Une offrande au détective
C'était le soir du deuxième jour ; l'heure de la nuit approchait peu à peu.
Nous discutâmes brièvement de la répartition des chambres pour la nuit.
La règle retenue fut la suivante : plus on avait misé, plus on logeait près du détective. Chacun fut placé dans cet ordre, et les deux dernières chambres revinrent à Kyoko et à Suisei. Sans s'embarrasser d'un tirage au sort, ils choisirent simplement celle qui leur plaisait.
Répartition des chambres — Deuxième jour (accès aux étages supérieurs impossible)
Mais la disposition des chambres ne changerait sans doute pas grand-chose. Yuzen, le détective du soir, avait déjà déclaré qu'il ne se donnerait pas la peine de protéger qui que ce soit.
Si cela continuait, le criminel n'aurait aucun mal à tuer qui bon lui semblait.
Qui mourrait cette nuit ?
Qui le criminel avait-il pris pour cible ?
Sans mon Droit du détective, je ne pouvais rien faire. J'étais d'une impuissance totale. Moi qui étais devenue détective pour sauver des gens, voilà que même ce vœu-là m'était refusé.
Le criminel me vise peut-être. Ou peut-être Kyoko.
Cette seule pensée me glaçait le sang.
Qu'est-ce que je dois faire ?
Comme nous atteignions l'escalier menant au troisième étage, Kyoko m'arrêta et me chuchota :
« Vous êtes prête, Yui ? »
« Bien sûr. » Un peu plus tôt, Kyoko m'avait recommandé de fourrer dans mon sac autant de bouteilles d'eau que possible. J'ignorais ce qu'elle avait en tête, mais j'avais suivi ses consignes et rempli mon sac à dos de bouteilles.
« Une fois que tout le monde sera entré dans sa chambre, sortez dans le couloir. » Elle avait visiblement une idée derrière la tête. Même dans une situation aussi désespérée, elle n'abandonnait pas. C'était elle, mon rayon d'espoir.
Le couvre-feu n'était pas encore tombé, et Yuzen s'était déjà calfeutré dans sa chambre, porte close. Comme il détenait le Droit du détective, sa vie était garantie : il devait passer une bien belle soirée. Nous autres, en revanche, luttions pour notre survie. Chacun gagna sa chambre afin de ne pas manquer le couvre-feu.
Neuf heures cinquante.
Tout le monde était rentré. Je me glissai discrètement dans le couloir, et je vis Kyoko apparaître au coude du corridor. J'eus une envie folle de me précipiter vers elle pour la serrer dans mes bras, mais je gardai mon sang-froid.
« Qu'est-ce qu'on fait, maintenant, Kyoko ? » murmurai-je.
« Cette nuit, nous resterons enfermées dans nos chambres, sans pouvoir en sortir. Même si nous entendons quelqu'un crier, nous ne pourrons pas aller le sauver. » Ses yeux avaient une gravité que je ne lui connaissais pas. J'acquiesçai. « Alors faisons le maximum avec ce dont nous disposons. »
« Il faut protéger tout le monde, n'est-ce pas ? » demandai-je.
« …Je vous l'ai déjà dit, Yui : je ne fais pas ce métier pour protéger les gens, ni pour découvrir la vérité. »
« Je sais. » Je sais que, quoi que tu en dises, ton envie de protéger les autres et ta soif de vérité brillent toujours, bien nettes, au fond de ton cœur.
Je posai mon sac à dos, qui contenait six bouteilles d'eau de 500 millilitres. Kyoko en saisit une et dévissa le bouchon. Elle va se mettre à boire ? Au moment même où je le pensais, elle répandit l'eau sur le sol, devant la chambre 301.
« A-attends », chuchotai-je. « Qu'est-ce que tu fais ?! »
« Je ne vous l'avais pas dit ? Je tends un piège. » Kyoko s'enfonça dans le couloir en formant des flaques sur le tapis rouge.
Mais oui, bien sûr ! Si on traverse le couloir alors qu'il est trempé, on a forcément les chaussures mouillées. Et avec des chaussures mouillées, on laisse des empreintes dans les zones sèches.
« En répandant de l'eau ainsi, le criminel laissera immanquablement des traces de pas », confirma Kyoko. « Effacer les empreintes une à une à la serviette prendrait trop de temps, et rien ne garantit qu'elles seraient parfaitement sèches au matin. Si j'étais le criminel, je renoncerais à tuer cette nuit. »
« Tu es incroyable, Kyoko ! »
« Non, c'est une ruse très courante. En principe, on utilise de la farine ou de la fécule, mais il n'y en a pas dans cet hôtel, alors je me rabats sur l'eau. »
Et pourtant, jamais je n'aurais cru que de l'eau, une ressource qu'on trouve partout, puisse empêcher un crime. Pourvu que le criminel ne déjoue pas le stratagème.
« Voilà. Yui, rentrez dans votre chambre, à présent. Le temps presse. »
« Je vais t'aider. »
« Non, Yui. Votre chambre est au milieu du couloir : vous laisseriez des empreintes. »
« Ah, c'est vrai… »
« Laissez-moi faire le reste. »
« Pardon. C'est toujours toi qui abats le travail », dis-je en fronçant les sourcils.
« Ce n'est rien. » Kyoko secoua la tête. « Mais, en échange… vous viendrez me retrouver en premier, dès le matin ? »
« Bien sûr. »
Kyoko esquissa un sourire radieux, puis disparut au coude du couloir.
Surtout, reste en vie.
Je t'en prie…
La nuit commença.
Il faisait un froid mordant. J'avais beau être à l'intérieur, mon souffle se changeait en buée blanche. Roulée dans ma couverture, je m'étais recroquevillée devant le radiateur.
La peur de ne pas savoir à quel instant le criminel ouvrirait cette porte pour se jeter sur moi… En tant que détective, j'étais prête à mourir à tout moment. Mais mourir dans de telles circonstances, était-ce seulement mourir « en détective » ?
Je ruminais ces pensées en attendant en silence que la nuit s'achève.
Soudain, j'entendis une voix.
Une hallucination ?
Ces derniers temps, dès que la tension nerveuse devenait trop forte, j'entendais la voix de ma petite sœur monter du fond de ma mémoire. Un appel à l'aide.
Oui, ce n'était qu'une hallucination…
Non.
L'appel venait de la chambre voisine. À ma droite : celle de Meruko.
Elle pleurait en cognant à la porte. Elle attendait sans doute que le détective vienne lui ouvrir et la libère de sa chambre. Mais le détective de cette nuit ne bougerait pas : le Droit du détective était entre les mains d'un homme qui n'en avait ni les qualités, ni la conscience.
Les pleurs de Meruko durèrent un certain temps. Mais lorsque je repris mes esprits, sa voix s'était tue. Pourvu qu'elle se soit simplement épuisée à force de crier…
Et si le criminel l'avait tuée…
Le corps frémissant, je tendis l'oreille.
Des craquements montaient de la charpente. Enfant, ces bruits de bois qui travaille m'intriguaient au plus haut point. Un jour, j'étais montée au grenier avec ma sœur pour en trouver la cause ; nous étions persuadées que quelque chose se cachait là-haut, au-dessus du plafond.
Crac.
Crac.
J'entendis quelque chose. Une voix étouffée. Non… un gémissement ?
Puis vint un autre son…
Frou…
Frou…
On aurait dit qu'on traînait quelque chose sur le sol.
Frou…
Frou…
Mais qu'est-ce que c'était…
Quelqu'un traînait-il quelque chose dans le noir ? Rien que de l'imaginer, j'en avais la chair de poule.
Les ténèbres tapies dans les coins de la chambre m'effrayaient plus encore. Trop terrifiée pour seulement regarder derrière moi, je gardais les yeux rivés sur le radiateur, comme pour fuir la réalité. J'avais envie de hurler. Mais je réprimais cet élan et attendais le matin sans un bruit.
Combien de fois, par le passé, avais-je veillé jusqu'à l'aube — le plus souvent pour réviser mes examens. Ces nuits-là, le jour se levait en un clin d'œil. Mais cette nuit, le matin se faisait attendre.
Je me demandais ce que Kyoko devenait. Gardait-elle son calme habituel ? Le piège à l'eau allait-il fonctionner ? Dans tous les cas, le couloir surprendrait le criminel — et il comprendrait qu'on lui avait tendu un filet. Si seulement… si seulement il avait renoncé à tuer.
Enfin, une faible lueur perça à la fenêtre. Je n'avais pas fermé l'œil de la nuit. Le matin devait approcher. Je vérifiai mon téléphone.
Six heures cinquante-cinq.
Les cinq minutes les plus longues de ma vie. Je ne pensais qu'à Kyoko. Si je sortais d'ici vivante, j'irais la rejoindre sur-le-champ.
Je me levai et tirai sur la poignée. Pas encore déverrouillée.
Puis, enfin… le déclic de la serrure.
J'ouvris la porte au moment même où je l'entendis. Comme prévu, le couloir était toujours trempé. À première vue, aucune trace de pas. Surveillant attentivement où je posais les pieds, je m'enfonçai dans le couloir, vers la chambre de Kyoko : la 308.
Jusqu'ici, pas la moindre empreinte. Autrement dit, personne n'avait emprunté le couloir. Le criminel avait-il vraiment renoncé à son crime ? Peut-être avions-nous gagné.
Je frappai à la porte. Elle s'ouvrit sur Kyoko, les yeux rouges et gonflés, une couverture rabattue sur la tête à la manière d'un fantôme.
Sans pouvoir me retenir, je la serrai contre moi ; la couverture glissa à ses pieds. Mes larmes jaillirent d'elles-mêmes, mouillant mon visage et ses cheveux.
« Tu vas bien ! Je suis tellement soulagée ! » sanglotai-je.
« Vous exagérez, Yui », dit-elle avec une moue contrariée.
« Je ne rêve pas ? Je suis bien vivante ? »
« Ce n'est pas le moment de raconter des sornettes. Yui, vous êtes arrivée ici avant tout le monde ? »
« Oui, j'étais la première. »
« Des empreintes ? »
« Aucune. »
« Aucune ? »
« J'ai vérifié avec le plus grand soin. Si tu veux, viens voir avec moi. »
« D'accord. »
Nous sortîmes de la chambre et marchâmes vers l'entrée de l'étage. Du côté de la chambre de Kyoko non plus, il n'y avait pas la moindre empreinte. Tandis que nous longions le couloir, Sae et Mikado sortirent à leur tour de leurs chambres.
« Quelle matinée vivifiante. » Sae s'étira, son magot toujours serré dans les bras. « Hier, je ne me suis pas tailladé les poignets, ni avant-hier ! Quelle vie trépidante… Même le couloir a l'air d'une fraîcheur ! »
Après une nuit qui avait tout d'une expérience de mort imminente, accueillir un matin si plein de vie… Sae paraissait, à cet instant, savourer le simple fait d'être en vie, et je partageais peu ou prou son sentiment. Ironie du sort : c'était ce Duel Noir qui nous redonnait le goût de vivre.
« Bonjour. J'espère que vous allez tous bien. » Quel salut posé. Mikado Shinsen… un homme bien mystérieux. Peut-être abritait-il en lui des ténèbres insondables ; peut-être n'était-il qu'un homme ordinaire, simplement porté au secret. L'homme qu'on surnommait le dieu de la mort. Que voyait-il donc, en ce lieu ?
Nous longeâmes le couloir tous ensemble jusqu'à la chambre de Meruko. Nous frappâmes.
« Madame Mifune, vous allez bien ? » appelai-je.
Pas de réponse.
La nuit était finie : plus besoin de rester enfermée. Elle pouvait sortir quand elle voulait, et pourtant elle ne se montrait toujours pas, et ne répondait pas non plus… Cela signifiait-il que… ?!
« J'entre. » J'ouvris la porte à la volée.
Meruko gisait, affaissée sur le sol près de l'entrée.
« Madame Mifune ! Vous m'entendez ?! » Je l'attrapai par les épaules et la secouai désespérément.
Son corps… était tiède.
« Ouaaa ! » Elle poussa soudain un cri et se redressa d'un bond.
« On dirait que vous allez bien », observa Mikado, qui jetait un œil dans la chambre depuis le couloir.
« Je m'étais endormie sans m'en rendre compte ! » s'exclama-t-elle.
« Dieu merci… » Je laissai échapper un soupir de soulagement. « Vous avez sans doute crié et pleuré si longtemps que l'épuisement vous a gagnée. Je me suis fait un sang d'encre. »
« Tout le monde va bien ? Tant mieux ! » Meruko leva vers nous un visage rayonnant et sortit de la chambre. « Tiens, pourquoi le couloir est tout mouillé ? Il y a eu une fuite ? »
C'est alors que parut Suisei, en retard. Son costume était impeccable, comme toujours. Cet homme adorait soigner son apparence.
« Je suppose que ce couloir, c'est votre œuvre, mesdemoiselles. » Suisei nous regarda, Kyoko et moi. Comme à son habitude, il avait tout de suite compris. Nous remîmes les explications à plus tard et poursuivîmes notre chemin.
Chambre 302. C'est là que je remarquai quelque chose d'anormal.
« Regardez. Il y a des empreintes. » Kyoko désigna le couloir.
En effet, des traces de pas allaient et venaient entre les chambres 302 et 301, et semblaient n'appartenir qu'à une seule personne. J'avais dû être trop pressée de rejoindre Kyoko : je les avais manquées en passant…
« Allons voir. » Kyoko ouvrit la chambre 302 : celle de Seiunsai.
Ce que nous découvrîmes…
Assis contre le flanc droit du lit, la tête reposant sur le matelas… Seiunsai était mort. La disposition de son cadavre était quasi identique à celle d'Akio. À une différence près : une étrange poupée était posée sur le lit.
Je reconnus cette poupée sinistre. C'était la poupée française de vieille femme, celle qui s'était présentée comme la mère de Norman. Quand et comment diable avait-elle pu arriver ici ? Une sorte de pancarte pendait à son cou, un « X » peint en rose fluo. En dessous, on lisait : « Deuxième cible — Vengeance accomplie ! »
« Il… i-il est mort ? » demanda Meruko, la voix étranglée par les sanglots.
Suisei et Kyoko entrèrent dans la chambre et s'approchèrent du cadavre de Seiunsai. Ils agissaient vite, comme à leur habitude ; après avoir enfilé ses gants noirs, Kyoko ausculta le corps en quête d'un signe de vie. Les deux détectives relevèrent les détails de la scène de crime avec leur efficacité coutumière.
« Sa mort remonte à quelques heures », annonça Kyoko. « Cause du décès : strangulation à mains nues. »
« Comme Akio… » chuchotai-je.
« Il était déjà mort quand je suis entré dans sa chambre, la nuit dernière », dit une voix derrière nous.
Je me retournai : Yuzen se tenait dans l'embrasure, les bras croisés. Meruko le fusilla du regard, et je ne pouvais l'en blâmer. Il l'avait entendue appeler à l'aide cette nuit, et n'avait rien fait, alors qu'il en avait le pouvoir.
« Cette nuit, j'ai entendu des bruits bizarres à côté », affirma Yuzen. « Ça m'a un peu inquiété, et puis j'avais envie d'essayer mon passe-partout, alors je suis allé voir. Il était dans les… 3 heures du matin, environ. Quand j'ai ouvert la porte, le vieux était mort par terre. La poupée était déjà là, et rien n'a changé depuis. Après ça, je suis retourné dormir dans ma chambre. »
« Des bruits bizarres… comme quelque chose qu'on traîne ? » demandai-je.
« Ouais, peut-être bien… Non, ce qui m'a surtout inquiété, c'était une espèce de gémissement. »
Un gémissement ! Je me rappelais l'avoir entendu, moi aussi. La chambre de Seiunsai était coincée entre la mienne et celle de Yuzen. Cela voulait dire que nous avions perçu les mêmes sons cette nuit. Étaient-ce les râles de Seiunsai pendant qu'on l'étranglait… ? Rien que d'y penser, j'étais glacée d'effroi.
Et ces bruits de traînée ? Était-ce le corps qu'on déplaçait ? Le cadavre de Seiunsai était disposé exactement comme celui d'Akio, ce qui rendait extrêmement probable que le criminel les ait délibérément mis en scène ainsi. Mais pourquoi le criminel éprouvait-il le besoin de faire une chose pareille… ? Un véritable mystère.
« Yuzen », intervint soudain Kyoko. « Quand vous êtes venu dans cette chambre, avez-vous remarqué des empreintes sur votre passage ? »
« Des empreintes… ? Non, je n'ai rien vu », répondit Yuzen.
Les seules traces de pas étaient celles qui faisaient l'aller-retour entre la chambre de Yuzen et celle de Seiunsai. À s'en tenir au témoignage de Yuzen, ces empreintes étaient les siennes. Il n'y en avait pas d'autres : cela prouvait que personne d'autre n'avait quitté sa chambre cette nuit.
« Yuzen, êtes-vous le meurtrier ? » lança Sae. Ce n'était qu'une question de temps avant que quelqu'un ne pose la question.
« Q-quoi ? Pourquoi moi ?! » bredouilla-t-il.
« Parce que vous êtes le seul à avoir pu entrer dans la chambre 302 — et vous y êtes entré. »
« Attends. C'est vrai que j'ai un passe-partout. Mais le meurtrier en a un aussi, non ? C'est lui qui a tué le vieux. »
« Et d'où sortait-il, ce meurtrier ? » insista Sae.
« Comment veux-tu que je le sache ?! »
« Cette nuit, Kyoko et moi avons trempé le couloir », m'interposai-je dans leur dispute. « Quiconque l'aurait traversé aurait forcément laissé des empreintes. Or les seules que nous ayons trouvées sont celles de Yuzen, à l'aller comme au retour de la chambre de Seiunsai. Rien d'autre. »
« Donc c'est moi qui l'aurais tué ? Ne dites pas n'importe quoi ! » s'emporta Yuzen. « Le vieux était déjà mort quand je l'ai trouvé ! C'est la vérité ! »
« Vraiment ? » Sae n'était guère convaincue. « C'est vous, le criminel, pas vrai ? Vous n'avez simplement pas remarqué que le couloir était trempé, alors vous avez laissé des empreintes sans le savoir. Ah, à moins que vous ne cherchiez justement à brouiller les pistes ? Hihihi. »
« N-non ! Ce n'est pas moi ! » hurla Yuzen.
Tous les regards convergèrent vers lui ; l'air était si tendu qu'on en suffoquait presque.
« Bande d'imbéciles bornés ! » Yuzen finit par crier à pleins poumons. « Crevez ! Crevez, crevez, crevez ! J'espère que le criminel vous tuera tous jusqu'au dernier ! Et aujourd'hui encore, je remporterai le Droit du détective à la vente. J'en suis capable ! Je connais le moyen de gagner à tous les coups ! »
Sa crise passée, Yuzen regagna la chambre 301 d'un pas rageur et claqua la porte. Il ne reparut pas.
« Y-Monsieur Minase ! » l'appelai-je à travers la porte.
« Qui voudrait rester avec des types comme vous ?! » répliqua-t-il. « Je reste ici, tout seul ! Que personne n'approche ! »
Il s'était isolé de lui-même.
« À l'instant, j'ai comme entrevu sa mort », chuchota Mikado.
Je ne voulais plus que personne meure. Si les choses continuaient ainsi, le criminel finirait à coup sûr par remporter le Duel Noir.
Laissant Yuzen à lui-même, nous gagnâmes le hall. Abattus, nous nous laissâmes tomber sur les canapés. Les vides se faisaient plus nombreux, désormais — une vacance qui m'effrayait autant qu'elle m'attristait.
« Suisei », chuchotai-je, « savez-vous déjà qui est le criminel ? »
« Pour qui me prenez-vous, Yui ? » répondit-il. « Plus de soixante-cinq mille cinq cents détectives sont enregistrés à la Bibliothèque des détectives, et de tous, le plus rapide à résoudre une affaire, c'est moi, Suisei Nanamura. »
« Je le sais parfaitement… »
« Alors vous devriez aussi savoir que je connais l'identité du criminel depuis le tout début. »
« H… hein… ? » Les mots me manquèrent. « Mais alors, pourquoi ne le démasquez-vous pas ?! Mettons fin à tout ça ! »
Suisei haussa les épaules. « Hélas, je ne le peux pas. J'ai mes raisons — qui tiennent essentiellement aux règles du Duel Noir. »
« Vous avez vos raisons, donc… »
« Peu importe. Il est temps, je crois, de passer à l'étape suivante. »
Suisei se leva du canapé. Il retrouva cette posture familière, celle d'un acteur sur les planches. « Eh bien, mesdames et messieurs », commença-t-il, « je vous ai déjà annoncé que j'étais détective. Et je vous ai dit aussi que cette affaire avait fait l'objet d'un avertissement préalable. »
« P-pourquoi nous dire ça ? » Meruko leva vers Suisei de grands yeux ronds. « On en est enfin au dénouement ? »
« Accordez-moi un instant, écoutez-moi, ô Meruko, la plus ravissante demoiselle du monde. » Suisei leva la main pour la faire taire. « Pour continuer : la série de meurtres survenus ici est en réalité liée à une certaine organisation. »
Suisei se résolut enfin à exposer le Comité de rédemption des victimes de la criminalité et les jeux de mise à mort qu'il organise — les Duel Noir. Il révéla à tous que nous en vivions un en ce moment même. Meruko, Mikado et Sae l'écoutaient avec attention, partagés entre la surprise et la défiance.
« Les victimes des Duel Noir sont exclusivement des personnes ayant commis, par le passé, un crime resté impuni. Cela dit, j'ai une question à vous poser. Avez-vous, autrefois, trempé dans un délit, petit ou grand ? Soyez rassurés : je jure que rien de ce que vous avouerez ici ne parviendra à d'autres oreilles que les miennes. Et nulle créature au monde n'est plus discrète qu'un détective. »
« Un instant, je vous prie », intervint Mikado en lissant ses cheveux en arrière. « Monsieur le détective, si ce que vous dites est vrai, cela signifie-t-il que Taehime, Akio et Seiunsai, tous trois assassinés, étaient des criminels ? »
« C'est fort possible. Toutefois, selon les circonstances, le criminel peut aussi éliminer des personnes étrangères à l'affaire. Dans le cas présent, par exemple : Taehime Uozumi n'était pas une criminelle ; on peut estimer qu'elle a été tuée pour les besoins du criminel. »
En réalité, Taehime était détective. Bien sûr, il existe des criminels parmi les détectives, mais ce n'était sûrement pas son cas. Le criminel n'avait laissé près d'elle aucun message « Vengeance accomplie » : on pouvait donc penser qu'elle n'était pas une cible.
« Excusez-moi… » Meruko baissa la tête et leva la main droite.
« C'est donc vous. Confessez votre crime », ordonna Suisei.
« Quand j'étais petite… » commença Meruko, la voix mal assurée, « il me manquait un seul "ange d'argent" pour compléter ma collection de Chocoball… alors j'en ai dessiné un moi-même, tout pareil, et je l'ai envoyé. Et j'ai reçu le coffret à jouets… »
« De quoi parlez-vous ? Je cherche de vrais délits », dit Suisei. « Des crimes qui ont fait souffrir le criminel, pas des broutilles. Si l'un de vous est la prochaine cible… quelque chose devrait peser sur sa conscience. »
« Je n'ai rien sur la conscience », trancha Mikado, tout simplement. Son regard ne trahissait pas le moindre mensonge. Il avait même des airs de saint. Impossible de dire s'il jouait la comédie ou non.
« Et vous, Meruko ? » demanda Suisei.
« Hum… Si l'histoire de l'ange d'argent ne compte pas… alors je suppose qu'à force de tordre des cuillères, les fabricants de cuillères doivent me détester… » Meruko n'en savait pas davantage. Si tout son personnage de Citrouille adorable n'était qu'un numéro depuis le début, je ne pouvais que l'applaudir.
« Et vous, Sae ? »
« Je suis vraiment… obligée ? » Sae leva vers Suisei de grands yeux humides de chien battu, mais il resta silencieux, dans l'attente. « Bon, je vais tout vous dire. À vrai dire, je… je me suis mariée trois fois en tout, et pourtant mon livret de famille est toujours vierge. Vous comprenez ce que cela signifie ? »
« Une escroquerie au mariage », dit Suisei.
« Oh là, je ne sais pas si l'on peut parler d'escroquerie », répondit Sae en portant la main à sa bouche. « J'aimais vraiment mes maris, parce qu'ils me couvraient d'argent. Quand ils n'en avaient plus, je divorçais, voilà tout. N'est-ce pas ainsi que va le monde ? »
« Et le mari défunt dont vous avez parlé en vous présentant ? » demanda Suisei.
« Il est mort avant que nous ayons inscrit notre nom au registre. »
« Comment est-il mort ? »
« Il a avalé un tas de cachets et s'est endormi pour ne plus se réveiller, en disant qu'il n'avait plus de quoi payer. Mais est-ce un crime, ça ? Je n'ai rien fait de mal. »
…Un frisson me parcourut l'échine. Sae était peut-être la prochaine cible du criminel.
« Hmm, je vois. Merci de votre confession. » Suisei se rassit sur le canapé et croisa les bras. « D'après les informations dont nous disposons, Sae est très probablement la prochaine cible du criminel. »
« Hein ? Pourquoi moi ? » Sae pencha la tête de côté. Était-elle sérieuse ?
« Et Yuzen ? » demanda Mikado.
« Lui, c'est un parasite, à coup sûr. » Meruko ne cachait pas sa haine. « Moi aussi je suis une parasite, mais lui, c'est le mauvais genre de parasite. Les mauvais parasites sont condamnés à se faire détester de tout le monde. »
« C'est lui le criminel, j'en suis certaine », affirma Sae en croisant les jambes. Était-ce vraiment le cas… ?
« Et que faisons-nous pour la vente d'aujourd'hui ? » demanda Mikado. « Nous ne pouvons pas laisser Yuzen rafler le Droit du détective, mais il avait l'air bien sûr de lui. »
« A-t-il vraiment un moyen de gagner les ventes à la chaîne ? » s'interrogea Meruko, perplexe.
« Apparemment, il sait quelque chose que nous ignorons… » Mikado haussa les épaules.
« Je me demande combien il lui reste, à ce grand gamin », dit Sae.
Je consultai mon carnet, où je notais les sommes misées par chacun aux ventes. À en croire mes relevés…
« Il a remporté la dernière vente à cinquante millions », dit Kyoko. « Il n'avait rien misé à la première : il lui en reste donc cinquante millions. »
« Mais nous avons tous plus que ça, non ? » demandai-je. Moi-même, j'en avais encore quatre-vingts millions. C'était bien là toute la difficulté de ces ventes. Miser gros vous garantissait le Droit du détective au moins une fois — mais comme vous aviez tant dépensé, vous aviez bien moins de chances de l'emporter à nouveau.
Yuzen disposait du plus maigre pécule de tous les participants, et pourtant il avait juré de gagner. Que diable se tramait-il ?
« Puis-je me charger de la vente d'aujourd'hui ? » proposa Kyoko.
« Tu as un plan ? » demandai-je. Elle hocha la tête.
« Je ne peux pas dicter à chacun le montant de sa mise, bien sûr, mais je vous conseille à tous d'éviter de dépenser inutilement. La prochaine vente se jouera entre moi et Yuzen. N'allez pas vous en mêler », annonça Kyoko.
On aurait dit qu'une nouvelle tempête se préparait…
Après avoir mangé tous ensemble au hall, quelques-uns allèrent prendre une douche dans leur chambre, tandis que les autres somnolaient sur les canapés. Kyoko et moi décidâmes de passer la journée dans la chambre 303. Nous nous douchâmes à tour de rôle, puis je séchai et tressai ses cheveux comme la veille. La journée s'écoulait, si paisible que j'en oubliais presque que le cadavre de Seiunsai reposait dans la chambre d'à côté. Quand nous étions ainsi, toutes les deux, on avait peine à imaginer la situation qui était la nôtre.
« Yui, vous aussi vous avez entendu des bruits étranges venant de la chambre voisine, la nuit dernière ? » demanda Kyoko.
« Oui, une espèce de gémissement. J'ai cru à une hallucination… » Seiunsai était mort par strangulation à mains nues : le criminel devait donc se trouver dans la chambre au moment du meurtre. « Et puis j'ai entendu comme quelque chose qu'on traînait. Sans doute le criminel déplaçant le corps. Mais pourquoi mettre le corps en scène de cette façon ? »
Le cadavre était calé contre le lit, la tête posée sur le matelas. Je ne voyais aucun sens à cette posture.
« Retournons examiner la scène de crime, il y a plusieurs choses que je veux vérifier », me dit Kyoko.
Quand j'eus fini de nouer ses rubans, elle gagna la chambre voisine, et je la suivis.
Le cadavre de Seiunsai était dans le même état. Mes sens s'étaient peut-être engourdis : la vue du corps ne m'inspirait plus ni malaise ni horreur — mais je rechignais toujours à m'en approcher.
Kyoko cueillit la poupée sur le lit et marcha vers la fenêtre. Elle la lança vers les barreaux ; sans surprise, la poupée les heurta et retomba au sol. Son corps était tout bonnement trop large pour passer entre les barreaux de fer. Kyoko la ramassa puis, soudain, entreprit de la déshabiller.
« Qu'est-ce que tu fais, Kyoko ? » demandai-je.
« Vous croyez que je joue à la poupée ? » Une fois qu'elle l'eut entièrement dévêtue, elle parut satisfaite et la reposa sur le lit. Ayant perdu tout intérêt pour elle, elle se mit à arpenter la chambre d'un mur à l'autre, en comptant ses pas.
« Dis, Kyoko, tu penses que c'est Yuzen, le criminel ? » demandai-je.
« Difficile à dire. »
« Mais dans le couloir, les seules empreintes étaient les siennes. Qui d'autre cela pourrait-il être ? »
« À ce sujet, il ne sert à rien de raisonner au-delà des faits », dit Kyoko. « Il est vrai que Yuzen est le seul à avoir mis le pied dans le couloir… »
« Alors c'est bien lui… »
« …mais il reste des mystères à résoudre. » Kyoko désigna le cadavre. « Les marques de mains laissées sur le cou de Seiunsai sont à l'envers. Si Yuzen était le criminel et qu'il était entré par la porte, comment expliquer ces empreintes inversées ? »
« C'est simple. Seiunsai dormait — sur le sol ou sur le lit, je ne sais pas. Yuzen s'est approché et l'a étranglé par le dessus. »
« Alors comment expliquer la mise en scène délibérée du corps ? »
« Euh… »
« Regardez. Outre les empreintes de mains, il y a aussi des marques qui semblent laissées par une corde », dit Kyoko.
« Même quand tu me dis de regarder, je n'y arrive pas… » Je gardais mes distances et observais de loin. Comment pouvais-je distinguer de telles marques ?
« Pourquoi fallait-il étrangler la victime avec un tel acharnement ? » demanda Kyoko.
« Pour s'assurer qu'il était bien mort, peut-être ? » Je haussai les épaules. « J'ai aussi entendu dire que plus un criminel est anxieux, plus il blesse sa victime. »
« Un effort superflu. À quoi bon… ? » murmura Kyoko pour elle-même.
Elle sortit seule de la chambre et longea le couloir ; je me hâtai de la rattraper. J'avais l'impression de courir après un bambin agité.
Elle fit l'aller-retour dans le couloir, comptant de nouveau ses pas.
« Qu'est-ce que tu fais, Kyoko ? »
« Je mesure la taille des chambres », répondit-elle.
« Tu n'as qu'à te servir de ce mètre. » Je tirai un mètre ruban de mon sac.
Kyoko se tourna vers moi avec une moue agacée. « Vous auriez pu me dire plus tôt que vous en aviez un. »
« Tu n'as jamais dit que tu en avais besoin. »
« Il n'était pourtant pas difficile de comprendre ce que je faisais », dit-elle.
« On ne te comprend pas toujours si facilement… » murmurai-je.
« …Laissez tomber, je n'en veux pas. » Kyoko ignora le mètre que je lui tendais et continua de mesurer au pas.
« Kyoko ! » l'appelai-je en la saisissant par son fin poignet. « Écoute. Tu as toujours une longueur d'avance sur moi, alors j'ai parfois du mal à suivre le fil de tes pensées. Mais si jamais tu as besoin d'aide, je serai là, même si je ne peux pas grand-chose. » Je glissai le mètre dans sa main.
Elle détourna la tête. « …Pardon », chuchota-t-elle.
« Ce n'est rien. Moi aussi je suis désolée, j'ai été un peu trop directe. »
Kyoko regagna la chambre 302, les épaules basses. Plus j'apprenais à la connaître, plus elle se faisait expressive. Je l'avais d'abord crue extrêmement logique et froide, mais elle était en réalité fort sensible, avec ses hauts et ses bas comme tout le monde. Je la suivis dans la chambre.
« Qu'est-ce que tu examines, au juste, maintenant ? » demandai-je.
« L'épaisseur des murs », dit Kyoko en posant la paume contre la cloison. « Je me demandais s'il pouvait exister, entre eux, un espace assez grand pour un être humain, mais cela paraît impossible. »
Quelqu'un à l'intérieur des murs… Cela me rappelait les anciens meurtres survenus en ces lieux, mais vu l'épaisseur des cloisons, l'idée était saugrenue.
Kyoko éliminait les possibilités une à une. Par élimination, ce qui resterait à la fin serait forcément la vérité.
Nous fouillâmes les bagages de Seiunsai : dans la grande sacoche de cuir, rien d'autre qu'un change et quelques affaires de voyage. Rien de particulier. D'une banalité déconcertante. Je m'étais imaginé qu'un homme se disant magicien aurait eu une foule d'accessoires de tours, mais il n'y avait rien de tel.
« Cet homme était-il vraiment magicien… ? » demandai-je.
« Il ne nous a pas montré le moindre tour », répondit Kyoko en secouant lentement la tête. « Si ce que Taehime t'a confié est vrai, alors son personnage de magicien n'était sans doute qu'une vaste comédie. »
« Il se servait de son identité de magicien comme d'une façade. Ce n'était qu'un escroc qui revendait des contrefaçons. » Sans la mise en garde de Taehime, jamais je n'aurais douté que Seiunsai fût magicien.
Kyoko reprit le mètre et mesura divers endroits de la chambre. Elle ne notait pas le moindre de ses calculs. Mémorisait-elle donc tout ? Moi, j'en étais bien incapable. Elle alla même jusqu'à mesurer le cadavre.
« Environ 175 centimètres… Moins de soixante kilos, sans doute, avec une carrure proche de celle d'Akio. Du sol au bas de la fenêtre, à peu près deux mètres… Inaccessible, même sur la pointe des pieds… En levant les bras, le bout des doigts y arriverait peut-être… ah, non, impossible… » Kyoko marmonnait pour elle-même. Elle rangea le mètre dans la poche de son uniforme, son enquête apparemment terminée.
« Yui, j'aimerais encore tester une dernière chose. Vous pouvez m'aider ? »
« Que veux-tu tester ? »
« Yui, donnez-moi l'objet le plus inutile de votre sac. »
« Tu dis vraiment des choses insensées, parfois, tu sais ? » Je fouillai dans mon sac. « Je n'ai aucun usage de ces bouteilles vides d'hier. »
« Ça fera l'affaire. » Kyoko prit une bouteille et marcha vers la fenêtre. Elle la contempla un instant en silence, puis se retourna vers moi, comme si elle avait changé d'avis. « Yui, je peux vous demander encore une faveur ? »
« Oui ? »
« Portez-moi sur vos épaules. »
« …Tu veux regarder par la fenêtre ? » demandai-je.
Kyoko acquiesça.
Je m'accroupis près d'elle ; elle releva sa jupe et s'assit sur mes épaules, ses jambes fraîches reposant contre ma tête. Elle ne pesait presque rien, comme une peluche toute douce. Je me redressai contre le mur, et le regard de Kyoko atteignait tout juste la fenêtre.
« J'y vois clairement », confirma-t-elle.
« Satisfaite, mademoiselle la détective ? »
« Restez ainsi, approchez-vous encore un peu. » Kyoko tendit le bras vers la fenêtre. « Tendez bien l'oreille, Yui. »
Sa main se glissa entre les barreaux de fer. « Je lâche la bouteille. » Quelques secondes plus tard, un bruit sourd monta d'en bas : la bouteille avait touché le sol. « Merci, vous pouvez me reposer. »
Je la fis descendre de mes épaules, comme elle le demandait. « C'était quoi, cette expérience ? »
« Je me disais qu'il y avait peut-être un échafaudage juste à l'extérieur de la fenêtre — du genre de ceux qu'on monte sur les chantiers », dit-elle.
« Un échafaudage ? » En effet, en se penchant à la fenêtre, on ne pourrait jamais voir un échafaudage dressé juste en dessous. Un angle mort des plus inattendus.
« Oui, mais la bouteille est tombée droit jusqu'au sol. S'il y avait eu un échafaudage, elle aurait heurté quelque chose », m'expliqua Kyoko.
…Ainsi, tout ce que nous avions confirmé, c'est qu'il n'y avait pas d'échafaudage dehors. Mais quand bien même il y en aurait eu un, je ne voyais pas en quoi cela importait. Que se passait-il dans la tête de Kyoko ? Je n'arrivais pas du tout à suivre le fil de ses pensées.
63:58:45
Dix-huit heures…
L'heure de la troisième vente était venue. Cette fois, le portrait affichait une vieille automobile. « Bonsoir à tous ! Il est passé six heures, c'est l'heure de commencer la vente. Au fait, moi, je suis une voiture qui a jadis coulé au fond d'un marécage, et c'est moi qui remplace Norman pour animer la vente d'aujourd'hui. Je n'ai rien d'extraordinaire, alors ne vous occupez pas de moi. »
« Finissons-en. » Yuzen entra dans la salle à manger, un sac sensiblement plus petit en bandoulière.
Yuzen affrontait désormais tous les autres réunis. Mais avec son arrogance, il l'avait bien cherché ; on pouvait même dire qu'il ne l'avait pas volé. S'il s'était contenté de remplir son devoir de détective et de nous protéger, nous n'en serions pas là à le défier. Mais s'il devait recommencer son manège de la nuit passée, alors nous serions contraints d'agir et de reconquérir notre Droit du détective.
Et pourtant, Yuzen affichait toujours la même assurance. Pourquoi ce calme ? Il avait beau se démener, il ne pouvait miser plus de cinquante millions, et chacun de nous en possédait davantage. Bien sûr, en pensant à la suite, nous ne pouvions risquer plus de la moitié de cette somme. Mais même ainsi, Yuzen restait nettement désavantagé. Comment comptait-il l'emporter ? Et comment, nous, pouvions-nous gagner ?
Kyoko m'avait dit de tout lui laisser, alors je choisis de croire en Kyoko.
Les enchères commencèrent.
« Désolé, mais le Droit du détective me revient », proclama Yuzen. Il se dirigea vers la cabine d'enchère, et nous ne pûmes que le regarder faire, bouche bée.
« Yuzen. » Kyoko l'arrêta. Il retira sa main de la porte de la cabine et se tourna vers elle. « Hélas pour vous, c'est moi qui gagnerai cette fois. »
« …Ha. » Il eut un ricanement. « Une collégienne ? Pourquoi sécher les cours pour venir ici ? Tu ne devrais pas plutôt faire tes devoirs au lieu d'embêter les adultes ? »
Après cette volée d'insultes, Yuzen entra d'un pas conquérant dans la cabine. N'empêche que les collégiens sont en vacances d'hiver, en ce moment.
« Je ne suis pas sûre que ça marche, Kyoko… » lui dis-je.
« Si mon intuition est juste, tout ira bien. » J'ignorais d'où lui venait cette intuition, mais à voir son petit sourire, elle ne doutait pas d'elle.
Environ cinq minutes plus tard, Yuzen ressortit. Son sac était quasiment vide. Avait-il misé tout ce qu'il pouvait ?
« Je passerai en dernier », dit Kyoko.
Meruko, Sae et Mikado entrèrent tour à tour dans la cabine. Pour l'instant du moins, on pouvait dire que nous étions tous dans le même camp. Une lutte commune et temporaire. Non que nous nous prêtions de l'argent : personne n'aurait fait confiance à Kyoko si elle avait demandé qu'on lui en cède.
« Bon… j'y vais. » J'entrai dans la cabine. Il fallait en finir avec ce Duel Noir et cesser au plus vite ces stupides jeux de vente.
J'actionnai la machine de mauvaise grâce et retournai auprès de Kyoko. Puis la tant attendue Kyoko entra dans la cabine.
« Hé, la collégienne ! » lança Yuzen à son dos. « Je ne te sauverai jamais, même si le meurtrier essaie de te tuer ! Tu te feras tuer cent fois plutôt qu'une ! »
Je ne comprenais pas ce qui lui prenait.
Kyoko ne tarda pas à ressortir. La sirène annonçant la fin de la vente retentit dans la salle, et chacun se précipita devant l'écran encadré.
Nos regards balayèrent les lignes, de bas en haut…
Mikado Shinsen, 0. Meruko Mifune, 0. Sae Yozuru, 0.
Personne n'avait misé. Tout le monde faisait front commun.
Puis…
Kyoko Kirigiri, 5 100.
Yuzen avait cinquante millions à dépenser. Kyoko, prévoyant que son adversaire miserait tout son pécule, avait surenchéri d'un million. Un million de plus que le plafond de son adversaire : elle était donc certaine de gagner, quoi qu'il arrive.
Mais…
« Bien fait pour toi ! J'ai gagné ! » Yuzen éclata de rire.
…Il avait gagné ?
Son nom se trouvait un cran au-dessus de celui de Kyoko, sur le classement.
Yuzen Minase, 5 200.
Quoi ?! Qu'est-ce qui se passe ? Depuis quand Yuzen a-t-il plus de cinquante millions ?
« Ce n'est pas pour rien que je suis resté terré chez moi pendant dix ans, fillette ! Je perce à jour des morveux comme toi d'un seul regard, hahaha— ! »
Yui Samidare, 5 300.
« …Hein ? »
« Kyoko, j'ai gagné ! »
« Comme prévu », dit Kyoko en écartant une mèche de son visage.
Résultats de la vente du jour (unité : × 10 000 ¥)
| Participant | Mise |
|---|---|
| Yui Samidare | 5 300 |
| Yuzen Minase | 5 200 |
| Kyoko Kirigiri | 5 100 |
| Mikado Shinsen | 0 |
| Meruko Mifune | 0 |
| Sae Yozuru | 0 |
Le détective de cette nuit, c'était moi.
« Qu… Q-q-qu'est-ce que c'est que ça ?! » Yuzen agrippa le cadre du portrait et le secoua avec rage. « Qu'est-ce qui se passe ?! Pourquoi ? Pourquoi ?! »
« Je savais qu'en vous provoquant, vous n'auriez plus d'yeux que pour moi », dit Kyoko. « Vous avez surenchéri de deux millions pour contrer mon million de plus, sans considérer les autres participants — exactement comme je l'avais prévu. »
« B-bon sang… »
« Ne vous découragez pas, Yuzen. Quel que soit l'homme que vous êtes, Yui vous protégera tout de même. N'est-ce pas, Yui ? » Kyoko se tourna vers moi avec un sourire innocent.
Évidemment. Maintenant que je détenais le Droit du détective, personne ne mourrait sous ma garde. Mais à vrai dire, je ne comprenais toujours pas comment j'avais remporté ce Droit du détective. Je m'étais contentée de suivre les instructions de Kyoko et de miser ce qu'elle m'avait dit.
Surtout, Yuzen avait misé plus d'argent qu'il n'en avait. Comment était-ce possible ?
« Voilà qui confirme mon raisonnement », murmura Kyoko, d'une voix que nul ne pouvait entendre.
Elle avait dû percer au moins une partie de la vérité de cette affaire.
À l'approche de la nuit, je rassemblai tout le monde au hall pour discuter de la suite.
« D'abord, j'aimerais revoir la répartition des chambres », dis-je. « Nous ne mettrons plus le détective dans la chambre la plus proche de l'entrée. Je serai tout au fond, dans la dernière chambre. Dès dix heures, je commencerai à ouvrir les portes une à une. »
Il existait un angle mort au coude du couloir. Si le détective restait en 301, il lui faudrait trop de temps pour atteindre la 308. En partant de la 308, le criminel aurait bien moins de temps pour se cacher dans mon angle mort.
« Ensuite, c'est moi qui décide qui occupe quelle chambre », ajoutai-je.
« Hé, on n'a pas le droit de choisir, nous ? » se plaignit Yuzen. Plus il geignait, plus il devenait pathétique.
« Si nous voulons protéger tout le monde, il n'y a pas d'autre solution », dis-je avec fermeté.
En partant de la 301, l'ordre était : Mikado, Yuzen, Suisei, Sae, Meruko, Kyoko, et moi.
« Attendez un peu, ma chambre, c'est celle où il y a le cadavre du vieux ! Pas question que je dorme là-dedans, sûrement pas ! » objecta Yuzen.
« Nous transporterons le corps dans l'une des chambres vides. »
« Ce n'est pas la question ! Je refuse de dormir dans une chambre où il y a eu un cadavre, point ! »
« Vous pouvez la fermer, à la fin ? » lança Meruko. « J'ai beau être une adulte, ça ne me dérangerait pas de coller un coup de poing à un grand gamin agaçant dans votre genre, alors tenez-vous bien. » Meruko mima un crochet dans le vide, comme si elle boxait l'air.
« Oh, vas-y, essaie un peu, tête de citrouille ! »
« Cette discussion est une perte de temps. Je suis à côté, échangez votre chambre avec la mienne », dit Suisei. « Pourquoi gaspiller de précieuses minutes en palabres futiles ? »
« Merci, faites donc », dis-je. « Quelqu'un d'autre a-t-il des objections quant à la répartition ? Tout le monde est d'accord ? »
Tous hochèrent la tête de concert.
« Alors attendez-moi, vous tous : votre détective de la nuit ! Je vous promets que personne ne mourra ! »
La nuit tomba. Nous montâmes tous ensemble au troisième étage. Le couloir, naguère trempé, était à présent parfaitement sec.
Je marchais côte à côte avec Kyoko vers le fond de l'étage, tandis que, derrière nous, les autres regagnaient leurs chambres, le visage inquiet. La chambre de Kyoko se trouvait juste après le coude.
« Ouvrir toutes les portes et sauver tout le monde dès dix heures, cela paraît si simple… alors pourquoi deux personnes ont-elles été tuées ? » demandai-je.
« Parce que quelqu'un, parmi nous, sème le trouble », répondit Kyoko sans détour, avant d'ouvrir la porte de sa chambre.
Neuf heures cinquante-huit.
L'horloge du criminel était peut-être décalée par rapport à la nôtre ; mieux valait rentrer un peu en avance.
« Le criminel est vraiment l'un des participants ? » demandai-je.
« Oui », acquiesça Kyoko. « Alors ne baissez pas votre garde, Yui. »
« Je sais. »
Nous échangeâmes un signe de tête, ouvrîmes nos portes et entrâmes chacune dans notre chambre.
Ce serait ma première nuit avec le Droit du détective.
Des émotions contraires s'agitaient en moi : l'angoisse, l'attente, la résolution de confondre le criminel, et un soupçon de panique. C'était presque exactement ce que j'avais ressenti le jour de mon inscription à la Bibliothèque des détectives.
À dire vrai, je n'étais qu'une fille ordinaire, sans talent ni don particulier. J'avais eu beau m'inscrire à la Bibliothèque des détectives, je ne savais pas quoi faire ensuite. Mais lorsque j'avais reçu ma carte d'inscription, j'avais soudain compris que pleurer ne servait à rien, et qu'il fallait se battre. Devenir détective m'avait donné une raison de continuer à vivre.
Je n'avais traité que de toutes petites affaires : le chantage d'un proche, l'enlèvement d'un enfant (qui s'était révélé être une mise en scène de l'enfant lui-même), et quantité d'autres bricoles. Plus je résolvais d'affaires, plus mon rang montait — pas de beaucoup, au début. J'étais si heureuse d'être reconnue comme détective.
Mais tout cela ne pesait sans doute rien aux yeux de Kyoko Kirigiri. Et pourtant… « Vivre et faire le détective, c'est une seule et même chose. »
C'est pareil pour moi, Kyoko.
Mais d'abord, je dois te sauver.
J'entendis le déclic d'une serrure, signe tant attendu de l'arrivée de la nuit. J'insérai le passe-partout, préparé d'avance, dans la fente sous la poignée. La porte se déverrouilla.
J'ouvris la porte d'un coup de pied et bondis dans le couloir, fonçant vers la chambre voisine pour la déverrouiller.
Moins d'une minute.
Sitôt la porte ouverte, Kyoko sortit. Quelques minutes seulement avaient séparé notre adieu de nos retrouvailles. Mais nous ne pouvions nous attarder à fêter cela : nous filâmes aussitôt au coude du couloir.
Le couloir était un peu plus sombre que tout à l'heure ; nul ne se distinguait dans la pénombre. De là, Kyoko et moi pouvions surveiller toutes les portes.
J'ouvris la 306 et Meruko en jaillit. Sans perdre de temps, nous la dépassâmes vers la chambre suivante.
Sae attendait déjà près de la porte de la 305. Notre petit groupe de survivants grossissait peu à peu.
Yuzen sortit de la 303 en crachant des jurons.
Suisei sortit de la 302.
Il ne restait que la 301.
Je déverrouillai la porte, et Mikado en émergea.
Tout le monde était là…
« Trois minutes vingt-cinq », annonça Suisei en consultant sa montre. « Vous avez libéré tout le monde plus vite que je ne l'aurais cru. »
« Youpi ! Tout le monde va bien ! » exulta Meruko en sautillant. « On a battu le criminel ! »
« H-hein… J'imagine qu'avec assez de détermination, on peut sauver tout le monde », dit Yuzen.
En cette troisième nuit, chacun put enfin souffler un peu et se détendre, en groupe.
Trois minutes vingt-cinq, à peine. Mon afflux d'adrénaline retomba, et le poids de ce temps s'abattit sur moi : je ne parvenais pas à reprendre mon souffle. Dans une situation aussi étrange, quelques minutes suffisaient à changer le cours du destin.
Nous gagnâmes le hall du rez-de-chaussée.
« La nuit n'est pas encore terminée », dit Mikado, assis sur un canapé. « Mieux vaut rester ensemble jusqu'à sept heures du matin. »
« C'est vrai, nous ne pouvons pas encore baisser la garde », approuvai-je.
Un détective ne doit pas dormir.
Plutôt que de me reposer sur un canapé, j'arpentai le hall sans but. Surtout parce que, si je m'accordais ne serait-ce qu'un instant de repos, la fatigue risquait de m'emporter. Une partie de basket m'aurait bien tentée, mais nous n'étions plus assez nombreux pour cela.
Kyoko ne me lâchait pas d'une semelle.
« Tu peux dormir, si tu veux », dis-je.
« Non. C'est moi qui vous réveillerai si vous vous endormez », répondit Kyoko.
« Tu n'as donc aucune confiance en moi ? »
« Pas vraiment. »
Ah, c'est vrai : je m'étais endormie par mégarde pendant notre tour de garde, l'autre fois. Je ne pouvais pas lui en vouloir.
Kyoko et moi tournâmes en rond dans le hall comme en promenade. Entre-temps, nous fîmes de notre mieux pour bavarder.
« Dis, Kyoko, tu as déjà trouvé qui est le criminel ? » demandai-je.
« Oui », répondit-elle.
« Je vois… Attends, hein ?! »
« Trop fort. »
« Pardon… Mais si tu sais qui est le criminel, pourquoi ne pas en finir et conclure le Duel Noir ? »
« Nous ne sommes plus détectives, Yui », dit Kyoko. « Si nous avons gagné le dernier Duel Noir, c'est parce que le criminel a bien voulu avouer son crime. Mais rien ne garantit que le criminel actuel en fera autant. »
« Donc, même si ton raisonnement est juste, tu ne peux pas encore conclure le Duel Noir ? »
« En effet… Selon les règles, seul le détective convoqué peut résoudre l'affaire. »
« Alors parlons-en à Suisei », proposai-je.
« Non, c'est une mauvaise idée », dit Kyoko.
« P-pourquoi ? » Je penchai la tête.
« Il me reste encore deux ou trois choses à vérifier, alors nous lui en parlerons plus tard », répondit Kyoko.
« Hein, d-d'accord… » Ne devrions-nous pas nous en remettre à Suisei, maintenant ?
Kyoko avait apparemment déjà découvert la vérité. Mais je ne croyais pas qu'elle ait vu plus que moi : comment se faisait-il qu'elle soit la seule à trouver la réponse ?
J'étais complètement perdue quant à l'identité du criminel. Cela dit… Kyoko avait-elle déjà reconstitué le secret de la disparition du criminel et celui des deux énigmes de chambre close ?
La nuit s'éternisa, interminable, mais l'horloge finit par sonner sept heures. Pas une seule personne ne manquait sur les canapés.
« Félicitations, Yui : tout le monde a survécu », dit Kyoko.
« Merci. Je n'aurais rien pu faire sans toi. » Je souris.
J'avais remporté la vente grâce à Kyoko, et c'était encore elle qui m'avait conseillée pour la répartition des chambres. Quant à moi, je n'avais fait que courir et ouvrir des portes. Mais peu importait à qui revenait le mérite ; seul comptait que nous soyons tous en vie pour voir un nouveau matin.
Sauver des vies… La nuit passée m'avait appris à quel point cela importe, et à quel point c'est difficile.
La nuit était officiellement terminée et tout le monde était de nouveau en sécurité. Les autres se dispersèrent du hall.
Soudain, tout mon corps fut lourd de fatigue. Je décidai de me reposer dans la chambre 301. Il fallait préparer la prochaine vente.
Les règles avaient beau nous promettre la sécurité, trois personnes avaient déjà été assassinées ; dormir seule dans une chambre ne me disait rien qui vaille. Mais j'étais si épuisée que je sombrai dans le sommeil dès que mon corps toucha le lit.
Pourvu que je ne fasse pas de cauchemars, dans un moment pareil.
Pourvu que je ne rêve plus de ma petite sœur…