à voir avec moi.
De toute façon, même si je ne me souviens pas de l’endroit, j’ai trouvé ma destination !
Mon élan féroce me conduisit à l’intérieur du bâtiment de biologie, où je découvris vite une volée de marches au fond du hall. Sans perdre une seconde de mon élan, je les gravis jusqu’au troisième étage. Une fois arrivée, je parcourus le couloir en examinant les plaques à côté des portes qui le bordaient. Enfin, tout au bout, je trouvai l’écriteau qui indiquait :
Institut de neurosciences
Je m’arrêtai net dans ma course.
Après une rapide inspiration profonde, je vérifiai mes cheveux et mon sourire dans mon miroir de poche. Ouaip, mignonne comme toujours ! Affichant ce même sourire merveilleux et lançant un « B’jouuur ! » de ma voix la plus radieuse, j’ouvris la porte du labo… et c’est là que ça arriva.
Quelque chose passa juste à côté de mon oreille, fendant l’air dans un sifflement.
« … Hii ! »
Je tournai la tête, paniquée, et vis une petite lame fichée dans le mur derrière moi, encore vibrante sous le choc. Je fis un bond en arrière en poussant un cri.
« P… Pourquoi y a-t-il un couteau qui vole dans les airs ?! »
Une voix réprobatrice me répondit depuis l’intérieur du labo.
« Arrête de crier. »
À l’instant où j’entendis cette voix, mon cœur se mit à battre plus vite. Tandis qu’il cognait bruyamment dans ma poitrine, je me tournai vers l’intérieur du labo, où un garçon était avachi sur un lit, au centre de la pièce.
« … Tu es en retard. C’est inconvenant, pour quelqu’un d’aussi moche que toi. »
Une chemise blanche sale était négligemment jetée sur son corps. Il était couché sur le dos, le regard rivé sur un épais volume de manga qu’il tenait au-dessus de sa tête. Il ne m’accorda pas un regard en parlant.
« Et puis tu es bien trop bruyante pour quelqu’un d’aussi moche que toi. Et maintenant que j’y pense, c’est bizarre aussi de prendre peur pour un malheureux petit scalpel. »
« A… Attends une seconde ! », l’interrompis-je précipitamment. « Je pourrais te dénoncer pour discrimination si tu continues de me traiter de moche, tu sais ! »
« … Et à qui comptes-tu me dénoncer ? À l’Association nationale japonaise des personnes laides ? Ce genre de groupe serait coupable de discrimination rien qu’en existant. »
Le garçon qui n’arrêtait pas de me traiter de laide tout en gardant le nez plongé dans son manga était le responsable de ce labo. Le médecin chargé de mon traitement. Mon ami d’enfance. Le garçon que j’aime le plus au monde.
C’est l’Ultime Neurologue, Yasuke Matsuda. … Je crois.
« Oh, je vois. Tu es membre de cette association, n’est-ce pas ? C’est pour ça que tu es si en colère ? »
« C… C’est faux ! Et je ne suis même pas moche ! »
« … Après réflexion, tu as raison. Tu n’es pas moche. »
Ma poitrine se gonfla de fierté et j’esquissai un sourire triomphant. « Ouaip, c’est ça ! Je viens encore de vérifier dans mon miroir, et… »
« Tu es l’Ultime Laideur. »
« L’_Ultime Laideur ?! » Le choc fut considérable, mais il ne me fallut pas longtemps pour m’en remettre assez et trouver une réplique cinglante. « M… Menteur ! Je ne suis pas l’_Ultime Laideur ! Si je devais être quelque chose, ce serait mondialement mignonne ! »
Matsuda continua d’ignorer le tapage que je faisais, les yeux toujours rivés sur son manga.
« Je me fiche de ce que pense le monde. La laideur est subjective et je suis libre de porter mon propre jugement », dit-il, comme si le sujet ne le concernait pas le moins du monde.
« A… Alors dis-moi en quoi je suis moche, d’après toi ! J’irai me le faire arranger en chirurgie ! », m’écriai-je, désespérée. « C’est mes yeux ? Mon nez ? Ma bouche, peut-être ? Et ma voix ? »
« Ton cœur, surtout. »
« Mais je ne peux pas me faire opérer du cœur ! »
« Ah bon ? Pauvre de toi. Franchement, tu es un cas désespéré : ton visage comme ton cerveau ne valent rien. Cela dit, je pense que tu pourrais t’en sortir un peu en jouant sur la pitié des gens. Va te poster devant une gare et mendie quelques pièces, par exemple. Je suis sûr que tu te feras un paquet d’argent. »
Je laissai retomber mes épaules, abattue. Mes mains tombèrent le long de mon corps, qui se ramollit mollement. La raclée verbale que je venais de prendre était tout simplement trop dure.
« … Au fait, tu es qui, toi ? »
« Hein ? » Je relevai la tête, surprise par cette question inattendue.
« Jusqu’ici je n’ai entendu que ta voix, donc je ne sais pas encore qui tu es. »
« Tu es en train de me dire que tu m’as parlé tout ce temps sans savoir à qui tu avais affaire ? »
« C’est ta faute. Tu ne m’as jamais dit qui tu étais. C’est plutôt grossier. »
« Je… Je ne l’ai pas fait, mais tu me reconnais à mon visage, non ? Tu vois ? C’est moi ! »
« Je n’ai pas le temps de te regarder », dit Matsuda, toujours absorbé par son manga. « Je viens juste d’arriver au passage intéressant. »
« Pas le temps… ? Mais ce n’est qu’un manga ! »
« Et alors ? Si tu comptes me demander "Qu’est-ce qui est le plus important, moi ou le manga ?", je continuerai de t’écouter. Mais pour ce qui est de regarder… je choisis le manga, comme d’habitude. »
« Je vois… Si la réponse est "comme d’habitude", ça veut dire que le manga a toujours été plus important que moi ! C’est cruel ! Je ne voulais pas le savoir ! »
« C’est finement observé, mais réponds plutôt à la question, s’il te plaît. »
« D’a… D’accord… » Sous la pression, je ressortis le carnet de mon sac à dos et en lus la couverture.
« Cahier de mémoire de Ryoko Otonashi ». Dès que je vis ces mots, je me souvins. Je me souvins de mon propre nom.
« Hum… Il semblerait que je m’appelle… Ryoko Otonashi ? Peut-être ? »
« Je ne connais qu’une seule personne assez bête pour ne pas être sûre de son propre nom. »
Matsuda poussa un grand soupir.
« Mmh. Donc tu n’étais pas quelqu’un de suspect, finalement. »
« … Tu es en train de me dire que tu as lancé ce scalpel tout à l’heure parce que tu m’avais prise pour quelqu’un de suspect ? C’est ça ? »
« Exactement. Je ne suis pas du genre à lancer des objets tranchants sur mes connaissances, après tout. »
« Menteur ! » Je pointai mon doigt droit sur Matsuda. « Je veux dire, avant même de vérifier qui j’étais, tu m’as dit que j’étais en retard et que je faisais trop de bruit pour quelqu’un de moche ! La preuve que tu savais qui j’étais ! »
Clac.
Matsuda referma bruyamment son manga. Prenant appui sur le coussin du lit pour se remettre debout d’un bond, il marcha vivement dans ma direction jusqu’à ce qu’il n’y ait presque plus d’écart entre nous.
« Hein ? Quoi ? Qu… Qu’est-ce qu’il y a ? »
Comme il me fixait droit dans les yeux, une bouffée de chaleur envahit mon corps.
« … Toi. Tu t’en es souvenue ? »
« … Hein ? »
Matsuda agrippa fermement mes épaules de ses deux mains et approcha son visage du mien. « Tu te souviens que je t’ai traitée de moche quand tu es arrivée ? », demanda-t-il d’un ton lent et ferme.
Avoir Matsuda collé si près de moi, avec une expression aussi sérieuse, fit décupler mes battements de cœur. « Hum… Je crois ? Héhé, j’imagine que mon état est un peu meilleur aujourd’hui. »
Juste au moment où je sentais mon visage rosir, il relâcha sa prise et se détourna pour regarder ailleurs. Puis, le regard toujours fuyant, il murmura comme pour lui-même. « Ton état est-il vraiment meilleur, ou est-ce qu’il empire… ? »
« … Hein ? Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Rien. » Matsuda secoua la tête et reprit d’un ton autoritaire. « Bon. Va t’allonger sur le lit. Il faut qu’on commence le traitement d’aujourd’hui. »
L’esprit encore résonnant des battements de mon cœur, je retirai mon sac à dos et le posai de côté. Puis je m’allongeai sur le lit qu’occupait Matsuda quelques minutes plus tôt. Tandis que je laissais mon corps s’enfoncer dans la douceur du matelas, mon nez s’emplit de l’odeur des draps. L’odeur de Matsuda. Elle me chatouilla les narines, et comme les restes de sa chaleur enveloppaient mon corps, je me sentis aussi heureuse que s’il était allongé à côté de moi, me serrant doucement dans ses bras…
« Héhéhéhéhéhéhé », gloussai-je d’un rire instinctif et béat, « héhéhéhéhéhé… »
« … Il y a quelque chose de drôle ? »
Matsuda grimaça et me lança un regard dur. « Je sais bien que c’est comme ça que rient les bousiers, mais même si tu en es un, c’est vraiment trop dégoûtant. Tu ne peux pas au moins essayer de rire normalement ? »
« Ahyohyohyohyohyo… »
« Qu’est-ce qu’il y a de normal là-dedans ? C’est encore pire ! » Agacé, Matsuda fit rouler bruyamment un chariot depuis le coin de la pièce. Dessus étaient posées plusieurs machines compliquées, à l’air important. Il le poussa jusqu’au chevet du lit et, après un bref « C’est parti », commença à manipuler l’une des machines, le visage tendu.
Je me surpris à le regarder travailler. Des cheveux doux et soyeux, de longs yeux en amande pointant à travers. De longs cils efféminés. Une mâchoire fine. Des lèvres minces, des doigts pâles et déliés…
« Arrête de me fixer, Ultime Laideur. C’est flippant. »
… et une langue de vipère.
C’est vrai. C’est bien mon Matsuda. Je me tournai sur le côté et entrepris de noter quelque chose dans mon carnet.
« … Tu n’as pas besoin de tout noter, bousier. »
« Mais si je ne le note pas, je l’oublierai complètement ! »
Matsuda poussa un soupir exagéré. « … Franchement, ton cerveau est comme un puits sans fond. »
Un puits sans fond. Ce n’était pas une de ses blagues cruelles : c’était la vérité. J’oublie tout ce que je vois et entends au bout d’un très court instant, aussi atroce que ce soit. Je n’en connais pas la raison. Si je l’ai jamais sue, je l’ai oubliée.
Mais quelle qu’en soit la cause, mon oubli n’est pas normal. De cela, je suis certaine.
« Mais ce n’est pas comme si j’oubliais les choses parce que j’en ai envie. Il y a une maladie dans mon cerveau, pas vrai ? Je n’y peux rien, alors sois gentil avec moi ! »
« Non, je ne crois pas qu’on puisse se contenter d’appeler ça une "maladie" et en rester là… » Matsuda secoua légèrement la tête. « La mémoire humaine est une chose très compliquée, et il y a beaucoup de choses qu’on ignore encore à son sujet. C’est presque comme… une boîte noire. Ton cas n’est pas une simple maladie qu’on pourrait traiter comme n’importe quelle autre. »
Tout en m’expliquant, il colla des ventouses tout autour de ma tête et de mon visage ; les fils qui en partaient étaient reliés aux machines posées sur le chariot.
« Il y a une partie de la mémoire humaine qu’on appelle la "mémoire épisodique". Elle stocke tes expériences personnelles, ce que tu vois et entends. La zone du cerveau qui en est responsable s’appelle l’hippocampe. Si quelque chose s’y dérègle, le cerveau a du mal à créer et à archiver de nouveaux "épisodes". Il existe un vieil exemple célèbre, celui d’un patient à qui on avait retiré l’hippocampe par chirurgie et qui avait perdu toute capacité à former de nouveaux souvenirs. Depuis, on a mené beaucoup de recherches sur le rôle exact de l’hippocampe dans la mémoire. Cela dit, même si ton hippocampe fonctionne mal, tu conserverais ta "mémoire procédurale", la mémoire de la façon d’accomplir une tâche, comme faire du vélo ou se servir d’outils. En revanche, tu ne te souviendrais pas des épisodes liés à ces tâches. Par exemple, tu pourrais te rappeler comment faire du vélo, mais pas comment tu as appris à en faire… Voilà, en résumé. »
« Je vois… C’est pour ça que, même si je suis super tête en l’air, je sais toujours comment lire et écrire dans mon carnet. » Je tins le carnet en question à deux mains et hochai la tête, pensive.
Cahier de mémoire de Ryoko Otonashi.
Pour moi, ce carnet était la mémoire elle-même, la seule chose en laquelle je savais pouvoir avoir confiance plus que tout. Tant que je l’avais, je pouvais à peu près mener une vie normale, comme les gens normaux. Cela dit, il semblait que cette école avait un peu de retard dans la prise en charge des élèves comme moi, et je rencontrais encore beaucoup de difficultés sur ce plan. Par exemple, pendant les examens, je n’avais pas le droit de consulter mes notes, ce qui avait fait dégringoler mes résultats et m’avait valu d’être renvoyée de…
« Quoi ? J’ai été renvoyée de l’école ?! », criai-je en relevant la tête du carnet. « Juste parce que mes notes sont mauvaises ?! C’est pas juste ! »
« Tu devrais déjà être contente qu’ils ne t’aient pas carrément virée. J’ai dû négocier avec l’école pour empêcher ça. »
« Hein ? Tu m’as défendue ? » Mon cœur fit un bond. « Je suis tellement contente ! Héhé… Tu m’aimes bien, en fait, pas vrai ? »
Matsuda ricana. « … Je ne pouvais pas risquer de perdre un sujet de recherche précieux. »
N’empêche, Matsuda avait pris le temps de faire quelque chose d’aussi gentil pour moi !
« Ton cas semble impliquer une défaillance dans la récupération de la mémoire à long terme. Il est possible que quelque chose ait déraillé au niveau des synapses qui relient les neurones quelque part dans ton cerveau, mais il me faudrait plus de temps pour examiner le problème en profondeur avant de pouvoir l’affirmer avec certitude. »
« Je n’ai pas compris la plus grande partie de ce que tu as dit, mais… au moins, je n’ai pas été exclue ! Si on me renvoyait maintenant, où est-ce que j’irais ? Je n’ai nulle part où aller en dehors de cette école. J’ai oublié tout le reste. Je ne me souviens même pas de ma famille, ni des vieux amis que j’ai peut-être eus. … Et si on me renvoie, je finirai aussi loin de toi, Matsuda… »
Être séparée de Matsuda était la chose que je redoutais le plus. Mon corps frissonna un peu rien qu’à le dire à voix haute.
« Ne va pas t’inquiéter pour une chose aussi bête. » Matsuda se tourna vers moi et parla sans détour. « Tu es un sujet de recherche précieux, et je n’ai pas l’intention de te perdre… du moins, pas pour l’instant. »
« Mais tu pourrais changer d’avis plus tard ! »
Je suis contente, je crois… mais je dois me rappeler de ne pas être un poids trop lourd à partir de maintenant !
« Ne te plains pas. Tu devrais être honorée de participer à des recherches aussi importantes. » Matsuda me réprimanda, puis poursuivit son explication. « Pour comprendre pourquoi les pertes de mémoire se produisent, nous devons comprendre les éléments fondamentaux de l’appareil de stockage de la mémoire dans le cerveau, à l’échelle moléculaire. Une fois que nous aurons compris ça, cela ouvrira la porte à une foule de possibilités : améliorer la qualité et la longévité de la mémoire humaine, ou mettre au point des médicaments pour prévenir les pertes de mémoire. À l’avenir, nous pourrions même traiter les souvenirs comme on traite les données sur un disque dur : créer des dispositifs pour les sauvegarder ou en détruire librement certaines parties. D’ailleurs, des recherches sont déjà en cours là-dessus à l’étranger. En inhibant l’enzyme "kinase M-zêta", on est parvenu à effacer la mémoire à long terme de rats de laboratoire. »
« Je vois ! »
En réalité, je ne voyais rien du tout, mais pour le moment il fallait que je me montre conciliante. « En tout cas, je suis super contente de pouvoir être utile à mon bien-aimé Matsuda ! »
« Ton cerveau est vide, et les mots qu’il produit aussi. Tu es vraiment une fille creuse. »
Je ne savais pas trop s’il était sérieux ou s’il se moquait simplement de moi.
Mais c’est comme ça qu’est Matsuda.
Il insiste toujours pour que je prenne soin de moi, même quand je le contrarie. Il a beau être froid avec moi, il a beau être cassant, il ne me traite jamais avec une fausse compassion. C’est déprimant quand les gens font ça, alors je lui suis reconnaissante de son attitude.
« Je suis peut-être creuse, mais je suis quand même super heureuse ! », clamai-je, refusant de me laisser décourager, mais la réponse de Matsuda fut presque un murmure.
« Bon, je ne peux pas nier que tu me rends service. On ne met pas la main tous les jours sur un cas aussi rare… »
« Tu as dit rare ?! J’adore ce mot, ça me fait paraître si spéciale ! » Je me sentis aussi joyeuse que si l’on me complimentait. « Alors, qu’est-ce que j’ai de si rare ? Dis-moi ! Allez, dis-moi, dis-moi ! »
« Arrête de te comporter comme une enfant », cracha Matsuda en soupirant une fois de plus. « Je ne veux pas te le dire. Tu deviendrais excitée jusqu’à en être insupportable. »
« Qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ? Dis-moi ! Diiis-moi ! »
Mon insistance finit par payer.
« … On ne voit pas souvent quelqu’un doté d’un talent aussi remarquable et aussi gourmand en capacités cérébrales que le tien être frappé d’une perte de mémoire. Voilà pourquoi tu es un cas si rare. »
« … Un talent ? Gourmand en capacités cérébrales ? » Rien ne me vint à l’esprit.
« Ce n’est pas grave si tu ne t’en souviens pas… C’était vraiment agaçant quand tu te servais de ce talent. Pour être honnête, je préférerais que tu n’essaies jamais de t’en servir sur moi. C’est compris, bousier ? »
Je ne saisissais pas vraiment ce qu’il voulait dire, mais sa remarque sur le « bousier » me piqua un peu le cœur, alors je décidai simplement de hocher la tête en signe d’accord. Au moins, je comprenais qu’il m’insultait.
« Bah, je m’en fiche, du moment que je peux passer ces moments intimes avec toi, Matsuda. Je devrais m’estimer reconnaissante qu’il y ait une maladie dans mon cerveau ! »
« Je te l’ai dit, ce n’est pas vraiment une maladie… » Matsuda colla encore plus de ventouses sur ma tête, comme s’il cherchait à dissimuler mon visage souriant. « N’empêche, c’est admirable que tu prennes tout ça aussi facilement. Ton état n’a rien d’une plaisanterie. Tu ne devrais pas être au moins un peu inquiète ? »
« … Hein ? Inquiète de quoi ? »
« Eh bien, tu sais… », dit Matsuda, comme stupéfait, « tu n’as pas du tout l’air de te soucier de savoir si ces symptômes vont un jour disparaître… ni si tu resteras toujours comme ça. »
« Hein… ? »
Ses mots me surprirent. Cela ne ressemblait pas du tout à Matsuda, de poser une question pareille d’une voix aussi sérieuse.
« Ahahaha ! Je ne suis pas inquiète du tout ! », ris-je, pour tenter de détendre l’atmosphère. « Je veux dire, le seul moi dont je peux me souvenir, c’est le moi allongé sur ce lit à cet instant précis. Je ne me rappelle rien d’avant ma perte de mémoire, donc ce n’est pas comme si j’avais quoi que ce soit à quoi comparer. C’est pour ça que je ne vois pas mon oubli comme un inconvénient… ça fait juste partie de qui je suis ! »
« Tu ne le vois pas comme un inconvénient… Mais ça ne t’inquiète même pas de savoir comment cette perte de mémoire a commencé, ou quand elle va finir ? »
« Pas du tout. À vrai dire, j’ai bien plus peur que, si je guérissais d’un coup, je ne puisse plus te voir, Matsuda. »
La pièce devint soudain silencieuse. Le silence se prolongeant un moment, Matsuda le rompit d’un soupir étouffé.
« Tu devrais t’inquiéter », murmura-t-il, la voix subitement sombre. « … Et si tu restais toujours comme ça ? »
Je levai les yeux. Le visage qui pointait à travers ses cheveux d’un noir de jais était figé, perdu dans ses pensées.
« Matsuda ? »
Dès que je l’appelai, il se redressa et se retourna vers moi.
« Non, ce n’est rien… » Il secoua la tête, comme pour remettre de l’ordre dans ses idées. Puis il revint à la machine en agitant la main, comme si tout cela n’avait aucune importance. « C’est vrai que rien de bon ne peut sortir d’un excès de pessimisme au sujet de tes symptômes. C’est un cas où ta gaieté naturelle se révèle vraiment utile. »
« Ouaip ! J’ai l’esprit très souple, après tout ! »
« Ta tête est souple, ça c’est sûr. Tu ne te souviens même pas de tes amis ou de ta famille d’avant ta perte de mémoire, et pourtant tu n’es pas le moins du monde troublée. »
« Comme je l’ai dit, ça m’est égal d’oublier ces choses tant que je suis avec toi. C’est comme si je ne les avais jamais eues ! Puisque j’ai oublié tous les autres, ils n’ont vraiment plus rien à voir avec moi ! »
« Encore ces mots-là… » Matsuda ferma les yeux pendant un temps qui me parut horriblement long. « Si tu continues à dire que les choses n’ont rien à voir avec toi, tu finiras par n’avoir plus rien en toi. »
« Oh, je m’en sortirai ! Je t’aurai toujours, toi, Matsuda ! », répondis-je joyeusement. Je bombai le torse de fierté. « Tu es la seule personne dont je peux me souvenir, alors tant que tu es là, je ne serai jamais seule ! »
« … Tu m’associes sans doute, dans ta mémoire procédurale, au processus de venir ici pour recevoir ce traitement. C’est pour ça que tu arrives à te souvenir de moi. »
« Non, ce n’est pas du tout ça… ! »
« Oui, oui. Je sais », dit Matsuda, en essayant de me calmer avant que je ne m’agite trop.
Il continua de fixer des ventouses sur mon visage, s’interrompant de temps à autre pour se gratter la poitrine, que j’apercevais par l’entrebâillement de sa chemise blanche sale. Comprenait-il vraiment ce que je voulais dire ? Il avait sans doute juste dit ça pour me faire taire. Je ne pense même pas qu’il m’ait crue quand j’ai affirmé me souvenir de lui.
Mais c’est vrai.
Je ne me souviens pas de lui au sens habituel du terme « se souvenir ». Mais je n’ai pas menti en disant que si.
Je me souviens de Matsuda.
Je l’oublie, et pourtant je me souviens.
Je ne parle pas de nos conversations, ni de ce qu’on a fait ensemble. Pour ce genre de souvenirs, je dois m’en remettre à mon carnet. Non, ce dont je me souviens est bien plus spécial et important.
Ce ne sont pas des souvenirs, mais des sentiments. Pas avec ma tête, mais avec mon cœur. Ce dont je me souviens à propos de Matsuda, c’est de l’émotion pure. Chaque fois que je le vois, je sens battre mon cœur avant même que ma tête ait compris ce qui se passe. Et ce battement me dit une chose essentielle :
Pour moi, son existence même est précieuse. Unique. Irremplaçable.
Voilà pourquoi, aussi tête en l’air que je devienne, jamais je ne l’oublierai. Il y a entre nous deux un lien plus profond que la mémoire. Pour moi, Matsuda est spécial. Il est extraordinaire. Il est un miracle, et…
« Tu vas te taire, à la fin ? »
« Hein ? » Je revins à moi, déconcertée. « T… Tu m’as entendue ?! » J’étais sur le point de bondir hors du lit, mais Matsuda me plaqua la tête contre le matelas.
« Si tu bouges trop, tu vas débrancher les fils. Quel gâchis de vie humaine… », dit-il cruellement, comme si j’avais essayé de débrancher ses fils exprès.
« M… Mais je n’ai pas dit un mot… Ah ! Tu parlais de mon cœur qui bat trop fort ? Je n’y peux rien ! S’il s’arrêtait de battre, je mourrais ! »
« … Je ne parlais pas de toi. Je parlais du bruit, dehors. »
« Hein ? Dehors ? »
Matsuda releva le menton et pointa la fenêtre. En tendant l’oreille, je pus effectivement saisir un curieux assemblage de bruits venant de l’extérieur.
Des railleries, des rugissements, des hurlements. Des voix outrées, accusatrices. Des voix réactionnaires pleines de colère. Toutes mêlées au point de produire un son qui faisait presque trembler la terre. C’était un amas de voix dures, pleines de haine.
« … C’est quoi, ça ? »
« C’est la "parade". Ils deviennent plus bruyants chaque jour, maintenant… »
« Une parade ? Tu ne veux pas dire… cette parade ?! »
« Menteuse. Tu ne t’en souviens pas du tout. » Matsuda me donna une pichenette sur le front et poursuivit ses explications, le visage sombre.
« C’est essentiellement une manifestation. Mais le corps enseignant, ou plutôt les vieux croûtons du Comité Directeur, n’aimait pas le son de ce mot, alors ils ont décidé de lui donner un nom ridicule, du genre "parade". »
« … Mais une parade, ce n’est pas exactement l’opposé d’une manifestation ? »
« C’est précisément pour ça qu’ils l’ont choisi. »
« Mais… pourquoi une manifestation, au fait… ? »
« Ce sont les élèves de la classe préparatoire. »
« La classe préparatoire… ? Je n’en ai jamais entendu parler. Ou alors si ? »
« Tu ne t’en souviens pas, évidemment. Bah, ta tête est énorme, alors j’imagine qu’on n’y peut rien… »
« Attends ! Traiter une fille d’énorme, c’est du harcèlement sexuel ! Si on était à l’époque d’Edo, tu serais décapité sur-le-champ par… aïe ! » Ma tête, qui était en train de se relever du lit, fut repoussée vers le bas.
« L'Académie du Pic de l'Espoir n’est pas un établissement d’enseignement traditionnel comme les autres écoles. On y instruit les individus doués, mais on y étudie aussi ce don. Le corps enseignant n’est pas composé de simples éducateurs : ce sont aussi des scientifiques qui font des recherches sur le talent humain. … Mais les scientifiques sont une engeance détestable. Plus ils font de recherches, plus ils veulent creuser. Du coup, il y a une chose dont ils n’ont jamais assez. Tu sais ce que c’est ? »
« Hum… C’est sûrement… »
« Le financement. »
« Ah, c’est vrai ! » Ma chance de trouver la réponse toute seule s’était envolée, alors c’est tout ce que je pus dire.
« Jusqu’à récemment, L'Académie du Pic de l'Espoir était un établissement plus modeste, qui pouvait survivre grâce à une subvention de l’État et aux dons des anciens élèves. Mais le Comité Directeur n’était pas satisfait de l’état des recherches, freinées par le manque de moyens. Alors ils ont mis en place le système de la classe préparatoire pour faire rentrer plus d’argent. »
Je hochai la tête en murmurant des acquiescements pour montrer à Matsuda que je l’écoutais.
« En gros, nous, les "Ultimes", sommes rattachés à l’école principale, mais il existe désormais un établissement d’enseignement à part, appelé la classe préparatoire. Cette partie de l’école se trouve dans le quartier ouest du campus, tandis que l’école principale reste ici, dans le quartier est ; du coup, on ne se mélange pas vraiment. Il paraît que là-bas, c’est très différent : ils ne recrutent pas leurs élèves, ils se reposent sur un examen d’entrée classique pour choisir parmi les candidats. Et leur corps enseignant est choisi de la même façon : nos professeurs à nous sont les scientifiques et chercheurs qui travaillent et vivent dans l’enceinte de l’école, alors qu’eux ont des professeurs ordinaires qui viennent de l’extérieur. »
« Donc, c’est juste un lycée normal, en fait ? »
« Exactement. Et pourtant, il y a eu un déluge de candidatures. Une marque, c’est puissant. » Matsuda cracha presque ces mots. « Les gens se fichaient que ce ne soit qu’une classe préparatoire. La prestigieuse L'Académie du Pic de l'Espoir avait enfin ouvert ses portes au public. Les gens sont des moutons : ils sont attirés par un nom, et l’école en a profité pour soutirer plus d’argent à ceux qui auraient payé une fortune rien que pour entrer. Grâce à ça, l’école a connu une croissance fulgurante. On s’est retrouvés du jour au lendemain avec des bâtiments de recherche à faire pâlir n’importe quelle université. Personne n’était préparé à ça : en un an ou deux, L'Académie du Pic de l'Espoir est devenue une école d’une tout autre dimension. Et le pouvoir du Comité Directeur a grandi en conséquence. »
« Mais… ça a presque l’air d’une arnaque… »
« Ça en a tout l’air, oui, mais c’est juste le genre de monde dans lequel on vit. » La bouche de Matsuda se tordit en un sourire amer. « En ce moment, L'Académie du Pic de l'Espoir est organisée comme un vieux système de castes. La multitude d’élèves de la classe préparatoire n’existe que pour soutenir la poignée d’Ultimes de l’école principale. Apparemment, il y a une sorte de dispositif permettant aux élèves exceptionnels de la classe préparatoire d’être transférés à l’école principale, mais je n’ai jamais entendu parler de qui que ce soit qui ait réussi. Nos professeurs estiment sans doute qu’aucun d’eux ne le mérite. »
« Hein ? Ce n’est pas comme ça que des éducateurs devraient se comporter ! »
« Tu as raison, mais c’est exactement comme ça que se comportent les scientifiques. Ils ne se soucient de rien d’autre que de leur sujet de recherche. Je suis pareil, d’ailleurs. La seule différence, c’est que leur sujet, c’est le "talent humain". »
« Mais c’est tellement injuste ! » Je gonflai les joues, agacée.
« Bien sûr que ça l’est. Si ça ne l’était pas, il n’y aurait pas besoin de manifestation, non ? Mais quand même… » Matsuda s’interrompit brusquement et son ton se fit prudent.
« Je ne crois pas qu’ils aient pu monter tout ça tout seuls. Ce doit être le résultat des manigances de quelqu’un d’autre. C’est en tout cas l’impression que ça me donne. »
« Hein ? »
Matsuda plissa les yeux et regarda au-dehors par la fenêtre. Son expression était si sombre que j’hésitai à parler.
« Hé, mocheté. » Après un court moment, il se retourna vers moi, comme s’il se souvenait de quelque chose. « Note bien cette conversation dans ton carnet. Ne la balaie pas d’un revers de main comme si elle n’avait rien à voir avec toi. Ces élèves de la classe préparatoire ne nous portent pas dans leur cœur. Je ne pense pas qu’ils s’en prendront à toi ni rien, mais… mieux vaut rester prudente. »
« D’accord, j’ai compris. » En répondant, je remarquai que les ventouses collées à ma tête et à mon visage me rendaient difficile le fait de bouger la bouche.
« J’ai besoin que tu restes immobile un moment. Tu peux dormir, si tu veux. » Matsuda se leva et s’écarta de mon champ de vision.
« Mais je n’ai pas du tout sommeil… », répondis-je d’une voix mal assurée. De l’autre bout de la pièce, j’entendis la voix de Matsuda me répondre.
« Je peux te donner des somnifères. Une dizaine devrait suffire. »
« Quoi ? Ce n’est pas une dose mortelle, ça ? Tu es sûr que ça ira ? »
Tandis que mon malaise s’accentuait, Matsuda réapparut devant moi. Il portait maintenant une veste d’uniforme par-dessus sa chemise sale.
« S’il arrive quoi que ce soit à mes machines pendant mon absence, tu es morte. »
« … Tu vas quelque part ? »
« J’ai une petite affaire à régler. Enfin bref, s’il arrive quoi que ce soit à mes machines, tu es morte. » Il était sérieux au point de répéter deux fois son avertissement.
« Ça ne me dérangerait pas de mourir, si c’est toi qui me tues… »
« Ce serait embêtant pour moi. Je déteste le gore. »
Je ne trouvais pas que c’était une si bonne qualité chez quelqu’un qui étudie le cerveau humain, mais je gardai ça pour moi.
« Ah ! Dans ce cas, si je reste ici à attendre bien sagement, allons voir un film ensemble plus tard ! »
« … Un film ? »
« Euh, oui… Tu sais, comme celui-là… »
Je feuilletai les pages de mon carnet, à la recherche de souvenirs concernant des films.
« En voilà un ! Euh, ça parle de deux cambrioleurs, Harry et Marv, qui s’introduisent chez les McAllister… »
« Tu parles de Maman, j’ai raté l’avion ? Tu l’as visiblement oublié, mais tu m’as harcelé pour qu’on aille le voir ensemble, et on l’a fait. »
« Ah bon ? Euh, dans ce cas… » Je continuai de feuilleter le carnet, mais ne trouvai mention d’aucun autre film. On dirait que celui-là m’intéressait particulièrement. C’était sa faute, aussi, de m’avoir laissée le regarder.
« E… Eh bien, c’est sûrement un chef-d’œuvre, donc ce serait toujours aussi intéressant même si tu le revoyais ! »
« Ce n’est pas un mauvais film, c’est sûr, mais pas du genre que j’aurais envie de revoir encore et encore… »
« Alors, quel genre de film est-ce que tu… »
« Je t’en prie, ne me pose pas de questions dignes du journal intime d’une collégienne. »
Je sentis son regard contrarié peser sur moi, mais je refusai d’abandonner. « Allez, faisons-le ! J’ai le pressentiment que ce sera tout aussi intéressant à revoir ! » Je lus encore un peu dans mon carnet. « Ah ! D’après ce qui est écrit, j’ai trouvé que le petit garçon qui jouait le personnage principal, Wacooly Culkin, était super mignon ! Il y a un garçon mignon dans ce film ! C’est pas excitant, ça ? »
« Et pourquoi, exactement, est-ce que ça devrait m’exciter, moi ? Et puis c’est "Macaulay Culkin". Wacoal, c’est une marque de lingerie. »
« Ahaha ! Il est écrit ici que je l’ai trouvé si mignon que je voulais l’adopter ! »
« Tu dis ça seulement parce que tu ne sais pas à quoi il ressemble aujourd’hui. Il a subi une sacrée transformation. »
« Une transformation, hein… »
Matsuda plissa ses yeux en amande plus que d’habitude et écarta sa frange de son front. « Sois gentille et va dormir. »
Il semblait fatigué de me voir essayer de retarder son départ.
« Attends ! Ne pars pas ! » Soudain prise de panique, je tentai de le retenir encore une fois. « Je ne veux pas que tu partes ! Je vais me sentir seule ! Ne me laisse pas ici toute seule ! On ne s’est pas vus depuis longtemps, pas vrai ? »
« … Longtemps ? » Matsuda s’arrêta net dans son élan.
« Pourquoi penses-tu qu’on ne s’est pas vus depuis longtemps ? »
« … Hein ? »
« Je te demande pourquoi tu penses qu’on ne s’est pas vus depuis longtemps. »
Matsuda me parlait en me tournant le dos. Sa voix était teintée de douleur, et me rendit anxieuse.
« Euh… Eh bien, parce que… parce que je sens mon cœur qui s’emballe… »
« Donc, si tu me voyais tous les jours, ton cœur ne battrait pas aussi vite ? »
« N… Non ! Ce n’est pas ça… »
« On s’est vus pas plus tard qu’hier, tu sais. »
« … Hein ? C’est vrai ? »
« Comme je le pensais, ta mémoire ne s’améliore pas… » Le dos de Matsuda se voûta, comme s’il était abattu. « J’imagine que tu mentais quand tu disais que je suis le seul dont tu puisses te souvenir. »
« A… Attends ! Je vais m’en souvenir dans une seconde ! »
En toute hâte, je feuilletai les pages de mon carnet. Je les passai toutes en revue, de la première à la dernière, mais je ne pus trouver aucune mention d’une rencontre entre Matsuda et moi la veille. Ce fut un échec total.
Quand je relevai les yeux de mon carnet, Matsuda était déjà parti.
… Tch ! Je m’étais fait avoir. Et il n’y avait plus rien que je puisse y faire.
Soupir… J’imagine qu’il n’y a vraiment rien d’autre à faire que dormir.
Non pas que ce soit une si mauvaise chose.
Au moins, quand je dors, je peux me perdre dans mes rêves. Je peux m’évader de ce monde solitaire où Matsuda n’existe pas. Et je peux même sûrement y rencontrer Matsuda !
Avec cette pensée bien ancrée au fond du cœur, je me tournai sur le côté, en prenant garde de ne pas déranger les fils tout autour de ma tête, et reniflai l’oreiller qui gardait encore des traces de l’odeur de Matsuda. Je m’y blottis comme un chiot, en fredonnant joyeusement. Puis je fermai les yeux.
À mesure que ma vue s’obscurcissait, mes autres sens s’aiguisaient. Bientôt, la seule chose qui subsistait dans mon monde était l’odeur de Matsuda…
Non, ce n’était pas la seule.
J’entendais aussi des voix, qui s’immisçaient dans le monde privé que je partageais avec Matsuda. Un assemblage de voix émues, troublantes, pleines de haine. L’angoisse m’envahit tout entière rien qu’à les écouter, alors je me bouchai les oreilles, paniquée.
… De toute façon, ça n’a rien à voir avec moi.
Et pourtant, je n’arrivais pas à dormir. C’était comme si mon corps avait oublié comment faire.
Je veux m’endormir.
Je veux dormir et aller dans un monde où il y a Matsuda.
Je veux le revoir.
… Matsuda, Matsuda, Matsuda, Matsuda, Matsuda, Matsuda, Matsuda, Matsuda…
Et alors, tout en rêvant que je rêvais de Matsuda, je sombrai lentement dans un sommeil bienheureux.