VOLUME 1 CHAPITRE 6

Avant que je sache ce que je faisais, je me retrouvai à courir, éparpillant des larmes et de la morve partout. Pendant que je me précipitais, je notais mes souvenirs dans mon carnet.

Mais, j’oubliai vite pourquoi je me hâtais. Je ralentis mon rythme, et regardai le souvenir inachevé dans le cahier. Lorsque je le fis, ce souvenir tout juste oublié resurgit dans mon cerveau en un instant et…

« KYAAAAAAAAAAAAAAAAA ! »

En hurlant, je continuai à m’éloigner de la place centrale. J’escaladai la clôture en fer comme une casse-cou, et après avoir persisté à courir, je vis finalement le dortoir de l’école devant moi. Je volai dans ce dernier à toute vitesse, et me dirigeai directement vers la chambre de Matsuda. Dans des moments tels que celui-ci, l’unique personne dont je me souviens, le seul être sur lequel je peux compter, c’est Matsuda !

Alors que je courais dans les couloirs, feuilletant mon cahier à la recherche du logis de Matsuda, je me remémorai un autre souvenir qui y était inscrit.

« Je ne suis pas autorisée à rendre visite à Matsuda dans sa chambre sans une bonne raison. »

Mais, j’avais une bonne raison en ce moment. C’était un cas d’urgence sans précédent, et j’ignorai donc cette précaution. Après avoir un peu plus feuilleté le cahier, je me souvins finalement de l’emplacement de la chambre de Matsuda, et parvins à y accéder avant d’oublier à nouveau.

Bang bang bang bang bang !

Dès que j’atteignis la porte, je frappai et criai de toutes mes forces.

« M… Matsuda ! C’est… c’est… c’est une urgence ! Une urgence ! »

Mais, peu importe combien de temps j’attendis, cette dernière ne montra aucun signe qu’elle allait s’ouvrir.

« M… Matsuda ! Allez, Matsuda !! »

Je continuai à frapper, violente, désespérée, commençant à perdre espoir qu’il apparaisse un jour. Je martelai la porte et criai, et après avoir persévéré un moment, une porte s’ouvrit enfin.

… Honnêtement, qui est-ce ?

Mais, cette dernière… était la porte de la chambre d’à côté.

« Attends, hein ? »

C’était étrange. Il n’y avait personne là-bas. La porte était ouverte, et j’entendis même une voix, mais il n’y avait personne.

« Hé, qu’est-ce qui se passe ? Tu es très bruyante. »

On pouvait percevoir la voix de quelqu’un dans le couloir qui semblait pourtant vide. Plus surprenant encore, elle paraissait appartenir à un enfant. J’observai, une fois de plus, autour de moi, mais il n’y avait toujours personne.

« Hé, grande sœur, où est-ce que tu regardes ? Je suis juste là ! »

« Où… où es-tu ? » Je me retournai pour faire face à l’allée vide et je criai. « M-montre-toi ! »

À nouveau, je ne pouvais entendre qu’une voix.

« Ha ha, je ne me cache nulle part ! Je suis juste là, devant tes yeux ! Tu ne m’as juste pas encore remarqué. »

Devant mes yeux ?

Je pris une grande inspiration, et attendis que mes palpitations, devenues violentes, se calment. Puis je me concentrai correctement sur ce qui m’entourait. C’est alors que je le remarquai enfin.

« Oh, tu m’as enfin remarqué ? »

Devant mes yeux se tenait un petit garçon qui ressemblait à un cupidon de dessin animé.

« Ah, ne t’inquiète pas. Je suis né avec un faible sens de la présence. Personne ne me remarque au début. Je m’y suis habitué maintenant, alors ne t’en fais pas. »

L’individu avait la voix claire de quelqu’un qui n’a pas encore atteint la puberté. Son visage était étonnamment sans traits. C’était le genre de visage qu’on dessinerait si on vous demandait de griffonner un enfant sans utiliser de photo comme référence. Son absence totale de traits distinctifs était, à sa manière, son propre trait distinctif.

« Alors, qu’est-ce qui ne va pas ? »

« … Eh ? Qu’est-ce qui ne va pas à propos de quoi ? »

« Hé, hé. Quand on tambourine à la porte de quelqu’un en pleine nuit en hurlant à la mort, on ne peut pas demander "à propos de quoi ?". À cette heure-là, même les insomniaques dorment ! »

Il tenait à la main un sac en papier bourré de pâtisseries, digne de l’appétit inépuisable de quelqu’un encore en période de croissance. Un logo indiquant « Hansel & Gretel » était imprimé dessus. Ce doit être le nom de la boulangerie. Il en sortit une gourmandise, la fourra dans sa bouche et dit.

« Vonc, ch’est foua ve blopleme ? »

« … Eh ? Tu peux répéter ? »

Le garçon avala la pâtisserie qu’il mâchait, et répéta

« Eh bien, qu’est-ce qui ne va pas ? Et si tu m’en parlais ? Je peux peut-être t’aider. »

Tandis qu’il m’invitait à tout lui raconter, l’enfant me regardait comme s’il m’évaluait. Ses yeux s’attardèrent surtout sur ma poitrine et mes jambes.

« Euh, avant cela, j’ai une question à poser… Que fait un si jeune garçon ici ? Rends-tu visite à ton frère ou à ta sœur ici à l’école ? »

« Je m’appelle Yuto Kamishiro, de la classe 77 de L'Académie du Pic de l'Espoir. Enchanté. »

« … Hein ? »

« Je n’en ai peut-être pas l’air, mais je suis un lycéen. »

… Quoi ?

« Ne t’inquiète pas, j’ai déjà des poils qui poussent aux bons endroits ! »

Oh, oh mon Dieu !

« … Ne reste pas là éternellement avec cet air surpris sur ton visage ! Je me suis présenté, alors tu peux au moins me dire ton nom, grande sœur ? »

« Bien sûr, hum… »

J’étalai la première page de mon carnet devant les yeux du garçon.

« Hein ! Eh bien », opina le garçon de l’autre côté du cahier, « c’est une façon comme une autre de se présenter. … Hmm, Ryoko Otonashi… Pas un mauvais nom, si je peux me permettre. Ceci dit, ma patience a quasiment gagné un niveau à force d’attendre que tu te présentes. »

Il eut un rire innocent — entre ça et son allure, je ne voyais en lui rien qu’un élève d’école primaire.

« Eh bien, alors. »

Soudainement, son expression mûrit.

« Alors, dans quel genre d’ennuis t’es-tu fourrée ? »

Ses yeux pétillaient de curiosité… non, ils en brûlaient. Et pas de la seule curiosité ; ils dégageaient quelque chose de bien plus avide, de bien plus calculateur, de bien plus fanatique.

« Tu avais l’air dans une telle panique que tu as forcément vu quelque chose d’assez terrible, j’imagine. »

Me fixant avec une aura qui jurait avec son apparence juvénile, il plongea à nouveau sa main dans le sac en papier et choisit une autre viennoiserie.

« Youpi ! Génial ! Un pain-melon à la citrouille d’Ebisu ! »

Son visage était couvert d’un large sourire innocent une fois de plus alors qu’il poussait joyeusement la nouvelle pâtisserie dans sa bouche.

« Alors, qu’est-ce que c’est ? Quel genre de problème ? »

« Euh… je n’appellerais pas ça un "problème", exactement… C’est juste que… j’ai quelque chose à discuter avec Matsuda qui vit dans cette chambre là-bas… »

« Hile b’es pa chai nui. »

« Euh, je n’ai pas bien compris… »

Kamishiro engloutit la pâtisserie.

« Yasuke Matsuda n’est pas de retour. »

« … N’est pas de retour ? »

« Oui, il n’est pas chez lui. »

« Quoooooooi ?! »

Mon cri soudain résonna dans le couloir vide du dortoir.

« Pas possible ! Ça ne se peut pas, ça ne se peut pas ! Il a vraiment choisi son moment pour disparaître, tiens ! »

« Tu peux crier, mais ça ne le fera pas rentrer à la maison. »

J’étais en panique, mais Kamishiro continuait calmement à mâcher sa pâtisserie.

« Son tempérament névrosé est très bien connu parmi ses camarades de la classe 77. Ce n’est pas possible qu’il ne remarque pas quelqu’un qui frappe aussi fort à sa porte. Je l’ai même entendu de celle d’à côté, assez pour que je sorte voir ce qui se passait. »

« M-mais, s’il n’est pas là… alors où est-il ? »

« Il est peut-être encore dans son labo ? Il y passe souvent des nuits blanches. »

« Compris ! Son labo ! » Je me retournai et commençai à courir…

« Hé, attends ! »

… Mais, Kamishiro m’arrêta.

« Ne me dis pas que tu as l’intention d’y aller maintenant ? As-tu oublié ? À cette heure de la nuit, le quartier est se trouve bloqué par une barrière en fer et des capteurs de sécurité. Je ne pense pas que tu puisses entrer. »

« … Eh ? Je ne peux pas ? »

… En d’autres termes, je ne peux pas demander à Matsuda de me sauver ?

« C’est… impossible… » J’étais à bout de nerfs. C’est mauvais… Qu’est-ce que je vais faire ? C’est la plus grande crise de toute mon histoire personnelle… !

« Pourquoi ne me laisses-tu pas t’aider, dans ce cas ? » Kamishiro me fit face, le visage serein. « Je ne peux pas abandonner une femme troublée, avec une mine aussi mignonne que la tienne, seule ! Alors, dans quoi t’es-tu embarquée ? Dis-moi tout. »

Dans quoi me suis-je fourrée ? C’est…

« … Hein ? »

Je veux dire, c’est…

« Euh… c’était quoi, ça, déjà ? »

Il semble que pendant que j’étais à bout de nerfs, j’oubliai pourquoi je l’étais.

« Euh… attends juste un instant. » Je me précipitai et vérifiai mon carnet de notes.

« Ha ha ha. Tu n’as vraiment pas besoin de cacher quoi que ce soit. Si tu n’avais pas de gros problèmes, tu n’aurais pas défoncé la porte comme tu l’as fait. Tu as agi exactement tel Kindaichi dans le manga quand il tombe sur un cadavre ! »

En tombant sur un cadavre… juste au moment où Kamishiro dit ces mots, je trouvai la même phrase dans mon carnet. En une seconde, mon esprit fut écrasé et étouffé, et j’arrêtai de respirer.

« Hé, qu’est-ce qui ne va pas ? On dirait que tu as vu un fantôme, grande sœur ! »

J’étais encore sous le choc de mon souvenir ressuscité de la découverte d’un corps, et je ne pouvais pas respirer. Afin d’échapper à la suffocation, je me murmurai une phrase : « Ça n’a rien à voir avec moi ». Je la répétai encore et encore.

« Rien à voir avec moi… rien à voir avec moi… rien à voir avec moi… »

Pour moi, c’était des mots magiques.

Chaque fois que je les chuchotais, le monde ralentissait un peu. Des mots vraiment magiques.

« C’est ça… rien à voir avec moi… rien à voir avec moi… »

Après les avoir répétés quelques fois de plus, je réussis enfin à me calmer. À mesure que mon souffle se stabilisait, je m’apprêtais à fermer mon carnet quand mes yeux parcoururent distraitement le souvenir noté juste après.

« Aux pieds du cadavre se trouvait un "Cahier de mémoire de Ryoko Otonashi". »

J’élevai la voix en criant comme je ne l’avais jamais fait auparavant.

« AAAAAAAAAAAAAAAAH ! J’OUBLIAAAAAAAAAI ! »

Mon carnet était tombé dans cette petite flaque ! Même si je me convaincs que ça n’a rien à voir avec moi, s’ils trouvent un cahier avec mon nom dessus, il sera impossible de persuader qui que ce soit d’autre ! Je serais traînée au centre de la scène devant un public sans visage, et l’on m’infligerait une punition cruelle ! Ça va mal ! Mon cœur recommença à battre violemment.

« Qu’est-ce que je dois faire ? »

Tout s’écroulait. Le monde lui-même s’effondrait, se désagrégeant sous mes pieds. Je devais faire quelque chose pour ce cahier avant que tout ne s’effondre complètement !

Poussée par ce sentiment d’urgence, je partis à toute vitesse.

« Hé, grande sœur ! Attends ! », me dit une voix dans mon dos. « Si tu as des problèmes, laisse-moi t’aider ! »

« Si tu veux me soutenir, dis à Matsuda de me chercher quand il reviendra ! Au revoir ! » criai-je sans me retourner.

Puis, je passai le couloir en courant et sortis des dortoirs.

Je traversai tout le quartier sud sans m’arrêter pour reprendre mon souffle, et j’escaladai la barrière en fer avec un élan similaire. J’avançai à toute vitesse vers la place centrale, toujours recouverte par l’obscurité. Je me ruai si vite qu’il m’était impossible de remarquer que ma respiration s’épuisait. Finalement, j’atteignis la fontaine une fois de plus. J’y étais arrivée, mais…

« … Hein… ? »

Un étrange sentiment de malaise me parcourut le corps.

Je scrutai la scène encore et encore. … Oui, quelque chose cloche ici.

J’ouvris mon carnet pour vérifier à nouveau mes souvenirs. La seule chose à laquelle je ne peux pas faire confiance, c’est mon propre cerveau, alors, face à un décor aussi déstabilisant, ma première pensée fut de douter de moi, mais…

« Je tombai sur le cadavre d’un vieil homme près de la fontaine de la place centrale. »

Ce souvenir, bien noté dans le carnet, confirma mon intuition. La cause de ce malaise était la scène que j’avais sous les yeux.

Celle à laquelle il manquait un corps.

C’était étrange de trouver un cadavre ici, et maintenant c’est étrange de ne pas en trouver. Étrangeté sur étrangeté — la définition même de l’étrange.

Était-il vraiment vivant ?

Était-il… un mort-vivant ?

Je ne comprenais pas ce qui se passait, alors je scrutai à nouveau les alentours. Quelque chose gisait au pied d’un arbre voisin. C’était le carnet. Celui qui portait « Cahier de mémoire de Ryoko Otonashi » écrit sur sa couverture.

Attends, hein ? Pourquoi est-il ici ?

Puis, alors que je réfléchissais à cette question et que je m’apprêtais à le ramasser…

« TA-TA-RA-TA-TAAAAA ! »

Je me retournai, mon corps frissonnant. Une fille se tenait derrière moi.

« Heh heh heh ! Tu t’es enfin décidée à te montrer ! »

Elle prenait la pose, les bras croisés devant son corps. Une fille d’environ mon âge.

Elle avait un maquillage flashy, comme si elle sortait tout droit des pages d’un magazine de mode. Ses cheveux blonds étaient noués en deux grosses couettes souples. Son décolleté débordait de son uniforme à demi déboutonné, et sa jupe affreusement courte révélait de longues jambes claires et fines.

À première vue, elle paraissait être une banale fille mignonne. Néanmoins, ses yeux seuls étaient à un million d’années-lumière de la normale. Ces yeux sombres et profonds étaient comme un marécage sans fond, et il semblait presque que même l’obscurité de la nuit pouvait aisément y être engloutie.

Dès que je vis ces yeux, des signaux de danger commencèrent à clignoter violemment dans mon cerveau. Chaque fibre de mon corps me criait de m’enfuir, mais en même temps, j’étais capturée par l’idée désespérante que la résistance était futile. En fin de compte, je restai là, immobile, incapable de bouger.

« … Oh ? Pourquoi tu m’ignores ? Ou peut-être que ton mode par défaut est d’être un de ces personnages muets ? »

Elle avait un rictus au visage, mais c’était le sourire mauvais du tout-puissant, de ceux qu’on adresse aux faibles et aux impuissants.

« Ah, je sais ! » Elle haussa soudainement le ton et pointa son index directement vers mon front. « Je sais ce que tu penses ! Je sais ce que tu penses depuis que tu m’as vue les bras croisés ! Tu te disais : "Tu sais, ça fait longtemps que je ne croise plus les bras comme ça ! Mais c’est pas ma faute, certaines filles ont les seins bien trop gros pour ça !" Quelle impolitesse ! Les femmes qui vantent leurs seins comme ça sont les pires ! D’ailleurs, savais-tu que l’obsession mondiale actuelle pour les seins n’est rien d’autre qu’une illusion née de jeux, d’anime et d’émissions de variétés sans intérêt ? Ah, c’est vraiment dégoûtant ! Totalement dégoûtant ! Est-ce que tu sais au moins quel genre de mecs sont obsédés par les seins ? Je vais te le dire ! Tu sais, ces filles tête en l’air qui se font dorloter dans leur ville natale et qui vont ensuite dans une grande ville où elles ne sont plus populaires finissent par se déshabiller pour quiconque leur donne l’heure ? Ce sont les mecs qui voient en elle une tête en l’air avec un beau cul dont ils peuvent prendre la virginité sans trop d’efforts ! Voilà ceux qui sont à ce point obsédés par les seins ! Changeons de sujet une seconde, les vierges ne sont-elles pas les pires ? S’il n’y avait pas les Virgin Megastores, il n’y aurait rien de bon dans ce mot ! Même là, cette chaîne a fini par fermer… et pourtant, c’est toujours un million de fois mieux que les vraies vierges ! … Euh, de quoi je parlais ? Oh, c’est vrai, l’économie ! Le fait qu’une si grosse enseigne ait dû fermer, c’est — »

« Hé, attends une seconde — aïe ! »

Vexée que j’aie essayé de la couper au milieu de sa diatribe, elle pressa son index contre mon front, me forçant à m’interrompre.

« Une minute, maintenant je me souviens ! On parlait de l’obsession des seins ! Tu sais, je déteste être insistante, mais tu devrais vraiment laisser tomber cette obsession des seins. Abandonne this obsession, si tu préfères in English. Si tu n’arrêtes pas, tu vas avoir des problèmes quand tu seras plus vieille. Tu comprends ? Plus ils sont gros, plus ils s’affaissent. Ou peut-être es-tu l’un d’entre eux ? Tu crois que tu peux gagner contre les forces de la gravité ? Tu as des superpouvoirs ? Dois-je m’attendre à ce que Magneto vienne te recruter ? Enfin, j’imagine que c’est possible, mais il — »

« S’il te plaît, arrête une s — Fugah ! »

J’essayai d’insister, mais cette fois elle enfonça ses doigts directement dans ma bouche, rendant mes efforts inefficaces une fois de plus.

« Firenzio por favor ! … Attends, ce n’est pas ça. Qu’est-ce que tu dis quand tu veux que quelqu’un se taise ? Oh, peu importe. En tout cas, tais-toi et n’interviens pas. J’aime vraiment parler, tu vois. Tu devrais agir comme une bonne fille muette et rester silencieuse. C’est mon tour maintenant ! »

« Fugu… Hafuhefu… »

« Ha ha ! Je ne comprends pas du tout ce que tu racontes ! »

La salive commença à s’écouler de ma bouche, passant par son doigt et tombant en un mince fil sur le sol.

Elle ne sembla pas s’en soucier et dit : « Au fait, comment tu t’appelles, fille muette ? »

« Fugahohe… Fuga… »

« Hé, hé », elle inclina la tête, l’air mécontent. « Ne marmonne pas. Dis ton nom correctement. Si tu ne réponds pas dans les trois secondes, je vais appliquer la règle des trois secondes et t’arracher la langue. »

Elle ne finit même pas de parler qu’elle l’attrapa avec ses doigts. Elle avait une force énorme, et ma langue était maintenue fermement en place comme si elle était prise dans un étau.

« D’accord ! Un ! — »

Elle commença le compte à rebours — attends, ce n’est pas une blague ? ! Tous les pores de mon corps s’ouvrirent soudainement, me faisant transpirer abondamment.

— Attends, si ma langue est retenue, je ne peux pas parler !

« Deux ! — »

Soudain, je me souvins du cahier que je tenais dans ma main. Je le brandis devant ses yeux avec insistance.

« Hmmm ? Ryoko Otonashi, c’est ça ? Mais c’est bien dommaaage ! » Sa bouche se fendit d’un large sourire démoniaque tandis qu’elle riait.

« Je t’ai dit de dire ton nom, je n’ai jamais dit que tu devais me le montrer ! »

« … Hegah ?! »

« Très bien, donc. Tes trois secondes sont écoulées, alors je vais prendre ta langue maintenant ! »

« Ha… Hagaaaaaafuguuuuuuuu !! »

J’essayai de résister de toutes les forces qui me restaient, mais ses ongles se plantèrent cruellement dans ma langue. Dans ma bouche, le goût métallique du sang se mêla à celui de ma salive, et vida rapidement ma combativité. Ses yeux, rivés d’un air absent sur les miens, débordaient d’un sombre désespoir qui semblait m’arracher tout l’espoir qui me restait. À ce moment-là, j’acceptai enfin que toute résistance était inutile.

Les dernières forces quittèrent mon être, et mon carnet glissa de ma main. Je laissai mon corps se relâcher, et j’abandonnai tout espoir.

« … Heh »

Soudain, j’entendis une voix rieuse.

« Heh… ha… hahaha ! » Avec une expression extatique sur son visage, les joues empourprées, elle rit d’un rire bizarre, fou, écrasant.

« HAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHA ! »

Quand cet impitoyable et sauvage rugissement de rire s’arrêta, elle retira finalement ses doigts de ma bouche.

— Tousse, tousse ! Tousse !

Je toussais abondamment, des crachats mélangés à du sang s’échappant de ma bouche.

« Ha ha ! Je plaisantais complètement, voyons ! D’ailleurs, qui voudrait de ta langue, de toute façon ? Tu me prends pour une sorte de sauvage ? »

— Tousse, tousse, tousse !

« Je parie que tu te demandes pourquoi j’ai fait une chose aussi étrange, n’est-ce pas ? Eh bien, pour répondre simplement, je souhaitais vraiment voir ton visage plein de désespoir. Tu comprends, pour moi, c’est le meilleur genre d’introduction que tu peux faire ! »

J’étais toujours penchée en avant, haletant pour respirer. Elle essuya ses mains trempées de salive sur mon dos et continua à parler d’un ton sérieux.

« Au fait, je ne me suis pas encore présenté, n’est-ce pas ? »

Un peu surprise, je me redressai enfin, et un mauvais pressentiment m’envahit lentement. Mon intuition me disait de rester loin de cette fille. Mais elle ne s’arrêta pas ; au lieu de cela, elle annonça fièrement son nom.

« Je m’appelle Laputa Tenkujo ! »

« Laputa… Tenku — »

« Je plaisante ! C’est une blague, tu vois, une blague ! »

C’est vraiment le moment de plaisanter ?

« Ah ! Je sais à quoi tu penses. Tu penses, "C’est vraiment le moment de plaisanter ?", n’est-ce pas ? »

C’est comme si elle pouvait lire dans mes pensées.

« Les blagues sont incroyables, pas d’accord ? C’est Hirobumi Itou qui a dit : "Seul un homme qui a le sens de l’humour peut vivre dans ce monde sans devenir fou", tu vois. Non, c’était un mensonge. Hirobumi n’a jamais dit ça ! »

Je ne savais pas comment répondre à ça. Au lieu de cela, j’attendis juste qu’elle me dise enfin son nom. Pour de vrai, cette fois.

« Je m’appelle Junko Enoshima. Je porte le titre d’Ultime Fashionista. Parfois, je suis un mannequin charismatique avec un public en adoration. À d’autres moments, je suis une charismatique — oh ! C’est encore un secret ! Désolée ! »

Elle se tenait dans la lumière du lampadaire, étirant sa silhouette comme une actrice sous les projecteurs.

Junko Enoshima.

Mon cerveau comprit que je ne devais pas m’engager avec elle, mais mon corps agit de lui-même. Avant même de m’en rendre compte, je pris mon carnet et y écrivis son nom.

« … Oh ? Et qu’est-ce que tu fais ? » demanda Enoshima avec un regard curieux.

« … Ah, euh… C’est… », hésitai-je, pas sûre de ce que je devais dire.

« Oh, allez ! Ne me dis pas que tu vas encore te transformer en fille muette et que tu vas garder le secret ! » Elle gonfla ses joues comme si elle était une petite gamine qui essayait de montrer son mécontentement. Je ne pouvais m’empêcher d’admirer la facilité avec laquelle son visage passait d’une expression à l’autre.

« Les personnages muets sont passés de mode, tu sais ? De plus, la conversation est un excellent outil de communication pour nous, les humains, alors ne pas l’utiliser est une sorte de gaspillage, tu ne penses pas ? »

« C-ce n’est pas une conversation ! Tout ce que tu dis est bien trop obscur pour — »

« Tu devrais t’adresser à moi par mon nom propre. Je ne viens pas de me présenter ? » Elle me réprimanda d’un ton plat et menaçant.

« Euh… Enoshima-san, je n’ai rien compris à tout ce que tu racontes, je — »

« Le "san" ? Pas besoin de ça. Je déteste vraiment ce genre de politesse guindée. »

« Mais je viens à peine de te rencontrer, il y a quelques minutes… je ne devrais pas être impolie — »

« Ce qui fait de nous de parfaits inconnus ? Ha ha, tu te trompes complètement ! Je veux dire, nous sommes des correspondants, n’est-ce pas ?! »

« … Correspondants ? »

« Tu as lu ma lettre, pas vrai ? N’est-ce pas la raison pour laquelle tu es ici ? »

Une lettre ? De quoi parle-t-elle ? Je vérifiai rapidement mon carnet, et me rappelai vite. Et puis, dès que je le fis, j’élevai la voix en signe de surprise.

« Eh ? Alors, c’est toi qui… ? ! »

« Oui ! Je suis la belle kidnappeuse qui détient tes souvenirs en otage, ha ha ! »

« M…Mais, pourquoi… ? »

« Hé, tu ne peux pas continuer à poser des questions ! Réfléchis par toi-même ! »

« Euh… donc je suppose que tu voulais vraiment nous séparer, Matsuda et moi… »

« Ça n’a rien à voir avec ça ! »

Même si je fis de mon mieux pour trouver une raison, elle la rejeta d’un geste rapide et menaçant.

« Bon, peu importe. Mais je n’ai pas encore envie de te le dire ! » Pendant qu’elle parlait, Enoshima ramassa le cahier qui était toujours sur le sol sous un arbre, ignorant sa couverture trempée, et l’enfonça dans son décolleté.

« Heh heh heh. C’est dommage, mais je vais le garder encore un petit moment. Je ne peux pas te laisser l’emporter de la scène de cri — hé hé hé hé hé ! » Les yeux d’Enoshima s’écarquillèrent soudain de surprise.

« Hein ? Hein ? Hein ? » Elle tourna la tête dans tous les sens, criant comme une folle. « C’est parti ! Parti, parti, parti parti parti !! »

« Q…Qu’est-ce qui a disparu ? » Je demandai timidement, confuse par son changement soudain.

« C’est parti ! Parti ! C’est pas bizarre ? Il n’y a plus rien ici ! Pourquoi ?! » Elle faisait les cent pas en cercle autour des arbres, répétant ses cris comme un disque rayé.

« Qu’est-ce qui a disparu ?! » Je dis, ayant finalement décidé d’utiliser un ton plus fort, et puis…

« Oh ? Ah… »

Elle tourna enfin son visage vers moi… mais celui-ci était totalement inexpressif. Puis elle répondit d’une voix dépourvue de toute intonation, parlant aussi légèrement que si elle discutait de futilités.

« Le cadavre. Le corps qui était mort. Le corps mort qui était là n’y est plus. »

« Hein ? »

« Oh, tu as déjà oublié ? Honnêtement, même l’oubli devrait avoir ses limites. Tu as vu ce corps toi-même, n’est-ce pas ? »

Une nouvelle question me vint à l’esprit. « … Attends, comment sais-tu que je suis oublieuse ? Je te l’ai dit ? »

« Ç-ça n’a pas d’importance ! De toute façon, il y avait bien un cadavre ici auparavant ! » Enoshima haussa la voix, balayant ma question d’un revers. « S’il te plaît, crois-moi ! Il y avait un cadavre à cet endroit il y a quelques minutes ! Je suis bien placée pour le savoir, je l’ai tué moi-même ! »

« … Hein ? »

Avant que je ne le sache, mon corps se raidit.

« Tu vois, je l’ai attaqué par-derrière et je l’ai pendu d’un seul coup ! De mes propres mains ! Puis il s’est un peu fait dessus. Honnêtement, les vieux comme lui devraient porter des couches, juste au cas où. S’ils le faisaient, ça m’aurait bien plus soulagée ! »

« Hein ? »

J’eus l’impression qu’un sort de confusion fut jeté sur moi. Enoshima, de son côté, continua, gesticulant avec enthousiasme tout en parlant.

« Tee-hee… C’est un peu gênant, mais j’en ai eu sur ma jupe, alors j’ai dû aller aux toilettes pour la laver. Mais pendant mon absence, le cadavre a apparemment complètement disparu ! Envolé ! Enfin, c’est ma faute, vraiment, de m’être effrayée pour un petit pipi comme ça. Mais bref, ce carnet que je viens de ramasser était couvert de pipi. »

« Hein ? »

« Je veux dire, j’ai travaillé si dur pour faire de lui un exemple… Sérieusement, qui a fait ça ?! »

« Hein ? »

« Hé, ça fait un moment que tu fais ça maintenant. Est-ce que tu essaies d’être un de ces personnages distraits qui sont toujours si populaires ? »

« Hein ? »

« Ou peut-être que tu es juste une imbécile ? »

C’était inutile.

Des pensées que je n’arrivais même pas à formuler en mots tournaient dans ma tête, provoquant un terrible mal de crâne grinçant. Je ne comprenais rien à ce qu’elle disait ou faisait. Elle venait d’avouer un meurtre, non ? Pourquoi dire une chose pareille à quelqu’un qu’on vient de rencontrer ?

« Ah, tu te demandes pourquoi j’avouerais une chose pareille à quelqu’un que je viens de rencontrer ? » Elle fit mouche une fois de plus.

« Ça devrait être évident ! Tu vas m’aider ! »

« … Eh ? »

Une vague, mais extraordinaire anxiété se répandit dans tout mon corps.

« M-moi, t’aider… ? A-attends une seconde ! Je ne peux pas me mêler d’une chose aussi horrible ! »

« Hein ? »

« J’ai dit… je ne peux pas me mêler d’une chose pareille ! »

« Hein ? »

« J… j’ai dit — »

« Ne t’énerve pas comme ça ! Tu es en train de ruiner ta personnalité de personnage distrait ! »

« C’est pas ça ! Je — »

« Dans ce cas, laisse-moi te poser une question. Disons que tu fais des ramens instantanés. Tu mets de l’eau bouillante et tu attends trois minutes, d’accord ? Mais si quelqu’un vient et te demande "comment ça se fait que ça dure trois minutes ?", quelle sera ta réaction ? Tu ne peux pas répondre à cette question, n’est-ce pas ? »

Mes pensées ont atteint un état d’agitation sans précédent.

« De-de quoi tu parles ?! Ne change pas de — »

« Je ne change pas de sujet ! C’est la même chose ! » Enoshima contre-attaqua avec un ton fort.

« J’ai décidé que tu ferais ce que je te dis ! C’est juste comme ça que les choses sont, il n’y a pas d’autre explication ! Cela dit, je n’en suis pas fière, mais je suis du genre impatiente, alors j’abandonne souvent avant la fin des trois minutes. Les gens pensent que j’ai un faible pour les nouilles fermes, mais en réalité c’est loin d’être aussi compliqué ! Alors, tu as saisi, maintenant ? »

Ma cognition s’effondra et l’intérieur de mon cerveau se transforma complètement en décombres. Tout ce qui restait était un grand nombre de points d’interrogation.

Je ne comprenais rien à elle. C’était la seule et unique chose dont j’étais certaine.

Honnêtement, réussir l’exploit surhumain de se qualifier aux Jeux olympiques est plus facile que de comprendre parfaitement les autres. Je le sais. Mais quoi qu’il en soit, son cas était extraordinaire. Je savais depuis le début que je n’aurais pas dû m’impliquer avec elle. Mais il n’est probablement pas trop tard !

C’est vrai, je devrais m’enfuir !

Ayant finalement trouvé cette simple réponse, je me tournai rapidement dans l’autre sens, et donnai un puissant coup de pied au sol et me mis à fuir le danger.

Presque immédiatement, je me retrouvai à heurter Enoshima de plein fouet.

« Comment… ? ! »

Je tombai en plein sur mes fesses. Je heurtai le sol si durement que tout mon corps s’engourdit, hormis la douleur immédiate. Quand je levai les yeux, Enoshima se tenait sur le chemin, me barrant la route. Je ne la vis même pas bouger, et pourtant elle apparut derrière moi avant même que je commence à courir.

« T… Téléportation ? ! »

« Je préfère "Shukuchi-jutsu". J’aime l’ambiance pop culture. »

Mon être tout entier semblait roué de coups et meurtri. Quoi que je fasse, je ne pourrais pas lui échapper. J’avais beau m’être convaincue que cela n’avait rien à voir avec moi, elle ne permettrait pas une telle pensée.

« Je pense que tu comprends mal la situation, n’est-ce pas ? » Enoshima s’accroupit et scruta mes yeux épuisés. Des alarmes se déclenchèrent partout dans ma tête — je ne dois pas la regarder dans les yeux. Néanmoins, je ne pouvais pas détourner mon regard.

« Comme je te l’ai dit, peu importe que tu le veuilles ou non. Ce qui compte, c’est ce que veut Junko Enoshima. C’est tout. C’est pourquoi même penser à échapper à Junko Enoshima est stupide. Le monde entier est le terrain de jeu de Junko Enoshima, et tous ceux qui y vivent ne le font qu’en sursis. Je ne veux pas seulement dire "ce qui est à toi est à moi", je veux dire "toi, toi-même, tu es à moi". Cette planète tout entière n’est que le jouet de Junko Enoshima. »

« Quoi ? »

C’était la doctrine la plus diabolique, la plus extraordinaire, la plus égoïste qui soit. Le genre qui vous rend malade. Si elle pensait vraiment ce qu’elle disait, je ne pouvais m’en prendre qu’à mon manque de chance d’avoir croisé cette fille.

« Bon, peu importe. Revenons à notre sujet… le cadavre. » Elle se redressa d’un bond et reporta son poids sur l’autre jambe, puis me posa une nouvelle question.

« Au fait, sais-tu ce qu’est le Comité Directeur de L'Académie du Pic de l'Espoir ? »

« … Le Comité Directeur de L'Académie du Pic de l'Espoir ? » Juste pour être sûre, je vérifiai dans mon carnet, mais je ne trouvai aucune mention de cette expression nulle part. Il s’avérait que je n’en savais vraiment rien. Mais si elle prononçait ce nom maintenant, cela signifiait probablement…

« Ça se flaire, que tu ne sais pas ! … Ah, mauvais sens. Je recommence ! … Ça se voit, que tu ne sais pas ! »

Enoshima écarta ses deux mains de façon grandiose, comme si elle était le maître de cérémonie d’un spectacle extravagant.

« Bin-bingo ! C’est bien ça ! Le cadavre qui était censé être ici était un membre du Comité Directeur de L'Académie du Pic de l'Espoir. Ces types ont un rang bien plus élevé que le personnel enseignant, et même que le directeur. C’est-à-dire que ce sont eux qui détiennent le vrai pouvoir dans cette école. Hee hee hee, tu n’es pas déjà excitée ? » S’enflammant toute seule, elle continua.

« Mais il n’y a pas de quoi être triste. Je veux dire, qu’il se fasse tuer ici, c’est simplement dans l’ordre des choses. Oui, tout était prévu depuis le début. C’est pourquoi ils ont beau essayer de cacher ce petit incident, ça ne sert à rien ! »

« … Cet incident ? » demandai-je sans réfléchir. C’était une réaction instinctive que je ne pouvais que qualifier d’inconsciente. À l’instant où elle sortit de ma bouche, je fus déconcertée de l’avoir seulement posée.

« Oh ? Oh là là, oh là là ? Tu es curieuse, n’est-ce pas ? Je ne peux pas t’en vouloir — on ne peut entendre un nom aussi vague que "cet incident" qu’un certain nombre de fois avant que la curiosité ne prenne le dessus, tu ne crois pas ? » En disant cela, Enoshima prit la pose, les mains de part et d’autre de sa taille et la poitrine gonflée, et déclara à voix haute : « La Tragédie de L'Académie du Pic de l'Espoir ! C’est la véritable identité de l’événement dont je parlais ! »

Au moment où j’entendis ces mots, je fus assaillie par une sensation, comme si une sorte de fièvre étrange envahissait l’intérieur de mon crâne. Quoi ? Ma conscience s’emballa sous l’effet de la chaleur torride. Au même moment, j’écrivis distraitement ces paroles dans mon carnet, comme si quelqu’un manipulait ma main. — La Tragédie de L'Académie du Pic de l'Espoir.

« Oui, inscris tout ce que tu entends. C’est une bonne fille », Enoshima rit de satisfaction quand elle me vit faire.

« Tu sais, tu ferais une excellente intérimaire, vu qu’il faut toujours noter toutes les conneries qu’on te raconte le premier jour. Mais si quelqu’un essayait de m’ordonner une chose pareille, je l’enverrais directement en enfer. Je ne plaisante pas — directement en enfer. D’abord, j’anéantirais sa famille, puis ses amis et ses connaissances, et ensuite, quand il serait complètement plongé dans le désespoir, j’attendrais qu’il vienne me supplier lui-même de le tuer… Au fait, qui es-tu ? »

« Eh ? » Je levai les yeux de mon cahier, surprise, et vis que le rictus renfrogné sur son visage s’était considérablement accentué. Son regard cinglant me transperçait, dirigé vers quelque chose loin derrière mon dos. Je me retournai aussitôt, mais ne vis rien d’autre que des arbres d’un noir profond au cœur de l’obscurité de la nuit.

Pourtant, Enoshima fit face à l’obscurité et demanda à nouveau d’une voix agacée : « Hé, je t’ai demandé qui tu es. Tu m’écoutes ? »

Soudain, je vis quelque chose bouger du coin de l’œil. Un instant plus tard, quelque chose émergea, se balançant lentement, d’une trouée dans le dense feuillage.

« Ah ? »

Un masque blanc apparut dans le paysage noir de jais. Non… c’était un visage humain, aussi pâle que s’il était recouvert de peinture blanche.

« Ahh, tu m’as trouvé, hmm… ? »

En même temps que la voix, la silhouette d’un homme apparut dans l’obscurité. Il avait un corps long et mince, comme un serpent qui s’étire vers le haut. Il portait un uniforme scolaire noir, et ses cheveux noirs tombaient sur ses épaules. Noir sur noir. Le visage blanc qui émergeait de l’ombre avait de petits yeux fins, semblables à ceux d’un lézard, gravés dans le visage.

« Je m’appelle… Isshiki Madarai. » Je pouvais à peine voir sa bouche bouger.

« C’est vrai ? Ce n’est pas comme si ça avait réellement de l’importance, mais… c’est un nom tellement nul ! "Junko Enoshima", c’est dix milliards de fois plus cool ! »

Je jetai un coup d’œil à Enoshima, qui était toujours aussi bruyante derrière moi. Elle ne semblait pas trop affectée par la situation, et affichait son habituel sourire trop confiant.

« C’est, en effet, troublant. Je suis très fier de mon nom… D’ailleurs, ce n’est pas l’unique chose qui me préoccupe en ce moment. »

« Oh ? Et qu’est-ce que ce serait ? »

« J’espérais pouvoir te parler quand tu serais seule, mais… bon… Si l’on en arrive là, je crois que je n’ai pas le choix. »

Madarai sortit quelque chose de sa poche tout en murmurant. Cela ressemblait à une photo. Il déplaça ses yeux de lézard entre nous et cette dernière. « … Je vois. Alors tu es Junko Enoshima. »

« Et quelle est ton affaire avec Junko Enoshima ? » répondit-elle sans même sourciller.

« J’ai entendu une certaine rumeur. »

« C’était au sujet de la beauté transcendante et désespérément sans égale de Junko Enoshima ? »

« C’est peut-être le cas, mais non… » Madarai s’arrêta une seconde, puis reprit sur un ton radicalement différent. « Junko Enoshima n’était-elle pas impliquée dans "cet incident" ? »

« Et c’est de ça que tu veux parler ? Ha ha, je suis désolée, c’est impossible ! » Enoshima n’était même pas légèrement déconcertée, et ne perdit pas son sourire.

« Ce n’est pas quelque chose dont un menu fretin comme toi a le droit de discuter. Reste à ta place ! »

« … Je pensais que tu dirais ça. Eh bien, je suppose que je n’aurai pas ce que je veux si facilement. »

« Et que comptes-tu faire ? Laisse-moi deviner, tu as "des moyens de me faire parler" ? Un peu vieux jeu, non ? Ce genre de conneries n’arrive que dans les films d’action sortis directement en vidéo ! »

« … Je suis peut-être vieux jeu, mais je dois te prévenir : je ne suis pas du genre à te ménager juste parce que tu es une femme. Ne t’attends pas à ce que je fasse dans la dentelle. » Le regard coercitif de Madarai nous transperça.

Enoshima et Madarai se fixèrent d’une manière qui fit presque trembler le sol lui-même… Mais ça n’a rien à voir avec moi, n’est-ce pas ? C’est un problème entre ce garçon qui se fait appeler Isshiki Madarai et cette fille qui se fait appeler Junko Enoshima — je ne suis pas du tout impliquée, donc je peux arrêter de trembler de peur maintenant, non ?

« Bien, alors. J’espère que vous êtes toutes les deux prêtes, parce que… »

« … Attends une seconde ! » J’élevai ma voix affolée. Enoshima et Madarai tournèrent leurs regards vers moi au même moment.

« Ah. Euh… c’est juste que c’est étrange que tu aies dit "vous deux" à l’instant, non ? Après tout, tu n’as affaire qu’à… »

« Je ne peux pas laisser l’une de vous s’enfuir. Toute personne impliquée avec Junko Enoshima est susceptible d’avoir elle-même quelque chose à voir avec l’incident », dit Madarai en se léchant les lèvres.

« Eh bien, si tu as besoin de quelqu’un à blâmer, blâme-toi d’avoir eu affaire à Junko Enoshima. Je n’ai entendu que des plaintes au sujet de cette fille, et pourtant… Je suis venu préparé pour une seule, et maintenant je dois en gérer deux. C’est deux fois plus de travail. Mais tu ne me vois pas me plaindre, alors pourquoi tu ne gardes pas ça pour toi ? »

« Qu-quoi… ? » C’était un raisonnement tordu. Non, ce n’était même pas près d’en être un. C’était juste d’un égoïsme démesuré. Mais… pas autant qu’elle, je suppose.

« Hmmm… Je vois, je vois. Toi, tu as clairement l’esprit fonceur. Mais tu vois… cette fille-là, elle a l’esprit tueur ! » dit Enoshima en me caressant la tête.

« Attends, de quelle fille elle parle ? ! »

« Hé, c’est pas le moment de refaire ta godiche ! À plus tard ! »

« Hein ? Voir qui, et quand ? »

« Ah ! Ton visage ressemble à celui d’un phoque à fourrure ! … Mais ça n’a plus d’importance maintenant — vas-y et combats-le ! C’est ton rôle ici, tu sais. »

« M…Moi, me battre… ?! Qu’est-ce que tu racontes ?! » Je criai, en balayant sa main du haut de ma tête.

« Oh, c’est bon. Tu es une fille qui peut faire tout ce qu’elle veut quand elle veut. Tu peux même tuer quand tu le souhaites, tu sais. »

« Hé. Ça suffit avec ce genre de conversation. "Tuer"… Ce n’est pas un mot pour des lycéennes en bonne santé. » Le visage de Madarai se déforma avec un sourire sarcastique.

« Oh ? Tu n’es pas fan des meurtres mutuels ? » Enoshima se moqua. « Hein. Tu n’es pas du tout préparé ! Je suis un peu déçue. »

« … C’est tout à fait naturel. À quoi me sers-tu, morte ? J’ai encore tant d’histoires à entendre, après tout. Au moins, je veillerai à garder vos bouches en état de marche. » Madarai plissa encore davantage ses yeux de lézard, et répéta en accentuant ses mots.

« Mais seulement les bouches. » Puis, son corps mince oscilla comme la flamme d’une bougie, et commença à se déplacer lentement vers nous.

« Hm. Je suppose qu’il est vraiment impatient. »

« Bien sûr que je le suis. J’attends ce moment depuis l’incident… » Madarai tendit un poing serré devant sa poitrine. Il était noueux et rugueux, en décalage total avec son corps de serpent. J’avais l’impression qu’un coup de ce poing m’enfoncerait le visage, comme à un personnage de bande dessinée.

« Q-q-q-q-qu’est-ce qu’on va faire… ? Qu’est-ce que je vais faire ?! » Des larmes me montèrent aux yeux tandis que je me tournais vers la fille derrière moi.

« Je suppose que nous n’avons pas le choix après tout », murmura Enoshima d’un ton bas et raide. Puis, elle reprit soudainement sa voix habituelle, claire et joyeuse. « Vas-y ! »

« A… A-A-A-A-A-A-ATTEEEEEEENDS ! »

« Hahahaha ! Ne t’inquiète pas ! Tout va très bien se passer ! » Enoshima m’enlaça par-derrière.

« Je vais t’aider, bien sûr. Nous allons te faire montrer l’étendue de ton talent en un rien de temps ! »

Hein ? Ton talent ? Mon talent ?

« Hé, hé — quand tu as des problèmes, regarde dans ton cahier, tu te souviens ? »

« Ah, ouais… » Je baissai le regard vers mon carnet en suivant les conseils d’Enoshima, et puis…

SMASH !

FWOOOOSH ! CRACK !

WHOOP ! SWISH ! TATATATATA !

Des effets sonores dignes d’un dessin animé résonnèrent autour de moi. Par réflexe, je relevai les yeux, et…

« … Eh ? »

Enoshima, qui était juste derrière moi il y a une seconde, était maintenant quelques mètres devant, échangeant de violents coups dans une bataille féroce avec Madarai.

FWASH ! ZUBABA ! DODODODO !

Madarai utilisait ses longs membres comme des fouets pour attaquer. Son adversaire, la fashionista Enoshima, ne reculait pas d’un pouce, malgré sa féminité. D’où sortait donc toute cette scène d’action ?!

« Hé ! Ne reste pas là comme un cochon sous le choc ! » me cria Enoshima tout en faisant tournoyer sa jambe comme une gymnaste professionnelle.

« Écris tout dans ton carnet ! » Juste à ce moment, elle donna un coup de pied parfait, envoyant Madarai dans la pelouse avec un court grognement. Néanmoins, il fit tourner son long corps comme une toupie, et se remit de sa chute en pivotant, comme s’il faisait du breakdance.

« Oups ! » Enoshima sauta et esquiva, ainsi Madarai profita de l’ouverture pour se relever. Puis, sans attendre une seule seconde, il délivra une droite. Il était clairement trop loin pour que la frappe fasse mouche, mais ses longs bras bizarres semblaient ignorer la distance. Néanmoins, Enoshima évita son poing volant, et dans le même mouvement s’avança et enfonça la pointe de son pied direct dans son abdomen.

« Gufuu — ! » Un gémissement quitta la bouche de Madarai. Les deux s’arrêtèrent finalement de bouger.

« Oh, j’ai gagné ! C’était donc ça, le Crescent Moon Kick — je voulais l’essayer depuis que je l’avais vu dans un magazine. » Enoshima resta à légère distance de Madarai plié en deux, et continua à se vanter avec un large sourire.

Au fait, qu’est-ce qui a provoqué le début de cette bataille scolaire ? J’ai encore oublié, ou c’était vraiment complètement incohérent ?

« Hé, je t’avais dit de ne pas rester là, l’air ahuri ! » J’étais toujours figée sur place, et la voix irritée d’Enoshima me parvint.

« Écris tout dans ton cahier ! Pourquoi crois-tu que je travaille si dur ? »

En une fraction de seconde, son expression changea. Un coup de pied haut, aussi rapide qu’un fouet, l’atteignit par-derrière, projetant son corps mince comme un bout de papier.

« Ah ! » J’élevai la voix instinctivement, et tournai mes yeux vers la direction de son corps.

« Ouf… C’était limite. » Enoshima se releva de sa position agenouillée, comme si de rien n’était.

Il n’y avait aucun dommage visible, à l’exception d’une marque rouge sur son bras gauche, où elle avait dû chercher à se protéger du coup de pied de Madarai. Apparemment, je n’étais pas la seule à penser qu’un tel coup aurait dû briser ses bras fins — je pouvais voir la frustration sur le visage renfrogné de Madarai.

« Ha ! Effrayé parce que je suis trop forte ? Tu commences à douter de toi ? C’est ça ! Je suis l’Ultime Fashionista et Arme Humaine qui n’a jamais perdu en plus de trois cents combats ! » Elle prit une pose victorieuse.

« Ferme-la. » Balayant ses mots de colère, Madarai se rua sur elle une fois de plus. Bientôt, la bataille reprit de plus belle. Ils utilisaient tous deux leurs mains droites, leurs pieds droits, leurs mains gauches, leurs pieds gauches, puis leurs corps entiers dans un échange de coups trépidant. Je me contentais de regarder, incapable de me mouvoir. Seule ma main bougea, pour tout noter sérieusement dans mon carnet.

« Allez ! » Enoshima enchaîna une série de coups de pied hauts exagérés, comme en réponse à celui qui l’avait fait voler plus tôt, mais Madarai se contenta de tordre sa bouche en un sourire. Il évita soigneusement les coups de pied, puis, avec un timing parfait, baissa sa posture et s’élança dans un plaquage. Ses longues mains se tendirent vers l’avant et tentèrent de saisir la taille d’Enoshima, mais…

… Et, à une vitesse fulgurante, le genou d’Enoshima jaillit, visant droit la mâchoire de Madarai.

« Ku… ! »

Madarai réussit à se détourner de son objectif à la dernière seconde, et évita le genou d’Enoshima de quelques millimètres. Néanmoins, il perdit l’équilibre et poussa sa main droite vers le sol. Dès qu’il le fit, Enoshima poussa un « Hi-yaaaaa ! » exagéré et donna un coup de pied tournant dans la moitié droite de son corps, qui était devenue une cible ouverte. Madarai se protégea avec sa main gauche en panique — mais il n’y arriva pas à temps. Le coup intense frappa sa tempe droite et, dans un bruit sec, son corps svelte glissa le long de la pelouse.

« Aha, j’ai complètement gagné ! Franchement, ça faisait des lustres que je n’avais pas dansé comme ça ! » Enoshima rit bruyamment.

« Je suppose qu’il était tout en gueule et rien dans le ventre… Il devrait revenir en arrière et réapprendre les bases — faut apprendre à ramper avant de savoir marcher ! » Elle continua à glousser, puis sortit un miroir à main d’une poche intérieure et commença à remettre de l’ordre dans ses cheveux ébouriffés.

Étonnamment, malgré la bataille acharnée à laquelle elle venait de participer, elle n’était même pas essoufflée.

Je me précipitai à ses côtés et me mis à l’encourager. « T-tu as réussi ! Dieu merci ! Pendant une seconde, j’étais vraiment inquiète ! »

L’expression d’Enoshima changea en un instant. « Hein ? » Elle me lança un regard de profond dégoût.

« Tu étais au moins attentive ? … Tu ne crois quand même pas que c’est déjà réglé ? Je veux dire, ce serait un malentendu de niveau Armageddon ! »

« Eh… ? »

Soudain, je vis une forme s’élever lentement du coin de l’œil. C’était Madarai.

« C… Comment ? »

« C’est évident, non ? Ce genre de coup de pied n’aurait pas dû l’envoyer voler aussi loin. Il a fait exactement ce que j’ai fait avant — il s’est laissé projeter en même temps, pour réduire les dégâts. Enfin, je suppose que j’y suis allée trop mollo avec lui dès le départ… »

SKKKKRRRRRRREEEEEEEEEEEE

J’entendis le bruit désagréable du métal qui grince. Ça provenait des dents de Madarai, qui s’entrechoquaient tellement qu’il semblait presque que des étincelles allaient en sortir.

« I… Il est fou, n’est-ce pas… ? Je… Je pense qu’il est fou… »

Mon attention était rivée sur Madarai tandis que je tournais ma voix nerveuse vers Enoshima, qui se tenait cachée derrière moi.

« C’est bon. Il est impossible que tu te fasses démonter par quelqu’un de son niveau… …probablement. »

« Essaie au moins d’être convaincante ! » m’écriai-je en jetant un coup d’œil rapide à mon carnet.

« Ne quitte jamais des yeux… » ordonna Enoshima d’une voix tranchante.

« Ne jamais quitter la proie des yeux. C’est la base de la base. »

« P…Proie… ? »

Mais, c’est moi la proie, ici, non ? Madarai continuait à grincer des dents, avançant lentement vers nous, les bras tendus. Je tremblais comme un lapin effrayé devant un serpent venimeux assoiffé de sang. Il n’y avait rien que je puisse faire, sinon me tourner une fois de plus vers Enoshima pour compter sur elle.

« Quoi ? » Madarai ouvrit soudain de grands yeux de surprise. « Quand… quand a-t-elle… ? »

Quand a-t-elle… quoi ? Un mauvais sentiment s’empara de tout mon corps, et je me retournai de peur pour regarder derrière moi.

« … »

Euh, comment a-t-elle appelé ça, déjà ? Je parcourus mon carnet pour me rafraîchir la mémoire. C’est vrai, c’est vrai.

« … Shukuchi-jutsu, hein. »

Il n’y avait plus personne derrière moi. La silhouette de Junko Enoshima, sa forme et son ombre, avaient entièrement disparu.

« Il semble que tu aies été abandonnée… »

J’entendis la voix d’un homme derrière moi. Je me retournai une fois de plus. Madarai se tenait soudainement juste devant mes yeux, me regardant vicieusement.

« Mais, il n’y a pas besoin d’en vouloir à qui que ce soit. Je réglerai les choses correctement avec elle plus tard. C’est seulement l’ordre qui a changé. »

Après avoir reçu ce qui ressemblait à une condamnation à mort, je me rendis compte de l’erreur fondamentale qui occupait mes pensées jusqu’à cet instant. J’avais été idiote de croire que je pouvais compter sur Junko Enoshima. Mais ce n’était pas le moment de se plaindre ! Je devais faire quelque chose !

Puis, alors que mes yeux chancelants se tournaient vers mon cahier, j’entendis la voix de Madarai d’en haut.

« … Hein. Tu dois être vraiment confiante si tu regardes un carnet à un moment pareil… »

« Euh… c’est que… » Je n’arrivais même plus à relever la tête. Je n’arrivais même pas à saisir le contenu de ce que je lisais, mais je feuilletais quand même les pages. Je ne trouvais pas de solution miracle à mes problèmes, mais je faisais de mon mieux pour trouver une excuse, histoire de gagner du temps.

« Attends une seconde… Tu as dit que tu enquêtais sur la Tragédie de L'Académie du Pic de l'Espoir, n’est-ce pas ? D-dans ce cas, je ne te serai pas d’une réelle aide. Je veux dire, je ne connais absolument rien de tout ça…

« Comment sais-tu cela, alors ? » La voix de Madarai se transforma en glace et me fit frissonner encore plus.

« … Savoir quoi ? »

« Tout ce que j’ai dit avant, c’est que j’enquêtais sur cet incident. Néanmoins, tu sembles savoir que je parlais de la Tragédie de L'Académie du Pic de l'Espoir. » Je levai les yeux. L’acuité du regard de Madarai paraissait décuplée. Ma première pensée fut de le fuir, alors je baissai les yeux vers mon carnet.

« Euh… tu vois, c’est… Je… j’ai entendu ce nom récemment, par accident. Je… je ne savais pas que ça existait vraiment… »

« Il n’y a pas beaucoup de gens dans cette académie qui connaissent cet incident ou son titre. Le fait que vous en ayez parlé toutes les deux… Il semble que mes soupçons étaient fondés. »

Je n’avais même plus besoin de regarder pour imaginer le sourire cruel et torve dans ses yeux de serpent. Des frissons parcoururent ma colonne vertébrale. Mes bras et mes jambes se raidirent. J’étais complètement paralysée.

« C’est fini. »

Je ne peux pas en être sûre, bien sûr, mais c’était probablement la première fois de ma vie que j’étais pleinement consciente de ma propre mortalité. Mon esprit se vida complètement, et…

— Matsuda.

Oui, je l’aime vraiment.

Mais, bien sûr, les souvenirs ne défilent pas dans ma tête comme les images d’une lanterne tournante…

Tout ce dont je me souviens, ce sont mes sentiments envers lui. Par conséquent, je murmurai son nom encore et encore dans mon cœur. Je devais me souvenir…

Matsuda Matsuda Matsuda Matsuda Matsuda Matsuda Matsuda Matsuda…

« Hein ? »

Euh, essayons encore une fois.

Matsuda Matsuda Matsuda Matsuda Matsuda Matsuda Matsuda… Matsuda…

« H-hein… ? »

C’est étrange. Quelque chose ne va pas.

« Je ne peux pas… me souvenir… ? »

Soudain, mon corps tout entier était en ébullition. Je fus assaillie par un sentiment sans précédent de peur et de solitude quand j’ai réalisé que je ne pouvais pas me souvenir de Matsuda.

« C’est à ça que ressemble la perte ? »

C’était un sentiment infernal comme je n’en avais jamais ressenti auparavant. Un terrible sentiment, comme si des parties de mon corps avaient été arrachées par des démons.

« Qu’y a-t-il ? Ton visage est terriblement pâle. »

« … Eh ? » Dès que je levai les yeux vers Madarai, je compris ce qui se passait. La peur qu’inspirait l’homme devant mes yeux prit le contrôle de toutes mes émotions. C’est pourquoi je ne pouvais pas me souvenir de mes sentiments pour Matsuda.

« Ton visage ressemble à celui de quelqu’un qui est sur le point d’être attaqué. » Il gloussa à sa propre blague pas drôle.

Matsuda, Matsuda.

Même engloutie par la peur, je continuai à murmurer son nom dans mon cœur. Mes émotions ne répondirent pas. Néanmoins, je continuai à murmurer frénétiquement. C’était presque comme une prière.

Je veux voir le visage de Matsuda. Je veux entendre la voix de Matsuda. Je veux sentir l’odeur de Matsuda. Je veux toucher Matsuda. Je veux voir Matsuda. Je veux voir Matsuda. Je veux voir Matsuda.

Soudain, quelque chose changea.

Mon cœur battit fort, et mon sang, qui n’avait jusque là circulé nulle part en particulier, recommença à courir dans mes membres. Une surprenante sensation de chaleur fit fondre la crainte qui maintenait mon corps figé.

Je veux voir Matsuda.

Je répétai le mantra plusieurs fois et j’oubliai rapidement la peur qui contrôlait mes sentiments.

Je veux voir Matsuda ! Je veux voir Matsuda ! Je veux voir Matsuda !

Je veux… voir Matsuda…

« … Hm ? »

Madarai perçut le changement en moi et mit immédiatement de la distance entre nous. Il semble que malgré son apparence, c’était un homme prudent… et que je recouvris assez de sang-froid pour faire cette analyse. Avec ce nouveau calme retrouvé, je me retournai pour lire mon cahier une fois de plus, depuis le début. Tout à coup, mes yeux se sont arrêtés sur la toute première page.

Il y avait une explication concernant mon talent écrit là.

C’est étrange que je ne l’aie jamais remarqué jusqu’à présent. Ça doit être le pouvoir de l’amour que Matsuda m’accorda !

Je vais voir Matsuda ! Je vais voir Matsuda ! Je vais voir Matsuda !

Ce n’était plus seulement le désir de mon cœur. C’était maintenant mon objectif précis, faisant naître une fièvre ravivée en moi.

« … S’il te plait, éloigne-toi », ai-je déclaré à Madarai en levant la tête du cahier.

« Je vais voir Matsuda ! »

« Qui c’est ça ? Peu importe, qu’est-ce qui t’a fait revenir à la vie si soudainement ? »

« L’amour, bien sûr ! » criai-je de triomphe. « Mon pouvoir d’amour pour Matsuda ! » Je criai sans retenue.

« Je suis… d’accord pour dire que l’amour n’est pas une chose avec laquelle il faut badiner… Il pousse les gens à faire des actions inimaginables, et parfois les conduit à la folie… bien que je ne sois pas sûr que ce soit ce qui se passe ici. »

« … En tout cas, ne te mets pas en travers de mon chemin ! » Je lançai un regard féroce à Madarai.

« Ou peut-être, c’est le désespoir qui te pousse maintenant ? Ce serait un problème. On ne peut jamais savoir ce que les gens désespérés vont faire. Peu importe qu’ils soient faibles ou forts, c’est toujours un souci. »

« Tais-toi et bouge, déjà ! »

« Tu es… vraiment une femme étrange. »

Il abaissa son centre de gravité, et s’accroupit dans une posture basse. Il doit essayer d’anticiper toute attaque possible. Mais…

cela n’a rien à voir avec moi.

Une telle chose ne peut espérer éteindre la flamme rouge qui brûle en moi !

Je vais voir Matsuda ! Je vais voir Matsuda ! Je vais voir Matsuda !

J’avançais d’un pas déterminé et sans défense, ma main tenant toujours le cahier ouvert. En réaction, Madarai abaissa encore plus son centre de gravité, et prépara un poing serré près du bas de son dos. Il était prêt pour la guerre. Néanmoins, il ne semblait pas qu’il allait faire le premier pas. Il était extrêmement vigilant. J’avais raison, il a vraiment une personnalité prudente.

Mais

Non, à cause de ça

Je m’arrêtai là, et criai une dernière déclaration.

« Échec et mat, Isshiki Madarai ! »

« C’est quoi ce bordel ? Elle est nulle cette phrase d’accroche… »

« … Échec et mat, Isshiki Madarai ! »

Je ne trouvai pas d’autre slogan, alors je répétai la même chose. Comme un animal sauvage sur le point de fondre sur sa proie, j’abaissai lentement mon centre de gravité. Je concentrai toute la force de mon corps dans mes deux jambes, et dès que tout fut accumulé —

Je le libérai d’un seul coup !

Je frappai violemment le sol en utilisant chaque parcelle de l’énergie emmagasinée, et commençai à courir comme si mon corps sortait d’une explosion — loin de Madarai, qui était toujours sur le qui-vive.

« H-hé ! »

J’entendis la voix déconcertée de Madarai loin derrière moi. Il paraissait qu’il n’était pas du tout préparé à ce développement. En courant, je rouvris mon carnet à la première page et vérifiai une fois de plus l’explication concernant mon talent.

C’était bien cela. C’est mon talent. Mon seul et unique moyen de sortir gagnant de cette situation.

Je ne m’en souviens pas, pourtant, et cela ne me semble toujours pas réel.

Après un court instant, j’entendis des pas de course me poursuivre. Je décidai de mettre mes prédictions à l’épreuve. À quoi pense l’homme qui me poursuit en ce moment ? Je suis presque sûre…

Je suis presque sûre qu’il pense quelque chose comme : Je ne comprends rien à cette fille !